16 août 2008
LE PALAIS DES GLACES
"Le petit Kay était bleu de froid, même presque noir, mais il ne le remarquait pas, un baiser de la reine lui avait enlevé la possibilité de sentir le frisson du froid et son cœur était un bloc de glace - ou tout comme. Il cherchait à droite et à gauche quelques morceaux de glace plats et coupants qu'il disposait de mille manières, il voulait obtenir quelque chose comme nous autres lorsque nous voulons obtenir une image en assemblant de petites plaques de bois découpées (ce que nous appelons jeu chinois ou puzzle). Lui aussi voulait former des figures et les plus compliquées, ce qu'il appelait le « jeu de glace de la raison » qui prenait à ses yeux une très grande importance, par suite de l'éclat de verre qu'il avait dans l'œil" (Andersen, La Reine des Neiges)
C'est ma mère - oh, ma mère - qui m'emmena dans le Palais des Glaces, à la Foire d'Automne de B., petite ville de l'Eure. Je ne sais si, aujourd'hui, les fêtes foraines comptent encore des Palais des Glaces. A l'époque, c'était un des "manèges" les moins chers. Un labyrinthe, où le jeu consistait à retrouver la sortie, compliquée par l'alternance des miroirs et des parois vitrées. Mes frères aînés déjouaient le piège en moins de deux - mais j'avais l'habitude de leurs exploits quotidiens, et il ne me venait pas à l'esprit de jamais rivaliser : à quoi bon, ils étaient de si loin les plus forts.
J'ai eu très peur, si peur, dans le Palais des Glaces. J'allais y rester enfermée, puisque je ne trouvais pas l'issue ! J'ai commencé à me faire mal en me cognant aux parois : ma mère fut d'un coup près de moi, entrée là, sûrement, parce qu'elle surveillait du dehors. Avec l'habileté et l'intelligence pédagogique de la mère de famille nombreuse, qu'elle possédait à l'extrême, elle ne me tira pas d'affaire elle-même : elle me laissa trouver mon chemin, se contentant de prévenir les coups , me rassurant par sa présence, me donnant juste une ou deux indications.
J'ai triomphé du Palais des Glaces, mais personne ne me félicita à la sortie. Mes frères l'avaient mauvaise. Ils trouvaient que la sollicitude de ma mère à mon égard était exagérée : une fois de plus, ma faiblesse était plus récompensée que leur force. J'avais si visiblement triché, puisque ma mère m'avait aidée, que c'en était écoeurant. J'étais bien la petite fille gâtée, la chouchoute, la "plus petite" : la dernière des dernières, oui. Je devais m'attendre aux représailles habituelles : l'orvet dans mon lit, l'araignée dans mon cou. Ce serait bien fait : avait-on idée d'être si ridicule, et pourtant d'obtenir tant, le but suprême, l'attention exclusive de ma Mère, rien qu'avec des pleurnicheries ...
Mais ce que mes frères ne virent jamais, et que je mis environ quarante années à découvrir, ce fut l'image reflétée ce jour-là dans les carreaux miroitants du Palais des Glaces. Pas seulement mon image réelle , chiffonnée, braillante, un peu rouge, de petite fille maigrichonne, peureuse et point trop dégourdie. Mais l'image que voyait ma mère.
J'ai passé mon enfance les yeux levés vers le visage de ma mère. Je sentais l'énigme de ce regard porté sur moi. Je scrutais, indéfiniment, en silence, ces yeux-là, posés sur les miens. Jamais Oedipe, sur la route de Thèbes, n'a regardé avec autant d'intensité les yeux du Sphinx, sans savoir qu'il risquait, à terme, la cécité...
C'était pourtant un pauvre secret, bien banal, si communément vécu par tant d'entre nous, je le crains, qu'aucun royaume à sauver n'aurait pu en être le prix. Mais, décidément bien petite, il m'a pourtant fallu grandir pendant quarante ans pour enfin le découvrir... Et je n'y serais certes pas arrivée sans Elle. Sans ma mère, qui sema pour moi, comme dans un conte, tous les petits morceaux qu'il me suffirait de ramasser, d'examiner et de placer dans le cadre, pour enfin dessiner mon portrait.
Mes frères avaient bien entendu raison. J'étais, non pas privilégiée (une mère chrétienne, catholique, de famille nombreuse ne "privilégie" aucun de ses enfants. Les portions de frites, dans les huit assiettes, sont strictement égales. L'amour maternel ne se découpe pas en parts plus ou moins grosses : il se superpose en couches, comme les plaques de crème d'un gâteau trop nourrissant), mais singularisée. A part, irrévocablement. Et c'était justement tous ces petits morceaux quotidiens, cette différence marquée, ces récits familiers qui concluaient tous à ma "particularité" qui étaient comme autant des morceaux du puzzle : mon puzzle.
Bien sûr, je me suis cognée, des bleus à l'âme, partout, avant de reconstituer l'image... Mais j'avais heureusement ce viatique : le regard de ma mère qui, même lorsque ses yeux se furent définitivement fermés, continuèrent à me porter vers l'issue.
Aujourd'hui, où le moindre regard porté sur ma figure devrait être pénible, puisque ma face est déformée, un peu pantelante, douloureuse, tout le côté gauche immobile, je souris cependant. Bien sûr, cela va faire environ trente ans que je ne me suis plus regardée dans un miroir, sinon celui que les paroles d'une analyste m'ont aidée à affronter. Et je dois être la seule victime au monde d'une "paralysie faciale", qui n'ait pas cherché à vérifier, de visu, son nouvel aspect, une seule fois, dans la glace.
