23 avril 2008
Sans rire...
Dans le monde de l'édition, le Directeur du Petit Robert est considéré comme un gros bonnet. Ce qui est assez déroutant, vous en conviendrez.
Clopine, ok je sais je sais, mais vous savez aussi qu'on ne peut pas vraiment s'en empêcher...
21 avril 2008
Petite Histoire Désolante
J'ai six ans, je suis assise dans la voiture rouge, je tourne sur le manège, il y a plein de lumières et la voix d'Henri Salvador qui m'assure que Zorro va arriver, et c'est LE moment , je tends le bras bien fort, je tends le braaaaaas, est-ce que cette fois-ci enfin pas comme toutes les autres fois d'avant, encore un tour je tends le braaaaass et ouiiiiiiiiiiii je l'ai, je l'ai enfin ce fichu pompon et aussi le crochet, la corde, et un bout de la toile du chapiteau du manège, tout sur la tronche.
Ca commençait bien.
03 mars 2008
l'architecte et la prison
Je me souviens d'un mien amant, un gars gentil comme tout.
Il jouait de la musique, et chantait, comme d'autres préparent des repas, composent des bouquets de fleurs ou même corrigent des copies ! Je veux dire avec un sens tout simple du don, du partage, de l'amitié tel, que tous souriaient autour de lui. On entonnait l'Orage, de Brassens, avec au moins une belle énergie, si on ne pouvait en dire autre chose. Pendant les vacances (nous sommes partis ensemble deux ou trois fois), on atterrissait près de Saint Jean du Gard : on aurait dit le Sud, et toujours en été... Sinon, on se voyait à Rouen.
Mon amant était plutôt petit, râblé, brun, avec une moustache "gauloise", et des pattes en guise de mains, qui grattaient la guitare.... Il avait surtout (ah, je me serais damnée pour être ainsi) des pattes d'oies en éventail au bord des yeux, qui lui faisaient rire le regard.
On s'aimait bien, lui et moi. Il me trouvait légère, aimait à me faire danser. Je m'appliquais ,pour ma part, à ne pas penser qu'il avait une amie "officielle", une belle-fille, et que je n'étais visiblement qu'une étape sur l'autoroute de sa vie. Ainsi, cela fonctionnait bien.
Mais le démon de la perversité -et aussi une certaine inquiétude ontologique, me poussaient sans arrêt à le provoquer, à le déstabiliser. Je ne voulais pas qu'il s'"enconforte" (je me demande encore de quel droit !). Je l'interrogeais sur ses convictions, ses pratiques, ses croyances... Il était patient et doux : je ne l'en félicitais guère, , et m'irritais et de sa douceur, et de sa patience.
Cela "craqua", entre nous, à cause d'une question sournoise ; et, des années après, je ne regrette pas de l'avoir posée, cette question. Sournoise, certes, mais intéressante...
Mon amant était architecte, et un soir, il était rentré de Paris près de moi tellement crevé qu'il avait roulé la vitre grande ouverte (en janvier, c'est assez éprouvant, par chez nous). Il m'expliquait donc les "charrettes" qui sont caractéristiques de son métier, et semblent tout aussi inévitables que les cyclones sous les tropiques. Je me rendais compte à quel point ce métier était important pour lui, et donc ...
Je lui demandais brusquement jusqu'où il était prêt à aller. Accepterait-il, par exemple, de construire une prison ?
La réponse arriva aussi brutalement que la question, et sans aucune ambigüité : oui, il accepterait de construire une prison. Il en fallait, c'était un fait social. L'architecte n'est rien, sans la société à laquelle il appartient. Son métier ne doit pas souffrir de quelconques préjugés moraux. La seule moralité à laquelle il doit impérativement s'astreindre, c'est d'exercer ce métier correctement, le plus correctement possible, dans les règles de l'art, voilà tout. Et d'honorer les commandes, qu'elles viennent de l'Etat, ou de particuliers.
L'architecte, et la prison... J'en voulais à mon amant de sa réponse directe. Il me semblait qu'il niait ainsi la part d'ombre que chacun d'entre nous porte. Je pris donc prétexte de son assurance pour enclencher une jolie petite engueulade, qui cachait la forêt de mon éloignement. Avait-il pensé aux souffrances des enfermés ? Construisait-on une prison, comme un hôpital, ou une école ? Son "oui" franc et massif ne cachait-il pas une sécheresse de conscience, etc., etc.
Nous nous sommes séparés, cependant, bons amis. Mais je frissonne toujours un peu, quand je repense à mon amant architecte, et à sa prison. Comme l'impression que, plutôt que d'avoir à la construire, j'étais destinée à y entrer un jour... Jolie petite torture : coucher dans la prison construite par son amant.
Et ce personnage romanesque à l'extrême quoique bien réel, ce Fernand Pouillon qui m'a toujours fascinée, y a-t-il pensé lui aussi, quand cela lui est arrivé - et a-t-il cherché à savoir, devant les murs épais et pourtant bruyants de sa geôle, le nom du confrère qui l'avait construite ? Ou a-t-il, pour passer le temps pendant les nuits sordides de l'emprisonnement, divagué à son tour sur l'art et la manière de constuire sa propre cage ?
J'y repense régulièrement...
Clopine
29 novembre 2007
BON JE REPRENDS, en attendant que le Président m'explique comment je vais augmenter mon pouvoir. D'achat.
BON JE REPRENDS TOUT;
Petite anecdote amoureuse (deux) :
Je devrais évidemment raconter ça : comment je me pressais contre le dos de ce garçon de dix ans plus jeune que moi, comment mes bras entouraient sa poitrine, juste au-dessous des aisselles, comment j'écartais les jambes sur la selle, comment j'aimais ces mêmes jambes dans ce pantalon rouge et noir, à rayures, enfilé pour l'occasion, comment j'adorais jusqu'aux tressautements et pétarades de la mob, sur les bosses de la vieille chaussée pourrave. Une grosse mobylette grise, vieillotte et puissante; De la mob' de prolo, quoi. C'était la nuit, les lumières jaunes éclairaient l'interminable pont qui passe au-dessus de lignes ferroviaires innombrables (tout ceux qui connaissent la zone de Sotteville les Rouen savent l'endroit que je veux dire).
