19 mars 2008
Plus que quelques heures, et on sort du Bureau...
Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se souvenir que j’étais jeune – et donc égocentrique. De plus, bien qu’ayant déjà roulé ma bosse, c’était ma première place sérieuse, officielle, estampillée « administration » et ouvrant droit à la qualité de fonctionnaire (si c’en est une). Enfin, c’était mon premier jour, et le seul élément dont je disposais était une fiche de poste qui me nommait "responsable du pool de secrétariat ». Trois personnes, je le rappelle.
C’est pourquoi j’ai réagi ainsi, dans le couloir des chiottes où ce qui me semblait une foule de gens (nous n’étions pourtant qu’une dizaine) entourait le corps massif dont s’était échappée, un instant plus tôt, la plainte bouleversante d’une toute petite fille. La chose la plus urgente à faire, me semblait-il à l’époque, était de parler seule à seule, toutes affaires cessantes, avec Blandine, afin de la persuader que j’étais incapable de lui faire du mal, d’une part, et d’autre part d’entendre de sa bouche que je n’étais pas responsable de son acte.
C’était complètement inutile, puisqu’ absolument évident. Et cela prouvait qu’au lieu de penser à Blandine, à ce qu’elle pouvait éprouver, je ne pensais surtout qu’à ma petite conscience personnelle…
Ce qui est cependant la règle commune en pareille circonstance, je n’allais pas tarder à m’en apercevoir. Tout est déjà arrivé, tout est déjà codé dans les bureaux : un peu plus tard, rôdée, compétente et dotée du cynisme qui se retrouve chez tous les gens réussissant leurs carrières, je me serais prudemment réfugiée derrière les protocoles sociaux, si pratiques. J’aurais renvoyé Blandine chez elle accompagnée d’une collègue, avec l’assurance qu’un médecin allait passer la voir, puis je me serais propulsée dans les bureaux des ressources humaines afin d’avoir l’Opinion Autorisée de Qui-de-Droit. J’aurais expliqué mon « désarroi » à prendre un poste dans ces conditions, bref, j’aurais habilement profité de l’incident pour éveiller l’intérêt et la compassion à mon sujet, et démontrer ma capacité à gérer les crises.
C’est ainsi qu’on apprend à devenir inhumaine, dans les ressources qui portent si mal leur nom….
Mais là, mes réactions furent totalement désordonnées, oscillant entre l’ahurissement, la docilité et un sursaut de fierté mal placée : certes, j’entendais l’avis d’Anne, la cadre du service et supérieure directe de Blandine, qui « ne voulait pas que cela sorte du service », « connaissait bien Blandine », « pensait que la meilleure chose à faire était que chacun rentre dans son bureau et qu’on laisse Blandine reprendre ses esprits », et s’offrait à « lui tenir compagnie un petit moment ». Mais cela me semblait nier mon rôle de « responsable », et puis ainsi je ne pourrais entendre Blandine me blanchir de sa propre voix. Par en dessous, il y avait aussi, certainement, l’envie de montrer à Anne que je n’étais PAS sous ses ordres.. Bref, arguant de ma lettre de mission, j’exigeais d’être seule avec Blandine. Le pendule oscilla une seconde ou deux, et puis… J’obtins satisfaction. Ce que c’est, quand même, que l’autorité hiérarchique !
Le couloir se vida, à regret bien sûr.