J'ai arrêté de me regarder dans les miroirs à vingt cinq ans environ. Ce n'était pas que je m'y voyais trop laide. Je ne suis pas "jolie", non plus. J'ai un bon sourire, et suis assurée de n'être point repoussante à l'extrême. Banale, mais assez plaisante, quoi. Quand j'étais modèle aux Beaux-Arts, les esquisses des élèves étaient plutôt de bonnes surprises... Et j'accepte le vieillissement de ce corps, plutôt sereinement. Certes, j'envoie plus de 120 propositions au journal Télérama pour l'atelier "décrivez votre corps en six mots". Soit, en tout, 820 qualificatifs... Mais cela fait partie de ce que je suis, de ce que le regard de ma mère a construit.
Pourrions-nous en parler ensemble, si elle était encore là ? C'est un regret, évidemment, de ne pouvoir la rassurer. De lui dire que, malgré sa culpabilité et son énervement, ce petit choc qu'elle devait avoir à chaque fois qu'elle me voyait, ce mélange insensé d'amour et de distance, elle a parfaitement tenu son rôle. Elle m'a donné tout ce dont j'avais besoin, pour mon voyage. Il a juste fallu que je traverse le miroir, que je découvre seule ce dont, de toute manière, elle se serait toujours obstinément refusé à parler : cette tentative d'avortement ratée, cette décision de garder l'enfant, ce désaccord avec le père, qui conduisit à ce drôle d'arrangement, où, bien que mangeant son pain et portant son nom, je n'étais pourtant pas "reconnue" par lui.
Je lui suis reconnaissante, tant et tant. Toutes ces nuits où le cauchemar revenait, revenait encore : ce couteau qui déchirait le plancher, qui pénétrait le matelas, qui s'approchait de mon dos courbé, qui allait me tuer, si je ne me réveillais pas, si je ne criais pas, et si ma mère, debout, sans un soupir, sans un reproche, nuit après nuit, ne venait m'apaiser, la main sur mon front et le verre d'eau sucrée tendu vers mes lèvres de petite fille fièvreuse...Toutes ces nuits, tous ces jours. Tous ces Palais des Glaces où, malgré le ricanement de mes frères, elle venait me rejoindre, pour m'assister, me regardant de ce regard étrange - quarante ans, avant de comprendre qu'elle s'était sentie coupable, et coincée. Quarante ans - et trois phrases de mon père me rejetant "tu as fait pleurer ta mère" étant la plus emblématique (je ne risquais pas de le faire pleurer lui !), avant de comprendre l'effort extrême qu'elle avait accompli, les messages qu'elle s'était ingéniée à me laisser partout, les petits morceaux du puzzle si ingénieusement laissés à ma portée. Avant de comprendre qu'il est vain, et criminel, de réclamer, à qui que ce soit, un amour sans mélange. Oh ma mère, ce n'était ni ta faute, ni la mienne. Nous avons en fait, lutté ensemble, toi l'infanticide aimante, moi le résultat du brouillard de ta volonté...
Jim, mon ami Jim, à la mémoire si véloce, à l'intelligence si maîtrisée, au vocabulaire si étendu, Jim, qui s'était fait une carapace de son esprit analytique, est frappé aujourd'hui avec l'ironie la plus terrible, précisément au cerveau. Est-ce donc si étonnant que moi, Clopine du Palais des Glaces, je sois frappée au visage ? J'ai la force, grâce à ma mère, oh ma mère, de supporter désormais tous les regards sur moi... Mais le corps, décidément, et rien n'est hasard, le corps, lui, continue à parler avec des maux.
Clopine
20 juin 2008
J'allais parler du regard des filles, et puis ...le message du Jour de Pierre Assouline m'a tuer.
Ce n'est pas grave, mais du coup, mes petites considérations pâlissent, rétrécissent... Je suis dévorée d'envie, voilà. Ce n'est pas beau, beau, je le reconnais. Mais avoir envie à tel point d'une chose, et savoir que c'est tout simple, si simple, pour tant de personnes, et que ce ne le sera pas pour moi.
Mais merde, au fait, POURQUOI ! ?
Ne sais-je pas parfaitement perdre mon temps, mon argent, mon énergie, pour aller NE PAS écouter Michel Onfray, NE PAS lui parler, dans une salle de cinéma au Vaudreuil. Alors , hein ?
N'ai-je pas un peu de sous sur mon livret d'épargne, et un samedi entier, si je veux, devant moi ?
La SNCF n'est-elle pas à ma disposition, avec son admirable site internet où tu sais tout sur les offres promotionnelles d'agences de voyages pour blaireaux, mais où pour trouver un simple horaire de train, bonjour le courage et la patience, m'enfin on y arrive ?
Clopin n'aura-t-il pas quelques menues tâches à accomplir autour de Beaubec, qui lui permettront de veiller sur le chien, l'adolescent, les ânes et les moutons, pendant que, mon sac serré près de moi de peur de me le faire piquer, les jambes un peu molles d'appréhension (trouver la bonne ligne de métro, trouver l'endroit, ne pas me faire dévisager, être suffisamment sereine pour entendre ce qui se dit et voir ce qui se voit, ne pas arriver en retard ", ne pas compter mentalement mes sous dans ma tête), le coeur battant et comme d'habitude, en me demandant quel pistolet, décidément, je suis pour faire des trucs pareils, je m'en vais conquérir la Capitale, Pascal Quignard, Alain Jaubert et la Villa des Mystères de Pompéi, que je crains bien ne voir jamais "pour de vrai" (mais m'en fous, j'ai la cassette de Palettes à la maison, comme les raviolis quoi).
