Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

21 mars 2008

reprenons...

Les paroles de Blandine étaient toutes placées sous le signe de l'émotionnel, façon horoscope, ou de l'affectif, version courrier du coeur... Je devais donc les décrypter, ce qui me demanda un certain temps. Mais pour vous, ô mes lecteurs, je vais prendre un raccourci. Même si mes explications vous paraissent longues, en fait, elles vont me permettre d'aller plus vite- allez, un effort !

La grande ville de H. fondée par François 1er, est avant tout un port : et qui tient le port, tient la ville. Pendant la première moitié du 20è siècle, les luttes ouvrières firent pencher la balance du pouvoir au même degré d'inclinaison que le dos des dockers déchargeant les bateaux : La toute-puissante section syndicale de la C.G.T. instaura, là comme dans l'univers de la distribution de la presse, un monopole du recrutement, des acquis sociaux inébranlables, et, après la seconde guerre mondiale, dans la ville dévastée par les bombardements alliés, un "gouvernement" communiste. La ville, prospère, organisée, devint rouge brique, sous l'impulsion de l'architecte Perret. Et le téléphone fut installé entre les bureaux de la Ville et la place du colonel Fabien.

Dans les années 80, la situation se tendit, pour parler comme les économistes. La position géographique, stratégique, de la Ville, ne suffisait plus à attirer les investisseurs. Le marché de l'emploi, gangrené par le chômage, faisait faire la fine bouche aux industriels, qui pouvaient trouver ailleurs une main d'oeuvre moins rigide. Pourquoi s'emmerder à venir là, chez les cocos, alors que les ANPE commençaient à se remplir d'un flot docile et apparemment sans fin ? Le Port restait intouchable, mais tout le reste, le tissu interstitiel, se trouait, se déchirait à vue d'oeil.

La municipalité réagit comme toutes les autres : le rouge de ses convictions ne s'étala plus que sur le tapis déployé sous les pieds des patrons. Dégrèvements de charges sociales, aménagements de zones industrielles, exemption de taxe professionnelle, constructions de bâtiments industriels "clés en main" loués pour une bouchée de pain aux investisseurs, et bien sûr payés par les fonds publics, arrangements divers et variés avec le régime des impositions... Toute la panoplie libérale dite de la "traite de la vache publique", au profit d'intérêts privés, certes, mais qui, ô graal sacré, permettaient de "créer des emplois" fut déployée, sans le moindre froncement de sourcil idéologique.

Il y fallait cependant du doigté, et de la discrétion. C'est une chose d'aligner, sur un bulletin municipal, le chiffre des emplois créés ou sauvés, c'en est une autre de préciser le prix qu'ils coûtent, et le trou s'ensuivant dans la poche du contribuable. Et puis, si un dirigeant communiste, bombant le torse, affirmait être pleinement conscient de ses responsabilités, il n'empêche que l'électorat, lui, avait toujours tendance à considérer qu'un patron, c'était un patron. C'est-à-dire quelqu'un qui, avant de vous faire vivre, exploitait tout bonnement votre force de travail. Et donc, plus ou moins, une sorte d'ennemi de classe, à qui on n'avait pas à faire de cadeaux...

Le Parti ne devait pas négliger sa base, mais se penchait pour l'entendre, comme Ivan le Terrible se penche pour entendre le peuple russe le supplier de revenir, dans le film d'Einsenstein : attentif, mais au-dessus.

D'où le service où je venais d'être affectée.

Qui procédait en fait d'une personne bien précise : Anne.

Anne était la clé de voûte du service, en fait, bien plus que le chef en titre, le Yann breton et nerveux qui m'avait introduite... Ce n'était pas un hasard si son nom de famille se lisait sur la plaque du boulevard principal de la Ville. Elle faisait partie de l'aristocratie communiste de la Ville, dirons-nous. Une famille largement saignée sur l'autel de la résistance, héroïque, et parfaitement cultivée. Anne en était une digne représentante... Choisie par le parti pour, employée par la Ville, être la "courroie de transmission" entre les instances syndicales, la municipalité et les représentants patronaux. Epouse d'un cadre cégétiste et mère de trois enfants. Irréprochable au niveau idéologique, et cependant parfaitement à l'aise avec le patron venu demander qu'on lui garantisse la paix sociale, et surtout pas de grève, hein, sinon il allait s'installer à Boulogne...