J'étais bien trop vieille pour ce que je faisais là.
Il faudrait aussi relater cette autre nuit, au Havre, ferroviaire et pourtant immobile. Une surprise, que mon amant m'avait préparée à l'avance. La confiance, un peu inquiète cependant, avec laquelle je l'ai suivi au milieu du fouillis de trains arrêtés, de wagons ouverts, de lampes jaunes et rouges et de rails courant, serpents noirs, sur un sol détrempé. Le petit wagon vert, illuminé à chacune de ses quinze fenêtres. Son aménagement intérieur, la chaleur des radiateurs, la "salle commune" avec télé et fauteuils en tissus, à la place de ce qui avait été le sas d'embarquement et les toilettes... La porte battante donnant sur l'étroit couloir, non modifié, et les chambrettes agrandies : quatre chambres seulement, pour tout un compartiment, dans lesquels on entrait par les portes coulissantes, elles aussi d'origine, pour tomber sur un petit studio, un vrai lit , et cabinet de toilette..... Les cheminots retenus au Havre par leur service, comme Jean Gabin dormant à un bout ou à un autre de la ligne de Paris dans la Bête Humaine, , avaient la possibilité de fréquenter ce wagon, aménagé en hôtel-dortoir, et pour toujours amarré au milieu des voies. Christophe savait que je trouverais le tout charmant, et excitant en diable. La nuit ferroviaire fut amoureuse : que de kilomètres ne fîmes-nous pas, allongés ainsi dans cette sorte de jouet pour grands ?
Je pourrais aussi raconter ma première sortie en boîte, ou comment je suis allée à un match de foot, et comment j'ai regardé Mad Max ou écouté Little Bob Story, qui déclinait son rythme un peu trop binaire pour une amatrice de free-jazz... Mais je préfère dire pourquoi j'ai fait tout cela. Combien c'était important de paraître crédible dans les bras de ce Christophe, cheminot, qui possédait les clés de ce drôle de royaume, prolétaire, jouisseur et solidement délimité, et qui me les donnait généreusement, comme on donne les clés de sa vie, parfois, à un parfait inconnu, pour qu'il vous les garde un petit moment.
Certes, j'étais tout, sauf ces bourgeois que les films comme Casque d'Or nous montrent, occupés à descendre s'encanailler auprès de la populace. Je mettais en effet tout mon coeur à contenter Christophe, en retour de ce qu'il me donnait : je ne pouvais guère lui apporter qu'une certaine maturité sexuelle, ou au moins quelques lueurs sur la question. Je crois qu'il s'en satisfaisait largement, étant conscient de ce qu'il avait à apprendre sur le sujet, et que je lui enseignais plus que volontiers ! D'ailleurs, nous ne nous sommes pas quittés ennemis. Le chemin qu'ensemble, il nous était possible de parcourir était arrivé à son terme. L'amour, c'est gentil, mais ce n'est pas une conversation, voilà tout . Quand le silence entre nous est devenu trop épais, nous nous sommes éloignés l'un de l'autre. D'un commun accord..
C'était arrivé parce qu 'à l'époque, j’arpentais un couloir garni de portes, s’ouvrant sur l’avenir. Et certaines étaient ( déjà ! Je n’avais pourtant que 28 ans…) fermées. La porte « Opéra de Paris », par exemple, rêve de mes cinq ans et peinte en rose, s’était doucement refermée. La porte « éducation nationale » venait, elle, de claquer beaucoup plus brutalement, et j’y étais pour quelque chose. Comme les portes ornées des pancartes « Comédie », « école nationale de la magistrature », « arts et spectacles », « philosophie »… Bah ! Me disais-je. Certaines d’entre elles n’avaient jamais vraiment été ouvertes, sauf en rêve, ou bien seulement entrebâillées. Et d’autres, depuis toujours, fermées hermétiquement.
N’empêche que le sentiment de l’inéluctable m’empoignait déjà : cette envie de rebrousser chemin, et l’impossibilité de battre en retraite. Et puis cette confuse nostalgie de ce qui aurait pu être, et ne serait jamais.
Histoire connue, dont les livres rendent compte. Faust, bien sûr, mais d’autres, aussi : du petit Pip « élevé à la main » (admirable expression !) à Jacques Ménétrier, de Jude l’obscur au Petit Chose, combien de récits racontent la solitude de ceux qui, rompant avec leur milieu d’origine au motif qu’il faut « s’élever » dans la vie, se sentent dépossédés ? Annie Ernaux cherchant sa Place regrette confusément le bonheur caché dans la cour du bistrot de ses parents, et dont la simplicité apparente lui est dorénavant à jamais interdite.
Christophe, que j'avais rencontré sur un malentendu (mais n'est-ce pas la loi commune ?) m'a permis, pendant quelques semaines, d'échapper au moins à cette solitude-là. Hélas, je ne l'en ai jamais remercié. Si ce texte pouvait servir à lui exprimer cette reconnaissance-là, je ne l'aurais pas écrit en vain.
Clopine
28 novembre 2007
Seconde petite anecdote amoureuse : Christophe, ou vive les cheminots
C’était comme si j’arpentais un couloir garni de portes, s’ouvrant sur l’avenir. Et certaines étaient ( déjà ! Je n’avais pourtant que 28 ans…) fermées. La porte « Opéra de Paris », par exemple, rêve de mes cinq ans et peinte en rose, s’était doucement refermée. La porte « éducation nationale » venait, elle, de claquer beaucoup plus brutalement, et j’y étais pour quelque chose. Comme les portes ornées des pancartes « Comédie », « école nationale de la magistrature », « arts et spectacles », « philosophie »… Bah ! Me disais-je. Certaines d’entre elles n’avaient jamais vraiment été ouvertes, sauf en rêve, ou bien seulement entrebâillées. Et d’autres, depuis toujours, fermées hermétiquement.
N’empêche que le sentiment de l’inéluctable m’empoignait déjà : cette envie de rebrousser chemin, et l’impossibilité de battre en retraite. Et puis cette confuse nostalgie de ce qui aurait pu être, et ne serait jamais.
