Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

23 septembre 2009

pensée du jour

Un frère ça va, trois frères bonjour les dégâts.

Posté par ClopineT à 08:50 - Petites histoires Familiales et Nombreuses - Commentaires [20] - Permalien [#]

09 février 2009

Pistache et chocolat

Giflée. Le premier souvenir que je garde de la piscine municipale est la gifle de lumière qui m’éblouissait, au sortir de l’obscurité des vestiaires. J’avançais sur le perron blanc, les marches blanches descendaient vers les deux bassins. La lumière était si intense qu’il me semblait que ce n’était pas de l’eau qui m’attendait, mais deux flaques de couleur claire. Le petit bassin carré , où l’on avait pied, paraissait presque vert. J’ignorais à l’époque la couleur des lagons… Le grand bassin rectangulaire était plus sombre, plus bleu. Mais le miroitement du soleil renvoyait comme de multiples miroirs d’argent, mouvants et losangés, sur chacune des deux surfaces.

Le tout était entouré de haut gradins de ciment granuleux, prompts à vous égratigner le mollet, de bâtiments blancs, d’une pelouse verte, et de petits pédiluves, dont le nom sonnait, pour moi, comme du latin. La piscine accueillait tous les enfants du Quartier du Stade, logés dans des pavillons préfabriqués et des HLM longilignes. Sous le soleil d’été, le bruit de la piscine émaillée de cris semblait prolonger encore la lumière. Deux bassins, des gradins de ciment, une piscine de plein air, quelque peu problématique en Normandie  : une sobriété ascétique et exemplaire, qui comblait pourtant tous nos désirs.

Nous en étions les Seigneurs et Maîtres. Ma grande sœur, sitôt arrivée, nous quittait pour rejoindre le Club de Natation, qui disposait de lignes d’eau réservées, sur le grand bassin. Elle revenait dans un peignoir blanc, fourni par le Club, dont le tissu éponge, si épais et moelleux, me semblait le comble du luxe. Mes frères et moi restions libres d’asseoir notre domination sur le reste de l’Univers.

Il avait fallu, d’abord, obtenir les cartes d’abonnement. Tous les ans, le jour de l’ouverture, ma mère nous accompagnait au guichet. Chacun d’entre nous montrait sa « carte de famille nombreuse » SNCF, avec sa photo trouée et son ruban tricolore qui attestait nos dires. Nous avions le tarif le plus réduit, nous prenions la carte maximum, celle qui nous permettait d’entrer et sortir autant de fois que nous le voulions… C’était la plus avantageuse, mais ça faisait quand même des sous, et nous étions solennellement prévenus : si l’on perdait sa carte, plus de piscine avant l’année suivante.

D’autant que le gardien était terrifiant. J’avais entendu ma mère dire que c’était un pied noir, mais comme il portait des chaussures fermées, je n’ai jamais pu vérifier cette surprenante affirmation. Il était petit, sec, brun de peau, il parlait mal le français et il était mauvais. Songez que nous allions à la piscine tous les jours, une première fois le matin, de 10 h à midi, puis l’après-midi, de 15 h à 19 h. Tous les jours, du premier jour de juillet, début des vacances scolaires, au 15 août, où nous partions camper dix jours en bord de mer. Eh bien, il n’y a pas une seule fois où je suis entrée à la piscine sans que le gardien n’ait réclamé la fameuse carte, n’ait vérifié sa validité et n’ait, d’un rapide coup d’œil, confronté la photo et ma figure. Pas une seule fois. Quand on est petit, l’ordre des adultes apparaît aussi justifié que l’ordre du monde lui-même. Aucun enfant n’a jamais contesté cette inutile vérification. Tout au plus l’assimilais-je à l’appel quotidien de mon nom, à l’école. Aujourd’hui, je me pose des questions sur la rigueur exagérée de notre gardien. Jouissance de celui qui a enfin un pouvoir sur les autres ? Peur d’être dénoncé, s’il faisait mal son travail ? Ou, tout simplement, s’ennuyait-il tant qu’il prenait plaisir à terrifier les mômes ? Car nous l’étions, tout autant que des âmes fragiles devant passer devant Cerbère, avant d’accéder au Paradis…

Mais une fois cette barrière franchie, il fallait encore vaincre les pièges des vestiaires. A 7 ans, je portais des « pantys », sorte de shorts de nylons pour petite fille, transparents et volantés. Pour plus de sûreté, j’enfilais d’abord, par en dessous, une solide culotte de coton : tout cela demandait du temps à enlever, et les mêmes affres m’attendaient tous les jours : soit j’essayais de fermer la porte de la cabine, mais les targettes étaient trop dures pour moi. L’idée de rester enfermée était épouvantable. Soit je décidais de laisser la porte ouverte. Mais quelqu’un, en passant, pouvait voir mon panty ! Idée tout aussi insupportable… Je finis, comme mes frères, par  aller à la piscine, située au bout de notre rue, directement en maillot de bain. Cela nous faisait en prime gagner du temps.

Car nous n’en avions jamais trop, de temps, à la piscine, pour tout ce que nous y faisions. Il fallait d’abord choisir l’emplacement de nos serviettes. Elles avaient beau être plus petites que les draps de bain de certains enfants, elles trônaient cependant au meilleur emplacement de la pelouse : tout en haut, et protégées des regards des maîtres nageurs par deux buissons de thuyas. Il fallait ensuite asseoir notre domination. Tout le monde savait, à piscine, que mes deux frères étaient terribles. Si j’étais fâchée contre une petite fille, qui, par exemple, passant près de moi, avait laissé tomber deux gouttes d’eau froide sur mes mollets brûlants, je pouvais la menacer de cette arme invincible. Je me sentais aussi puissante que la gardienne de deux molosses, prête à les lâcher… Nous nous chipotions à qui mieux mieux, à la maison. Mais à la piscine, je pouvais compter sur eux. Leur nombre faisait d’ailleurs leur force. Pendant que le plus jeune allait parler au maître nageur, détournant son attention, l’aîné, par un  coup de force, s’emparait de la serviette du minus qui avait osé nous déplaire, et la fichait à l’eau. Le maître nageur arrivait toujours trop tard…

Mes frères savaient aussi s’acquérir les hommages de la foule, grâce à leur virtuosité. L’aîné surtout. Il montait tout en haut du plongeoir, celui de six mètres s’il vous plaît, reculait sur le ciment, attendait que les visages se lèvent vers lui, s’élançait et effectuait des « sauts de l’ange »  splendides, qui lui valaient des applaudissements nourris, quand il ressortait de la gerbe d’écume qu’il provoquait. IL semblait voler véritablement, les bras en croix, retardant le moment où il allait se rassembler, tourner sur lui-même et entrer en plongeant bien droit dans l’eau bleue. Il était magnifique, mais se cassa le bras sur l’eau, un jour où il avait trop voulu en faire…

N’empêche que mes frères étaient les maîtres des jeux de l’eau. Surtout après avoir obtenu la permission d’apporter à la piscine une énorme chambre à air noire, gonflée et luisante, qui leur valut une éternelle reconnaissance de tous les gamins du quartier…

Mes jeux à moi étaient plus calmes. Je mettais un temps infini à entrer dans l’eau, la tâtant du pied, la trouvant froide, jusqu’à ce qu’un de mes frères, passant derrière moi, me poussât rudement dans le bassin. D’où vociférations et hurlements ! J’apportais aussi des livres, à la piscine, mais déjà à l’époque, un volume de la bibliothèque rose ne me résistait pas plus d’une heure, et encore, je m’attardais sur les illustrations : les dessins de début de chapitres, les crayonnés noir et blanc et surtout les vignettes en couleur, les moins nombreuses, où je détaillais longuement le costume de Fantômette et les cachettes du Clan des Sept. Non, ce que je faisais surtout, à la piscine, vers mes 9-10 ans, c’était regarder les autres. Il fallait y mettre de la discrétion. Un regard appuyé était mal vu. Je ne regardais pas non plus les garçons. Mes frères m’avaient convaincue que rien de bien intéressant n’était à voir, et je considérais tous les garçons sans exception comme des brutes incapables de ressentir les émotions romantiques qui me plaisaient. Non, ce que j’essayais de déchiffrer , à la piscine, parmi tous ces corps d’enfants nus et bronzés, c’étaient ceux des fillettes de douze ou treize ans, qui n’auraient jamais condescendu à m’adresser la parole, et  dont le haut des maillots commençaient à s’enfler, pendant que leurs flancs se creusaient. Le corps de celles qui "étaient devenues grandes"... Cette curiosité pour le corps des autres, je crois que même les adultes l’ont, à la piscine. Je me demande même si elle n’est pas le ferment de certaines vocations de maître nageur. Encore maintenant, l’évaluation rapide, discrète du corps de l’autre, le regard sitôt détourné, bien sûr, fait partie des rituels du bord de l’eau…