Cependant un peu trop connu, son nom, pour être en première ligne, face aux patrons... Le service s'était donc rapidement étoffé d'un cadre plus neutre, un "étranger" : Yann était arrivé, ingénieur et économiste. Deux autres cadres avaient complété l'effectif. L'un pour prendre note des volontés des élus de la Ville, et les appliquer, l'autre employé à plein temps sur le "relais" entre le syndicat omniprésent et les délégations patronales.


Anne, elle, jouait apparemment un rôle beaucoup plus en retrait. Documentaliste, elle montait un fonds spécialisé sur toutes les entreprises de la région. Elle fournissait ainsi à ses collègues des fiches de renseignements précises, fouillées, où rien n'était laissé au hasard, et qui leur permettaient de savoir à qui ils parlaient, quand ils recevaient tel ou tel directeur de boîte. Non seulement les renseignements habituels étaient ainsi collectés : activités réelles de l'entreprise, santé financière, nombre de salariés, pourcentage de syndiqués, politique des maisons mère, etc... Mais encore les moindres entrefilets dans les journaux, professionnels ou non, étaient collectés, classés, exploités. Une formidable machine statistique, mise au service d'une seule obsession : faire venir les entreprises sur le territoire de la commune....

Les quatre cadres s'entendaient comme larrons en foire. Tous appartenaient au parti, sauf Yann qui était un simple sympathisant, tous avaient fait de bonnes études, tous habitaient le même quartier, un peu sur les hauteurs de la Ville, là où les odeurs d'hydrocarbures et où les bruits industriels ne portent pas. Aucun d'entre eux ne "comptaient ses heures"', et les réunions de cellule, ou la vie municipale, les voyaient encore là jusqu'à des onze heures du soir. Le salaire d'Anne lui permettait d'avoir "une aide à la maison", entendez une domestique à plein temps.

mais évidemment, l'activité du service générait elle aussi, in situ, un besoin en petites mains. Un cadre signifiait une secrétaire, surtout en ces temps reculés où l'informatique ne permettait pas encore un traitement direct, autonome, de l'écrit. Une dactylographe était nécessaire,les photocopieuses, lourds engins compliqués, bouffaient un temps considérables. Les mises sous plis, les circuits de courrier, tout était manuel, long, lourd.

On embaucha donc, une, puis deux, puis trois secrétaires. On les choisit parmi les camarades : le moyen de faire autrement ?

Et les ennuis commencèrent.

(à suivre)

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18 mars 2008

petite fable express, mais avec moralité (en attendant la Suiiiiitttteeeeee Clopiiiiiiineeee la Suiiiiiiittte)

Fable express, mais avec moralité :

Des étoiles plein les rêves, j’entrais chez Michalon

Michalon, celui du Michelin, voyons

Je voulais l’épater par ma grande cuisine

J’avais même conçu une recette assassine

A base de porc broyé, dont on extrait le jus

Cinq livres de lard donnant un litre au plus

Me voici extrayant en voilà, en veux-tu

Puis  ajoutant l’alcool au mélange obtenu

Hélas ! Michalon vint, et goûta peu mon jus

Ne le trouvant pas bon, il me chassa dehors

Je n’eus d’autre recours pour consoler mon sort

Que de boire l’extrait de mes livres de lard

Assis seul, sur une pierre et à même le trottoir…

Moralité :

La chère est triste, hélas, et j’ai bu toutes les livres…

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15 mars 2008

interlude

Ceci n'a pas de rapport avec cela, mais bon sang de bonsoir, à chaque fois que j'entends Emy Winehouse, j'ai l'impression d'être en 1965, le cul sur la pelouse d'un campus, et de voir arriver Bob Dylan sur scène...

Sauf que nous ne sommes plus en 1965, (de toute manière à cette date là, n'est ce pas, j'écoutais plutôt une chanson douce que me chantait ma maman...), les pelouses des campus sont des Parkings, et rien n'indique qu'il y ait encore la place pour un Bob Dylan.

Ah ! je souhaite à Amy, de toutes mes forces, qu'elle devienne une vieille grand'mère à cheveux blancs, attrapant une guitare et chantant un vieux blues !

Mais bon sang de bonsoir, à chaque fois que je l'entends, le choc est aussi grand que si j'étais assise le cul sur une pelouse de campus, en 1965, et que je voyais arriver un certain Bob Dylan. Elle fait partie de ces "êtres nimbés", quoi.. Pourvu que la frime ne l'abîme pas trop, merde merde merde... et qu'elle repousse les sombres nuages qui rôdent tout autour d'elle...