Je suis en train de flancher, là. Mon désir d'un côté, qui monte, les "réalités" de l'autre...
Allez, soyons raisonnable, Clopine. Admettons. Tu sais parfaitement ce qui va arriver, non ? Tu veux qu'on récapitule ? Bien voyons les choses au mieux... Cela va donner quoi ?
Clopin va dire "oui", bien sûr. Le gamin râlera un peu, mais ça passera. Le chien se passera de moi. L'horaire de train sera disponible en un clic sur internet. Ta carte bleue sera acceptée, et personne ne remarquera ton découvert. Il y aura de la place dans le parking de la gare de Rouen. Le wagon sera vide, le siège moelleux, tu seras si détendue que tu somnoleras. Arrivée à Saint-Lazare, hop, le métro, zéro problème, la vendeuse de billet sera souriante (la dernière fois pour l'expo de Proust Lu elle se marrait carrément) tu trouveras ton chemin les doigts dans le nez. Tu arriveras pile à l'heure, et...
Il n'y aura plus de place. OU bien il fallait arriver plus tôt. Ou bien le truc sera annulé, parce qu'Alain Jaubert aura une extinction de voix. Ou bien le projecteur sera en panne.
Tu le sais, voyons, tu le sais que cela va se passer comme ça, et que tu erreras dans Paris, et puis que tu te mettras en retard pour ton train du retour, alors tu courras et tu seras en nage, et puis tu louperas ton train, alors tu en prendras un autre avec changement à Mantes-la Jolie trois quarts d'heure d'attente, et arrivée à Rouen le parking sera fermé et le prix exorbitant pour récupérer la bagnole dont un pneu sera dégonflé, tant pis tu rouleras comme ça et en arrivant le chien aboiera, le môme sera désagréable et Clopin fera la gueule parce qu'il aura dû se dépatouiller toute la journée avec des problèmes gros comme ça et qu'en plus, il va falloir qu'il répare ton pneu enfin Clopine t'es pas possible tu le sais EST-CE QUE TU LE SAIS enfin, bordel de merde, tu le sais tu le sais, t'en as pas marre d'être TOI ?
Si. Un peu.
16 juin 2008
Ah, ces troubles intestins...
J'ai failli tuer douze personnes, hier. Enfin, j'ai "failli". Ca se trouve : j'ai.
J'ai tué douze personnes hier. Non ! C'est pas moiiiiiiiiiiiii. Je le juuuuuuuuuurrrrreeeee....
Ne riez pas. Sacha Guitry, dans les mémoires d'un tricheur, n'a même pas atteint ce score. Je pulvérise le record du monde, ça se trouve. Certes, je vais avoir droit au Guinness, mais franchement, là je m'en tape un peu...
Cela me remue, dedans, dehors... Le dogme de la supériorité manifeste des produits Beaubecois sur le Reste du Monde s'en est pris un petit coup dans l'aile. Or, les dogmes ont horreur de ça. La foi est une, ou bien n'est pas, voilà tout. Une légère fissure, un bocal mal stérilisé, et vlan, tout va par terre.
Oh, Clopin a bien essayé d'atténuer le vacillement existentiel qui m'a proprement abattue, en tentant de me réconforter... Après, cependant, avoir commencé par m'engueuler (engueulade vite stoppée par notre hôte, qui tentait de préserver ce qu'il lui restait de temps à vivre...)
Il a fait remarquer que la plus grande de mes fautes (outre d'avoir apporté ce maudit bocal de pâté de cochon) était de l'avoir laissé ouvrir par des Parisiens. Charmants au demeurant, les Parisiens en question, MAIS Parisiens. C'est à dire irrévocablement inaptes au discernement du pschitt.
La bonne conserve familiale doit faire pschitt quand on l'ouvre. C'est ainsi, pas autrement. Si pschitt, résistance de la rondelle de caoutchouc orange ; ce qui signifie stérilisation réussie, et pâté de cochon ingurgitable. Si pas pschitt (et pire encore ! Si le bocal s'ouvre sans résistance, tel le fonctionnaire vichyssois face à l'envahisseur teuton) , attention, danger. Et ce danger, sans aide indigène, le Parisien ne sait pas, ne peut pas le contourner...
Malgré l'odeur qui s'échappait du bocal ouvert (de l'autre côté de la table, je n'ai même pas appréhendé la chose, j'en ai même découpé des parts ! Horreur ! Fatale destinée ! Ah, je me tâte. Aurai-je un peu de sang d'arrondissement citadin, dans ces veines que je croyais résolument rurales ?) certaines bouches - les plus grandes d'entre elles, les petites, elles, avaient eu droit à un pâté pschitté, ouf, je ne serai donc pas pédoassassine) ...certaines bouches ont ingurgité du produit avarié...
Ah, mon dieu, croyez-moi si vous voulez, mais cette nuit à deux heures du matin, je me suis réveillée en sueur, rien qu'à revoir le drame. Le pâté que je découpais, le pain blanc qui allait avec, le mouvement du bocal aux lèvres...
Et ces lignes, tirées du "Dictionnaire Médical à l'usage des Familles", article "botulisme" :
Symptômes dans les formes alimentaire
Les symptômes classiques du botulisme surviennent le plus souvent entre 12 et 36 heures après l'ingestion de la toxine botulinique, mais ils peuvent parfois s'observer précocement dès la 6e heure ou tardivement après 10 jours. Ils comportent le plus souvent une sécheresse de la bouche, des difficultés à avaler, une élocution incompréhensible, une vision double, des vomissements, une diarrhée importante, et surtout une faiblesse musculaire généralisée. S’ils ne sont pas traités, ces symptômes peuvent s’aggraver jusqu'à la paralysie des muscles des membres et du tronc (en particulier respiratoires) ce qui peut conduire au décès"
Docteur, au secours ! Neuf jours d'incertitude !!!