Histoire connue, dont les livres rendent compte. Faust, bien sûr, mais d’autres, aussi : du petit Pip « élevé à la main » (admirable métaphore !) à Jacques Ménétrier, de Jude l’obscur au Petit Chose, combien de récits racontent la solitude de ceux qui, rompant avec leur milieu d’origine au motif qu’il faut « s’élever » dans la vie, se sentent dépossédés ? Annie Ernaux cherchant sa Place regrette confusément le bonheur caché dans la cour du bistrot de ses parents, et dont la simplicité apparente lui est dorénavant à jamais interdite.
J’avais donc des regrets. La trentaine arrivait, et, me retournant vers ma prime jeunesse, orgueilleuse, solitaire et rêveuse à la fois, je me rendais compte que j’avais fermé aussi la porte de certains plaisirs : ceux que mes contemporains, sans se poser plus de questions, avait pratiqués et pouvaient donc pratiquer encore . J’avais dédaigneusement haussé les épaules, quand il s’était agi d’aller « en boîte », d’écouter Little Bob au Havre – bien trop binaire, par rapport au free-jazz, ou encore d’assister à un match de foot. Mon mépris se retournait contre moi : je m’excluais d’office de ce milieu dédaigné.
Mais j’ai eu la chance de rencontrer Christophe… ce dont je suis reconnaissante au hasard, qui a joué un certain rôle dans notre rencontre. Christophe a en effet cru que je le regardais, le premier jour, ce en quoi il se trompait ; j’ai cru pour ma part que s’il me draguait, c’était par goût. Or, ce n’était que la conséquence de la première méprise…
N’empêche que de cette erreur, est sortie une jolie histoire. Christophe était en effet cheminot, avait neuf ans de moins que moi, était disponible et (je crois) un peu impressionné ; j’étais pour ma part à la fois intimidée, curieuse et avide de profiter de ma chance… Notre parcours commun fut donc, de mon côté au moins mais je crois aussi du sien, très satisfaisant. En tout cas, grâce à lui, je suis sortie en boîte (sisisi), j’ai écouté Little Bob Story et j’ai vu Mad Max. Comment ne pas lui en être reconnaissante ?
Deux souvenirs se sont inscrits au fond de ma mémoire, plus particulièrement. Je crois qu’un jour, il faudra que j’en fasse quelque chose. Un poème, sûrement…
Le premier (à suivre)
24 novembre 2007
Petite anecdote amoureuse : Vive les cheminots
Bon, je commence une nouvelle anecdote amoureuse. L'envie de l'écrire me vient directement du journal régional de FR3 d'hier. On y voyait les mecs reprendre le travail, la gueule en biais. Quatre types autour d'une traverse de chemin de fer (je les connais, ces traverses : leur bois en est si dur, si lourd, si noirci aussi, qu'elles font apparaître des images de bagne, de chinois au travail dans l'Amérique du début du 19è siècle, de muscles saillants et de gouttes de sueur aux fronts. Ici, l'euphémisme c'est "la pénibilité du travail"...) Et du coup mon anecdote , si légère et plaisante (pour moi) soit-elle, m'est remontée en mémoire. Même si ce n'est qu'une historiette légèrement grivoise, je m'en vais quand même la dédier "au corps des cheminots". Et derrière le double sens, c'est quand même l'empathie envers ces hommes qui, littéralement, vendent leur force de travail, comme aurait dit Marx, que je ressens avant tout;
Mais d'abord,situer l'histoire. Trois lieues, tous hautsnormands : le corail qui, tous les matins sauf en cas de grève, transporte des rouennais travaillant au Havre. Un wagon aménagé dans la gare de triage du Havre . Et surtout, le pont de chemin de fer de Sotteville les Rouen. IL enjambe une, deux, trois, quatre, cinq voies. IL se creuse et se bombe, tout en tournant, comme un manège à la Foire Saint Romain. IL est éclairé de dizaines de feux : lampadaires, feux de route ou de croisement, feux qui éclaire le domaine ferroviaire, huit bon mètres plus bas. Il faut s'arrêter à son milieu (un autre pont le croise). IL est tout juste assez large pour laisser passer une voiture et un camion de front. Il est très long aussi... Et je crois bien que c'est lui, le vrai héros de mon histoire. Parce que j'ai tant aimé le parcourir, derrière le large dos d'un jeune homme, assise sur le siège arrière d'une mobylette bleue, prolétaire et néanmoins délicieuse...
Clopine, à suivre
19 novembre 2007
allez, je finis ma première et véridique, quoique littératurée, anecdote amoureuse
Je ne pouvais pas dire "non", alors j'ai dit oui. On a commencé par se confectionner des sandwichs au fromage, pour remplacer l'omelette. j'ai essayé de sécher mes larmes, j'ai pénétré dans la chambre de jean-Marie sur ses talons. Nous étions placés ainsi : moi, assise sur un coussin bas, qui me forçait à redresser le buste. Lui, étendu sur son lit, la tête dans son bras replié, avec ce sourire de loup qui m'avait toujours donné envie de lui. Il m'indiqua la page, je devais reprendre à la marque.
Je n'étais pas fière de moi, et au début, cela s'entendit vraiment. Je devais lire ce type de phrase :
""Les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé sont en même temps réelles, en ce qu’elles traduisent le développement inégal et conflictuel du système, les intérêts relativement contradictoires des classes ou des subdivisions de classes qui reconnaissent le système, et définissent leur propre participation dans son pouvoir."
Mais l'émotion me sumergeait encore, en même temps que le fromage pâteux, que j'avais un peu de mal à déglutir. Cela donnait donc une sorte de bouillie, comme :
"les sausses fluttes chpectac' ulaires - snif - des formes rivaaaalles du pouh voire..."
Et Jean-Marie éclata de rire. je crois qu'on se souvint au même moment, lui et moi, que nous n'avions pas quarante-deux ans à nous deux. Je lui fis une grimace, lui aussi, et je repris en affermissant ma voix :
" De même que le développement de l’économie la plus avancée est l’affrontement de certaines priorités contre d’autres, la gestion totalitaire de l’économie par une bureaucratie d’État, et la condition des pays qui se sont trouvés placés dans la sphère de la colonisation ou de la semi-colonisation, sont définies par des particularités considérables dans les modalités de la production et du pouvoir."