IL est une chose sûre, dans les bureaux : le goût de la catastrophe y est prononcé. Plus on est bas dans la hiérarchie, plus on aime les dysfonctionnements, pannes diverses, difficultés matérielles, impossibilités impérieuses… Certaines secrétaires éprouvent une véritable volupté à venir vous dire que, désolées, elles ne vont pas pouvoir envoyer le publipostage urgent qui doit partir aujourd’hui même, parce que l’imprimante est en panne ou que le stock de papier est épuisé et la collègue chargée de le réassortir en arrêt maladie, par exemple…
Ce qu’elles vous vous signifient ainsi, sans jamais le dire ouvertement, c’est que vous n’avez pas nommé de remplaçante pour accomplir cette tâche et se substituer à la défaillante pour commander le papier, car vous ne vous êtes jamais suffisamment intéressée à cet aspect de la question pour savoir qui préparait les commandes, ce qui prouve que vous croyez sans doute que le papier arrive le 25 décembre en traîneau à rennes. Ou bien que vous avez accepté un contrat de maintenance de photocopieuse qui ne prévoit pas de dépannage en urgence, etc., etc. Bref, c’est votre incompétence qui est en cause…
Et n’allez surtout pas croire que l’une d’entre elles aurait pu vous glisser un mot. Elles sont exécutantes, hein, pas payées pour organiser le travail, trop cons pour ça : c’est vous, la chef…
C’est de bonne guerre.
La jouissance est encore meilleure quand « le chef au-dessus de vous a justement téléphoné pour avoir du renfort alors qu’est-ce qu’on fait » ?
Mais l’extase, c’est quand le délai est impératif (par exemple prévenir les administrés que c’est leur dernier espoir d’ envoyer à temps les pièces réclamées déjà trois fois, sinon ils ne pourront inscrire leur enfant à la cantine, ce qui laisse augurer une entrée de contribuables furieux et déchaînés dans les locaux, si la lettre leur arrive hors délai. Là, même si ce sont elles qui vont devoir essuyer les bourrasques et affronter les mécontents, la perspective de vivre une défaillance notoire du système les remplit d’une joie mauvaise, qu’on ne peut leur reprocher, tant elle fait partie de l’humaine nature !
(à suivre, petits canailloux)
Clopine
25 septembre 2007
les Barrières de la Manche
(je poste cette nouvelle ici, de peur de la perdre, ce qui m'est déjà arrivé alors on se tait, hein. Mais elle ne fait pas partie de ce blog, sinon. Donc, si vous zappez, je ne vous en voudrais pas, petits sacripants).
Les Barrières de la Manche
1 – Amoureux et roudoudous
Mai 68 étant passé par là, les anciennes fiançailles, qui permettaient aux prétendants de fréquenter leur promise sous les yeux des parents d’icelle, n’existaient plus. Cela ne faisait pas forcément l’affaire de ma grande sœur, ni surtout de notre redoutable mère, mais cette dernière était femme de ressources : sous son toit, même provisoire, il était entendu que les règles anciennes seraient respectées. Mais qu’à cela ne tienne ! On pouvait néanmoins les assouplir : un compromis qui respectait les convenances fut donc trouvé.
Donc, cet été-là, en 197., à Granville, l’amoureux de ma grande sœur fut bien admis à partager nos vacances de famille nombreuse … sous certaines conditions : dormir dans le jardin, sous une tente, laisser ma grande sœur accomplir ses tâches, à savoir nous emmener, nous les petits, jusqu’à la plage distante de 200 mètres
Notre été s’en trouvait enrichi de manière palpitante : pensez, un jeune homme comme Jean-François, partager avec nous la location estivale, à la Villa Bon-Papa la Villa Bon-Papa
Cela se passa d’ailleurs dans la plus grande simplicité, et tout le monde se félicita de la présence de Jean-François. Surtout moi, qui y trouvait un bénéfice secondaire, dès le matin. En effet… mais là, il faut que je m’explique.