Nous ne tenions guère en place, et n’usions guère nos serviettes, pourtant. IL y avait les sauts, de toutes sortes. Les compétitions, à qui tiendrait le plus sous l’eau. Les punitions des minus, le ramassage des papiers de carambars. Une légende courait en enffet chez les gosses :  avec un certain nombre de ces papiers d'emballage, on pouvait obtenir un cadeau. Je commençais la chasse, pleine d’ardeur. Mais le chiffre à atteindre était bien trop considérable…il y avait aussi le concours de celui qui resterait le plus longtemps dans l’eau, quand il commençait à pleuvoir. Pour y arriver, il fallait accepter de n’avoir qu’une serviette trempée de pluie, au sortir du bain… Il fallait aussi ressortir de la piscine, une fois par jour, pour aller chercher les goûters (pain, beurre, et une rangée de tablette de chocolat) préparés à la maison. Un jour, pressée, je remplis, en guise de poche, le soutien-gorge parfaitement inutile de mon maillot de bain de morceaux de sucre volés dans la boîte… J’oubliais mes provisions, et sautais à l’eau, une fois revenue à la piscine. La longue dégoulinure du sucre fondu sur mon ventre me dénonça ce jour-là. J’en rougis encore…

Une fois par semaine, nous avions droit à une glace à une boule. La mienne était à la pistache, parce que c’était ainsi que nous appelions la piscine, et parce que sa couleur était assortie au petit bassin. Nous faisions des concours de bronzage. Nous allongions, les uns contre les autres nos avant-bras. IL fallait décider lequel était le plus foncé : je ne gagnais jamais, car mon frère aîné avait la capacité de brunir quasiment en un seul après-midi. IL était aussi le plus rapide à la nage, merveilleux, donc, je l’ai déjà dit, au plongeoir, et faisait régner la justice autour des bassins, bien mieux que le maître nageur, qui n’y comprenait rien dans les règlements de comptes des gamins. …

Ma grande sœur revenait enfin nous chercher, après ses entraînements quotidiens : ce n’était déjà plus le même univers, mais le jour où elle fut sacrée vice-championne de Normandie, nous avons vraiment eu l’impression que la piscine entière nous appartenait, qu’il faudrait,un jour, y apposer une plaque !

Mais cependant, le souvenir le plus tenace de ces beaux étés de mon enfance à la piscine municipale reste les quelques occasions où ma mère est venue nous rejoindre, vers 16 heures, nous portant le goûter. Ces jours-là, nous étions autour d’elle comme une garde prétorienne. Nous étions si contents qu’elle soit là… C’était un honneur d’être désignée par elle pour aller lui chercher une glace, et je me souviens encore de sa peau blanche, si blanche à côté des nôtres, et de son vieux maillot de bain bleu foncé. Pas question, ces jours-là, de crier ou de faire la loi. Mais plonger du plus haut des plongeoirs, l’appeler pour qu’elle admire notre crawl ou notre endurance à retenir notre respiration,  être autour d’elle comme de petits surgeons heureux et fiers, ça, oui, c’était le meilleur de la piscine. Mais ça n’arrivait pas souvent !

Aujourd’hui, la piscine est couverte et ouvre toute l’année. Elle dispose de toboggans et de feuillages en plastique, d’un jacuzzi et d’un bassin à vagues. IL n’y a plus de préposée aux cintres, dans les vestiaires, mais des casiers payants. On peut même se sécher les cheveux, avant de repartir… Est-ce mieux que nos gradins de ciment et nos deux bassins carrés ? Il me faudrait rapetisser, revenir en arrière,   enfiler un maillot rose au soutien gorge inutile, serrer dans mes bras une bouée bleue,  avoir la peau grenue et mouillée d'une chétive mauviette et  le goût d' un carambar dans la bouche, pour pouvoir en décider…

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28 décembre 2008

Les paroles enfuies...

Ma mère parlait fort peu d'elle-même : pas trop le temps, et puis une propension à fuir toute sentimentalité. Pourtant, une ou deux fois, elle commenta devant moi des photos de sa jeunesse.

IL est toujours curieux de voir un passé resurgir, quand ce passé, à la fois, vous concerne absolument (n'est-il pas celui de vos propres parents ?) et vous est pourtant le plus étranger du monde. Ma mère était déraisonnablement "âgée" pour l'époque, ("j'ai l'âge d'être ta grand'mère", m'expliquait-elle...) quand j'ai été conçue, et je reconnais à peine, dans les photos souriantes de sa jeunesse, les yeux fatigués, pénétrants, clairs et aiguisés d'expérience, qui m'ont sans relâche "considérée", pendant mon enfance.

Il m'a fallu aussi du temps, beaucoup de temps, pour apercevoir ce qui, sans doute, saute aux yeux de quiconque voit ces photos : à savoir la grâce qu'elle possédait, et qui, hélas, ne semble pas m'avoir été léguée ! Mais il me reste cependant trois ou quatre photos, et le souvenir des histoires qui lui montaient aux lèvres quand elle les regardait. Paroles enfuies, légères, aussi légères que celle qui les prononçait.

Ainsi, devant cette photo :
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Elle racontait ceci :

"J'étais si jeune, dix-sept ans, j'avais de belles jambes et je ne le savais pas ! Mais par contre, je savais que c'était de "bonnes jambes". Ce que j'ai pu m'en servir, et comme je riais ! Il y avait les hommes... Oh, tu sais, ils n'hésitaient pas, quand je sortais du travail, à m'aborder, à me suivre. Je me fichais bien d'eux : je ne leur laissais aucune chance. J'accélérais, je pouvais marcher très vite, très longtemps. Aucun d'eux ne "tenait" ! Ca leur faisait les pieds, tiens ! Ce que j'ai pu courir Paris, ainsi..."

Aujourd'hui, je regarde la photo : et j'en souris d'aise, en repensant à cette jeune fille qui allait être ma mère, et qui, si fine chaperon rouge, courait Paris plus vite, grâce à ses jolis fuseaux, que n'importe quel loup !

Devant celle-ci, où l'on voit mon père, ma mère racontait cette anecdote-là :

Marie1

"Ton père m'avait choisie parce que j'étais grande : il voulait de grands fils. Mais il ne m'a pourtant vue qu'assise, d'abord : chez Monsieur Blanc, (c'était le patron de l'atelier de menuiserie du Faubourg et comme il me faisait peur !), j 'étais assise toute la journée devant ma machine à écrire, derrière la verrière du premier étage. Elle donnait sur la cour, comme ça le Patron pouvait surveiller le travail de son bureau. Ton père travaillait dans les ateliers du fond. Pourtant, à partir du moment où j'ai été embauchée, il traversait très souvent la cour pour venir déposer les meubles, le bois, dans les entrepôts qui donnaient sur la rue Saint-Antoine. Un jour, il avait une très longue poutre sur l'épaule, bien calée, qui devait être très lourde pourtant mais ton père était costaud ! Bref, il traversait la cour, et comme d'habitude, il prenait son temps et levait le nez, pour me voir derrière la verrière. Je lui ai souri, du coup il s'est immobilisé et il a tourné sur lui-même, et pan ! La poutre a suivi, elle a tapé un collègue pan en plein dans la tête, et qui, du coup, s'est retrouvé le cul par terre ! Et il pleuvait !! Ah, qu'est-ce que j'ai ri, Monsieur Blanc était là mais je ne pouvais pas m'en empêcher...."

Je ne sais pas si c'est à ce moment-là que ma mère a décidé que ce serait "lui", n'est-ce pas. Mais je sais qu'elle riait en racontant l'histoire, du même rire jaillissant, frais, du même rire de jeune fille en fleurs qu'en cette lointaine journée.

Ma mère ne commentait pas les deux suivantes , sauf pour indiquer qu'on voit mon frère aîné sur la première, et que, donc, voyons, ça doit être juste avant la guerre ? 1938 ? Sur la seconde, la robe lui venait d'une cousine, qui ne l'aimait pas et l'avait arrangée pour ma mère - il avait fallu reprendre le col trois fois, tant il était difficile à "placer"...