Mais à peine la seconde phrase finie, Jean-Marie s'était déjà rapproché, avait déjà, du dos de son index, remonté la manche de mon pull et caressé mon avant-bras. Sa bouche avait déjà trouvé mon cou, et comme j'arrêtais ma lecture et j'abaissais mon livre, il me dit "non, continue à lire", tout en commençant à me, à se, à nous déshabiller...
...
J'ai lu, j'ai lu, bon sang de bonsoir, j'ai lu tout le foutu bouquin, des phrases comme :
"Ces diverses oppositions peuvent se donner, dans le spectacle, selon les critères tout différents, comme des formes de sociétés absolument distinctes. Mais selon leur réalité effective de secteurs particuliers, la vérité de leur particularité réside dans le système universel qui les contient : dans le mouvement unique qui a fait de la planète son champ, le capitalisme."
Je vous jure que j'ai mis mon point d'honneur à bien articuler, à ne pas quitter la page des yeux, sauf quand cela devenait absolument inévitable, et à reprendre toujours là où je m'étais arrêtée.
Et j'ai tout lu, ça, pas question de faire grâce d'une seule ligne, et la quatrième de couverture, et le nom de l'imprimeur, et le nombre d'exemplaires et le numéro d'impression et la date du dépôt légal. Et ça n'arrêtait pas.... Ah là là. Au petit matin, dieu me damne, je lisais encore, dans les grands bras de Jean-Marie, le coussin roulé dans un coin, le lit défait de partout, la tête sur le parquet et les jambes croisées (par moments...), appuyées au mur...
Le lendemain, j'ai retrouvé avec un certain plaisir la fraîcheur de la rue, en sortant de chez lui, où, nous le savions tous les deux, je ne remettrai jamais les pieds. Il a ouvert sa fenêtre au-dessus de ma tête, m'a hélée "tu oublies ton bien, Clopine !" m'a-t-il lancé, pendant que "la société du spectacle", de Guy Debord, tombait vers moi...
Depuis, j'ai lu, certes, seule ou accompagnée... J'ai lu Marx, et Engels, Montaigne et Michel Onfray. Je peux vous raconter le Mharabatha et vous citer le Président Mao. Vous expliquer l'hédonisme et vous parler de Wittgenstein...
Mais je ne pourrais vous citer, de manière sensée veux-je dire, et sans le livre en main, une seule phrase de Guy Debord, ni expliciter une seule de ses pensées. Je crois bien, le diable me patafiole, que je n'ai pas compris un traître mot de tous ceux que j'ai si soigneusement articulés, à voix si haute, cette nuit-là...
J'ai beau cherché, à la fin de ce récit, je ne trouve pas de morale à cette première "anecdote amoureuse". Sinon peut-être celle-ci : c'est qu'en loupant, ça se trouve, l'homme de sa vie, on devient parfois un petit peu plus, (ce tout petit plus du plaisir partagé), la femme de la sienne.
Clopine Trouillefou, et tenez-vous bien, ô vous mes fidèles lecteurs (dont Cactus, mais pas que), je crois bien que je vais être plus scandaleuse encore la prochaine fois....
comment j'ai loupé l'homme de ma vie (ça se trouve) part 3 : omelette et pieds dans le plat
Jean-Marie ne plaisantait pas, sa voix était sèche, et il avait pris une grande inspiration, comme quelqu'un qui avait pas mal de choses à sortir. J'allais donc souffrir un bon moment. IL était droit et raide comme la justice, les bras toujours croisés. Je ne pouvais littéralement supporter son regard : j'ai donc baissé la tête vers le bout de mes pompes, pendant presque toute la durée du savon.
"- Tu viens me dire que tu m'aimes, sauf que tu me tournes le dos, que tu annonces ça au châssis de la fenêtre. Ca va pas la tête ? Tu joues à quoi ? Bon dieu, je ne connais pas bien les filles, hein, je ne suis pas expert, mais là ça dépasse tout. De toute manière tu dépasses tout. Quand on aime quelqu'un, on essaie d'abord de le séduire avant de lui balancer des trucs comme ça, et toi tu me tournes le dos !! Tu voudrais que je te croies une seule seconde ? Que je ne m'imagine pas que c'est un truc sorti d'une tête malade ? Si tu m'aimes, tu devrais ne pas me quitter des yeux, bordel de merde ! Tu me prends pour qui ? Tu sais ce que ça veut dire au moins les mots que tu emploies ? "
Bon, ben c'était fait, au moins. J'étais morte.
Jean-Marie, furax, semblait à deux doigts de me foutre un coup de pied au cul et de me fiche dehors... Le grésillement, dans la cuisine, devenait plus fort, et quelque chose, à l'intérieur de ma poitrine, venait de se casser en mille morceaux. Mais Jean-Marie continuait :
"Alors, tu vois, ça va faire quoi ? trois mois, hein, trois mois qu'on se connaît. Tu m'as vu avec Clotilde. Tu sais que pour moi c'est lent ce qui peut se passer avec une fille, qu'il faut... je ne sais pas moi, qu'on se plaise... On n'est pas au fast-food, merde ! T'as essayé de me séduire ? Même pas en rêve t'as essayé... Tu m'as fait croire... Ah merde ! Tiens ce soir là au restau, T'avais passé déjà ta soirée à te planquer derrière les épaules de Clotilde, à la mettre en avant, à te la jouer souris grise. Viens pas me dire que tu pensais déjà à moi, tu me prendrais pour un con.. Et puis après, quand on a commencé à causer ensemble. T'estimes peut-être que tu me faisais la cour ? Tu faisais tout ce que tu pouvais pour que j'oublie même que tu aies un corps. D'ailleurs, vu ta manière de te fringuer, faut déjà le savoir, que tu as un corps, n'est-ce pas ? Vu la façon dont tu le planques... Rappelle-moi : t'as bien trois pulls et deux jeans, et c'est tout, c'est bien ça ? Quand je viens te chercher la nuit, tu sais combien de temps tu mets pour être prête ? Deux minutes et dix secondes ! Tu bas mon pote Pierrot ! T'es la speedy gonzales de l'habillage ! C'est bien simple : si t'étais Cendrillon, tu sortirais en citrouille... Et moi, bonne poire, je me dis - bon d'accord, faut accepter les fantaisies de la nature, prends le bon qu'on te donne. Tu crois que c'est facile pour un mec d'accepter l'amitié, je dis bien l'amitié, chez quelqu'un qu'est a priori une fille, tu crois qu'on les élève comme ça les mecs, qu'on leur laisse de la place pour de l'asexué , tu crois que c'était simple ? Moi mes potes c'est des mecs normalement, et en tant que fille t'es nulle pour moi, non avenue, tu comprends ou non ce que je te dis et tu peux me regarder dans les yeux, j'ai pas honte, moi, je ne vais pas pleurnicher dans les deux secondes..."