Certes, nos amis, qui ont hier au soir réintégré la région parisienne, se souviendront toujours de nous, c'est sûr. Quand on meurt dans d'atroces souffrances, n'est-ce pas, on se souvient de son assassin...Mais c'est un peu radical, comme traitement antiamnésique.
Ah, Bocal, Bocal, pourquoi m'as-tu abandonnée ?
Clopine, beuark, j'en vomis !
Je ne me sens pas bien, là. Le compte à rebours a commencé. Ce doit être l'anxiété : j'ai des noeuds dans l'estomac et comme une propension à me précipiter vers le trône. j'en ai la bouche sèche (ce doit être le remords), et j'ai dû abuser de floc hier, parce que je vois double, on dirait... euhhh, làhhhi, qcequ kk é jeuh di ? YYyyeee coppmprnedss psa beni...
<06 juin 2008
Comment gâcher ses soirées
Clopin, tôt levé, me demande, désinvolte "Alors, cette soirée Michel Onfray au Vaudreuil ? C'était bien ?", puis, sans attendre la réponse : "Note que je suis bien^sûr que tu n'as pas osé aller lui parler, ni même lui serrer la main. Ce n'est même pas la peine d'en parler.." et sur ce, guilleret, sans vérifier son hypothèse tant elle lui paraît irrréfutable, il part vaquer à ses affaires en sifflotant.
Cela devrait m'agacer que Clopin m'interroge sans écouter mes réponses, avance ses propres conclusions et, au passage, m'égratigne un peu d'une certitude dévalorisante pour l'ego (personnel à moi).
Mais, ce matin, je dois bien avouer que cela m'arrange. Enormément, même. En fait, je n'avais pas espéré passer ainsi au travers du filet de sa curiosité, et je m'en tire à bon compte. Parce que, bien entendu, il avait raison. Je n'avais pas osé. Mais j'avais fait bien pire encore.
Emportée par mes rêves bleus, j'avais juste omis de regarder le programme, n'est-ce pas. Or, il s'agissait d'une soirée autour du film "retrouver le goût". J'ai déjà vu le film, quand il a été programmé à la télé, un samedi de l'année dernière. Je l'avais regardé avec vraiment beaucoup d'attention, parce que l'initiative décrite est intéressante et entre dans le champ de quelques unes de mes préoccupations quoitidiennes (cultiver son jardin...) que les gens filmés, remplissant pleinement l'écran de leur présence, sont d'habitude invisibles, n'existent pas dans le PAF, et que Michel Onfray démontre, en apportant sa caution à l'initiative, son engagement militant. Et puis la fréquentation de Clopin me rend sensible aux documentaires. Je crois, sans me vanter, que j'ai un regard un peu plus précis sur le traitement des images que le spectateur ordinaire. J'avais apprécié à sa juste valeur l'excellent travail du réalisateur, dont j'ai noté mentalement le nom : Olivier BRUNET.
Je n'avais aucun, mais alors aucun besoin de faire 3 heures de bagnole pour le revoir, tant j'en ai gardé un souvenir précis, quoi.
J'ai commencé à comprendre mon erreur (une de plus), dès mon arrivée.
J'étais un peu en avance, il était 19 h 20 (le programme annonçait 19 h 30). J'ai descendu l'escalier qui menait à la salle. Mais en bas, une accorte jeune femme aux bras dénudés, malgré la fraîcheur de la soirée, osbtruait le passage en accueillant les trois personnes que j'avais suivies dans l'escalier. Je lui ai demandé timidement où était la salle. Elle me demanda en retour pourquoi j'étais là, s'interrogea tout haut sur "les collègues qui, là haut, laissaient DEJA descendre les gens". Je me sentis obligée de défendre les deux gentilles personnes qui avaient coché la liste des réservations et délivré mon billet. Elles ne m'avaient pas dirigée, c'était moi, toute seule qui, par instinct trouponnier, avais emboîté le pas des personnes devant moi. Bien, reprit l'accorte cerbère, mais les personnes devant moi "faisaient partie", elles, de la soirée, c'est pour cela qu'elles pouvaient descendre avant l'heure. Je proposai immédiatement de remonter, afin de laisser le champ libre à "ceux qui en étaient" (puisque de toute évidence "je n'en étais pas"). Non, non, conclut celle que je prenais pour l'employée municipale chargée du lieu, puisque j'étais là, n'est-ce pas, je n'avais qu'à rester, puis, se retournant vers ses interlocuteurs, elle reprit la conversation que j'avais eu le tort d'interrompre.
C'est le moment précis où les semelles de mes souliers m'envoyèrent leur premier signal, en commençant à chauffer et en m'indiquant la direction de la sortie. Je les promenai un peu, histoire de les calmer, puis, enfreignant les consignes, je les menai dans la salle, où elle se planquèrent sous les fauteuils de tissu rouge.