Cloin

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10 mars 2008

ZEF

23066037

Clopine (image empruntée à Chronolog...) normalement, si vous cliquez sur les chiffres, vous voyez l'image.

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05 mars 2008

Un projet s'organise...

Oui, finalement, pourquoi pas cela ? Résumer la Recherche, en partant des personnages, en faisant une sorter de répertoire (pas alphabétique pourtant, oh et puis, pourquoi pas ?) et en décrivant ainsi chacun d'entre eux ?

je ne sais pas pourquoi, j'ai l'impression que cela a déjà été fait <!!

Bon, sinon je suis toujours plongée dans mes réflexions sur le rapport entre le nazisme et le traitement que nous infligeons collectivement au vivant qui nous entoure, comme si à la brutalité de la convoitise primitive avait succédé la nécessité d'établir un "ordre" collectif - et monstrueux - de domination sur tout ce qui nous entoure, et dont nous procédons pourtant. Le lièvre gît sans doute dans ce "dont nous procédons", qui semble insupportable à tant d'entre nous, comme était insupportable, pour un nazi, l'idée d'être de la même étoffe que les êtres inférieurs, homosexuels, tziganes ou juifs, qui osaient cohabiter avec lui.

S'il y a une notation que j'aime bien chez Littell, c'est que le héros repousse de toutes ses forces le "sadisme" de certains de ses compagnons. S'amuser avec l'abject, se délecter à la souffrance, ce n'était pas son but. D'où la froideur mécanique, faite pour éloigner les pulsions, du processus "industriel" mis en place. Nous ne sommes pas si loin de l'industrialisation de la nature qui, sans sadisme n'est-ce pas, ni volonté de nuire de prime abord, déforeste à tout va, pollue les fleuves amazoniens au mercure et réchauffe notre atmosphère, le tout le plus rationnellement possible.

Bon, cette réflexion-là, contrairement au projet sur Proust, reste à organiser, je crois bien. Mais que fait donc Onfray !! ??

Clopine

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27 février 2008

les sémaphores (des halles)

(j'adresse ce message en priorité -mais tout le monde est bienvenu, n'est-ce pas, n'allez pas vous vexer !!! - en priorité, donc, à Marco et aux autres camarades de la  C.A.V. section Z (la pire)  : Classe des Apprentis du Verbe, cycle long, débouchés incertains et examinateurs improbables, parce qu'ils vont forcément s'intéresser, vu que, n'est-ce pas, on est tous dans le même bateau, oh hisse et ho...)

C'est reparti : les affaires reprennent, et je sais que je suis en train d'écrire une nouvelle nouvelle. Bon, ça ne se voit pas de l'extérieur, hein. Je suis sûre que je donne plutôt l'impression de ne rien foutre, ou rien d'important, ou rien qui  sorte du quotidien. Je promène le chien et fait cuire les nouilles, comme si de rien n'était. Je ne griffonne pas, les cheveux en pétard et l'oeil halluciné, des notes toute la journée sur un carnet à spirales. Je ne grimpe pas, le poumon exalté, au sommet d'une montagne d'où ma future oeuvre me contemplerait... Je ne m'isole pas plus que d'hab'.

Mais le germe est sorti de terre, et il ne reste plus qu'à attendre. Je connais le sujet, ce que je veux exprimer, la manière dont je vais m'y prendre.... faut attendre la germination, c'est tout.

J'ai choisi mon sémaphore.

J'appelle ainsi, "sémaphore", non pas un  modèle ou un référent littéraire auquel je m'accrocherais, mais le mouvement que je souhaite donner. Ca a l'air bien obscur, ce que je raconte là, et rien de plus simple pourtant. Allez, j'explique.

En fait, on écrit parce qu'on a adoré lire, d'abord. Tout le temps où, sans écrire un mot, j'étais une lectrice acharnée (et comme j'ai commencé vers les cinq ans, l'acharnement, dans  mon cas, était quasiment thérapeutique :>)), sans le savoir, je me suis postée à moi-même, dans des endroits précis de ma mémoire, à des carrefours stratégiques, des statues qui allaient par la suite me faire signe. Ce n'est pas l'envie d'imiter, de "faire pareil". Non, c'est  noter sans le savoir telle forme d'écriture, tel "format", qui correspondra précisément à mon propre projet. Un jour ou l'autre. Ou peut-être jamais. Les nouvelles de Sylvia Plath ou de Katherine Mansfield, par exemple. Leurs propos, leurs formes, la pulsion à laquelle elles correspondent chez leurs auteurs... Ce sont comme des sémaphores pour moi, qui m'indiquent, des mouvements de leurs bras, la direction à prendre.