J’aimais tout, dans la Villa Bon-Papa la Manche
Mais si j’aimais la Villa Bon-Papa
assez jolis. Mais les Araignées des Cabinets, grosses, grasses, noires, velues et patientes, me terrorisaient, elles. C’était une épreuve, tous les matins. Aller m’enfermer avec ces dégoûtantes, être confrontée au même douloureux dilemme : soit je fermais la porte mais là je risquais de ne plus pouvoir la rouvrir car le loquet était rouillé, et rester une seconde de plus que nécessaire avec les Araignées, non, vraiment. Ou bien laisser la porte carrément ouverte, mais là, (et j’en appelle ici au souvenir de toutes les petites filles de onze ans), je risquais d’être vue, horreur tout aussi insoutenable. Seule ressource, : demander à ma grande sœur de m’accompagner, pour tenir la porte entr’ouverte et me protéger des redoutables gardiennes du lieu. Parfois, elle voulait bien, mais souvent non. Mais depuis que Jean-François dormait dans la tente, ma grande sœur s’était radoucie, et m’accompagnait tous les matins au fond du jardin. Et même, d’humeur folâtre, elle chantonnait un peu, en passant devant la petite canadienne orange. Ce qui avait pour effet immédiat d’entrouvrir la toile, et de laisser passer une tête masculine et ébouriffée, comme décapitée par la fermeture éclair…
2 – la grimace du singe
La présence de Jean-François était donc bénéfique, et elle adoucissait jusqu’à ma mère. Celle-ci, de plus en plus souvent, trouvait le chemin de la plage, son pliant à la main. Au lieu de s’asseoir dessus, elle le plantait horizontalement dans le sable, se servant de la toile comme d’un dossier souple ; et elle allait jusqu’à s’étendre à moitié, et relever, un peu, le bas de sa robe sur ses cuisses, histoire de « prendre le soleil »…
Ce fut cet alanguissement qui poussa les deux amoureux à solliciter une journée d’escapade. Il s’agissait de prendre la deux-chevaux, et de se promener aux environs de Granville, voire de pousser jusqu’ au Mont. (quand on montait dans un des clochetons de la Villa Bon-Papa la Baie
Les amoureux pensaient la prendre de court, mais ma mère savait parfaitement que ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire la grimace ; elle consentit bien volontiers à tout ce qu’on voulut, mais à une condition ; ne pas me priver, moi la plus petite, d’une balade vers le Mont, lieu mythique que je ne connaissais pas encore ; Ma grande sœur, par une manœuvre habile, tenta de détourner le coup : rien n’était moins sûr que la visite au Mont. Au contraire, la promenade se résoudrait sans doute à l’arrière-pays, aux villages de pierres grises, à la contemplation des maisons qui, sans encore être bretonnes, adoptaient cependant déjà la posture trapue, la cheminée de pignon et le toit d’ardoises. Rien de moins distrayant pour mes onze ans. Qu’à cela ne tienne, rétorqua ma mère (jeu, set et match), s’il s’agissait d’une simple promenade, nous pourrions y aller tous ensemble dès le dimanche suivant.
Les amoureux capitulèrent, et m’emmenèrent malgré eux, en qualité de bien jeune chaperonne. J’étais ravie d’une promenade que je n’avais pas sollicitée, j’adorais le balancement de la deux-chevaux et plus que tout, je pouvais ainsi, une fois encore, pénétrer subrepticement dans ce « monde des grands » qui m’attirait tant.
Il n’y avait pourtant pas grand’chose à voir : les deux amoureux se tenaient parfaitement bien et discutaient sagement du programme. Ma sœur voulait longer le plus possible la côte, et pourquoi pas s’arrêter quand un passage descendrait de la côte escarpée vers la mer. Son amoureux préférait parcourir les villages, à la recherche des architectures paysannes qui l'attiraient et qui avaient modelé ce pays de bocage ; c’était lui qui conduisait : son avis prévalut donc. Il fut convenu qu’on retournerait vers la côte en fin d’après-midi. En attendant, la deux-chevaux monta et descendit bien des collines, pénétra dans des villages assoupis, sans arriver à les réveiller, s’arrêta au bord d’un pré pour le pique-nique, et s’aventura au fin fond du bocage. Une promenade à pied eut enfin lieu, de chemins creux en prés aussi petits que des mouchoirs de poche.