Je la trouve si belle, là-dessus !
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Marie6

je n'ai donc jamais connu ma mère sous ces traits-là. Elle était bien plus âgée, plus sévère aussi. Et les photos d'elle, pendant mon enfance, se faisaient rares, et surtout utilitaires, comme cette dernière-là, d'identité :

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Mais hélas ! Cette photo-ci est muette, aucun souvenir de la voix maternelle n'y joue, aucun rire n'y est associé, aucune parole qui appartiendrait à la jeune femme que je n'ai pas connue, et qui, pourtant, était ma mère !

Posté par ClopineT à 14:20 - Petites histoires Familiales et Nombreuses - Commentaires [20] - Permalien [#]
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29 novembre 2008

petite histoire familiale.

"Enfant de coeur"…Cette expression m'a sauté au souvenir, direct. M'a ramenée à la petite maison du Quartier du Stade, à B. Là où je suis restée, flottante, pour toujours "la petite dernière"... et où mes deux frères  aînés étaient simplement  des "enfants de choeur", eux, comme il se doit.

Allez, je vous raconte :

Nous,  qu'on appelait "les petits" à la maison, étions issus d’un tir groupé : trois enfants en moins de  quatre ans, deux garçons, une fille qui se suivaient à  treize mois  d'écart. Ca faisait un peu panier de chatons  : on ne savait pas trop bien où commençait l’un, où finissait l’autre. Nous ignorions, innocents, que c’était le bonheur, nous vivions sous la mamelle et nous jouions, bras et jambes mêlés dans le lit partagé, la baignoire collective et le canapé  commun… Mais hélas, hélas, hélas ! Comme tout ici-bas, j'ai vieilli. J'ai  attrapé un jour, comme une maladie, mes  trois ans : inexorable, ma mère décréta l’innocence finie. Fille, donc pécheresse, j’eus droit à mon lit séparé, ma douche particulière et mes jouets distincts. Mais pendant que j’apprenais ainsi la solitude, le péché originel et l’exclusion du paradis, mes frères, eux, adoptèrent une attitude de refus. Ne voulurent pas se quitter, jusque dans les cours de récréation ou chez le docteur. Une corvée n'était faite qu'à  deux, ou pas du tout. Rien n'existait, que partagé : pire que des jumeaux, ils ne consentaient à  vivre qu’appariés. Déjà qu’on leur avait subtilisé leur soeur…

De guerre lasse, ma pauvre mère céda, et mes frères purent poursuivre leur route enlacés, chambre commune, toilette simultanée... On les prenait l'un pour l'autre, l'autre pour l'un, et ma mère employait un terme générique en appelant à la cantonade, le soir, "les garçons", pour qu'ils viennent ensemble laper la soupe et se disputer le nombre de frites.

Pourtant, ma mère maugréait, et cherchait à les distinguer l’un de l’autre, de toutes les manières possibles. Ainsi, après délibération,  elle voulut que seul l'aîné, réputé plus raisonnable, aille aider le curé en qualité d' enfant de choeur, pour remplir les burettes et répandre l’encens, pendant que l'autre ne ferait que suivre la messe...Le jeu en valait la chandelle. La fonction, prestigieuse, comprenait le déguisement en surplis rouge et dentelle blanche, l'accès à la sacristie et les récompenses nombreuses de la vertu affichée : bonbons et argent de poche...

Mais mes deux frères ne l’entendaient pas ainsi. Ils partaient bien  ensemble à  l'église, mais ne se séparaient pas à l’office. En fait, ils  se partageaient le boulot, échangeant la tenue d’enfant de choeur dans la sacristie. Leur ressemblance physique étant presque parfaite malgré leur année d’écart, d’une part, et le christ cloué au-dessus de l’autel la fermant soigneusement sur le  flagrant mensonge, d'autre part, la chose alla ainsi jusqu’à la onzième année du plus jeune. Mais merdum ! L’aîné, sur le coup de douze ans, se mit à prendre de l’avance. Des jambes et du poil lui poussèrent : on s’aperçut bien qu’au lieu d’un, et contrairement au diktat maternel, c’était deux enfants de choeur qui secondaient le curé. Comme ce dernier venait manger à la maison un dimanche par mois… ça barda sec.

Mes frères, devant le danger de devoir passer deux heures loin l’un de l’autre, prirent des mesures extrêmes. Ils pissèrent ensemble dans le bénitier, en s’arrangeant pour être pris, comment dire ?  la main dans le sac ?   C’en était fini de leur carrière d’enfants de choeur…

Ma mère leva les bras au ciel, l'interrogeant sur ses intentions à son égard, puis, m'apercevant inoccupée, m'envoya, en guise de compensation expiatoire, pour faire "jeannette" chez les Guides de France... Mais c'est une autre histoire.

Harmonica

(ce petit texte autobiographique m'a été inspiré par la faute d'un TKT, sur la RDL, qui parlait de sa  carrière d'enfant de "coeur". Je l'ai d'abord posté sur son blog, comme une petite connivence, et espérant ainsi obtenir un sourire. Que pouic, évidemment : pas un tressaillement. Je soupçonne même TKT de me trouver intrusive, comme si "l'enfance de coeur" lui était dévolue à lui seul. Du coup, le voici ici, ce petit texte, et dédié à un certain visiteur, qui se reconnaîtra) 

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16 août 2008

LE PALAIS DES GLACES

"Le petit Kay était bleu de froid, même presque noir, mais il ne le remarquait pas, un baiser de la reine lui avait enlevé la possibilité de sentir le frisson du froid et son cœur était un bloc de glace - ou tout comme. Il cherchait à droite et à gauche quelques morceaux de glace plats et coupants qu'il disposait de mille manières, il voulait obtenir quelque chose comme nous autres lorsque nous voulons obtenir une image en assemblant de petites plaques de bois découpées (ce que nous appelons jeu chinois ou puzzle). Lui aussi voulait former des figures et les plus compliquées, ce qu'il appelait le « jeu de glace de la raison » qui prenait à ses yeux une très grande importance, par suite de l'éclat de verre qu'il avait dans l'œil" (Andersen, La Reine des Neiges)

C'est ma mère - oh, ma mère - qui m'emmena dans le Palais des Glaces, à la Foire d'Automne de B., petite ville de l'Eure. Je ne sais si, aujourd'hui, les fêtes foraines comptent encore des Palais des Glaces. A l'époque, c'était un des "manèges" les moins chers. Un labyrinthe, où le jeu consistait à retrouver la sortie, compliquée par l'alternance des miroirs et des parois vitrées. Mes frères aînés déjouaient le piège en moins de deux - mais j'avais l'habitude de leurs exploits quotidiens, et il ne me venait pas à l'esprit de jamais rivaliser : à quoi bon, ils étaient de si loin les plus forts.

J'ai eu très peur, si peur, dans le Palais des Glaces. J'allais y rester enfermée, puisque je ne trouvais pas l'issue ! J'ai commencé à me faire mal en me cognant aux parois : ma mère fut d'un coup près de moi, entrée là, sûrement, parce qu'elle surveillait du dehors. Avec l'habileté et l'intelligence pédagogique de la mère de famille nombreuse, qu'elle possédait à l'extrême, elle ne me tira pas d'affaire elle-même : elle me laissa trouver mon chemin, se contentant de prévenir les coups , me rassurant par sa présence, me donnant juste une ou deux indications.

J'ai triomphé du Palais des Glaces, mais personne ne me félicita à la sortie. Mes frères l'avaient mauvaise. Ils trouvaient que la sollicitude de ma mère à mon égard était exagérée : une fois de plus, ma faiblesse était plus récompensée que leur force. J'avais si visiblement triché, puisque ma mère m'avait aidée, que c'en était écoeurant. J'étais bien la petite fille gâtée, la chouchoute, la "plus petite" : la dernière des dernières, oui. Je devais m'attendre aux représailles habituelles : l'orvet dans mon lit, l'araignée dans mon cou. Ce serait bien fait : avait-on idée d'être si ridicule, et pourtant d'obtenir tant, le but suprême, l'attention exclusive de ma Mère, rien qu'avec des pleurnicheries ...

Mais ce que mes frères ne virent jamais, et que je mis environ quarante années à découvrir, ce fut l'image reflétée ce jour-là dans les carreaux miroitants du Palais des Glaces. Pas seulement mon image réelle , chiffonnée, braillante, un peu rouge, de petite fille maigrichonne, peureuse et point trop dégourdie. Mais l'image que voyait ma mère.