Le texte qui est en germination, et que je vais pondre, bon ou mauvais, intéressant ou non, sans pouvoir m'en empêcher (même si c'est un échec complet) dans quelques jours, "correspondra" ainsi à une des lectures les plus ténues en temps et en volume, mais les plus brûlantes en termes d'inspiration, que j'ai jamais eues. Mon sujet, la source de mon envie d'écrire, se rattachent d'après moi  à un projet indentique à celui que cet auteur avait caressé, avant de l'accomplir. J'ai perdu le livre depuis des années, mais il vit toujours en moi, et je n'ai qu'à tendre la main pour le retrouver dans ma mémoire...

Une nouvelle ,surtout. Une nouvelle si étrange, si étrangement écrite, surtout.Deux jeunes hommes se baladent le long de la plage, deux "chéries" à leurs bras, issues du peuple, et que les deux jeunes gens sont tout prêts à  aimer. La soirée se poursuit dans un immeuble, mais le héros, pris de boisson, doit sortir de l'appartement, sans doute pour aller pisser (ce n'est pas précisé). Son ivresse, l'obscurité de la nuit, et le fatum, vont l'empêcher de retrouver la  bonne porte, ruinant du même coup son espoir d'une nuit d'amour.

Dit comme ça, la nouvelle n'a l'air de rien, n'est-ce pas. Elle m'a pourtant profondément brûlée, et ce sera mon guide pour ma propre nouvelle (qui n'aura rien à voir, ni dans le sujet, ni dans la forme, mais qui pourtant sera secrètement sous-tendue par ce souvenir de lecture). l'auteur, mort depuis longtemps, s'appelait Dylan Thomas. Le receuil de nouvelles (oh, et cette histoire formidable de "la boîte de pêches" !) s'appelle, par dérision, "portrait de l'artiste en jeune chien". C'est sans doute là ce que je veux à mon tour accomplir !

Je risque de rater lamentablement mon coup... Mais quand on commence à écrire, il faut bien entendu écarter toute question de ce type, et "y aller", comme à chaque fois qu'un être humain accomplit une tâche. Déjà, j'ai l'ombre de mon sémaphore. Je peux m'y appuyer, pour chasser les doutes du genre "mais tu ne peux pas ellipser ton propos à ce point, les lecteurs (éventuels et rarissimes, d'accord, mais bon) ne vont rien y comprendre..." Je peux avancer bien plus facilement.

Je crois que consciemment ou non, tous les écrivains, les vrais, les faux, les qui voudraient bien avoir l'air et les qui n'ont pas l'air du tout, disposent ainsi de secrets sémaphores... Non ?

Clopine

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26 février 2008

Tempora, mores, et autres trucs inutiles

Quand même, quand même... Le Général de Gaulle était une vieille baderne, avec les idées de sa classe sociale et agissant pour  les intérêts des dominants de  son époque, soit. Mais quand même...

Un jour, au milieu d'une foule compacte, serrée, donc anxiogène et potentiellement dangereuse (comme toutes les foules) un inconnu vint lui éructer sous le nez  "Mort aux Cons !" La réaction du Général fut à la hauteur de l'incident : "Vaste programme, Monsieur", répliqua-t-il... et il passa outre.

Ben ouais, c'était avant...

Clopine

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22 février 2008

De battre mes paupières (2)

Donc, nous en étions restés à cette question haletante : le film de Jacques Audiard résisterait-il à une seconde vision, alors que son intérêt semblait consister en l'imprévisibilité du scénario, et que donc, sans suspens, on pouvait craindre l'épuisement du ressort dramatique ?

Eh bien, Mesdames et Messieurs (au fait, vous êtes de jour en jour plus nombreux, et, ce qui me fait bien plaisir, le rapport entre les "nouveaux passants" et les "habitués"s'est complètement inversé), vous n'allez pas être déçus de ma réponse.

Parce que, voyez-vous, la réponse est OUI et NON à la fois...