C’est là que l’incident s’est produit, que je n’ai pas bien compris sur le coup. Ma sœur parlait, mais Jean-François ne l’écoutait plus. IL nous entraînait d’un pré à l’autre, revenait sur ses pas, ne s’expliquait pas, malgré les questions de ma sœur ; enfin, comme pris d’une subite inspiration, il nous annonça qu’il allait rester là un petit moment, sortit de sa poche un calepin et un crayon, et commença à dessiner. Mais dessiner quoi ? demanda ma sœur. Ma foi, Jean-François avait entrepris de dessiner une barrière…
Ma sœur ouvrait de grands yeux étonnés, que la colère envahissait peu à peu. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de barrière ? Jean-François, tout à son croquis, ne prenait même pas la peine de la regarder. Il trouvait simplement que les barrières du bocage étaient fichtrement intéressantes, c’est tout. Il voulait s'en souvenir, trouvait que leur apparente simplicité résumait bien le génie des artisans du coin...
Ma sœur se recula un peu, et j’en fis autant, la scrutant comme j’aurais fait du visage de ma mère. Dieu sait que ces deux femmes étaient le plus différentes possibles, mais en cet instant, sur les traits doux, encore enfantins et d’une beauté presque comestible de ma sœur, c’était bien l’emportement, la volonté d’acier et le despotisme maternels qui s’inscrivaient. Elle tapa une ou deux fois du pied, tourna, se retourna, commença une question pour ne pas la finir, puis, d’un seul coup, annonça que puisque c’était comme ça, nous rentrerions par la plage, qui n’était pas loin. Granville devait être à peu près à trois ou quatre kilomètres ; Jean-François finirait la promenade seul, puisqu’il aimait tant dessiner les barrières (au lieu d’elle) ; et, sans même laisser au garçon absorbé le temps de réagir, ma sœur, me prenant fermement par la main, mis son projet à exécution.
Je prenais bien entendu, mentalement, des notes. Ainsi, quand on était amoureux, on pouvait se permettre d’être jaloux d’objets comme les barrières. Jean-François avait beau avoir tenté, devant l'impatience de ma soeur, de nous expliquer qu’il admirait chez ces dernières l’ingéniosité de la fabrication, et l’économie de bois qui dominait la conception, ma sœur n’en avait pas moins affirmé hautement sa revendication d’être l’unique objet, non de son ressentiment, mais de son entière attention…
Ma grande soeur tremblait encore d'indignation, en descendant vers la plage. J'avais un peu de mal à suivre la cadence de sa marche : la berge, bien plus escarpée qu'auprès de la villa Bon-Papa, rendait la descente difficile. D'autant que dans cette fin d'après-midi, le vent s'était levé, et qu'il plaquait les herbes coupantes à ras de la butte. Enfin, nous atteignîmes la plage. Mais ce fut pour constater que le temps, décidément, se gâtait, que la mer devenait d'un gris de plomb, que le sable mouillé tournait à l' obscur, qu'il allait pleuvoir et qu'en plus, la marée montait. "Bon", dit ma grande soeur, "au moins le vent souffle dans la bonne direction. Dans trois quarts d'heure, nous y sommes..".
Ce fut le moment que je choisis pour glisser sur une flaque d'eau alourdie de sable, et me tordre la cheville.
3 – sous l’orage
Ma grande soeur n'avait que 17 ans. Et, si on faisait le bilan, il devenait assez lourd à porter pour ses jolis bras blancs : au lieu d'une longue et délicieuse journée en tête-à-tête avec un amoureux attentif, elle avait dû céder à ma mère, se coltiner une petite soeur, se voir préférer des barrières, se disputer avec le garçon qu'elle aimait et maintenant, à moins de rebrousser chemin mais vu la hauteur du talus, et l'état de mon pied, ce n'était guère envisageable, elle se retrouvait coincée sur une plage que l'écume blanche et furieuse des vagues grises mangeait peu à peu. Elle ne dit pourtant rien, mais s'éloigna, marchant vers la mer. Et je me sentis d'un coup si seule, que je me mis à pleurer.