Nous avons patienté, elles et moi, une grosse demie-heure. La salle se remplissait lentement. Je me souvenais des lances rompues ici ou là au sujet de Michel Onfray. J'ai un jour, par exemple, expliqué fièrement qu'à mon avis, si Michel Onfray était aussi controversé, critiqué, insulté, c'est que sa provocation était insupportable. Pensez qu'il faisait sortir la philosophie des amphithéâtres, l'apportait à ceux qui en étaient le plus éloignés, la vulgarisait à qui mieux mieux. Je m'étais écriée : "Michel Onfray vous emmerde, ô élites ! IL revendique, se drape avec fierté du plus vulgaire des auditoires : celui des ménagères !"
Le public présent me donnait raison. Un seul homme pour dix femmes, au bas mot. et des ménagères en veux-tu, en voilà. Quelques têtes féminines de profs, aussi. Mais pourtant, il n'était nulle part, comme je l'avais bêtement cru, question de "conférence", de "débat" ou de philosophie. Michel ONfray était bien présent, et allait évidemment dire quelques mots. Mais le sujet de la soirée, ce n'était ni son travail, ni lui, ni même le film ou l'université populaire.
Je compris tout quand mon Cerbère prit la parole, en avant-scène. En fait, elle n'était pas du tout l'employée communale. Et en fait aussi, c'était SA soirée à elle. Elle était en effet la responsable de l'atelier théâtre de l'association locale de réinsertion "Solidaire". C'était elle qui avait composé le programme, qui écrivait une pièce avec les participants, qui avait établi l'échange avec l'Université Populaire et invité "Michel", n'est-ce pas. En échange de la projection du film et de la présence du grand homme (tous deux bénévoles, bien qu'elle n'aimât pas le mot) elle irait présenter son travail à Argentan, en juillet. Elle utilisa bien entendu la métaphore jardinière pour le qualifier. On en était en semis, la pièce allait lever. J'ai déjà, par le passé, vu des gens de théâtre, des actrices, mimer les semailles pour décrire leur travail. Leur geste est rarement "juste", parce que la métaphore, si jolie soit-elle ne remplace pas l'expérience. Déjà, sur les anciennes pièces de monnaie, Marianne semait à contrevent...
Bon, on allait regarder le film, et puis boire un coup biologique après, voilà.
Mes semelles réagirent aussitôt, de façon formelle et décidée. Leur verdict tomba : j'étais déplacée, irrémédiablement (j'ai un peu l'habitude, notez.) L'initiative de tous ces gens, leur implication, leur travail, étaient bien entendu dignes de tous les éloges : mais ils n'avaient certes pas besoin des miens, étant en autosuffisance à ce sujet. Et j'avais déjà vu le film. Comme, en plus, il était évident que je n'oserais jamais approcher Michel Onfray, ça, je n'avais pas besoin de Clopin pour le savoir... mes semelles avaient parfaitement raison : allez hop, foutre le camp.
Le film commença vers 20h, à 02 j'étais dehors. Parée pour une virée d'une heure trente de trajet retour...
Ca, c'était de la soirée, Coco.
J'ai écouté de la musique klezmer dans la voiture. La clarinette ricanait un peu, ce qui m'allait très bien. Comment pouvais-je régulièrement me tendre à moi-même de tels pièges ? Oui, j'avais "vu" Michel Onfray. IL était un peu plus grand que je ne l'avais imaginé, avec une indéniable grâce physique (encore plus palpable qu'à l'image). Et un costume du genre noir froissé. Voilà. La belle affaire. Cela me donnait quoi ?
J'essayai de me souvenir pourquoi j'avais eu envie de cette soirée, au point d'y consacrer, mon temps, mon essence (!), de mobiliser mes maigres ressources pour affronter la solitude dans un endroit public. Je ne me sens pas une âme de "groupie", pas à ce point en tout cas. Mes admirations ne me font pas prendre de carte de fan club...
Mais divaguer, ça oui. M'imaginer lançant, avec une aisance que je n'ai évidemment jamais eue de près ou de loin, une question brillante et drôle, du style "Votre chronique du mois de juin conclut que l'agrégation est une affaire de moule. Votre doctorat de philosophie vous classe-t-il chez les bigorneaux ?" , sensée faire sourire le philosophe.
Ahahah.
Ah.
Ce n'est qu'arrivée sous les falaises d'Igoville, bordées d'une nappe verte et douce qui s'arrête net au droit du rebord crayeux, que j'ai repéré ce qui véritablement m'avait amenée là, alors même que, après la campagne présidentielle, je m'étais éloignée des positions du philosophe, que je ne partageais pas... Je voulais parler à Michel Onfray des accusations que j'avais subies "à sa place", sur la république des livres. Je voulais lui demander quelle était sa réaction à lui, quand on le traitait, comme on le faisait depuis de longs mois chez Pierre Assouline, d'"antisémite", en m'englobant sous l'insulte. J'avais l'impression que, s'il savait que j'avais été victime, à travers lui, de cette calomnie infâmante, cela tisserait un "lien" entre lui et moi. Je crois bien que j'étais venue me "réparer", si l'on peut dire, en tout cas échanger quelque chose à partir de cette insulte partagée entre lui et moi.
Je n'avais pas plus de réflexion qu'un étourneau.
Bon, ma soirée n'était pas tout à fait perdue, n'est-ce pas, puisqu'elle m'avait permis d'éclaircir ce point. Et aussi qu'elle démontrait la pertinence de mes instincts semelliers !
25 mai 2008
TROP DEGOUTEE !
Il est très rare que je dise du mal d'un livre, sauf en passant, d'un mot... Souvent, ma seule sanction est l'indifférence, et cette indifférence m'empêche de me mobiliser suffisamment. Je n'essaie même pas de savoir POURQUOI je m'aime pas, qu'est-ce qui provoque mon déplaisir. Je n'analyse pas : je passe à autre chose, et c'est tout.
