Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

20 février 2008

CHARLUS

Hier, parlant de Madame de Villeparisis chez Proust, j'ai dit qu'elle était un "personnage récurrent"... Mais le problème, c'est que TOUS les personnages de Proust sont récurrents. Il n'est pas une seule silouhette du premier tome, une Madame Sazerat allant chercher une tarte chez le pâtissier après la messe et qui n'est encore qu'une vignette, qu'on ne retrouve tôt ou tard, à différents moments du récit...

Cependant, malgré cette incroyable construction, des personnages sont plus récurrents que d'autres, jusqu'au point de devenir les véritables héros de l'histoire. Et, parmi eux, l'un des plus énormes, des plus complexes, des plus intéressants et des plus réussis (mais aucun n'est raté, Proust, comme Picasso, excelle dans l'infiniment petit aussi bien que dans l'infiniment puissant), l'un des "doubles" manifestes du narrateur (comme Saint-Loup en est un autre), et quand je dis "double", je dis déjà quelque chose de  lui, l'une des faces de Janus, c'est bien entendu le baron de Charlus. Incontournable, indépassable, au coeur du propos, de l'action, Proust y vient et y revient sans cesse...

Alors, tout de suite, avant de dire quoi que ce soit, je dois m'élever le plus fortement que je peux contre cette ânerie, cette connerie monstrueuse, qui a fait incarner, à l'écran, Charlus par Delon (chez Schlondorff par exemple) . Tout cela parce qu'un certain Baron de Montesquiou, aurait servi de modèle à Proust pour son Charlus. Mais ceux qui ont commis cela sont des abrutis. Certes, des anecdotes, des "mots", une certaine morgue, une suffisance, et une culture, peuvent avoir été "tirés" du réel Montesquiou, pour en parer le personnage de Charlus... Mais Charlus a bien évidemment, dans le roman, une corpulence, et cette corpulence est là très précisément pour nous dire quelque chose, que n'ont jamais eu ni Delon ni Montesquiou. C'est une telle connerie d'avoir fait ça, que cela discrédite, pour des siècles et des siècles, l'idée de faire incarner Charlus. Seul, de nos jours, et avec bien du mal encore, un Depardieu aurait pu, et encore, et encore...

pour vous prouver que j'ai raison, pensez à l'euphonie des noms, que Proust, en génie qu'il est, a bien évidemment travaillé.  "Montesquiou" ressemblait à son nom, à ce "quiou" flûté, en cul de poule, qui finit son nom. IL était grand, sec, maniéré. Proust a créé un "Baron de Charlus", dont le nom a de l'ampleur et de la rotondité. Comme le personnage, qui est, dans la recherche, tout entier du côté des plaisirs de la chair; tout entier du côté de la jouissance, et donc, pour Proust, forcément un candidat à la déchéance...

car Charlus, avec quelques autres comme Swann, porte une des grandes significations de la Recherche, et qu'on pourrait résumer ainsi : tout ce qui fait l'humain déchoit. A part l'art. L'amour, la réussite, la position sociale, la chair, la valeur morale ou le plaisir, la famille aussi,  rien ne dure, rien n'est pérenne, rien n'est incorruptible au temps, rien n'est inaltérable et tout déçoit, finalement. A part l'art. Tout le mouvement de la recherche est là : le Narrateur sera constamment berné, déçu, trompé, égaré. Sa lucidité, proprement effrayante, qui lui permet de déjouer les petits jeux mondains, d'apercevoir les egos assoiffés de reconnaissance derrière les masques du monde ou de l'amour, pourrait ainsi le conduire vers le désespoir et l'amertume,  et la mortelle condition l'accabler de la mort certaine, s'il n'y avait l'art, comme seul rédempteur de la condition humaine.

Charlus, qui est d'une intelligence aigüe, d'une sensibilité hors du commun, d'une grande culture et d'une idépendance d'esprit qui lui permet, en pleine guerre de 14-18 par exemple, de prendre le contrepied des opinions communes (glorifiant la culture allemande, au risque de passer pour traître), Charlus, qui est issu d'une des plus nobles familles françaises, qui possède une fortune , qui a (au moins au début, puisque dans la recherche tout ce qui relève  des mondanités s'avère particulièrement friable), une position mondaine de premier plan, Charlus va "sacrifier" tout cela sur l'autel de la chair, de la passion physique, de la recherche de la jouissance. Il est donc condamné, aux yeux de Proust, comme les autres :  comme Swann qui n'écrira pas un mot mais tombera dans le piège de l'amour, comme Legrandin qui détruit ses réels dons littéraires, rongé qu'il est par le snobisme, etc.  Proust, très certainement, "exorcise" ainsi  ses propres démons. Lui aussi est snob, amoureux jusqu'à la sensiblerie, jouisseur... mais, contrairement à ses personnages, lui sait que le temps est compté, et que seul l'art peut le sauver. C'est la grande leçon de la recherche, et Charlus n'en est qu'une facette, celle dédiée à la chair. (comme Swann à l'amour ou Legrandin au snobisme, ou Bergotte à la fausse gloire (le petit pan de mur jaune)).