Je relevais la tête de la poubelle à pédale où j'étais mentalement planquée, pour lui obéir et le regarder dans les yeux, et bien entendu j'avais les yeux aussi rouges que ceux d'un lapin blanc pris dans les phares, et bien entendu il n'y avait pas un mot qui sortait de la bouche rouge de Jean-Marie qui ne soit l'exacte vérité. Je le savais, que ce type-là était un type bien, qui cherchait chez les gens, obstinément, quelque chose qui me passait au-dessus de la tête, qui me passerait toujours au-dessus de la tête. Ce type-là vivait dans des pièces éclairées, il passait de l'une à l'autre, tandis que j'étais à perpète dans la rue, la rue sombre et noire, à regarder les intérieurs illuminés, à m'imaginer chez l'un, chez l'autre, mais toujours sur mon gentil petit trottoir sombre..
Et voilà que je venais l'emmerder avec mes déclarations, alors déjà qu'il avait fait un rude effort, une exception pour l'espèce d'ovni que j'étais. Je m'étais comportée comme une ogresse de carton-pâte, alors que je n'étais qu'une piteuse Gelsomina. Et encore, sans trompette, hein... Piteuse, oui. C'était bien ce mot-là.
Jean-Marie se radoucissait un peu : "tu comprends bien que je ne peux littéralement rien faire pour toi, Clopine. Déjà que c'est pas facile de ne pas être un salaud avec les filles, alors qu'elles te le demandent presque, ma parole ! Ca m'est déjà arrivé qu'une fille, que je ne recherchais pas, se fourre à poil dans mon lit et m'attende. C'était au moins plus clair que ce tu viens de me faire, plus franc, quoi. Plus honnête. Et bien, tu sais, ce n'était pas une bonne surprise. Je ne fonctionne pas comme ça, moi. Et je croyais que tu le savais, que l'amour, c'est bien autre chose pour moi. Tu le sais, pourtant, bordel, que j'aime une femme "
(il ne précisa pas "une vraie, elle ", se retenant au bord des lèvres, et, vingt-cinq après, je lui suis encore reconnaissante de cette retenue)
"..et que l'amour, c'est comme une omelette : faut casser des tas d'oeufs, ça fait des ravages..."
J'osai l'interrompre : "euh, dis-je en reniflant, d'ailleurs, à propos d'omelette, là, dans la cuisine...."
-"Merde" ! Gueula Jean-Marie, qui revint avec une poële noircie et un nuage de fumée graillonneuse autour de lui. Heureusement que j'étais enterrée six pieds sous terre, sinon j'aurais culpabilisé. Mais j'étais déjà à mon maximum, là...
-" Bon, reprit-il beaucoup plus doucement, alors on va faire quoi ?" (et je savais bien qu'il ne parlait pas que de l'omelette)
Si je prononçais un seul mot j'allais sangloter jusqu'à la fin de mes jours. Faire exploser le taux d'humidité de l'air. Battre les statistiques bretonnes.... Ma gorge était douloureuse, à force de contenir la boule de sanglots qui cherchait à monter à la surface... C'est sûr que niveau séduction, debout comme ça à me dandiner désespérement sur mes pompes, le nez et les yeux rouges, les lèvres tellement serrés pour empêcher les larmes (mais les reniflements, eux, étaient bien là) que mes dents rentraient dedans, je devais atteindre un score carrément négatif. Vers les - 350 000 points, au flipper...
La poêle à la main, Jean-Marie continuait à m'expliquer "la femme que j'aime, tu sais, elle ne veut pas de moi, elle veut que j'aie un boulot, je ne sais pas moi, que je sois inspecteur à la CAF ou une connerie comme ça, c'est te dire si c'est impossible nous deux. Ben pourtant je l'aime, je ne sais pas si tu sais ce que ça veut dire. Je peux passer des heures près d'elle, à rien dire, à rien faire, à la voir tourner les pages de Paris match. Un jour, sur une plage, j'ai passé trois heures à regarder son genou. Rien que son genou, tu comprends ça ?"
C'était sûr que non, évidemment. L'hônneteté m'obligeait à reconnaître (et c'est hélas toujours vrai aujourd'hui), qu'un genou, même celui de l'être tendrement aimé, ne pouvait retenir mon attention plus d'un quart d'heure maxi. Et encore, à condition qu'il se passe des choses avec, hein...
Les sanglots commençaient à déborder...
Jean-Marie posa la poêle doucement sur la table, et se tut en me regardant. Si en plus, il avait pitié, là, je n'existerais définitivement plus. Y'aurait une lumière verte, un tsswwwiiiing, et ce serait comme si mon corps n'avait jamais été là..
Mais il me posait une question "Bon, Clopine, allez, dis-moi, qu'est-ce que tu peux m'apporter dans le genre fille ? Et évite la bouffe, hein. Personne ne sait faire la cuisine comme ma mère, n'essaie pas de t'aligner...Allez, trouve quelque chose qui me plaise.."
IL souriait, ce qui me rassénéra un peu. Je cherchais désespérément quelque chose que je savais faire, mais ne pus rien trouver de plus féminin qu'un "je sais lire", que je prononçais à voix basse.
-"tu sais lire" ? reprit Jean-Marie. "Oui, lui expliquai-je, avec ma mère nous faisions souvent des concours de lecture, et je gagnais toujours". J'étais la fille qui lisait le plus vite au monde. Au cinéma, je riais avant tout le monde quand il y avait des sous-titres...