Sauf une fois. Un livre d'un prof de français dans un collège de banlieue. A priori, un sujet dans l'air du temps, une question qui dépasse l'anecdotique pour nous intéresser tous. Notre système éducatif nous tend en effet un sacré miroir ! L'école, reflet de la société, est si malade en ce moment que ce sujet-là est brûlant. J'avais donc ouvert le livre, l'esprit aux aguets.
J'en étais sortie en colère. Vraiment en colère, hein, pas de la blague. A tel point que je m'étais fendue, ici même, de deux (trop) longs messages expliquant pourquoi je ne pouvais pas aimer ce livre-là. Pourquoi je le trouvais putassier et reflétant l'époque dans ce qu'elle a de pire : la démagogie, la suffisance, la veulerie... Ce n'était pas un problème d'écriture, hein. Le livre était "bien écrit", sans plus ; mais je ne le supportais pas, parce qu'il décrivait un héros dont les "valeurs" étaient pour moi putassières, c'est tout. Je l'ai redit chez Assouline, j'ai même écrit à des copines profs, tant ma colère était grande... et tant une colère de ce type est rare chez moi.
Et bien voilà, abracadabra, dégoûtée de la vie je vous dis. C'est le film "entre les murs" (déjà, le titre établit une corrélation entre l'école et la prison, et ce n'est que le début) tiré de ce bouquin pour moi détestable qui vient de remporter la palme d'or à Cannes. On n'a pas fini d'entendre la voix suffisante de François Bégaudeau la ramener sur les plateaux télé. Dire que les journalistes osent encore le qualifier de "prof", comme s'il l'était resté. Je suis sûre que ce type a foutu le camp de l'éducation nationale dès qu'il a pu... Et ce titre de "prof" est bien trop noble pour lui.
Vraiment dégoûtée. Je crois que je commence à me faire un peu trop vieille pour ce monde-là, c'est tout...
Clopine, beurk, passez-moi le sac à vomi, là.
23 avril 2008
Sans rire...
Dans le monde de l'édition, le Directeur du Petit Robert est considéré comme un gros bonnet. Ce qui est assez déroutant, vous en conviendrez.
Clopine, ok je sais je sais, mais vous savez aussi qu'on ne peut pas vraiment s'en empêcher...
21 avril 2008
Petite Histoire Désolante
J'ai six ans, je suis assise dans la voiture rouge, je tourne sur le manège, il y a plein de lumières et la voix d'Henri Salvador qui m'assure que Zorro va arriver, et c'est LE moment , je tends le bras bien fort, je tends le braaaaaas, est-ce que cette fois-ci enfin pas comme toutes les autres fois d'avant, encore un tour je tends le braaaaass et ouiiiiiiiiiiii je l'ai, je l'ai enfin ce fichu pompon et aussi le crochet, la corde, et un bout de la toile du chapiteau du manège, tout sur la tronche.
Ca commençait bien.
03 mars 2008
l'architecte et la prison
Je me souviens d'un mien amant, un gars gentil comme tout.
Il jouait de la musique, et chantait, comme d'autres préparent des repas, composent des bouquets de fleurs ou même corrigent des copies ! Je veux dire avec un sens tout simple du don, du partage, de l'amitié tel, que tous souriaient autour de lui. On entonnait l'Orage, de Brassens, avec au moins une belle énergie, si on ne pouvait en dire autre chose. Pendant les vacances (nous sommes partis ensemble deux ou trois fois), on atterrissait près de Saint Jean du Gard : on aurait dit le Sud, et toujours en été... Sinon, on se voyait à Rouen.
Mon amant était plutôt petit, râblé, brun, avec une moustache "gauloise", et des pattes en guise de mains, qui grattaient la guitare.... Il avait surtout (ah, je me serais damnée pour être ainsi) des pattes d'oies en éventail au bord des yeux, qui lui faisaient rire le regard.
On s'aimait bien, lui et moi. Il me trouvait légère, aimait à me faire danser. Je m'appliquais ,pour ma part, à ne pas penser qu'il avait une amie "officielle", une belle-fille, et que je n'étais visiblement qu'une étape sur l'autoroute de sa vie. Ainsi, cela fonctionnait bien.
Mais le démon de la perversité -et aussi une certaine inquiétude ontologique, me poussaient sans arrêt à le provoquer, à le déstabiliser. Je ne voulais pas qu'il s'"enconforte" (je me demande encore de quel droit !). Je l'interrogeais sur ses convictions, ses pratiques, ses croyances... Il était patient et doux : je ne l'en félicitais guère, , et m'irritais et de sa douceur, et de sa patience.
Cela "craqua", entre nous, à cause d'une question sournoise ; et, des années après, je ne regrette pas de l'avoir posée, cette question. Sournoise, certes, mais intéressante...
Mon amant était architecte, et un soir, il était rentré de Paris près de moi tellement crevé qu'il avait roulé la vitre grande ouverte (en janvier, c'est assez éprouvant, par chez nous). Il m'expliquait donc les "charrettes" qui sont caractéristiques de son métier, et semblent tout aussi inévitables que les cyclones sous les tropiques. Je me rendais compte à quel point ce métier était important pour lui, et donc ...
Je lui demandais brusquement jusqu'où il était prêt à aller. Accepterait-il, par exemple, de construire une prison ?