Mais quelle facette, franchement ! Et là, j'en ai la plume qui tremble. Comme pour tout le reste, le personnage de Charlus va s'avancer évidemment masqué. On croit qu'il est X, il va s'avérer Y. (comme on croit qu'un tel est une sommité et que ce n'est qu'une sombre brute, que tel autre n'est qu'un sportif borné alors que c'est un musicien consommé, que telle femme perverse et sadique détruit un père, alors que c'est elle qui fera connaître son oeuvre (l'amie de la fille de Vinteuil), etc. , etc;. Tout ce que croit le Narrateur se révèlera faux. Tout les convictions de sa vie (comme l'idée que le côté de Guermantes et le côté de chez Swann sont irréductiblement séparés) sont fausses.

La présentation de Charlus va donc, là comme ailleurs, reposer sur un fondamental et formidable "malentendu". D'abord, le Narrateur ne va pas comprendre qu'il fait partie, que dis-je !, qu'il est un des piliers de la famille de Guermantes. Ensuite, il ne va pas comprendre les messages que Charlus lui envoie, ni savoir déchiffrer ses cadeaux. En poursuivant, il ne comprendra pas la "cuistrerie" de ce dernier, bien que cette dernière vaille cent fois mieux que la politesse ignorante du reste de sa famille (Charlus, lui, est cultivé) . Et les conversations avec Charlus seront si incompréhensibles, comme parlées dans deux langages différents, que le Narrateur ira jusqu'à, de rage, piétiner et déchirer un chapeau haut-de forme, dans une scène homérique...

Mais c'est une autre scène homérique, "littérairement homérique" celle-là, qui va permettre au Narrateur de déchiffrer cette figure de Janus (puisque Charlus, d'un moment à l'autre, peut passer de l'infiniment suave à l'infiniment violent). Cette scène, c'est une métaphore, c'est LA métaphore, celle où Proust a peut-être fait éclater le plus superbement son génie littéraire. Et c'est aussi LE moment-clé de la recherche, où ce qui est caché, tu, enfoui sous les convenances, ce dont on ne parle pas, arrive enfin au grand jour...

Et c'est admirable, à pleurer. Oh, cela commence comme rien du tout, n'est-ce pas : une fleur en pot, qu'on met au soleil, pour qu'elle soit fécondée par un bourdon. Le Narrateur (comme à chaque fois que cela parle de "chair") va se planquer dans l'escalier pour regarder la scène. Mais le bourdon ne sera autre que notre baron de Charlus (voyez l'idiotie d'incarner Charlus dans un acteur mince !) et la fleur sera un "giletier", un homme du peuple, donc, mais qui aura la particularité d'"aimer les vieux messieurs", étant en cela aussi rare que le bourdon qui vient féconder la fleur... Ah, j'ai honte, là, d'écrire cela ainsi. Car Proust file cette métaphore sur des lignes et des  lignes, la "tenant", l'étendant comme le violoniste "tient l'accord", n'est-ce pas. Et dans la symphonie de la recherche, la ligne Charlus, tantôt moderato, tantôt furioso, ce "motif" qui s'en va répété, déformé, parfois grotesque parfois sublime, est une des plus belles phrases, digne d'une phrase de Vinteuil, de notre génie Marcel...

Et l'homosexualité entre ainsi dans la recherche du temps perdu...

Charlus va rencontrer Morel, jeune violoniste "premier prix de conservatoire"... Et un couple va se former, que j'ai toujours rattaché, dans mon imaginaire, à ceux de Diaghilev -Nijinsky, ou, plus près de nous, à ce sulfureux attelage : Herzog/ Kinski dans Aguirre (inversé dans ce cas). Morel (autre personnage...) confiant au narrateur sa peur d'être assassiné par Charlus, de la même manière qu'Herzog, paraît-il, n'était pas très sûr de Kinski... Il est certain que Morel va s'appuyer sur la culture de Charlus, pour devenir un musicien de premier plan. IL est certain aussi que celui-ci, à l'inverse d'un Swann ou de la tentative désespéré du Narrateur de retenir "La Fugitive", ne se fait pas d'illusion sur l'attachement de Morel à son protecteur.

Bien entendu, cela finira mal. Charlus, vieilli, ignoble, se traînera à la fin de bordel en bordel, se faisant enchaîner par des gigolos, maltraiter par de jeunes "soldats", couvert de plaies, tout cela pour jouir, jouir encore et toujours... Grillé de sa position mondaine (une admirable scène, encore, avec la Princesse de Parme lui offrant son bras,  comme on tient un siège, pour contenir une foule mondaine prêt à le déchiqueter), ayant tout sacrifié, dont son immense culture, à la chair, plus pathétique encore qu'un Colonel Chabert...

Et vous me demandez, Annibal, qui est Charlus ! Mais je ne vous en ai dit que le dixième, là...

Clopine

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19 février 2008

la Gloire (de mon compagnon surtout...)

Mon compagnon m'appelle ce midi : "nous" (enfin surtout  lui mais quand même) sommes sélectionnés pour le prix du meilleur court-métrage pédagogique sur l'énergie solaire. Pas encore gagnants, mais faisant partie des 45 retenus.