J'ai passé mon enfance les yeux levés vers le visage de ma mère. Je sentais l'énigme de ce regard porté sur moi. Je scrutais, indéfiniment, en silence, ces yeux-là, posés sur les miens. Jamais Oedipe, sur la route de Thèbes, n'a regardé avec autant d'intensité les yeux du Sphinx, sans savoir qu'il risquait, à terme, la cécité...

C'était pourtant un pauvre secret, bien banal, si communément vécu par tant d'entre nous, je le crains, qu'aucun royaume à sauver n'aurait pu en être le prix. Mais, décidément bien petite, il m'a pourtant fallu grandir pendant quarante ans pour enfin le découvrir... Et je n'y serais certes pas arrivée sans Elle. Sans ma mère, qui sema pour moi, comme dans un conte, tous les petits morceaux qu'il me suffirait de ramasser, d'examiner et de placer dans le cadre, pour enfin dessiner mon portrait.

Mes frères avaient bien entendu raison. J'étais, non pas privilégiée (une mère chrétienne, catholique, de famille nombreuse ne "privilégie" aucun de ses enfants. Les portions de frites, dans les huit assiettes, sont strictement égales. L'amour maternel ne se découpe pas en parts plus ou moins grosses : il se superpose en couches, comme les plaques de crème d'un gâteau trop nourrissant), mais singularisée. A part, irrévocablement. Et c'était justement tous ces petits morceaux quotidiens, cette différence marquée, ces récits familiers qui concluaient tous à ma "particularité" qui étaient comme autant des morceaux du puzzle : mon puzzle.

Bien sûr, je me suis cognée, des bleus à l'âme, partout, avant de reconstituer l'image... Mais j'avais heureusement ce viatique : le regard de ma mère qui, même lorsque ses yeux se furent définitivement fermés, continuèrent à me porter vers l'issue.

Aujourd'hui, où le moindre regard porté sur ma figure devrait être pénible, puisque ma face est déformée, un peu pantelante, douloureuse, tout le côté gauche immobile, je souris cependant. Bien sûr, cela va faire environ trente ans que je ne me suis plus regardée dans un miroir, sinon celui que les paroles d'une analyste m'ont aidée à affronter. Et je dois être la seule victime au monde d'une "paralysie faciale", qui n'ait pas cherché à vérifier, de visu, son nouvel aspect, une seule fois, dans la glace.

J'ai arrêté de me regarder dans les miroirs à vingt cinq ans environ. Ce n'était pas que je m'y voyais trop laide. Je ne suis pas "jolie", non plus. J'ai un bon sourire, et suis assurée de n'être point repoussante à l'extrême. Banale, mais assez plaisante, quoi. Quand j'étais modèle aux Beaux-Arts, les esquisses des élèves étaient plutôt de bonnes surprises... Et j'accepte le vieillissement de ce corps, plutôt sereinement. Certes, j'envoie plus de 120 propositions au journal Télérama pour l'atelier "décrivez votre corps en six mots". Soit, en tout, 820 qualificatifs... Mais cela fait partie de ce que je suis, de ce que le regard de ma mère a construit.

Pourrions-nous en parler ensemble, si elle était encore là ? C'est un regret, évidemment, de ne pouvoir la rassurer. De lui dire que, malgré sa culpabilité et son énervement, ce petit choc qu'elle devait avoir à chaque fois qu'elle me voyait, ce mélange insensé d'amour et de distance, elle a parfaitement tenu son rôle. Elle m'a donné tout ce dont j'avais besoin, pour mon voyage. Il a juste fallu que je traverse le miroir, que je découvre seule ce dont, de toute manière, elle se serait toujours obstinément refusé à parler : cette tentative d'avortement ratée, cette décision de garder l'enfant, ce désaccord avec le père, qui conduisit à ce drôle d'arrangement, où, bien que mangeant son pain et portant son nom, je n'étais pourtant pas "reconnue" par lui.

Je lui suis reconnaissante, tant et tant. Toutes ces nuits où le cauchemar revenait, revenait encore : ce couteau qui déchirait le plancher, qui pénétrait le matelas, qui s'approchait de mon dos courbé, qui allait me tuer, si je ne me réveillais pas, si je ne criais pas, et si ma mère, debout, sans un soupir, sans un reproche, nuit après nuit, ne venait m'apaiser, la main sur mon front et le verre d'eau sucrée tendu vers mes lèvres de petite fille fièvreuse...Toutes ces nuits, tous ces jours. Tous ces Palais des Glaces où, malgré le ricanement de mes frères, elle venait me rejoindre, pour m'assister, me regardant de ce regard étrange - quarante ans, avant de comprendre qu'elle s'était sentie coupable, et coincée. Quarante ans - et trois phrases de mon père me rejetant "tu as fait pleurer ta mère" étant la plus emblématique (je ne risquais pas de le faire pleurer lui !), avant de comprendre l'effort extrême qu'elle avait accompli, les messages qu'elle s'était ingéniée à me laisser partout, les petits morceaux du puzzle si ingénieusement laissés à ma portée. Avant de comprendre qu'il est vain, et criminel, de réclamer, à qui que ce soit, un amour sans mélange. Oh ma mère, ce n'était ni ta faute, ni la mienne. Nous avons en fait, lutté ensemble, toi l'infanticide aimante, moi le résultat du brouillard de ta volonté...

Jim, mon ami Jim, à la mémoire si véloce, à l'intelligence si maîtrisée, au vocabulaire si étendu, Jim, qui s'était fait une carapace de son esprit analytique, est frappé aujourd'hui avec l'ironie la plus terrible, précisément au cerveau. Est-ce donc si étonnant que moi, Clopine du Palais des Glaces, je sois frappée au visage ? J'ai la force, grâce à ma mère, oh ma mère, de supporter désormais tous les regards sur moi... Mais le corps, décidément, et rien n'est hasard, le corps, lui, continue à parler avec des maux.

Clopine

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19 mars 2008

Plus que quelques heures, et on sort du Bureau...

Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se souvenir que j’étais jeune – et donc égocentrique. De plus, bien qu’ayant déjà roulé ma bosse, c’était ma première place sérieuse, officielle, estampillée « administration » et ouvrant droit à la qualité de fonctionnaire (si c’en est une). Enfin, c’était mon premier jour, et le seul élément dont je disposais était une fiche de poste qui me nommait "responsable du pool de secrétariat ». Trois personnes, je le rappelle.

C’est pourquoi j’ai réagi ainsi, dans le couloir des chiottes où ce qui me semblait une foule de gens (nous n’étions pourtant qu’une dizaine) entourait le corps massif dont s’était échappée, un instant plus tôt, la plainte bouleversante d’une toute petite fille. La chose la plus urgente à faire, me semblait-il à l’époque, était de parler seule à seule, toutes affaires cessantes, avec Blandine, afin de la persuader que j’étais incapable de lui faire du mal, d’une part, et d’autre part d’entendre de sa bouche que je n’étais pas responsable de son acte.

C’était complètement inutile, puisqu’ absolument évident. Et cela prouvait qu’au lieu de penser à Blandine, à ce qu’elle pouvait éprouver, je ne pensais surtout qu’à ma petite conscience personnelle…

Ce qui est cependant la règle commune en pareille circonstance, je n’allais pas tarder à m’en apercevoir. Tout est déjà arrivé, tout est déjà codé dans les bureaux  : un peu plus tard, rôdée, compétente et dotée du cynisme qui se retrouve chez tous les gens réussissant leurs carrières, je me serais prudemment réfugiée derrière les protocoles sociaux, si pratiques. J’aurais renvoyé Blandine chez elle accompagnée d’une collègue, avec l’assurance qu’un médecin allait passer la voir, puis je me serais propulsée dans les bureaux des ressources humaines afin d’avoir l’Opinion Autorisée de Qui-de-Droit. J’aurais expliqué mon « désarroi » à prendre un poste dans ces conditions, bref, j’aurais habilement profité de l’incident pour éveiller l’intérêt et la compassion à mon sujet, et démontrer ma capacité à gérer les crises.

C’est ainsi qu’on apprend à devenir inhumaine, dans les ressources qui portent si mal leur nom….

Mais là, mes réactions furent totalement désordonnées, oscillant entre l’ahurissement, la docilité et un sursaut de fierté mal placée : certes, j’entendais l’avis d’Anne, la cadre du service et supérieure directe de Blandine, qui « ne voulait pas que cela sorte du service », « connaissait bien Blandine », « pensait que la meilleure chose à faire était que chacun rentre dans son bureau et qu’on laisse Blandine reprendre ses esprits », et s’offrait à « lui tenir compagnie un petit moment ». Mais cela me semblait nier mon rôle de « responsable », et puis ainsi je ne pourrais entendre Blandine me blanchir de sa propre voix. Par en dessous, il y avait aussi, certainement, l’envie de montrer à Anne que je n’étais PAS sous ses ordres.. Bref, arguant de ma lettre de mission, j’exigeais d’être seule avec Blandine. Le pendule oscilla une seconde ou deux, et puis… J’obtins satisfaction. Ce que c’est, quand même, que l’autorité hiérarchique !