La réponse arriva aussi brutalement que la question, et sans aucune ambigüité : oui, il accepterait de construire une prison. Il en fallait, c'était un fait social. L'architecte n'est rien, sans la société à laquelle il appartient. Son métier ne doit pas souffrir de quelconques préjugés moraux. La seule moralité à laquelle il doit impérativement s'astreindre, c'est d'exercer ce métier correctement, le plus correctement possible, dans les règles de l'art, voilà tout. Et d'honorer les commandes, qu'elles viennent de l'Etat, ou de particuliers.
L'architecte, et la prison... J'en voulais à mon amant de sa réponse directe. Il me semblait qu'il niait ainsi la part d'ombre que chacun d'entre nous porte. Je pris donc prétexte de son assurance pour enclencher une jolie petite engueulade, qui cachait la forêt de mon éloignement. Avait-il pensé aux souffrances des enfermés ? Construisait-on une prison, comme un hôpital, ou une école ? Son "oui" franc et massif ne cachait-il pas une sécheresse de conscience, etc., etc.
Nous nous sommes séparés, cependant, bons amis. Mais je frissonne toujours un peu, quand je repense à mon amant architecte, et à sa prison. Comme l'impression que, plutôt que d'avoir à la construire, j'étais destinée à y entrer un jour... Jolie petite torture : coucher dans la prison construite par son amant.
Et ce personnage romanesque à l'extrême quoique bien réel, ce Fernand Pouillon qui m'a toujours fascinée, y a-t-il pensé lui aussi, quand cela lui est arrivé - et a-t-il cherché à savoir, devant les murs épais et pourtant bruyants de sa geôle, le nom du confrère qui l'avait construite ? Ou a-t-il, pour passer le temps pendant les nuits sordides de l'emprisonnement, divagué à son tour sur l'art et la manière de constuire sa propre cage ?
J'y repense régulièrement...
Clopine
29 novembre 2007
BON JE REPRENDS, en attendant que le Président m'explique comment je vais augmenter mon pouvoir. D'achat.
BON JE REPRENDS TOUT;
Petite anecdote amoureuse (deux) :
Je devrais évidemment raconter ça : comment je me pressais contre le dos de ce garçon de dix ans plus jeune que moi, comment mes bras entouraient sa poitrine, juste au-dessous des aisselles, comment j'écartais les jambes sur la selle, comment j'aimais ces mêmes jambes dans ce pantalon rouge et noir, à rayures, enfilé pour l'occasion, comment j'adorais jusqu'aux tressautements et pétarades de la mob, sur les bosses de la vieille chaussée pourrave. Une grosse mobylette grise, vieillotte et puissante; De la mob' de prolo, quoi. C'était la nuit, les lumières jaunes éclairaient l'interminable pont qui passe au-dessus de lignes ferroviaires innombrables (tout ceux qui connaissent la zone de Sotteville les Rouen savent l'endroit que je veux dire).
J'étais bien trop vieille pour ce que je faisais là.
Il faudrait aussi relater cette autre nuit, au Havre, ferroviaire et pourtant immobile. Une surprise, que mon amant m'avait préparée à l'avance. La confiance, un peu inquiète cependant, avec laquelle je l'ai suivi au milieu du fouillis de trains arrêtés, de wagons ouverts, de lampes jaunes et rouges et de rails courant, serpents noirs, sur un sol détrempé. Le petit wagon vert, illuminé à chacune de ses quinze fenêtres. Son aménagement intérieur, la chaleur des radiateurs, la "salle commune" avec télé et fauteuils en tissus, à la place de ce qui avait été le sas d'embarquement et les toilettes... La porte battante donnant sur l'étroit couloir, non modifié, et les chambrettes agrandies : quatre chambres seulement, pour tout un compartiment, dans lesquels on entrait par les portes coulissantes, elles aussi d'origine, pour tomber sur un petit studio, un vrai lit , et cabinet de toilette..... Les cheminots retenus au Havre par leur service, comme Jean Gabin dormant à un bout ou à un autre de la ligne de Paris dans la Bête Humaine, , avaient la possibilité de fréquenter ce wagon, aménagé en hôtel-dortoir, et pour toujours amarré au milieu des voies. Christophe savait que je trouverais le tout charmant, et excitant en diable. La nuit ferroviaire fut amoureuse : que de kilomètres ne fîmes-nous pas, allongés ainsi dans cette sorte de jouet pour grands ?
Je pourrais aussi raconter ma première sortie en boîte, ou comment je suis allée à un match de foot, et comment j'ai regardé Mad Max ou écouté Little Bob Story, qui déclinait son rythme un peu trop binaire pour une amatrice de free-jazz... Mais je préfère dire pourquoi j'ai fait tout cela. Combien c'était important de paraître crédible dans les bras de ce Christophe, cheminot, qui possédait les clés de ce drôle de royaume, prolétaire, jouisseur et solidement délimité, et qui me les donnait généreusement, comme on donne les clés de sa vie, parfois, à un parfait inconnu, pour qu'il vous les garde un petit moment.
Certes, j'étais tout, sauf ces bourgeois que les films comme Casque d'Or nous montrent, occupés à descendre s'encanailler auprès de la populace. Je mettais en effet tout mon coeur à contenter Christophe, en retour de ce qu'il me donnait : je ne pouvais guère lui apporter qu'une certaine maturité sexuelle, ou au moins quelques lueurs sur la question. Je crois qu'il s'en satisfaisait largement, étant conscient de ce qu'il avait à apprendre sur le sujet, et que je lui enseignais plus que volontiers ! D'ailleurs, nous ne nous sommes pas quittés ennemis. Le chemin qu'ensemble, il nous était possible de parcourir était arrivé à son terme. L'amour, c'est gentil, mais ce n'est pas une conversation, voilà tout . Quand le silence entre nous est devenu trop épais, nous nous sommes éloignés l'un de l'autre. D'un commun accord..