Jean-Marie n'avait plus l'air du tout en colère. Il me souriait même franchement, pendant que je débitais mes conneries de lecture...
"Eh bien", me proposa-t-il, "puisque tu sais lire et que tu m'aimes, voudrais-tu lire un livre pour moi ? A voix haute ?"
Clopine (finalement c'est plus long à écrire que ce que j'aurais cru. bon la suite à plus tard. Sondage express à Cactus, mon cher et quasi-unique lecteur : t'aurais répondu quoi, toi, à la proposition de Jean-Marie ?)
A tout de suite, je m'y remets dès que j'ai un moment.
17 novembre 2007
comment j'ai loupé l'homme de ma vie (part 2) : choisir son camp, camarade
Clotilde se désenticha de jean-Marie aussi vite que la durée du trajet Paris-Bordeaux, où elle partit vendanger. Le nouvel arrivé dans sa vie s'appelait Samuel, avait un regard andalou et maniait le sécateur avec célérité : j'appris le tout sur une carte postale où une croix m'indiquait l'endroit où je pouvais les rejoindre, si je voulais. Mais je préférai rester à Rouen.
Bien sûr, ma décision pouvait avoir un petit goût d'arrière-pensée, style "désormais la voie est donc libre". Mais c'aurait été mal me connaître. Si j'avais réussi à m'avouer, (à moi seule, hein, pas un mot à quiconque !) que Jean-Marie était (vraisemblablemnt) l'homme de ma vie, j'en concluais sinistrement que cette vie serait aussi fertile que le désert de Gobi, Clotlde sur les rangs ou non. Tant l'idée d'une quelconque relation entre lui et moi semblait aussi réelle qu'un conte de fées. En tout cas, je ne lui adressais pas la parole.
Je n'en parcourais pas moins, soigneusement, les quelques lieux, surtout des troquets, où j'étais susceptible de le croiser. Et si, seule, je n'osais pénétrer dans le Balto, je pouvais à mon tour, cachée dans une encoignure de porte, fixer solitairement la fenêtre éclairée du deuxième étage . J'attrapais des rhumes, debout le soir dans le froid mais, exactement comme le silence, après Mozart, est encore du Mozart, mes éternuements, éructations et reniflements étaient encore le signe de mon amour pour Jean-Marie...
Qui n'en avait cure, me reconnaissait à peine, me saluait d'un petit signe de tête quand par hasard il m'avait dans son champ de vision, (l'air de quelqu'un qui se dit "ah oui, cette fille, comment s'appelle-t-elle déjà ? ) avait l'air en plein forme, et remplissait toujours aussi mystérieusement ses journées d'activités diverses.
Cela aurait pu durer longtemps, si un soir, où mon nez était à la fois levé vers sa fenêtre éclairée et enfoui dans un kleenex, je n'avais entendu sa voix juste derrière mon oreille : "Tiens ? Qu'est-ce que tu fais là, euh... Clopine, c'est ça ? Tu viens prendre un pot au Balto ? "
Jean-Marie rentrait tard chez lui, avait laissé allumé, et me voyant plantée dans mon encoignure de porte, supposait (à juste titre partiel) , que je n'osais entrer seule au troquet. Je le laissais évidemment croire ce qu'il voulut, et le suivis; Assis devant sa bière, Jean-Marie regardait distraitement la nuit noire, derrière les grandes vitres. Le moins qu'on puisse dire était qu'il n'affichait pas une curiosité débordante pour ma personne. Je lui fis remarquer qu'il avait l'air de pas mal s'emmerder. Il me dit qu'on en était tous plus ou moins là. Je lui proposai alors de lui raconter quelques anecdotes, car j'étais très forte en anecdotes. Cela le réveilla ;"Des anecdotes ?" L'idée le faisait sourire. je lui racontais donc, successivement, celle du concierge et du proviseur, de ma mère, de la boîte à cirage et du rôti de porc, celle du curé et des enfants de choeur... Il riait de bon coeur, et du coup, me posa deux ou trois questions, et alla jusqu'à évoquer Clotilde, qui, d'après lui, "serait toujours du mauvais côté du trottoir". Je n'osai lui poser de questions directes, mais le fait est que la soirée fut très gaie, et qu'il me proposa de me rendre visite dès le lendemain, à propos d'un livre dont nous avions parlé.
le plus remarquable fut qu'il tint promesse, qu'il entra dans ma mauvaise petite piaule (qui débordait effectivement, elle, de livres) et dans ma vie, et que, pendant une période de trois semaines environ, nous avons traîné pas mal ensemble. Nous nous promenions en bavardant longuement, jouions à de drôles de jeux intellos (mettre en perspective telle actualité du jour avec telle période historique), évoquions la révolution d'octobre, Trotsky, Cuba et la guerre du Vietnam, Khomeiny et Daniel Cohn-Bendit. Les Fractions Armées Rouges et l 'Action Directe... IL finit par me demander si j'aimais me promener en ville, la nuit, et si j'acceptais éventuellement de l'accompagner. C'était génial, d'autant que j'adorais effectivement cela.
Deux ou trois nuits durant, il sonna ainsi à ma porte vers les trois heures du mat'. S'ensuivirent des balades formidables, avec effractions de porte de cathédrale (qui nous permirent de voir se lever le soleil sur la Seine, du haut d'une des tours latérales, au-dessus de la rosace qui se colorait peu à peu d'or presque liquide), croissants donnés gratoche par les boulangers au travail, place du Vieux-Marché, et dégustés en frissonnant assis sur les ruines de l'ancien cloître, expéditions dans les sinistres zones portuaires. Je rentrais sur le coup de huit heures, me plongeais dans mon lit et dormais d'une traite. Je n'avais toujours aucune idée des buts poursuivis par Jean-Marie, mais je savais juste (et cela me suffisait), que mon instinct ne m'avait pas trompée : je vivais plus fort, près de lui.
Evidemment, le tout dans la chasteté, et l'absence de la moindre étincelle amoureuse, les plus totales. J'avais bien compris que Jean-Marie me traitait comme il traitait son pote Pierrot : comme un camarade, quoi. C'était déjà inespéré.