Le couloir se vida, à regret bien sûr.

IL est une chose sûre, dans les bureaux : le goût de la catastrophe y est prononcé. Plus on est bas dans la hiérarchie, plus on aime les dysfonctionnements, pannes diverses, difficultés matérielles, impossibilités impérieuses… Certaines secrétaires éprouvent une véritable volupté à venir vous dire que, désolées, elles ne  vont pas pouvoir envoyer le publipostage urgent qui doit partir aujourd’hui même, parce que l’imprimante est en panne ou que le stock de papier est épuisé et la collègue chargée de le réassortir en arrêt maladie, par exemple…

Ce qu’elles vous vous signifient ainsi, sans jamais le dire ouvertement, c’est que vous n’avez pas nommé de remplaçante pour accomplir cette tâche et se substituer à la défaillante pour commander le papier, car vous ne vous êtes jamais suffisamment intéressée à cet aspect de la question pour savoir qui préparait les commandes, ce qui prouve que vous croyez sans doute que le papier arrive le 25 décembre en traîneau à rennes. Ou bien que vous avez accepté un contrat de maintenance de photocopieuse qui ne prévoit pas de dépannage en urgence, etc., etc. Bref, c’est votre incompétence qui est en cause…

Et n’allez surtout pas croire que l’une d’entre elles aurait pu vous glisser un mot. Elles sont exécutantes, hein, pas payées pour organiser le travail, trop cons pour ça : c’est vous, la chef…

C’est de bonne guerre.

La jouissance est encore meilleure quand « le chef au-dessus de vous a justement téléphoné pour avoir du renfort alors qu’est-ce qu’on fait » ?

Mais l’extase, c’est quand le délai est impératif (par exemple prévenir les administrés que c’est leur dernier espoir d’ envoyer à temps les pièces réclamées déjà trois fois, sinon ils ne pourront inscrire leur enfant à la cantine, ce qui laisse augurer une entrée de contribuables furieux et déchaînés dans les locaux, si la lettre leur arrive hors délai. Là, même si ce sont elles qui vont devoir essuyer les bourrasques et affronter les mécontents, la perspective de vivre une défaillance notoire du système les remplit d’une joie mauvaise, qu’on ne peut leur reprocher, tant elle fait partie de l’humaine nature !

(à suivre, petits canailloux)

Clopine

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25 septembre 2007

les Barrières de la Manche

(je poste cette nouvelle ici, de peur de la perdre, ce qui m'est déjà arrivé alors on se tait, hein. Mais elle ne fait pas partie de ce blog, sinon. Donc, si vous zappez, je ne vous en voudrais pas, petits sacripants).

Les Barrières de

la Manche

1 – Amoureux et roudoudous


Mai 68 étant passé par là, les anciennes fiançailles, qui permettaient aux prétendants de fréquenter leur promise sous les yeux des parents d’icelle, n’existaient plus. Cela ne faisait pas forcément l’affaire de ma grande sœur, ni surtout de notre redoutable mère, mais cette dernière était femme de ressources : sous son toit, même provisoire, il était entendu que les règles anciennes seraient respectées. Mais qu’à cela ne tienne ! On pouvait néanmoins les assouplir : un compromis qui respectait les convenances fut donc trouvé.

Donc, cet été-là, en 197., à Granville, l’amoureux de ma grande sœur fut bien admis à partager nos vacances de famille nombreuse … sous certaines conditions : dormir dans le jardin, sous une tente, laisser ma grande sœur accomplir ses tâches, à savoir nous emmener, nous les petits, jusqu’à la plage distante de

200 mètres

à peine, et nous y « garder » (bien grand mot : nous passions notre temps à aller et venir…) , mettre sa deux-chevaux à la disposition de ma mère pour aller faire les courses et être, en un mot comme en cent, « un jeune homme convenable ». Jean-François, jeune étudiant en architecture, issu d’une famille « très bien, très très bien » de notre ville de B., avait souscrit à toutes les conditions. Ne riez pas : notre mère était, bien entendu , pour l’époque, déjà du genre Brontosaurus : cela faisait quelques années que la majorité des jeunes filles auraient haussé les épaules, devant de pareils interdits. Mais en l’occurrence, ma mère faisait preuve de générosité, non dénuée d’arrière-pensées d’ailleurs : elle ouvrait quand même grands les bras à ce long jeune homme dégingandé, au sourire lent et au regard gris-vert, qui ne pouvait visiblement plus se passer de la compagnie de ma grande sœur.

Notre été s’en trouvait enrichi de manière palpitante : pensez, un jeune homme comme Jean-François, partager avec nous la location estivale, à

la Villa Bon-Papa

! Il y avait là de quoi satisfaire notre curiosité débordante, à nous les petits, sur les rapports si étonnants, et si compliqués, des grandes personnes de sexe opposé. Déjà,

la Villa Bon-Papa

était une sorte de Paradis sur terre, mais là, elle devenait en plus un laboratoire, un observatoire de deux représentants de cette espèce étrange et inconnue : les amoureux.

Cela se passa d’ailleurs dans la plus grande simplicité, et tout le monde se félicita de la présence de Jean-François. Surtout moi, qui y trouvait un bénéfice secondaire, dès le matin. En effet… mais là, il faut que je m’explique.

J’aimais tout, dans

la Villa Bon-Papa

, sorte de quadrilatère sans grâce et flanqué de « tourelles » bien prétentieuses, pour un bâtiment aussi modeste, mais que m’importait ? J’aimais jusqu’à la légère odeur de moisi des pièces du bas, où nous couchions. La terrasse, aux dalles pas trop bien alignées, et au sol souvent couvert du sable que nous ramenions dans nos serviettes de bain, était synonyme de petits déjeuners conséquents, où nous attaquions les confitures de la maison, rapportées pour. Le jardin surtout, qui comportait des buissons de lauriers-rose et des petits massifs de troènes, permettait de se cacher, presque de se perdre, au détour de ses trois allées. Et puis, la mer tout à côté, la liberté d’aller et venir : j’en devenais enragée, trouvait qu’enfiler les deux pièces (dont l’une parfaitement inutile encore) de mon maillot de bain à carreaux rose était décidément trop long, j’en piaffais. Mettre des sandales ? Allons donc ! Je traversais la route pieds nus, arrivais à la plage, lieu de tous les délices et de toutes les questions essentielles de la vie : aurions-nous le droit d’aller acheter des roudoudous ? Lequel d’entre nous serait autorisé à décompter les dix gouttes du flacon d’antésite, nécessaires à la confection d’un litre de notre nectar ? Et puis la mer, bien sûr. Enfin la plage. Et plus exactement l’estran. Aucune famille nombreuse, passant ses étés dans

la Manche

, ne peut plus s’imaginer, par la suite, un océan sans marée, un après-midi sans pêche aux crabes, une promenade sans rochers verdâtres, rugueux et glissants à la fois , où de minuscules flaques d’eau reflètent le ciel, et un goûter sans tartines, en grand danger de tomber dans le sable.