Alors ça ! Dire que c'était un petit film, très très familial, format cd : mon compagnon aux prises de vues et au montage, bibi, of course, au texte, qui était lu à haute voix par notre garçon, dix ans aux fraises à l'époque. La maison, les animaux, les potes autour, en toile de fond...

On avait fait ça dans un but pédagogique, c'est vrai, mais surtout pour l'association de défense de l'environnement dont on fait partie. Ca s'appelle "Chauffe Marcel" (à l'accordéon), et ça raconte l'installation, sur  la toiture de notre longère brayonne, du premier chauffe-eau solaire haut-normand...

la gloire, je vous dis !

Clopine

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LA VALEUR

Quel mal y'a-t-il à vouloir se faire éditer, à souhaiter "la gloire" ??? me demande un Furgole, chez Assouline...

Eh bien, il me semble que je n'en suis plus là. Ou, plus exactement,  "là", ça n'a jamais été vraiment ma place. En réalité, ce qui m'a tourmentée pendant plein de temps, ce n'était pas l'envie de gloire,ou de succès. Bien sûr, cela doit être plus agréable, c'est évident. Et de plus, en France, on n'est un écrivain que lorsqu'on est publié, c'est aussi simple que ça. Sinon, on est un malheureux graphomane, sans aucune valeur.

MAIS c'était cela qui me tourmentait : la VALEUR  de ce que je faisais, bien plus que les rêves bleus de gloire et d'estime. Comment apprécier sa propre valeur ? Vous devez en passer par les autres, par le regard de l'autre sur ce que vous faites, vous ne pouvez vous fier à vous seul. Cela m'a longtemps anihilée, empêchée que j'étais d'exprimer suivant la forme que j'avais choisie, les choses que je portais en moi, puisqu'elles étaient si importantes de mon côté, et si peu de l'autre : broutille et pacotille, alors que vous engagez votre vie même. De quoi trembler, non ? 

Certes, des "illustres aînés", et non des moindres, m'ont encouragée : Michel Polac, Alain Rémond, Christian Bourgois. Des personnalités littéraires comme Françoise Treussard m'ont assurée de leur intérêt et de leur amitié. Des petites publications me demandent dorénavant des petits textes, et des écrivains patentés, comme Françoise Guérin, m'acceptent volontiers comme leur commensale... Et puis tant de gens comme Brise Marine, Loïs de Murphy, Marco, sont, je le sais, je le sens, sur la même "longueur d'onde" que moi... Mais il est hors de question que j'utilise ces noms-là, au moins les illustres, pour "me faire mousser" ou faire le siège des éditeurs, à la manière d'une Wrath. Je ne suis certes pas taillée pour la manoeuvre, et j'ai autre chose à faire que de m'aplatir un peu "bassement"...

Et puis l'aventure du net, la mise en ligne sur des sites d'amateur, les quelques 750 lecteurs (quand même...)  de la nouvelle "Monsieur J.", les avis favorables... Tout cela a peu à peu remplacé l'incertitude du départ, les doutes déchirants, par du plaisir, en fait. Et pourquoi aller chercher plus loin, alors qu'il est si douloureux (je ne l'ai fait que deux fois, à cause de cette douleur même) de recevoir les courriers-type de refus,  des éditeurs ? Je ne serai jamais prix nobel de littérature : la belle affaire.

Si j'écris, c'est bien entendu, comme tout le monde, pour consoler ma mort. Mais mon ambition est peut-être la plus haute de toutes, la plus arrogante : je ne souhaite pas laisser un profond sillage, labourer, ou faire de mon art un métier à vivre... Je voudrais laisser le même genre de signe qu'un vol d'oies sauvages dans le ciel. Une forme la plus parfaite possible, et parfaitement évanescente. Une simple ligne sur l'eau, qui va s'agrandissant. La gloire immédiate, à côté, me paraît plate. Bon, de là à refuser une publication, une édition, l'estime de mes pairs et des pépètes, il y a un fossé, hein. Mais je suis beaucoup plus intéressée aujourd'hui par la soif de savoir jusqu'où je peux aller, jusqu'où je peux faire chanter ma lyre, que par l'écho qu'elle peut provoquer sur les parois de ma vie contemporaine.

Et puis, si je suis une apprentie-écrivaine jusqu'à mes 80 balais, quelle importance ? Je suis dorénavant suffisamment sûre de moi pour ne plus appréhender le manque de valeur, aux yeux de certains, de ce qui est si important pour moi, et que je n'hésite plus à appeler mon art.

Tout le reste, finalement, n'est que littérature...

Clopine Trouillefou, plus sincère que moi en ce moment, tu meurs.

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18 février 2008

frustrations

Je suis frustée, d'abord. Je pourrais le dire comme cela, comme un enfant tire la langue, tape du pied et dit "na". Mais si je creuse un peu, c'est ma propre image qui m'agace là derrière. Allez, je m'explique.

Les blogs non interactifs, entendez où l'on ne peut laisser de commentaires, me frustrent et me laissent sur ma faim. J'en fréquente deux, principalement,   : celui de Michel Onfray, où l'on peut lire ses chroniques mensuelles mais certes pas y réagir, ligotés qu'on est  par la mention "site officiel", et  où la seule adresse donnée est celle d'un austère "contact professionnel",  qui fait qu'on culpabilise sans arrêt de distraire la secrétaire qui y officie, pour des contacts certes non professionnels...