M'entendit-elle, malgré le vent qui soufflait de plus en plus fort, et le vacarme des vagues qui s'écroulaient à dix mètres de nous ? Quand elle revint vers moi, elle se pencha, et me donna un bulot magnifique, si gros qu'à lui seul, il pouvait servir de jupe à une de ces poupées de coquillage que nous fabriquions, les jours de mauvais temps. Puis me dit qu'elle allait chercher Jean-François, et la deux-chevaux salvatrice. Il suffisait que je consente à rester seule vingt minutes. Mais je ne voulus pas. Ma cheville, encore douloureuse, n'avait été que tordue, et pouvait fonctionner. On voyait au loin, malgré les nuages noirs qui peu à peu, envahissaient tout, les maisons du hameau où la villa Bon-papa nous attendait. Plus loin, après le pignon Butor, on apercevait les remparts derrière lesquels Granville, cité hautaine, se protégeait : nous n'étions certes pas perdues ! Et je montrais à ma soeur, pour la convaincre, que je pouvais marcher d'autant plus facilement que le vent furieux cinglait mes jambes, dans la bonne direction, comme elle l'avait remarqué.
Ma soeur me regarda, prit rapidement sa décision. De son sac, elle sortit un k-way rouge, dont elle m'enveloppa. Elle me plaça tout près d'elle, le long de son flanc, régla nos pas au maximum de leur vitesse, et, longeant la grève et fuyant sous l'orage, absolument seules sur cette côte désertée qui ne connaissait plus que la palette allant du gris blanc au noir foncé, nous commençâmes à marcher, à courir presque plutôt.
Bientôt, la pluie se mit à tomber, ce qui ajoutait encore au tumulte qui nous entourait. Mais pourtant, ainsi enveloppée par ma soeur, son pas comme collé aux miens, je ressentais une inexprimable quiétude. Ma soeur me prenait en charge, m'enlevait tout souci. Et, mieux que tout, au beau milieu du tapage du vent, de la tempête et des vagues déferlantes, elle se mit à chanter, portant le comble à mon ravissement et mon paradoxal sentiment de sécurité.
Ma grande soeur, qui, je ne sais si je vous l'ai dit, était toute petite, possédait une des plus jolies voix de soprano que, même maintenant, soit trente ans plus tard, j'ai jamais entendues. Certes, la chanson se perdait absolument, dans le vacarme. Mais elle était comme la preuve du soin que ma soeur me portait, de sa vaillance et de son courage. C’était comme si elle se révélait dans l’adversité, qu’elle avait d’un coup grandi, comme on monte une marche. Du coup, comme il était bon d’être une petite sœur, blottie contre elle, sur la longue plage qui nous ramenait vers la villa Bon-Papa...
Où ma mère, bien entendu, nous attendait de pied ferme, serviettes de toilette à main droite et Jean-françois à main gauche, penaud et inquiet : il avait fait trois fois le trajet, était descendu jusqu'à la plage, nous avait cherchées partout... Ma soeur pouvait lui sourire : il n'y pensait certes plus, aux longues barrières de bois de la Manche...
Une fois étrillée, point trop doucement, par ma mère qui "nous retenait tous" pour l'inquiétude que ma soeur seule lui avait causée, "tu te rends compte, rentrer par la plage, et avec la petite !" on m'oublia, comme d'habitude. Je n'étais décidément qu'un prétexte, dans le match secret et serré que ma mère et ma soeur se livrait depuis quelque temps. Et si j'avais bien entendu choisi ma jeune championne, je ne pouvais m'empêcher de trouver que ma mère avait parfois raison, dans son inquiétude de mère poule. Après tout, admettre Jean-François parmi nous, n'était-ce pas judicieusement introduire le loup, certes, mais après lui avoir passé le collier, la laisse, lui avoir rogné les dents et appris à faire le beau ? D'autant que du coup, le reste de la meute était tenu au loin, passait au large...
la Manche
Ce soir-là, dans la chambre toujours un peu humide, (mais dieu sait que toute ma vie, j'aimerai cette humidité-là, fraîche, légèrement salée et vivifiante comme l'iode des algues noires à boules que nous trouvions sur les plages des alentours de Granville), je fis longement tourner mon bulot roux et jaune, entre mes doigts. La journée avait été longue et pleine d'enseignements. Et il me suffirait désormais, mais je ne le savais pas encore pendant que je m'endormais en admirant mon coquillage, de voir une de ces barrières de
Clopine Trouillefou, petites histoires de ma Grande Sœur, 4.