Un après-midi,Jean-Marie vint me demander un service. C'était un drôle de service. Il s'agissait de savoir si je pouvais, éventuellement, lui servir d'alibi. IL avait fait un casse (je devais me rassurer tout de suite, hein, il n'était pas un truand, il avait juste piqué des trucs chez un connard de prof de fac, qu'il connaissait par ailleurs). Si jamais ça tournait mal pour lui, accepterais-je de témoigner qu'il avait passé la nuit avec moi ?
Je dus avoir la bouche si largement béante, et les yeux si ronds, qu'il en rit franchement, de son grand rire bref et sonore. Allons, les flics n'allaient pas débarquer tout de suite, là, maintenant. C'était une précaution, "au cas où".
Certes, j'avais été brièvement militante à la fédération anarchiste, et, sans être une "active" au sens sricte du terme, j'avais ce qu'on appelle une "conscience politique". Mais là, tout se bousculait dans ma tête. Et, tout en disant "oui " à Jean-Marie, -oui, s'il le fallait je jurerais devant un juge qu'il était mon amant, et que nous avions passé telle nuit ensemble, je ne pouvais m'empêcher de me poser des questions.
C'est que je connaissais un peu le prof de philo que Jean- Marie et ses potes avaient été cambrioler. Je n'arrivais pas bien à comprendre pourquoi c'était plus moral de le dévaliser, lui, qui était plutôt sympa, ouvertement de gauche, avait une maison qui accueillait indistinctement amis, relations, élèves et tout un tas de gens, et n'était pas du genre, ni à lâcher des chiens, ni à alerter les filcs, plutôt qu'un gros connard de patron de droite. Mais c'était justement son statut de "prof de fac de gauche", qui le désignait comme cible à Jean-Marie. C'était cela qui semblait l'énerver le plus. Qu'on puisse être "de gauche" et posséder une chaîne hi-fi, un gros téléviseur, une enveloppe avec de l'argent liquide dans un tiroir de bureau, et trois toiles de petits-maîtres de l'école rouennaises, assez cotés. D'ailleurs, c'est bien simple : il ne les possédait plus...
Une fois Jean-Marie parti, je constatais que mon coeur avait bien du mal à reprendre un rythme normal. Certes, si j'étais honnête avec moi-même, toute l'histoire du cambriolage, même avec les piètres explications idéologiques de Jean-Marie, me déplaisait souverainement. Je savais parfaitement que la maison de Monsieur N. était plus facile à cambrioler que n'importe quelle autre. Je n'arrivais pas à "sortir de là".
Mais d'un autre côté, et là mon coeur se mettait à chanter,Jean-Maire, par le service même qu'il m'avait demandé, semblait signifier qu'il était tout à fait vraisemblable que nous soyons amants. Alléluia ! Ce qui me semblait impossible lui paraissait si plausible qu'il considérait que des gendarmes, des témoins, des avocats, un tribunal dans son entier pourrait y croire sans l'ombre d'un doute. Voilà qui changeait tout...
J'étais dans un tel état d'exaltation que j'eus du mal à attendre le lendemain soir, pour me précipiter chez lui. Mais nous avions rendez-vous, et j'étais désoramis autorisée à entrer chez lui, où il m'invitait à dîner pour bien "tout mettre au point" Après tout, j'avais choisi mon camp, et j'avais donc les privilèges des camarades. Je ne savais pas encore comment, mais j'étais bien décidée à en profiter...
Il m'ouvrit gaiement la porte, il portait un tablier de cuisine jaune, et, me désignant la pièce qui faisait office de salon, salle à manger, bibliothèque et bureau tout à la fois, me proposa de m'installer, pendant qu'il finissait de nous préparer une Omelette. J'attendis patiemment qu'il revienne dans la pièce, et lui déclarai que j'avais "quelque chose à lui dire". Puis, ne supportant pas son regard, je m'approchai de la fenêtre d'angle, celle-là même que j'avais si longtemps contemplé du dehors. Et sans oser me retourner, j'annonçai à Jean-Marie que j'étais amoureuse de lui, d'une traite, sans reprendre mon souffle.
Ca y est, c'était dit, et à part le petit grésillement de la poêle dans le cagibi qui servait de cuisine, le silence régna pendant quelques secondes, dans la pièce.
Et puis j'entendis la voix de Jean-Marie, derrière moi, et il n'y avait aucun doute : il était dans une colère épouvantable. "Tu te fous de moi ?" me jeta-t-il d'une voix si dure qu'il devait avoir serré les dents. Je me retournai. IL était effectivement très en colère, et, serrant les bras sur sa poitrine, il répéta : "Tu te fous de moi, ou quoi ?"
(suite et fin au prochain numéro)
14 novembre 2007
Comment j'ai loupé l'homme de ma vie (ça se trouve)
Avant de le voir, j’en ai entendu parler environ 20 000 fois, au bas mot.
Il faut vous expliquer que je traînais pas mal avec Clotilde. Clotilde. Un mètre cinquante cinq d’énergie, de détermination, et un peu plus que légèrement givrée. Moi, j’étais juste un peu moins que légèrement givrée : elle me dominait, donc. Je l’avais rencontrée au café femmes, où elle assénait du haut de ses 20 balais qu’elle ne ferait jamais la pute : plutôt crever. Vu le nombre de foyers DASS dont elle s’était tirée, de familles d’accueil à qui elle avait fait un bras d’honneur, et de l’état légèrement délabré de sa famille d’origine (dont son père, qui l’avait violée à 8 ans), on pouvait lui faire confiance pour savoir de quoi elle parlait.