Celui d'Eric Chevillard, où l'on ne peut même pas sourire des aphorismes savoureux qui sont donnés chaque jour. Et encore moins les discuter...

Vous me direz que les commentaires, hein... OUI vous avez raison : dans la blogosphère, tenir une conversation, discuter, argumenter, est rien moins que facile. Dans le meilleur des cas (chez Assouline par exemple) cela tourne infailliblement au bavardage,  aux petites confidences lâchées pour appâter la curiosité ou aux pirouettes pour échapper à une remise en cause publique. Et ce, dans le meilleur des cas. Dans le pire, les idéologies prennent le dessus, et les commentateurs détournent le blog pour tenter d'en faire une tribune politique; Or, n'est pas Jaurès qui veut, n'est-ce pas. Et puis, discuter dans le brouhaha des egos se disputant le bout de gras, (on en voit même pour qui la victoire est de publier le dernier commentaire, avoir le dessus parce qu'on prononce le dernier mot, c'est assez pitoyable), ce n'est guère facile. Quand un troll se greffe là-dessus, alors là ... Attention : je tombe régulièrement dans chacun de ces pièges. Moi aussi, comme les autres, je quitte le fil de discussions parfois argumentées, ou bien je bouscule l'un ou l'autre, ou bien je coquette pire que mes poules de Gournay devant leur petit coq cayen, bref, je suis itou capable du meilleur comme du pire.

Cela semble inévitable, me direz-vous, et donc les auteurs qui ferment leur porte, tout en laissant la lumière allumée dans la maison, histoire que les passants voient, de la rue, ce qui s'y passe, sans avoir le droit d'entrer,  ont donc raison... Peut-être, mais c'est cruel. Les bavards que sont les commentateurs (et il y en a de diserts parmi eux, d'érudits, de sincèrement intéressés et de pertinents, parfois) aurfaient aussi des questions à poser, des conversations plaisantes à proposer.

Je place très haut le plaisir de la conversation. Sans doute à cause de mon isolement. Bon, tout de suite préciser qu'il s'agit d'un isolement "littéraire" et non social, hein. La blogosphère, et ses possibiltés de rencontrer des "alter ego" tout aussi préoccupés que soi des mots, de l'écriture et de la littérature, me fut  dans un premier temps éblouissante. J'allais enfin pouvoir parler de ce que j'aimais par dessus tout... Mais pour un site "ouvert" comme celui de MARCO, où l'on peut réagir, vibrer, discuter et argumenter (quand le bidule technique veut bien marcher, of course), combien de sites d'écrivains reconnus, de "signatures", de penseurs qui, refusant leur porte, marquent là une sorte de mépris de leurs possibles interlocuteurs ?

Aujourd'hui, je lis ceci, sous la plume de Chevillard :

"La chèvre trouve toujours sous ses sabots le sentier le plus rocailleux ; en fait de pelage un cilice lui pousse naturellement sur le corps ; son ordinaire se compose d’un buisson épineux ou d’un chardon. C’est à cette écorchée vive que Dieu pour toute volupté a donné le goût de lécher du sel."

C'est délicieux et goûtu comme une dragée au poivre. Mais c'est aussi drôlement inexact. D'abord, la chèvre aime tout, bouffe tout, dévore tout. C'est la volupté même, une chèvre. Parlez-en à mon compagnon, tiens, vous verrez s'il est d'accord pour accueillir l'espèce de "spartiate" dessiné  faussement par Chevillard.  NOn, le portrait tracé est exact, mais à une différence de taille près : il devrait viser l'âne, bien plus que la chèvre goulafrière, obtuse et boulimique. Chevillard ne connaîtra jamais mon opinion, et il s'en moque bien. Mais je souffre cependant, comme d'un caillou dans la chaussure, de ne pouvoir lui dire...

Et comme chez Marco le bidule technique n'en fait qu'à sa tête, et a décidé de me blackbouler à chaque tentative de connection, me voici en train de taper du pied et de secouer la tête, un peu comme la chèvre en question.

Boulimique, têtue, goulafrière, soit. Mais faut-il pour autant me laisser au piquet ?

Clopine, au fait, je voudrais dire "merci" à télérama. Trois T m'ont conduite à regarder "le dernier rodéo" sur arte hier au soir. J'en suis sortie macho, centaure de la pampa, silencieuse sous un béret rouge et flanquée d'un fils digne de son père. j'en aurais mis quatre, tiens, moi, de T, dans télérama...

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15 février 2008

Avoir l'âme Chevillard ?

J'ai craqué. Dans les deux sens : émotionnellement, et j'ai fait chauffer ma carte bleue, un peu trop comme d'hab", la pauvre s'amenuise de jour en jour et une petite fumée, pfff, s'en échappe. La voilà aplatie, bah, nous sommes le 15, plus que 15 jours à tenir avec des nouilles...

Pourtant, les livres de Chevillard ne sont pas chers du tout. 8 euros en moyenne, peut-être. Mais voilà :  je les ai tous achetés d'un coup. Zou.  Mamma mia.

C'est à cause de son blog, l'autofictif. J'y vais tous les jours, en ressors régalée, là aussi dans les deux sens du terme : cadeau et gastronomie.