28 février 2006
Houlgate
« Quand tu auras servi chez les autres, tu mépriseras moins ta propre maison ».
Une fois prononcées ces fortes paroles, ma mère boucla la valise écossaise, accompagna ma grande sœur à la gare, au train en partance pour Deauville, et frottant sa joue contre la sienne (notre mère ne nous embrassait jamais vraiment, elle posait d’un côté et de l’autre sa joue contre les nôtres en imitant, ses lèvres touchant l’air, le bruit d’un baiser), lui dit au revoir sans plus de cérémonies.
Ma grande sœur était donc partie travailler, en guise de pénitence (*), pendant ce mois d’août 19.., dans une respectable, nombreuse et surtout riche famille catholique, les V., qui possédaient une « villa normande » à Houlgate.
Une « villa normande » tient tout à la fois du grand pavillon parisien, imbrication de parallélépipèdes, les uns dans les autres, sur plusieurs étages, de faux pans de bois marron, plaqués contre des enduits blancs, et de « décorations » diverses, brise-soleils aux fenêtres, chiens assis en toiture, oeils-de bœufs en pignons, parfois même clochetons ou tourelles. Les très riches ont vue sur la mer de trois côtés, une cour gravillonnée devant, un porche de bois blanc abrité d’un toit de chaume pour pénétrer dans la propriété, un tennis derrière et des « dépendances » transformées en chambres de bonne ou d’amis… Les V., chez qui ma sœur devait travailler, possédaient tout cela, « en grand », à Houlgate : leur villa était l’une des plus somptueuses de toute la côte…
Le contrat de ma sœur impliquait du ménage, un service à table, une aide à la cuisine et une fois par semaine, du blanchissage et du repassage. Femme de service, donc, même si son très jeune âge la faisait plutôt désigner comme « jeune fille au pair », appellation retenue par Madame V. Ma mère comptait fermement sur cet épisode ménager pour, me disait-elle, « apprendre à ta sœur ce qu’est la Vie ».
« Le travail domestique est le premier et le pire de tous. Ta sœur, qui n’est pas capable de laver une paire de chaussettes, va bien devoir s’y mettre. Et puis les riches, tu sais, ça n’est pas facile : ils sont exigeants, près de leurs sous encore pire que les pauvres, durs, méprisants. Ah ! Elle risque d’en baver ! »
Ma mère n’était pas, à proprement parler, réactionnaire, pas au point de souhaiter à tous les jeunes « une bonne guerre », (encore que). L’épisode de mai 68, qui n’avait pas touché ce coin de l’Eure avec autant d’acuité que le boulevard Saint-Michel, ne lui avait arraché qu’une sombre et pour moi sibylline pensée : « mes enfants, il y a eu 36, et puis après 36, eh bien il y a eu 39, alors votre 68, hein ». Mais elle était absolument convaincue de la valeur du travail, et voulait à toute force l’inculquer à celle d’entre nous qui était la plus récalcitrante à cette idée. Ma grande sœur faisait en effet preuve, en la matière, de la légèreté de sa génération, légèreté qui n’a pas encore été égalée …
Il s’agissait donc de mettre du plomb dans la cervelle de cette évaporée.
Passées les trois premières semaines, une « sortie à la mer » fut organisée, officiellement pour nous faire profiter, nous les petits, du bon air, officieusement pour aller surprendre ma sœur chez les V., et vérifier de visu le changement salutaire que le travail avait dû opérer chez elle. Ma mère l’imaginait assez bien les mains rougies, engoncée dans une blouse bleu clair, la tête baissée et le dos en compote… « Au pire », disait-elle, « si c’était vraiment trop dur, on arrêterait là l’expérience, et on recueillerait la repentie à la maison. »
Ainsi, avec à main droite un de mes frères et à main gauche moi-même, ma mère se présenta fermement encadrée, cet après-midi là, devant le grand porche de bois blanc abrité d’un toit de chaume, remonta la cour gravillonnée, et se dirigea à droite, vers une des « dépendances » (au demeurant charmante avec sa jardinière fleurie au premier étage), où devait se trouver la chambre allouée à ma grande sœur.