C'était arrivé parce qu 'à l'époque, j’arpentais un couloir garni de portes, s’ouvrant sur l’avenir. Et certaines étaient ( déjà ! Je n’avais pourtant que 28 ans…) fermées. La porte « Opéra de Paris », par exemple, rêve de mes cinq ans et peinte en rose, s’était doucement refermée. La porte « éducation nationale » venait, elle, de claquer beaucoup plus brutalement, et j’y étais pour quelque chose. Comme les portes ornées des pancartes « Comédie », « école nationale de la magistrature », « arts et spectacles », « philosophie »… Bah ! Me disais-je. Certaines d’entre elles n’avaient jamais vraiment été ouvertes, sauf en rêve, ou bien seulement entrebâillées. Et d’autres, depuis toujours, fermées hermétiquement.
N’empêche que le sentiment de l’inéluctable m’empoignait déjà : cette envie de rebrousser chemin, et l’impossibilité de battre en retraite. Et puis cette confuse nostalgie de ce qui aurait pu être, et ne serait jamais.
Histoire connue, dont les livres rendent compte. Faust, bien sûr, mais d’autres, aussi : du petit Pip « élevé à la main » (admirable expression !) à Jacques Ménétrier, de Jude l’obscur au Petit Chose, combien de récits racontent la solitude de ceux qui, rompant avec leur milieu d’origine au motif qu’il faut « s’élever » dans la vie, se sentent dépossédés ? Annie Ernaux cherchant sa Place regrette confusément le bonheur caché dans la cour du bistrot de ses parents, et dont la simplicité apparente lui est dorénavant à jamais interdite.
Christophe, que j'avais rencontré sur un malentendu (mais n'est-ce pas la loi commune ?) m'a permis, pendant quelques semaines, d'échapper au moins à cette solitude-là. Hélas, je ne l'en ai jamais remercié. Si ce texte pouvait servir à lui exprimer cette reconnaissance-là, je ne l'aurais pas écrit en vain.
Clopine
28 novembre 2007
Seconde petite anecdote amoureuse : Christophe, ou vive les cheminots
C’était comme si j’arpentais un couloir garni de portes, s’ouvrant sur l’avenir. Et certaines étaient ( déjà ! Je n’avais pourtant que 28 ans…) fermées. La porte « Opéra de Paris », par exemple, rêve de mes cinq ans et peinte en rose, s’était doucement refermée. La porte « éducation nationale » venait, elle, de claquer beaucoup plus brutalement, et j’y étais pour quelque chose. Comme les portes ornées des pancartes « Comédie », « école nationale de la magistrature », « arts et spectacles », « philosophie »… Bah ! Me disais-je. Certaines d’entre elles n’avaient jamais vraiment été ouvertes, sauf en rêve, ou bien seulement entrebâillées. Et d’autres, depuis toujours, fermées hermétiquement.
N’empêche que le sentiment de l’inéluctable m’empoignait déjà : cette envie de rebrousser chemin, et l’impossibilité de battre en retraite. Et puis cette confuse nostalgie de ce qui aurait pu être, et ne serait jamais.
Histoire connue, dont les livres rendent compte. Faust, bien sûr, mais d’autres, aussi : du petit Pip « élevé à la main » (admirable métaphore !) à Jacques Ménétrier, de Jude l’obscur au Petit Chose, combien de récits racontent la solitude de ceux qui, rompant avec leur milieu d’origine au motif qu’il faut « s’élever » dans la vie, se sentent dépossédés ? Annie Ernaux cherchant sa Place regrette confusément le bonheur caché dans la cour du bistrot de ses parents, et dont la simplicité apparente lui est dorénavant à jamais interdite.
J’avais donc des regrets. La trentaine arrivait, et, me retournant vers ma prime jeunesse, orgueilleuse, solitaire et rêveuse à la fois, je me rendais compte que j’avais fermé aussi la porte de certains plaisirs : ceux que mes contemporains, sans se poser plus de questions, avait pratiqués et pouvaient donc pratiquer encore . J’avais dédaigneusement haussé les épaules, quand il s’était agi d’aller « en boîte », d’écouter Little Bob au Havre – bien trop binaire, par rapport au free-jazz, ou encore d’assister à un match de foot. Mon mépris se retournait contre moi : je m’excluais d’office de ce milieu dédaigné.
Mais j’ai eu la chance de rencontrer Christophe… ce dont je suis reconnaissante au hasard, qui a joué un certain rôle dans notre rencontre. Christophe a en effet cru que je le regardais, le premier jour, ce en quoi il se trompait ; j’ai cru pour ma part que s’il me draguait, c’était par goût. Or, ce n’était que la conséquence de la première méprise…
N’empêche que de cette erreur, est sortie une jolie histoire. Christophe était en effet cheminot, avait neuf ans de moins que moi, était disponible et (je crois) un peu impressionné ; j’étais pour ma part à la fois intimidée, curieuse et avide de profiter de ma chance… Notre parcours commun fut donc, de mon côté au moins mais je crois aussi du sien, très satisfaisant. En tout cas, grâce à lui, je suis sortie en boîte (sisisi), j’ai écouté Little Bob Story et j’ai vu Mad Max. Comment ne pas lui en être reconnaissante ?
Deux souvenirs se sont inscrits au fond de ma mémoire, plus particulièrement. Je crois qu’un jour, il faudra que j’en fasse quelque chose. Un poème, sûrement…
Le premier (à suivre)