Dans la folie douce de Chevillard, dans son ironie, cette manière si particulière d'être au monde, certes, mais à une distance respectable, dans ce constant détournement des valeurs qu'il pratique, dans cette dérision, je vois une terrible élégance...

Dans une vie antérieure, j'ai déjà succombé à ce type particulier de "quant-à-soi". Quelqu'un de si irréductiblement lui-même, opposant au monde un regard particulier, qu'on pouvait croire diminué mais qui  était en fait plein d'acuité, que j'en étais tombée amoureuse. Quand ce type de regard-là sur le monde s'appuie sur de la culture, des connaissances, une sensibilité certaine et de l'humour, crac, je craque...

Bon, faut pas idéaliser non plus, hein. Les gens qui possèdent cette distance critique au monde sont souvent insupportables, égoïstes, bourrés de manies, vieux garçons, sentent parfois le renfermé et sont aussi plaisants qu'un hérisson apeuré (tiens, un des bouquins que je viens d'acheter parle  de hérisson, cqfd). On revient de tout : je me suis dégagée de l'emprise  du Chevillard de ma vie réelle, parce qu'il ne savait pas aimer. Mais si je pouvais retrouver les qualités qui m'attirent tant chez le Chevillard écrivain, j'aurais fait une bonne affaire, ce matin...

Clopine

PS : ça y est, j'ai modifié l'épilogue de la petite fable express et moderne à la fois. Cette fois-ci, je n'y touche plus. Mais je dois dire que je suis très émue à l'idée que peut-être, ce texte va servir à un atelier-théâtre; si c'est le cas, merci de m'en dire un peu plus sur le dit-atelier. Clopine

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12 février 2008

Petite fable express et moderne à la fois

POURQUOI  J’AI TUE MON MARI

J’ai tué mon mari, cela est certain. Mais pourquoi, oui, pourquoi. Ca. Je ne sais pas si je vais pouvoir l’expliquer. Je sais qu’il le faut, puisque je suis ici. Mais c’est tellement douloureux. Et difficile à dire. Oui, un verre d’eau, je veux bien. On ne peut vraiment rien faire, pour la chaleur ? Bien, je continue, merci pour le verre d’eau.

Par exemple, si je vous dis qu’il avait une manière de sortir de la douche, sans faire attention s’il y avait du monde,ou  non, dans la salle de bain, et qu’il commençait à se sécher en se donnant des claques sonores sur le corps, comme ça, vlan sur le corps, vous allez trouver qu’il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. n’est-ce pas ? Alors, d’autant plus, tuer un mari qui vous entretient, vous donne une maison et vous aime. Mais pourquoi, alors, était-ce toujours quand j’étais dans la salle de bain qu’il sortait, nu, de sous la douche ? Tellement nu… Et même, je vais tout vous dire : parfois il procédait aux fonctions naturelles, vous comprenez. Oui, oui, devant moi. On ne peut pas dire qu’il s’attardait, mais c’était tous ces bruits, épouvantables. C’était ça pour tout. Il s’occupait de son corps, comment dire ? Comme il se serait occupé d’un animal, quoi. Il le soignait, certes, mais il en était détaché. Et puis il était si … robuste. Jamais fatigué. Avec beaucoup d’appétit. A table ! Oh, à la fin, je ne pouvais plus le regarder : ses dents si blanches, ses lèvres si rouges, une manière de déchiqueter la viande… Pas difficile, non, je ne pouvais pas dire. C’est simple, il avalait tout ce qu’on lui servait, sans rechigner. Mais quel appétit épouvantable !

Et ailleurs, enfin, pour le reste, vous comprenez bien ce que je veux dire, le même appétit… Jamais malade, je vous dis ; toujours prêt, comme les scouts. Enfin, si je peux m’exprimer ainsi. Il m’épuisait. J’en arrivais à ne plus pouvoir enfiler… même un peignoir, veux-je dire. Si j’avais pu dormir toute habillée. Mais comment le lui dire ?

Il devait le sentir, parce qu’il m’apportait un doigt de xérès, ou bien un martini, le soir, avant de … comment dire ? de grimper dans le lit. Oui, c’était épouvantable. Il lançait une jambe, puis une autre, il faisait un espèce de saut carpé et ça y était, il était dans le lit, près de moi. Tout près. Avec son épouvantable santé.

Regardez-moi. Oui, vous, là, allez-y, n’ayez pas peur. Un gros plan, pourquoi pas. Oui, je sais que je peux passer pour attirante, malgré mes cernes (vous avez vu mes cernes ? Tout bleus, n’est-ce pas ; bon, on me dit que cela fait ressortir mes yeux verts, soit. Mais si vous croyez que c’est facile, d’avoir ces cernes-là.) C’est à cause de mes cheveux blonds, et puis je suis si mince. Mais c’est que j’ai comme une sorte de diabète, vous savez. C’est pour cela que je ne mange pas beaucoup. Et puis les allergies, évidemment ; si vous saviez ce que m’a dit le professeur Césari. Vous connaissez le professeur Césari ? Le spécialiste ? Il  m’a dit textuellement « Madame, si j’avais un terrain aussi allergique que le vôtre, je sortirai sous une cloche de plexiglas » ; textuellement. Du plexiglas, parfaitement. Une sorte de champ stérile, quoi. C’est pour cela. Quelqu’un de fragile, comme moi. Avec quelqu’un comme mon mari. Vous saviez qu’il pesait quatre-vingt douze kilos ? Quatre-vingt douze kilos, parfaitement. Ah. J’ai vraiment vécu l’enfer. Et rien à lui dire, n’est-ce pas. Irréprochable. Oui, oui, question argent, cela allait, et l’avocat m’a même dit qu’avec l’assurance, enfin, si cela marche pour  moi ici, j’allais être à l’abri du besoin. Ce ne serait que justice, parce que les besoins de mon mari, n’est-ce pas, c’est bibi qui les a assumés. C’est pour ça qu’à la fin, j’étais à bout.