NON : la force hallucinée du film, qui tient au réalisme de la violence montrée (bagarres, rapports sociaux, rapports amoureux, rapport du héros à son piano, à son père), s'essoufle forcément à la seconde vision. On en vient à regarder "comment c'est fait", plutôt que de continuer à s'identifier à un héros et de s'apercevoir, gros Jean comme devant, qu'il n'est certes pas si positif que cela.

OUI : pendant qu'on décroche, on en vient à regarder les bas-côtés du film, et cela vaut en fait le détour. Oh, ce n'est pas rassurant, surtout les rapports du garçon et des filles... Mais cela a le mérite de bousculer tous les codes, et de vous faire prendre en pleine poire les conséquences des oedipes douloureux et modernes.

Car le film d'Audiard atteint, à la seconde vision, la dimension d'une fable tragique, comme celles qui pullulent dans la Bible et les mythes anciens. Il faudrait s'imaginer ça dit en grec, n'est-ce pas. L'enfant - non de Minos et de Pasiphaé, mais de l'Art, sur le ring à ma droite (on l'applaudit bien fort) et de la Force (moins glamour, mais plus puissante, on l'applaudit quand même), se battant contre lui-même, allez, ding ! En trois reprises, la messe est dite. Et si le fils ne commet pas le meurtre final, échappant ainsi aux diverses damnations de l'âme humaine (si l'on en croit les anciennes morales trimballées dans les mythes), il reste suffisamment double pour ne pas vivre de son art, mais, in fine, par procuration...

Donc, "De battre" est un film moral. Parfaitement ! Et son machisme primaire, qui a de quoi rebuter Loïs (je la comprends) est finalement terrassé sous la beauté - qui est nettement du côté féminin, et maternel, et se dresse comme seule (et dérisoire ?) rempart contre la brutalité du monde...

Maintenant, nouvelle question : le reverrai-je une troisième fois ?

(Non, non, je plaisante et vais vous en faire grâce !)

Votre

Clopine

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De battre mes paupières se sont arrêtées

De battre mes paupières se sont arrêtées…

J’étais très curieuse de revoir « De Battre mon cœur s’est arrêté » ; Très curieuse, parce que c’était là que j’attendais le film. Au tournant de la seconde vision, veux-je dire…

La première fois, j’avais été scotchée. Parce que ce film était totalement inattendu. Je veux dire qu’on ne sait absolument pas « ce qui va se passer » à l’image suivante. Et c’est assez rare pour être souligné. D’habitude, le dénouement est une surprise, ou bien on détourne une situation « classique », ou encore on explore une relation entre deux personnages, par exemple, non encore vue à l’écran. Mais la relation (dans le sens d’être relaté) se raccroche peu ou prou à des conventions, qui rassurent le spectateur. Il y a aussi les innombrables films qui exploitent, eux, des filons parfaitement repérés mais qui « fonctionnent «  toujours (la brute et l’ahuri, le misanthrope et la coquette, le père abusif et son fils soumis, etc.). Mais là, point de tout cela : le héros étant parfaitement « double », toute situation qui se présente à lui (et donc à nous) contient en elle le germe de la surprise totale. En ce sens, le cœur qui s’arrête de battre (deux fois dans le film, traitées identiquement : le héros voit sur le trottoir une silhouette, la première étant du côté de la mère (son ancien agent artistique), la seconde du côté du père (le meurtrier d’icelui) ) résume parfaitement l’effet du film sur le spectateur. 

Qu’en serait-il à la seconde vision ? J’étais curieuse de le savoir. Que resterait-il une fois l’intrigue une fois dénouée, le choc de la violence réaliste passée, la "bonne surprise" appréciée ? "bonne surprise"  – je veux dire par là que, malgré le côté sombre, fiévreux, hypertendu du héros, qui le rattache pour moi aux romantiques façon Brontë, et aurait dû conduire tout droit le réalisateur dans le choix de Chopin, eh bien, c’est du Bach que l'on nous sert (divine surprise, on échappe à Chopin)…

En fait, pas tout à fait : plus que de Bach, c’est de Gould qu’il s’agit, n’est-ce pas. Le héros s’identifie à Gould dans sa position au piano, dans son « bras-le-corps » avec l’instrument, roucoulant comme faisait Gould, enroulant les épaules, et partant dans l’extase. Pour bien enfoncer le clou, les vidéos nous montrent les mains de Glenn, et les mains du héros, ces dernières trop souvent tachées de sang humain.

De battre mon cœur s’est arrêté, film violent, paroxystique, réglant des comptes et « macho » (*), pouvait-il résister, une fois l’effet de surprise passé ? Pouvait-il être vu, avec profit, une seconde fois ?