Mais au moment où nous allions entrer dans le bâtiment, boum ! ma sœur nous rentra dedans , tant elle mettait de vivacité à en sortir.
Elle était magnifique.
Elle portait un ensemble de tennis que nous ne lui connaissions évidemment pas, tee-shirt immaculé et jupette plissée, un bandeau blanc retenait sa masse de cheveux noirs et bouclés (ma grande sœur avait une chevelure géniale, épaisse et légère à la fois) , et elle tenait une raquette presque plus grande qu’elle (ma grande sœur était toute petite, ce qui la rendait plus féminine encore). Elle était mince, joliment arrondie pourtant, bronzée, et portait une paire de lunettes de soleil du plus bel effet, relevée sur le bandeau blanc…
Le moins qu’on puisse dire, c’est que le travail ancillaire ne la marquait pas beaucoup…
Elle était pressée, « on » l’attendait sur le court de tennis, et ne put nous consacrer que cinq minutes. Mais ces cinq minutes lui suffirent pour nous informer que la famille V.
Madame V., descendue au jardin pour accueillir ma mère, lui confirma les dires de ma sœur, et la félicita : sa fille était « exquise, n’est-ce pas », et « si bien élevée ». Elle était devenue une véritable amie pour les filles, et les garçons « en étaient tous un peu amoureux, ah c’est de leur âge, non ?». Elle proposa « a cup of tea, voulez-vous ? », qui fut refusée dignement par ma mère et nous raccompagna, très mondaine, jusqu’au porche blanc avec son toit de chaume…
En redescendant vers la plage, je regardais le visage de ma mère : la stupéfaction s’y mêlait à une sorte de dépit exaspéré, et aussi, derrière tout cela, comme une fierté cependant… Elle en restait muette !
Le soir venu, dans mon lit, je repensais à ma sœur, je revoyais le Palais des Mille et une Nuits où elle habitait. J’étais encore très jeune, et son image se confondait presque avec celle de Blanche-Neige, dessinée sur mon livre de contes. Blanche-neige en jupette de tennis, d’accord, mais j’étais confiante : il suffisait d’attendre, et un prince charmant, l’arrachant de notre bicoque du quartier du stade, à B. , l’enlèverait sous les yeux de notre stupéfaite, dépitée et terrible mère !
(*) : voir première petite histoire de ma grande soeur
Le nouveau Curé
Notre famille fut la première à le rencontrer, par l’abbé Bony, bien sûr. L’abbé Bony, on connaissait : en charge de notre paroisse Sainte-Croix, la cinquantaine solide et rougeaude, il enterrait, mariait, baptisait, confessait, absolvait, tamponnait les cartes de présence à la messe, catéchisait, et engueulait les enfants qui piétinaient les plates-bandes du cimetière, le tout avec une efficacité et un manque d’imagination remarquables. Il venait souvent manger le dimanche midi à la maison, et se resservait deux fois du poulet rôti. Après notre départ, (nous quittions la table comme une volée de moineaux), il renseignait notre mère sur nos récents péchés, violant ainsi le secret de la confession, le regard clair et la conscience limpide, en soufflant à petits coups sur son café brûlant. Fermement, il avait exclu mes frères de leurs postes d’enfants de chœur, quand ils avaient avoué avoir pissé dans le bénitier, et avait conseillé à ma mère de m’éloigner de la petite F
Il était donc logique qu’une des toutes premières visites du nouveau curé, accompagné par l’abbé, soit pour notre maison. L’abbé Bony précisa d’ailleurs que le nouveau ne le remplacerait pas, non, mais le seconderait, serait plutôt chargé des jeunes (qui désertaient pas mal l’aumônerie), et, chose qui ne fut pas exprimée mais que pourtant tout le monde comprit, « apprendrait ainsi le boulot ». Et certes, au vu de la jeunesse du nouveau, de sa figure presque féminine, de son corps maigre d’adolescent grandi trop vite, il semblait évident qu’une bonne période de stage allait être nécessaire pour lui apprendre comment vivre avec les paroissiens de la petite ville de B. !