Non, non, je ne pouvais pas divorcer. Je suis catholique, moi, Monsieur. J’ai des convictions religieuses. Merci. Je savais qu’ici, au moins, on les respecterait. Pas comme dans un tribunal, un vrai…. Pardon ? Oui, c’est ce que je dis. On n’est pas dans un tribunal, et si je passe ce soir, si le public vote vert, je n’ai plus rien à craindre, non ? D’accord, oui oui, je suis au courant, j’ai signé le contrat. Mais qu’il fait chaud ici; Oui, je veux bien un autre verre d’eau. Merci de me dire que je suis parfaite. Oui je crois que je vais gagner ce soir. L’acquittement, et la liberté. Je me souviens : leur dire de taper deux. Oui, oui, je m’en souviendrai.

C’est pour tout cela, mais je crois qu’il n’y a que les femmes pour me comprendre, pour comprendre ce que j’ai enduré, pour comprendre que je n’ai pris aucun plaisir à ce .  geste définitif… C’était si horrible. J’avais peur qu’il y ait du sang, ou qu’il se mette à vomir, avec tous ces comprimés dissous dans le verre. Ca ne m’aurait pas étonné de lui. Mais non, il a tout avalé, et puis il s’est endormi. Comme une masse. Il n’a même pas souffert ! Et c’est comme ça que je me retrouve dans votre émission. Ou alors j’appelais les flics, mais bon. Vous me voyez dans un commissariat ?. J’ai préféré venir ici, à « à vous de juger », avec l’extraterritorialité et les accords du gouvernement. J’ai confiance dans l’audimat de mon pays ; Je sais que les femmes comprendront mon sentiment ; Il fait si chaud ici, je crois que je vais déboutonner encore un peu mon corsage ; non ? Vous croyez que cela peut influencer défavorablement le public ? D’accord, je vous crois. C’est vous la téléréalité, c’est pas moi. Oui, oui, j’ai bien compris. Regarder la caméra n° 3, parler quand la lumière rouge s’allume, et accepter votre mouchoir quand il faudra que je m’essuie les yeux.

Comment ? Ca va être à nous, en direct du plateau de « à vous de juger » ? Il faudrait d’abord, s’il vous plaît, oh, ne me forcez pas à vous le dire tout haut, il faudrait …. les toilettes…Décidément, comme c’est difficile, avec le corps, n’est-ce pas. J’ai tellement horreur des corps, sauf du mien, parce qu’il est si mince. Oui, oui, j’arrive, j’ai tout compris. Je suis sûre que je vais gagner. C’est qui, l’autre, ce soir ? Une  infanticide ? Elle n’a aucune chance… J’en suis sûre. Je suis sûre de moi. Tout le monde aurait fait comme moi, voyons.

Attendez, je fais une retouche ici, puis là….

D’accord, j’arrive, oui oui. Oui, oui, le plateau 1 , c’est par là. Passez devant, je vous suis. Ah bon ? D’accord. Je passe devant, vous me suivez. Vous me garantissez le résultat, hein ? Parce que le corps doit être encore chaud, là. Non, non, ça je ne le dirai pas, j’ai bien compris. Oui, par là. Plateau 1.

a fait celui-là ? Oh, du tout venant aussi : cogner sa femme et ses gosses, bagarres et vols. Quelle misère. Trois heures à passer avec ça. Et comme d’habitude, faire mine de s’intéresser. Serrer les mains des candidats… Pouah.

EPILOGUE

PPDA entra dans sa loge, fatigué, son ordinateur ouvert sur la page du synopsis de l’émission du lendemain. Marie-Madeline, la responsable du casting, lui proposait deux jeunes, des garçons pour changer. Le premier, un magrhébin sans aucun doute, mais avec des yeux très clairs, était une sorte d’ illuminé, « djeune » de banlieue aux propos religieux, un intégriste peut-être, pas forcément un terroriste pourtant. Il était néanmoins accusé d’avoir brûlé des bagnoles, d’avoir saccagé un centre commercial et d’avoir organisé des émeutes : ça plombait toutes ses chances, surtout les bagnoles brûlées n’est-ce pas, même face à l’autre, une sorte de grande brute épaisse, dans le genre bas de gamme, qui tapait sur sa femme et ses gosses, piquait à droite à gauche et s’enivrait nuit et jour. PPDA soupira. Dire qu’il allait devoir passer trois heures avec tout ça, leur serrer les mains : pouah . Encore heureux que ce n’était pas lui qui devait choisir ! C’était le public le responsable, qui allait devoir taper 1 pour le jeune type de Nazaret, ou taper 2 pour Barrabas

la Brute

; lui, PPDA, le Ponce Pilate de l’Audimat, s’en lavait les mains.