Ce qui me fascinait, c’était l’aplomb et l’assurance avec lesquels elle jouait de la séduction. On s’asseyait l’après-midi, à la terrasse du bar des Fleurs. Elle me disait, au bout d’un moment « tiens, tu as vu le mec, là-bas ? Dans moins d’ une demi heure, il est assis à notre table ». Et tout entrait en scène. Les mouvements de ses mains, couvertes de bijoux de pacotille. La lenteur de son regard aux paupières lourdes, qui semblait fixer un point éthéré, au dessus de la terrasse. Le croisement de ses jambes, sous la jupe en jean. J’aurais été parfaitement incapable d’en faire le dixième. Je ne voyais rien, en plus, ne comprenais pas comment, effectivement, le type choisi arrivait dans le quart d’heure qui suivait, ventre à terre. Tout ça devant un café, à trois heures de l’après-midi. Moi, pour draguer un mec, j’avais besoin de la nuit noire, et d’au moins deux grammes d’alcool dans le sang. Quant au maquillage, jupes courtes, bijoux et parfums, j’étais parfaitement incompétente, et j’en avais conscience…
Clotilde riait, en rajoutait pour m’épater. Elle osait tout. Je ne la suivais que de loin, envieuse, admirative, et en même temps inquiète pour elle. Du coup, quand elle était tombée amoureuse de ce « Jean-Marie », cela m’avait rassurée. Un sentiment que je pouvais enfin comprendre, des états d’âme langoureux, de la timidité (bon, le maximum de timidité que Clotilde pouvait atteindre), des scrupules et des atermoiements. J’étais en pays connu.
Mais cela avait entraîné un nombre certain de soirées au Balto, troquet sinistre qui n’avait d’autre avantage que de regarder l’immeuble d’angle où le dénommé Jean-Marie habitait, au 2è étage. Clotilde m’expliquait gravement qu’elle ne pouvait aller dormir sans voir, d’abord, la fenêtre s’éteindre. On passait des plombes à regarder cette foutue fenêtre éclairée, soir après soir, devant des bières, jusqu’à la fermeture. Parfois, Clotilde pleurait un bon coup : Jean-Marie voulait bien coucher avec elle, mais ne la laissait pas entrer dans sa vie, la maintenait fermement dehors. Je consolais Clotilde, mais n’arrivais pas à donner vraiment tort au type. Je crois que j’aurais fait pareil, à sa place. Voyons, Clotilde était à peu près aussi inoffensive, pour un garçon, qu’un loup pour un agneau. Elle avait une manière de retrousser un peu les lèvres, de laisser briller des dents blanches et légèrement espacées, qui témoignait d’une belle vigueur dans la voracité…
Avec tout ça, je n’en savais pas beaucoup plus sur le dénommé Jean-Marie. Oh, les descriptions très minutieuses de Clotilde m’avaient familiarisée avec ses yeux verts « avec un peu de jaune dedans », son mètre quatre-vingt cinq, sa longue veste de cuir marron qui sentait bon, son rire si sonore que les gens paraît-il, s’en retournaient dans la rue et les poils qu’il avait sur les fesses. Je savais aussi qu’il y avait « plein de bouquins chez lui » (mais pour Clotilde, la notion de « plein de bouquins » pouvait s’appliquer à quinze romans de Guy des Cars se battant entre eux sur une étagère), qu’il aimait le jazz et avait une femme dans sa vie, qui ne voulait pas de lui. D’où son célibat approximatif, dirons-nous… Mais de quoi vivait-il ? Mystère. Un soir, Clotilde m’interrogea « Tu sais ce que ça veut dire, toi « situ… situatio… » ?
- « Situationniste ? »
- « Oui, c’est ça. Jean-Marie m’a dit ce midi qu’il était un voyou situationniste. Mais je ne sais pas ce que ça veut dire »
Je n’en savais guère plus. Je connaissais le nom de Guy Debord, mais n’avais pas lu « la société du spectacle ». Je m’étais forgée une image des « situs », comme on les appelait dans les réunions d’extrême-gauche, comme de farfelus essayant de provoquer des « évènements », genre l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac. La République
Un soir, en route vers le Balto, Clotilde me poussa du coude : « il » était là, assis à deux pas de notre table habituelle ; Je le reconnus aussitôt : la veste de cuir, les yeux verts, les dents sous les lèvres rouges, les cheveux noirs, drus, bretons sans aucun doute… Clotilde commença à se pâmer, même avant d’avoir ouvert la porte. Je la laissai là, ne lui étant donc plus d’aucune utilité, et m’en retournai chez moi.
J’avais surtout trouvé qu’il avait l’air de s’emmerder passablement. Mais rêvais de lui, toute la nuit. Au matin, devant mon miroir, je pris douloureusement conscience que j’étais amoureuse du mec convoité par ma copine, et que je n’avais visiblement pas l’ombre d’une chance d’éveiller un quelconque intérêt chez ce garçon, qui, en plus, rêvait d’une autre pendant qu’il prenait Clotilde dans ses bras.
Je n’étais pas aussi abattue qu’on aurait pu le croire. C’était exactement le genre de plans qui me correspondaient. Le ver de terre amoureux d’une étoile : je commençais donc à me contorsionner, aussi gracieusement que le lombric déterré par la fourche. Que c’était bon, de s’avouer un amour sans espoir !
Clotilde vint « tout me raconter » le midi même, et me proposa de dîner avec eux. Je crois qu’elle comptait secrètement sur moi pour parler d’elle à Jean-Marie, en termes flatteurs. J’endossais donc complaisamment mon manteau de Cyrano de Bergerac, et souffrant délicieusement de l’humiliation, du renoncement et d’une attirance irrésistible, j’allais parler de ma copine au-dessus d’un couscous royal, auquel Jean-Marie fit joyeusement honneur, tout en jouant du genou, sous la table, avec une Clotilde énamourée…
J’étais décidément une amatrice, assistant par hasard à un congrès de professionnels de la séduction : Jean-Marie en connaissait visiblement un bout sur la question, et s’en amusait comme un petit fou, brillamment secondé par une Clotilde survoltée. C’aurait été dommage que personne ne profite du spectacle !
Je passais bien entendu la nuit suivante à pleurer. Comment vivre, alors que je n’existais pas plus pour Jean-Marie que la suivante Cléone pour Oreste, dans Andromaque…
Mais la situation allait bientôt changer…
Clopine, à suivre
ps : au fait, le titre, c'est pour déconner, hein. L'homme de ma vie, je l'ai trouvé. Un peu plus tard, c'est tout...Quand je suis devenue grande. Là, c'est des histoires de quand j'étais petite, voyons.