Mais si j’aimais

la Villa Bon-Papa

, je haïssais un certain endroit précis : tôt le matin, il me fallait en effet traverser tout le jardin pour atteindre les cabinets, modeste édicule à la porte percée d’un cœur, comme il se doit. Le jardin était encore endormi, et sous la brume, fréquente dans les environs de Granville, je croyais apercevoir, sur les touffes d’herbe, comme de petits morceaux de nuage, prêts au décollage : j’avais fini par comprendre qu’il s’agissait des toiles, horizontalement accrochées aux herbes, des Epeires Diamèdes, gorgées de rosée. Ces araignées-là ne me dérangeaient pas trop. Je trouvais même leurs ventres rayés
assez jolis. Mais les Araignées des Cabinets, grosses, grasses, noires, velues et patientes, me terrorisaient, elles. C’était une épreuve, tous les matins. Aller m’enfermer avec ces dégoûtantes, être confrontée au même douloureux dilemme : soit je fermais la porte mais là je risquais de ne plus pouvoir la rouvrir car le loquet était rouillé, et rester une seconde de plus que nécessaire avec les Araignées, non, vraiment. Ou bien laisser la porte carrément ouverte, mais là, (et j’en appelle ici au souvenir de toutes les petites filles de onze ans), je risquais d’être vue, horreur tout aussi insoutenable. Seule ressource, : demander à ma grande sœur de m’accompagner, pour tenir la porte entr’ouverte et me protéger des redoutables gardiennes du lieu. Parfois, elle voulait bien, mais souvent non. Mais depuis que Jean-François dormait dans la tente, ma grande sœur s’était radoucie, et m’accompagnait tous les matins au fond du jardin. Et même, d’humeur folâtre, elle chantonnait un peu, en passant devant la petite canadienne orange. Ce qui avait pour effet immédiat d’entrouvrir la toile, et de laisser passer une tête masculine et ébouriffée, comme décapitée par la fermeture éclair…

2 – la grimace du singe


La présence de Jean-François était donc bénéfique, et elle adoucissait jusqu’à ma mère. Celle-ci, de plus en plus souvent, trouvait le chemin de la plage, son pliant à la main. Au lieu de s’asseoir dessus, elle le plantait horizontalement dans le sable, se servant de la toile comme d’un dossier souple ; et elle allait jusqu’à s’étendre à moitié, et relever, un peu, le bas de sa robe sur ses cuisses, histoire de « prendre le soleil »…

Ce fut cet alanguissement qui poussa les deux amoureux à solliciter une journée d’escapade. Il s’agissait de prendre la deux-chevaux, et de se promener aux environs de Granville, voire de pousser jusqu’ au Mont. (quand on montait dans un des clochetons de

la Villa Bon-Papa

, qu’on ouvrait le plus haut des vasistas, qu’on montait sur une chaise et qu’on se tordait le cou en se penchant vers la gauche, on apercevait, par temps clair, sur l’acier de la mer, comme une minuscule vignette grise qui ressemblait à la « pyramide des âges » de mon livre d’histoire. C’était lui, le Mont glorieux qui donnait sa notoriété à toute

la Baie

, en l’honneur d’un archange au prénom alors fort à la mode).

Les amoureux pensaient la prendre de court, mais ma mère savait parfaitement que ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire la grimace ; elle consentit bien volontiers à tout ce qu’on voulut, mais à une condition ; ne pas me priver, moi la plus petite, d’une balade vers le Mont, lieu mythique que je ne connaissais pas encore ; Ma grande sœur, par une manœuvre habile, tenta de détourner le coup : rien n’était moins sûr que la visite au Mont. Au contraire, la promenade se résoudrait sans doute à l’arrière-pays, aux villages de pierres grises, à la contemplation des maisons qui, sans encore être bretonnes, adoptaient cependant déjà la posture trapue, la cheminée de pignon et le toit d’ardoises. Rien de moins distrayant pour mes onze ans. Qu’à cela ne tienne, rétorqua ma mère (jeu, set et match), s’il s’agissait d’une simple promenade, nous pourrions y aller tous ensemble dès le dimanche suivant.

Les amoureux capitulèrent, et m’emmenèrent malgré eux, en qualité de bien jeune chaperonne. J’étais ravie d’une promenade que je n’avais pas sollicitée, j’adorais le balancement de la deux-chevaux et plus que tout, je pouvais ainsi, une fois encore, pénétrer subrepticement dans ce « monde des grands » qui m’attirait tant.

Il n’y avait pourtant pas grand’chose à voir : les deux amoureux se tenaient parfaitement bien et discutaient sagement du programme. Ma sœur voulait longer le plus possible la côte, et pourquoi pas s’arrêter quand un passage descendrait de la côte escarpée vers la mer. Son amoureux préférait parcourir les villages, à la recherche des architectures paysannes qui l'attiraient et qui avaient modelé ce pays de bocage ; c’était lui qui conduisait : son avis prévalut donc. Il fut convenu qu’on retournerait vers la côte en fin d’après-midi. En attendant, la deux-chevaux monta et descendit bien des collines, pénétra dans des villages assoupis, sans arriver à les réveiller, s’arrêta au bord d’un pré pour le pique-nique, et s’aventura au fin fond du bocage. Une promenade à pied eut enfin lieu, de chemins creux en prés aussi petits que des mouchoirs de poche.

C’est là que l’incident s’est produit, que je n’ai pas bien compris sur le coup. Ma sœur parlait, mais Jean-François ne l’écoutait plus. IL nous entraînait d’un pré à l’autre, revenait sur ses pas, ne s’expliquait pas, malgré les questions de ma sœur ; enfin, comme pris d’une subite inspiration, il nous annonça qu’il allait rester là un petit moment, sortit de sa poche un calepin et un crayon, et commença à dessiner. Mais dessiner quoi ? demanda ma sœur. Ma foi, Jean-François avait entrepris de dessiner une barrière…

Ma sœur ouvrait de grands yeux étonnés, que la colère envahissait peu à peu. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de barrière ? Jean-François, tout à son croquis, ne prenait même pas la peine de la regarder. Il trouvait simplement que les barrières du bocage étaient fichtrement intéressantes, c’est tout. Il voulait s'en souvenir, trouvait que leur apparente simplicité résumait bien le génie des artisans du coin...

Ma sœur se recula un peu, et j’en fis autant, la scrutant comme j’aurais fait du visage de ma mère. Dieu sait que ces deux femmes étaient le plus différentes possibles, mais en cet instant, sur les traits doux, encore enfantins et d’une beauté presque comestible de ma sœur, c’était bien l’emportement, la volonté d’acier et le despotisme maternels qui s’inscrivaient. Elle tapa une ou deux fois du pied, tourna, se retourna, commença une question pour ne pas la finir, puis, d’un seul coup, annonça que puisque c’était comme ça, nous rentrerions par la plage, qui n’était pas loin. Granville devait être à peu près à trois ou quatre kilomètres ; Jean-François finirait la promenade seul, puisqu’il aimait tant dessiner les barrières (au lieu d’elle) ; et, sans même laisser au garçon absorbé le temps de réagir, ma sœur, me prenant fermement par la main, mis son projet à exécution.

Je prenais bien entendu, mentalement, des notes. Ainsi, quand on était amoureux, on pouvait se permettre d’être jaloux d’objets comme les barrières. Jean-François avait beau avoir tenté, devant l'impatience de ma soeur, de nous expliquer qu’il admirait chez ces dernières l’ingéniosité de la fabrication, et l’économie de bois qui dominait la conception, ma sœur n’en avait pas moins affirmé hautement sa revendication d’être l’unique objet, non de son ressentiment, mais de son entière attention…

Ma grande soeur tremblait encore d'indignation, en descendant vers la plage. J'avais un peu de mal à suivre la cadence de sa marche : la berge, bien plus escarpée qu'auprès de la villa Bon-Papa, rendait la descente difficile. D'autant que dans cette fin d'après-midi, le vent s'était levé, et qu'il plaquait les herbes coupantes à ras de la butte. Enfin, nous atteignîmes la plage. Mais ce fut pour constater que le temps, décidément, se gâtait, que la mer devenait d'un gris de plomb, que le sable mouillé tournait à l' obscur, qu'il allait pleuvoir et qu'en plus, la marée montait. "Bon", dit ma grande soeur, "au moins le vent souffle dans la bonne direction. Dans trois quarts d'heure, nous y sommes..".

Ce fut le moment que je choisis pour glisser sur une flaque d'eau alourdie de sable, et me tordre la cheville.

3 – sous l’orage

Ma grande soeur n'avait que 17 ans. Et, si on faisait le bilan, il devenait assez lourd à porter pour ses jolis bras blancs : au lieu d'une longue et délicieuse journée en tête-à-tête avec un amoureux attentif, elle avait dû céder à ma mère, se coltiner une petite soeur, se voir préférer des barrières, se disputer avec le garçon qu'elle aimait et maintenant, à moins de rebrousser chemin mais vu la hauteur du talus, et l'état de mon pied, ce n'était guère envisageable, elle se retrouvait coincée sur une plage que l'écume blanche et furieuse des vagues grises mangeait peu à peu. Elle ne dit pourtant rien, mais s'éloigna, marchant vers la mer. Et je me sentis d'un coup si seule, que je me mis à pleurer.