Ahah, vous le saurez…. Dans quelques minutes…

Clopine

(*) : la brutalité insigne avec laquelle le héros traite les femmes dans le film fait qu’on sursaute, et qu’on est obligé de se souvenir du père du réalisateur. Cet Audiard-là qui, bon mot oblige, « n’allait certes pas emmener une saucisse à Strasbourg » en parlant à sa maîtresse, entre autres multiples mufleries. Le fils est confronté à quatre femmes dans le film. Et la relation la plus troublante sera (ben tiens) tissée avec celle qu’il ne touchera pas : la femme du père !

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20 février 2008

CHARLUS

Hier, parlant de Madame de Villeparisis chez Proust, j'ai dit qu'elle était un "personnage récurrent"... Mais le problème, c'est que TOUS les personnages de Proust sont récurrents. Il n'est pas une seule silouhette du premier tome, une Madame Sazerat allant chercher une tarte chez le pâtissier après la messe et qui n'est encore qu'une vignette, qu'on ne retrouve tôt ou tard, à différents moments du récit...

Cependant, malgré cette incroyable construction, des personnages sont plus récurrents que d'autres, jusqu'au point de devenir les véritables héros de l'histoire. Et, parmi eux, l'un des plus énormes, des plus complexes, des plus intéressants et des plus réussis (mais aucun n'est raté, Proust, comme Picasso, excelle dans l'infiniment petit aussi bien que dans l'infiniment puissant), l'un des "doubles" manifestes du narrateur (comme Saint-Loup en est un autre), et quand je dis "double", je dis déjà quelque chose de  lui, l'une des faces de Janus, c'est bien entendu le baron de Charlus. Incontournable, indépassable, au coeur du propos, de l'action, Proust y vient et y revient sans cesse...

Alors, tout de suite, avant de dire quoi que ce soit, je dois m'élever le plus fortement que je peux contre cette ânerie, cette connerie monstrueuse, qui a fait incarner, à l'écran, Charlus par Delon (chez Schlondorff par exemple) . Tout cela parce qu'un certain Baron de Montesquiou, aurait servi de modèle à Proust pour son Charlus. Mais ceux qui ont commis cela sont des abrutis. Certes, des anecdotes, des "mots", une certaine morgue, une suffisance, et une culture, peuvent avoir été "tirés" du réel Montesquiou, pour en parer le personnage de Charlus... Mais Charlus a bien évidemment, dans le roman, une corpulence, et cette corpulence est là très précisément pour nous dire quelque chose, que n'ont jamais eu ni Delon ni Montesquiou. C'est une telle connerie d'avoir fait ça, que cela discrédite, pour des siècles et des siècles, l'idée de faire incarner Charlus. Seul, de nos jours, et avec bien du mal encore, un Depardieu aurait pu, et encore, et encore...

pour vous prouver que j'ai raison, pensez à l'euphonie des noms, que Proust, en génie qu'il est, a bien évidemment travaillé.  "Montesquiou" ressemblait à son nom, à ce "quiou" flûté, en cul de poule, qui finit son nom. IL était grand, sec, maniéré. Proust a créé un "Baron de Charlus", dont le nom a de l'ampleur et de la rotondité. Comme le personnage, qui est, dans la recherche, tout entier du côté des plaisirs de la chair; tout entier du côté de la jouissance, et donc, pour Proust, forcément un candidat à la déchéance...

car Charlus, avec quelques autres comme Swann, porte une des grandes significations de la Recherche, et qu'on pourrait résumer ainsi : tout ce qui fait l'humain déchoit. A part l'art. L'amour, la réussite, la position sociale, la chair, la valeur morale ou le plaisir, la famille aussi,  rien ne dure, rien n'est pérenne, rien n'est incorruptible au temps, rien n'est inaltérable et tout déçoit, finalement. A part l'art. Tout le mouvement de la recherche est là : le Narrateur sera constamment berné, déçu, trompé, égaré. Sa lucidité, proprement effrayante, qui lui permet de déjouer les petits jeux mondains, d'apercevoir les egos assoiffés de reconnaissance derrière les masques du monde ou de l'amour, pourrait ainsi le conduire vers le désespoir et l'amertume,  et la mortelle condition l'accabler de la mort certaine, s'il n'y avait l'art, comme seul rédempteur de la condition humaine.