Posté par ClopineT à 16:51 - Petites histoires de blogs - Commentaires [28] - Permalien [#]

la Bretagne, les juifs et moi.

Ma mère était née à Loch Maria Ker.

Quand chacun de ses six enfants atteignait ses 10 ans, elle le convoquait dans sa chambre. Là, sous le sceau du secret, elle nous racontait qu'une de nos aïeules, partie vivre en Belgique, avait du sang juif dans les veines ; puis elle sortait nos livrets de famille et nous montrait les mentions de certificat de baptême, écrits en marge par les curés. Après, comme soulagée, elle ajoutait quelques réflexions bien senties, du genre qu'elle-même n'avait rien contre les juifs, mais que, quand même, ils avaient le sang de Jésus sur les mains, n'est-ce pas. Le tout sous le crucifix placé au-dessus du lit, et garni, tous les ans, du brin de laurier béni par le curé le jour des Rameaux.  Et ma mère  d'ajouter : nous en Bretagne, on est catholiques et puis c'est tout. L'arrière  grand'mère était folle. Mais ma mère se sentait obligée de nous révéler quand même ce secret honteux, des fois que...on ne sait jamais. Il fallait parer à toute éventualité, n'est-ce pas. Nous devions savoir que nous avions quelques gouttes de sang impur, mais que ça risquait cependant de ne pas se voir trop, grâce aux baptêmes dûment enregistrés depuis trois ou quatre générations...

Puis nous n'en parlions plus. Jamais.

Les conséquences de cette révélation furent différentes, suivant les enfants. Une de mes soeurs aînées, insitutrice, partit un beau jour,  à 22 ans vivre un an dans un kibboutz, en Israël.  Je vous laisse imaginer la tête de ma mère.  Une autre tenta de remonter le fil belge, grâce à la généalogie, pour découvrir que de toute la famille de là-bas, une soixantaine de personnes, n'étaient restés que quatre individus, après la guerre. Elle n'en parla qu'aux frangins et frangines, ne voulant pas heurter ma mère... Quant à moi, je me mis à réfléchir sur ce que ça voulait bien vouloir dire, la religion. Et refusais catégoriquement de faire ma communion solennelle, où je fus cependant expédiée à coups de pied dans le cul, dirons-nous. (je vais lire le livre d'Ernaux, il paraît qu'il traite justement de cette éducation religieuse, ben tiens).

Ultime conséquence de la révélation : mon intérêt pour Max Jacob, seul "juif breton" dont j'ai entendu parler.

Mais, à cause de la bouche de ma mère répétant que la Bretagne était catholique, et de ce léger rictus quand elle prononçait le mot "juif", je me suis toujours méfiée des mouvements nationalistes bretons. Et n'ai pas été autrement étonnée d'apprendre qu'avant la guerre, certains d'entre eux avaient fricoté largement avec l'idéologie nazie, sur fond de celtitude et de pureté raciale....

Clopine

"

Posté par ClopineT à 15:37 - Petites histoires de blogs - Commentaires [1] - Permalien [#]

31 janvier 2008

la pression monte...

A l'A.R.B.R.E., association rurale brayonne pour le respect de l'environnement,  vaillante petite association locale, écologiste et qui a atteint depuis peu  l'âge de l'ancienne majorité, la tension monte. Les mails ont doublé de volume. Que dis-je ? Quintuplé. Pensez : c'est aujourd'hui la projection-débat de "'PARADIS EN HERBE", le film animalier de Philippe Henry qui illustre les rapports possibles entre agriculture et vie  sauvage. Les copains sont sur les dents, et comme d'habitude, j'ai honte de mon peu d'implication, de ma désinvolture et aussi, bon  j'avoue, d'une certaine distance dont je ne peux m'empêcher.

Bien sûr, ce genre d'initiatives (sauvons les haies, réfléchissons à d'autres manières d'exploiter la terre qui nous accueille, sachons reconnaître la beauté qui nous entoure) est fort louable. Evidemment, il est soulageant pour quelqu'un comme l'Homme, qui se bat depuis toujours, de voir que ses idées sont désormais accueillies avec intérêt, et non plus avec les ricanements satisfaits de ceux qui "n'en sont plus  à s'éclaire à la  bougie " (pfff... caricature aussi éculée que "les féministes sont des mal baisées"). Et les rencontres d'aujourd'hui ont éveillé un intérêt certain : on s'y bouscule, à commencer par les Politiques Locaux, trops contents de l'aubaine (tu parles Charles, à deux mois des élections). Faut dire que le discours tenu est dans la droite ligne des aspirations internationales de l'Europe, réveillée par le thermomètre climatique...