M'entendit-elle, malgré le vent qui soufflait de plus en plus fort, et le vacarme des vagues qui s'écroulaient à dix mètres de nous ? Quand elle revint vers moi, elle se pencha, et me donna un bulot magnifique, si gros qu'à lui seul, il pouvait servir de jupe à une de ces poupées de coquillage que nous fabriquions, les jours de mauvais temps. Puis me dit qu'elle allait chercher Jean-François, et la deux-chevaux salvatrice. Il suffisait que je consente à rester seule vingt minutes. Mais je ne voulus pas. Ma cheville, encore douloureuse, n'avait été que tordue, et pouvait fonctionner. On voyait au loin, malgré les nuages noirs qui peu à peu, envahissaient tout, les maisons du hameau où la villa Bon-papa nous attendait. Plus loin, après le pignon Butor, on apercevait les remparts derrière lesquels Granville, cité hautaine, se protégeait : nous n'étions certes pas perdues ! Et je montrais à ma soeur, pour la convaincre, que je pouvais marcher d'autant plus facilement que le vent furieux cinglait mes jambes, dans la bonne direction, comme elle l'avait remarqué.

Ma soeur me regarda, prit rapidement sa décision. De son sac, elle sortit un k-way rouge, dont elle m'enveloppa. Elle me plaça tout près d'elle, le long de son flanc, régla nos pas au maximum de leur vitesse, et, longeant la grève et fuyant sous l'orage, absolument seules sur cette côte désertée qui ne connaissait plus que la palette allant du gris blanc au noir foncé, nous commençâmes à marcher, à courir presque plutôt.

Bientôt, la pluie se mit à tomber, ce qui ajoutait encore au tumulte qui nous entourait. Mais pourtant, ainsi enveloppée par ma soeur, son pas comme collé aux miens, je ressentais une inexprimable quiétude. Ma soeur me prenait en charge, m'enlevait tout souci. Et, mieux que tout, au beau milieu du tapage du vent, de la tempête et des vagues déferlantes, elle se mit à chanter, portant le comble à mon ravissement et mon paradoxal sentiment de sécurité.

Ma grande soeur, qui, je ne sais si je vous l'ai dit, était toute petite, possédait une des plus jolies voix de soprano que, même maintenant, soit trente ans plus tard, j'ai jamais entendues. Certes, la chanson se perdait absolument, dans le vacarme. Mais elle était comme la preuve du soin que ma soeur me portait, de sa vaillance et de son courage. C’était comme si elle se révélait dans l’adversité, qu’elle avait d’un coup grandi, comme on monte une marche. Du coup, comme il était bon d’être une petite sœur,  blottie contre elle, sur la longue plage qui nous ramenait vers la villa Bon-Papa...

Où ma mère, bien entendu, nous attendait de pied ferme, serviettes de toilette à main droite et Jean-françois à main gauche, penaud et inquiet : il avait fait trois fois le trajet, était descendu jusqu'à la plage, nous avait cherchées partout... Ma soeur pouvait lui sourire : il n'y pensait certes plus, aux longues barrières de bois de

la Manche...

Une fois étrillée, point trop doucement, par ma mère qui "nous retenait tous" pour l'inquiétude que ma soeur seule lui avait causée, "tu te rends compte, rentrer par la plage, et avec la petite !" on m'oublia, comme d'habitude. Je n'étais décidément qu'un prétexte, dans le match secret et serré que ma mère et ma soeur se livrait depuis quelque temps. Et si j'avais bien entendu choisi ma jeune championne, je ne pouvais m'empêcher de trouver que ma mère avait parfois raison, dans son inquiétude de mère poule. Après tout, admettre Jean-François parmi nous, n'était-ce pas judicieusement introduire le loup, certes, mais après lui avoir passé le collier, la laisse, lui avoir rogné les dents et appris à faire le beau ? D'autant que du coup, le reste de la meute était tenu au loin, passait au large...


Ce soir-là, dans la chambre toujours un peu humide, (mais dieu sait que toute ma vie, j'aimerai cette humidité-là, fraîche, légèrement salée et vivifiante comme l'iode des algues noires à boules que nous trouvions sur les plages des alentours de Granville), je fis longement tourner mon bulot roux et jaune, entre mes doigts. La journée avait été longue et pleine d'enseignements. Et il me suffirait désormais, mais je ne le savais pas encore pendant que je m'endormais en admirant mon coquillage, de voir une de ces barrières de

la Manche

, aussi grises que les maisons de pierre, mais témoignant du même acharnement à faire bien avec peu, pour que le souvenir de ma vaillante soeur, et de sa voix d'ange sous l’orage, me revienne, comme la marée remonte : irrésistiblement.

Clopine Trouillefou, petites histoires de ma Grande Sœur, 4.



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28 février 2006

Houlgate

« Quand tu auras servi chez les autres, tu mépriseras moins ta propre maison ».

Une fois prononcées ces fortes paroles, ma mère boucla la valise écossaise, accompagna ma grande sœur à la gare, au train en partance pour Deauville, et frottant sa joue contre la sienne (notre mère ne nous embrassait jamais vraiment, elle posait d’un côté et de l’autre sa joue contre les nôtres en imitant, ses lèvres touchant l’air, le bruit d’un baiser), lui dit au revoir sans plus de cérémonies.

Ma grande sœur était donc partie travailler, en guise de pénitence (*), pendant ce mois d’août 19..,  dans une respectable, nombreuse  et surtout riche famille catholique, les V., qui possédaient une «  villa normande » à Houlgate.

Une « villa normande » tient tout à la fois du grand pavillon parisien, imbrication de parallélépipèdes, les uns dans les autres,  sur plusieurs étages, de  faux pans de bois marron, plaqués contre des enduits blancs, et de « décorations » diverses, brise-soleils aux fenêtres, chiens assis en toiture, oeils-de bœufs en pignons, parfois même clochetons ou tourelles. Les très riches ont vue sur la mer de trois côtés, une cour gravillonnée devant, un porche de bois blanc abrité d’un toit de chaume pour pénétrer dans la propriété, un tennis derrière et des « dépendances » transformées en chambres de bonne ou d’amis… Les V., chez qui ma sœur devait travailler, possédaient tout cela, « en grand »,  à Houlgate : leur villa était l’une des plus somptueuses de toute la côte…

Le contrat de ma sœur impliquait du ménage, un service à table, une aide à la cuisine et une fois par semaine, du blanchissage et du repassage. Femme de service, donc, même si son très jeune âge la faisait plutôt désigner  comme « jeune fille au pair », appellation retenue par Madame V. Ma mère comptait fermement sur cet épisode ménager pour, me disait-elle, « apprendre à ta sœur ce qu’est la Vie ». 

« Le travail domestique est le premier et le pire  de tous. Ta sœur, qui n’est pas capable de laver une paire de chaussettes, va bien devoir s’y mettre. Et puis les riches, tu sais, ça n’est pas facile : ils sont exigeants, près de leurs sous encore pire que les pauvres, durs, méprisants. Ah ! Elle risque d’en baver ! »

Ma mère n’était pas, à proprement parler, réactionnaire, pas  au point de souhaiter à tous les jeunes « une bonne guerre »,  (encore que).  L’épisode de mai 68, qui n’avait pas touché ce coin de l’Eure avec autant d’acuité que le boulevard Saint-Michel, ne lui avait arraché qu’une sombre et pour moi sibylline pensée : « mes enfants, il y a eu 36, et puis après 36, eh bien il y a eu 39, alors votre 68, hein ». Mais elle était absolument convaincue de la valeur du travail, et voulait à toute force l’inculquer à celle d’entre nous qui était la plus récalcitrante à cette idée. Ma grande sœur faisait en effet preuve, en la matière, de la légèreté de sa génération, légèreté qui n’a pas encore été égalée …

Il s’agissait donc de  mettre du  plomb dans la cervelle de cette évaporée.

Passées les trois premières semaines, une « sortie à la mer » fut organisée, officiellement pour nous faire profiter, nous les petits, du bon air, officieusement pour aller surprendre ma sœur chez les V., et vérifier de visu le changement salutaire que le travail avait dû opérer chez elle. Ma mère l’imaginait assez bien les mains rougies, engoncée dans une blouse bleu clair, la tête baissée et le dos en compote… « Au pire », disait-elle, « si c’était vraiment trop dur, on arrêterait là l’expérience, et on recueillerait la repentie à la maison. »

Ainsi, avec à main droite un de mes frères et à main gauche moi-même, ma mère se présenta fermement encadrée, cet après-midi là, devant le grand porche de bois blanc abrité d’un toit de chaume, remonta la cour gravillonnée, et se dirigea à droite, vers une des « dépendances » (au demeurant charmante avec sa jardinière fleurie au premier étage), où devait se trouver la chambre allouée à ma grande sœur.