Pourtant, pourtant, le jeune curé, qui était un peu musicien, sut rapidement s’y prendre, au moins avec les quelques adolescents qui n’avaient rien de mieux à faire qu’à venir répéter des chants religieux, tous les mercredis soirs, « dans l’esprit de Taizé », c’est-à-dire accompagnés de la guitare électrique du fils du pharmacien : la chorale Sainte-Croix
Ma grande sœur était toute petite, un mètre cinquante environ, possédait une voix de soprano, et ressemblait assez exactement, à quinze ans, à une pêche veloutée, juteuse et parfumée, brandie un soir d’été sous les yeux d’un homme mourant de faim et de soif.
Le nouveau curé n’avait aucune chance d’y échapper.
Il la remarqua donc, puis la considéra, et finit par ne plus pouvoir en détacher les yeux.
Ma sœur se contenta de consigner le fait dans son journal intime. Journal dont je connaissais évidemment la cachette, que je lisais très régulièrement, avant de le remettre soigneusement en place…
Je dois avouer que mes huit ans en furent émerveillés. Que ma sœur eût des amoureux, bien sûr. Mais qu’un curé se porte sur les rangs, ça alors, c’était vraiment épatant !
Hélas, un mercredi soir où la répétition s’était particulièrement allongée et où ma sœur, avec deux heures de retard, était réapparue, descendant de la renault 5 sacerdotale, ma mère donna elle aussi son opinion. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’était pas favorable : elle alla jusqu’à prévenir ma sœur « que ç’avait beau être un curé, sous la soutane il était comme les autres ». Ma sœur haussa les épaules, et j’en restai baba : un curé était donc un « homme comme un autre » ! Première nouvelle ! Ah, ça valait le coup d’avoir une sœur comme la mienne, même si ça allait barder…
Et ça barda.
Ma sœur fut consignée, et le nouveau curé en fut réduit à tourner mélancoliquement dans notre quartier, au volant de sa renault 5, afin de tenter de l’apercevoir. Mais même cela était de trop, aux yeux de ma mère. Elle n’en pouvait plus d’engueuler ma sœur, qui jurait qu’elle s’en fichait bien, du nouveau curé, mais aurait aimé continuer la chorale. « Pas de ça », hurlait ma mère, « pour que tu te fasses sauter dessus, alors là, non ! « ma mère se « tenait » trop pour faire un esclandre public, mais elle ne décolérait pas.
Elle en appela donc à l’abbé Bony, qui tomba des nues et sur son collègue : aller s’amouracher, dès le premier poste, de la fille d’une des meilleures paroissiennes, une catholique exemplaire, mère de famille nombreuse, non, c’était impardonnable !
Des consignes partirent donc de l’évêché d’Evreux et le nouveau curé disparut. Le brave abbé n’était peut-être pas si mécontent que cela de voir son jeune et beau collègue tomber au premier obstacle. Après tout, il avait fait face, seul, dans la paroisse, pendant quinze ans. Il n’avait nul besoin d’un aide, surtout si ce dernier montrait de telles faiblesses…
Quant à la chorale, elle périclita dans un premier temps. Mais ma sœur, son meilleur et féminin élément, y revint, et de nouveau on entendit sa voix angélique, qui surmontait son trop désirable corps, chanter le « te Deum » dans l’église Sainte-Croix, pendant que l’abbé Bony (qui chantait faux et avait autant d’oreille qu’une pompe à essence) souriait benoîtement en pensant au poulet dominical.