Certes, certes. Mais outre mes quelques petites difficultés à m'inclure dans un groupe, quel qu'il soit, je me sens légèrement "inutile", enfin, comment dire ? Superfétatoire. Les potes s'organisent, décident. Les sympathisants se mobilisent. Marie-Jeanne offre, pour les courageux animateurs, un sympathique  pique-nique entre Gournay (projection à 17 h)  et Neufchâtel (projection à 20 h 30). Fredo tiendra le vestiaire et Jean-Michel apportera le  micro. L'Homme, remonté comme un ressort, doit absolument respecter les horaires..  Tous ont quelque chose à faire, un rôle à tenir, un petit ballet à éxécuter.

Tous sauf moi, of course. Oh, ce n'est pas qu'on m'empêche de me mobiliser, hein. Mais la question flotte, sur ma place exacte... Eh bien, je vais faire comme d'habitude, quoi. Y être, parce que c'est important et que je participe, mais, comment dire ?  M'asseoir plutôt sur un strapontin. Et militer, puisque j'y crois, mais en dilettante... Puisque c'est finalement le rôle qui me va le  mieux.

Clopine

Posté par ClopineT à 09:25 - Petites histoires de blogs - Commentaires [5] - Permalien [#]

29 janvier 2008

Annie Ernaux vient de publier un nouveau livre

Comment ne pas être intéressée par Annie Ernaux qui vécut près d'Yvetot, dut abandonner sa classe sociale et trouver sa "place", et manie le stylo comme d'autres le scalpel ? Il paraît que son dernier livre, racontant sa communion solennelle et les enfances catholiques du coin, est une réussite... Du coup, me voici replongée dans Rouen, puisque je m'y promets d'aller y lire ce livre. J'ai essayé d'expliquer ce qu'est Rouen, voici ma promenade :

Quand je retourne à Rouen, j’y retrouve d’abord la découpe du ciel. Car le ciel y est découpé en bandes étroites, par les toitures de maisons pressées l’une contre l’autre. Savez-vous que c’est pour cela que Les Havrais n’aiment pas Rouen ? Leur porte océane, ample depuis la guerre, aux larges rues dessinées par Perret, ouvre vastement, au-dessus de leur tête. A Rouen, ils étouffent ! Moi j’aime bien ces bouts d’étoffe grise, ces lés célestes (si j’ose, oui j’ose) qui flottent au-dessus de la marmite de la ville… Et qui se reflètent, dirait-on, dans les pavés rouennais, toujours un peu humides, même au coeur de l’été, bombés, irréguliers, et dans toutes les nuances d’ardoises. Eh bien, si vous remontez les petites rues vers le centre du Centre, vous arrivez à la place des Fleurs. Ce qui est remarquable, c’est justement ce qu’on ne remarque pas : à savoir qu’on est à un jet de pierre de la Cathédrale, Vaisseau Impérial de la Ville, et que pourtant on ne la voit pas. La Place des Fleurs flotte ainsi qu’un petit lac modeste, où les jeunes gens rouennais se mirent , se faisant voir, assis à la terrasse de la grande Brasserie. Le portable y est élégant, les serveurs pressés, (ben tiens, le patron du bar siège à la Chambre de Commerce, puissante et bien organisée, et accepte les stagiaires), les parasols tôt sortis dans l’année. Une allée de cerisiers du Japon mène à la place, et les commerçants avisés laissent dorénavant de la largeur à la chaussée. Eh bien, moi qui vous parle, j’ai vu un des ces jours de grand vent, juste avant la pluie, au mois de juin, les cerisiers tordus qui laissaient échapper des grappes de fleurs roses et parfumées, tout comme dans un poème de Mallarmé. Et l’une de ces grappes, peut-être plus légère que les autres, est allée frapper les lèvres de bronze de la statue de Flaubert. Parce qu’il est là, évidemment, en complet veston, un pied placé devant, la moustache avantageuse et le petit bedon replet, très rouennais, arborés vaillament, avec comme un sourire ironique flottant encore sur ses lèvres fouettées de fleurs roses, les jours de grand vent…

J’y retournerai, Rouen attire tous les pays d’alentour, à cause de ses hôpitaux, de ses commerces et de son opéra (très laid, le bâtiment, et très laide la statue de Corneille devant). Je m’assiérai à la terrasse, aux pieds de Gustave, et je penserai à  certain blogueur de la République des Livres. Et lirai Annie Ernaux.

Clopine

Posté par ClopineT à 16:08 - Petites histoires de blogs - Commentaires [10] - Permalien [#]

26 janvier 2008

A Guillaume A.

GUILLAUME

Il y a vingt ans j'avais vingt ans
Mon Dieu c'est peu quand on y songe
J'étais mal définie pourtant
Je connaissais la vie qui ronge



J'ouvrais un livre c'est dangereux
Quand c'est Vous derrière la page
On en ressort vite amoureux
Les rêves cessent d'être sages



Je viens bien après vous, Poète
Par une étoile, au front, blessé
Croyez que je le regrette
Car nous nous serions rencontrés



J'aurais su être à votre bouche
Géante et à vos mains aussi
L'ivresse aurait bercé la couche
Nous n'aurions pas quitté le lit


Dedans les draps un peu flétris
Quand nos têtes auraient pu penser
Nous aurions, Orion, vous et moi, au lit,
lu Mallarmé

Posté par ClopineT à 15:36 - Petites histoires de blogs - Commentaires [0] - Permalien [#]
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