Mais au moment où nous allions entrer dans le bâtiment, boum ! ma sœur  nous  rentra dedans , tant elle mettait de vivacité à  en sortir.

Elle était magnifique.

Elle portait un ensemble de tennis que nous ne lui connaissions évidemment pas, tee-shirt immaculé et jupette plissée, un bandeau blanc retenait sa masse de cheveux noirs et bouclés (ma grande sœur avait une chevelure géniale, épaisse et légère à la fois) , et elle tenait une raquette presque plus grande qu’elle (ma grande sœur était toute petite, ce qui la rendait plus féminine encore). Elle était mince, joliment arrondie pourtant, bronzée, et portait une paire de lunettes de soleil du plus bel effet, relevée sur le bandeau blanc…

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le travail ancillaire ne la marquait pas beaucoup…

Elle était pressée, « on » l’attendait sur le court de tennis, et ne put nous consacrer  que cinq minutes. Mais ces cinq minutes lui suffirent pour nous informer que

la famille V.

comptait, parmi ses membres, quatre ou cinq grands jeunes hommes, et quelques jeunes filles, cousines ou amies,  avec lesquels ma sœur avait apparemment tout de suite sympathisé. Cette jeunesse avait généreusement décidé qu’il était impensable de  laisser de côté « la jeune fille au pair », quand il s’agissait d’aller à la plage, de jouer au tennis, de se balader sur la côte ou même d’aller au cinéma le soir. Les corvées ménagères étaient donc faites « en commun », le repassage et le blanchissage oubliés, la cuisine rendue à l’officielle cuisinière, et ma sœur partageait avec les jeunes filles de la maison tenues et séances de coiffure ou de maquillage... Tout allait bien, il ne fallait pas que ma mère s’inquiète, et d’ailleurs,  « au fait », si elle le permettait, «  le séjour allait se prolonger jusqu’à mi-septembre » : ma sœur était invitée à rester, hors contrat.

Madame V., descendue au jardin pour accueillir ma mère, lui confirma les dires de ma sœur, et la félicita : sa fille était « exquise, n’est-ce pas », et « si bien élevée ». Elle était devenue une véritable amie pour les filles, et les garçons « en étaient tous un peu amoureux, ah c’est de leur âge, non ?». Elle proposa « a cup of tea, voulez-vous ? », qui fut refusée dignement par ma mère et nous raccompagna,  très mondaine, jusqu’au porche blanc avec son toit de chaume…

En redescendant vers la plage, je regardais le visage de ma mère : la stupéfaction s’y mêlait à une sorte de dépit exaspéré, et aussi, derrière tout cela, comme une fierté cependant… Elle en restait muette !

Le soir venu, dans mon lit, je repensais à ma sœur, je revoyais le Palais des Mille et une Nuits où elle habitait. J’étais encore très jeune, et  son image se confondait presque avec celle de Blanche-Neige, dessinée sur mon livre de contes. Blanche-neige en jupette de tennis, d’accord, mais j’étais confiante : il suffisait d’attendre, et un prince charmant, l’arrachant de notre bicoque du quartier du stade, à B. , l’enlèverait sous les yeux de notre stupéfaite, dépitée et terrible mère !

(*) : voir première petite histoire de ma grande soeur

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Le nouveau Curé

Notre famille fut la première à le rencontrer, par l’abbé Bony, bien sûr. L’abbé Bony, on connaissait : en charge de notre  paroisse  Sainte-Croix,  la cinquantaine solide et rougeaude, il enterrait, mariait,  baptisait, confessait, absolvait,  tamponnait les cartes de présence à la messe, catéchisait, et engueulait les enfants qui piétinaient les plates-bandes du cimetière, le tout avec une efficacité et un manque d’imagination remarquables. Il venait souvent manger le dimanche midi  à la maison,  et se resservait deux fois du poulet rôti. Après notre départ, (nous quittions  la table comme une volée de moineaux), il renseignait notre mère sur nos récents péchés, violant ainsi le secret de la confession, le regard clair et la  conscience limpide, en soufflant à petits coups sur son café brûlant. Fermement, il avait exclu mes frères de leurs postes d’enfants de chœur, quand ils avaient avoué avoir pissé dans le bénitier, et  avait conseillé à ma mère de m’éloigner de

la petite F

…, qui, décidément, n’était pas d’ une bonne fréquentation.

Il était donc logique qu’une des toutes premières visites du nouveau curé, accompagné par l’abbé, soit pour notre maison. L’abbé Bony précisa d’ailleurs que le nouveau ne le remplacerait pas, non, mais le seconderait, serait plutôt chargé des jeunes (qui désertaient pas mal l’aumônerie),  et, chose qui ne fut pas exprimée mais que pourtant tout le monde comprit, « apprendrait ainsi  le boulot ». Et certes,  au vu de la jeunesse du nouveau,  de sa figure presque féminine, de son corps maigre d’adolescent grandi trop vite, il semblait évident qu’une bonne période de stage allait être nécessaire pour lui apprendre comment vivre avec les paroissiens  de la petite ville de B. !

Pourtant, pourtant, le jeune curé, qui était un peu musicien, sut rapidement s’y prendre, au moins avec les quelques adolescents qui n’avaient rien de mieux à faire qu’à venir répéter des chants religieux, tous les mercredis soirs, « dans l’esprit de Taizé », c’est-à-dire accompagnés de la guitare électrique du fils du pharmacien :

la chorale Sainte-Croix

était née, et ma mère y envoya ma grande sœur.

Ma grande sœur était toute petite, un mètre cinquante environ, possédait une voix de soprano, et ressemblait assez exactement, à quinze ans, à une pêche veloutée, juteuse et parfumée, brandie un soir d’été sous les  yeux d’un homme mourant de faim et de soif.

Le nouveau curé  n’avait aucune chance d’y échapper.

Il la remarqua donc, puis la considéra, et finit par ne plus pouvoir en détacher les yeux.

Ma sœur se contenta de consigner le fait dans son journal intime. Journal dont je connaissais évidemment la cachette, que je lisais très régulièrement, avant de le remettre soigneusement en place…

Je dois avouer que mes huit ans en furent émerveillés. Que ma sœur eût des amoureux, bien sûr. Mais qu’un curé se porte sur les rangs, ça alors, c’était vraiment épatant !

Hélas,  un mercredi soir où la répétition s’était particulièrement allongée et où ma sœur, avec deux heures de retard, était réapparue, descendant de la renault 5 sacerdotale, ma mère donna elle aussi son opinion. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’était pas favorable : elle alla jusqu’à prévenir ma sœur « que ç’avait beau être un curé, sous la soutane il était comme les autres ». Ma sœur haussa les épaules, et j’en restai baba : un curé était donc un « homme comme un autre » ! Première nouvelle ! Ah, ça valait le coup d’avoir une sœur comme la mienne, même si ça allait barder…

Et ça barda.

Ma sœur fut consignée, et le nouveau curé  en fut réduit à tourner mélancoliquement dans notre quartier, au volant de sa renault 5, afin de tenter de l’apercevoir. Mais même cela était de trop, aux yeux de ma mère. Elle n’en pouvait plus d’engueuler ma sœur, qui jurait qu’elle s’en fichait bien, du nouveau curé,  mais aurait aimé continuer la chorale. « Pas de ça », hurlait ma mère, « pour que tu te fasses sauter dessus, alors là, non ! «  ma mère se « tenait » trop pour faire un esclandre public, mais elle ne décolérait pas.

Elle en appela donc à l’abbé Bony, qui tomba des nues et sur son collègue : aller s’amouracher, dès le premier poste, de la fille d’une des meilleures paroissiennes, une catholique exemplaire, mère de famille nombreuse, non, c’était impardonnable !

Des consignes partirent donc de l’évêché d’Evreux et le nouveau curé disparut. Le brave abbé n’était peut-être pas si mécontent que cela de voir son jeune et beau collègue tomber au premier obstacle. Après tout, il avait fait face, seul, dans la paroisse, pendant quinze ans. Il n’avait nul besoin d’un aide, surtout si ce dernier montrait de telles faiblesses…

Quant à la chorale, elle périclita dans un premier temps. Mais ma sœur, son meilleur et féminin élément, y revint, et de nouveau  on entendit  sa voix angélique, qui surmontait son trop désirable corps, chanter le « te Deum » dans l’église Sainte-Croix, pendant que l’abbé Bony (qui chantait faux et avait autant d’oreille qu’une pompe à essence) souriait benoîtement en pensant au poulet dominical.

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