Charlus, qui est d'une intelligence aigüe, d'une sensibilité hors du commun, d'une grande culture et d'une idépendance d'esprit qui lui permet, en pleine guerre de 14-18 par exemple, de prendre le contrepied des opinions communes (glorifiant la culture allemande, au risque de passer pour traître), Charlus, qui est issu d'une des plus nobles familles françaises, qui possède une fortune , qui a (au moins au début, puisque dans la recherche tout ce qui relève  des mondanités s'avère particulièrement friable), une position mondaine de premier plan, Charlus va "sacrifier" tout cela sur l'autel de la chair, de la passion physique, de la recherche de la jouissance. Il est donc condamné, aux yeux de Proust, comme les autres :  comme Swann qui n'écrira pas un mot mais tombera dans le piège de l'amour, comme Legrandin qui détruit ses réels dons littéraires, rongé qu'il est par le snobisme, etc.  Proust, très certainement, "exorcise" ainsi  ses propres démons. Lui aussi est snob, amoureux jusqu'à la sensiblerie, jouisseur... mais, contrairement à ses personnages, lui sait que le temps est compté, et que seul l'art peut le sauver. C'est la grande leçon de la recherche, et Charlus n'en est qu'une facette, celle dédiée à la chair. (comme Swann à l'amour ou Legrandin au snobisme, ou Bergotte à la fausse gloire (le petit pan de mur jaune)).

Mais quelle facette, franchement ! Et là, j'en ai la plume qui tremble. Comme pour tout le reste, le personnage de Charlus va s'avancer évidemment masqué. On croit qu'il est X, il va s'avérer Y. (comme on croit qu'un tel est une sommité et que ce n'est qu'une sombre brute, que tel autre n'est qu'un sportif borné alors que c'est un musicien consommé, que telle femme perverse et sadique détruit un père, alors que c'est elle qui fera connaître son oeuvre (l'amie de la fille de Vinteuil), etc. , etc;. Tout ce que croit le Narrateur se révèlera faux. Tout les convictions de sa vie (comme l'idée que le côté de Guermantes et le côté de chez Swann sont irréductiblement séparés) sont fausses.

La présentation de Charlus va donc, là comme ailleurs, reposer sur un fondamental et formidable "malentendu". D'abord, le Narrateur ne va pas comprendre qu'il fait partie, que dis-je !, qu'il est un des piliers de la famille de Guermantes. Ensuite, il ne va pas comprendre les messages que Charlus lui envoie, ni savoir déchiffrer ses cadeaux. En poursuivant, il ne comprendra pas la "cuistrerie" de ce dernier, bien que cette dernière vaille cent fois mieux que la politesse ignorante du reste de sa famille (Charlus, lui, est cultivé) . Et les conversations avec Charlus seront si incompréhensibles, comme parlées dans deux langages différents, que le Narrateur ira jusqu'à, de rage, piétiner et déchirer un chapeau haut-de forme, dans une scène homérique...

Mais c'est une autre scène homérique, "littérairement homérique" celle-là, qui va permettre au Narrateur de déchiffrer cette figure de Janus (puisque Charlus, d'un moment à l'autre, peut passer de l'infiniment suave à l'infiniment violent). Cette scène, c'est une métaphore, c'est LA métaphore, celle où Proust a peut-être fait éclater le plus superbement son génie littéraire. Et c'est aussi LE moment-clé de la recherche, où ce qui est caché, tu, enfoui sous les convenances, ce dont on ne parle pas, arrive enfin au grand jour...

Et c'est admirable, à pleurer. Oh, cela commence comme rien du tout, n'est-ce pas : une fleur en pot, qu'on met au soleil, pour qu'elle soit fécondée par un bourdon. Le Narrateur (comme à chaque fois que cela parle de "chair") va se planquer dans l'escalier pour regarder la scène. Mais le bourdon ne sera autre que notre baron de Charlus (voyez l'idiotie d'incarner Charlus dans un acteur mince !) et la fleur sera un "giletier", un homme du peuple, donc, mais qui aura la particularité d'"aimer les vieux messieurs", étant en cela aussi rare que le bourdon qui vient féconder la fleur... Ah, j'ai honte, là, d'écrire cela ainsi. Car Proust file cette métaphore sur des lignes et des  lignes, la "tenant", l'étendant comme le violoniste "tient l'accord", n'est-ce pas. Et dans la symphonie de la recherche, la ligne Charlus, tantôt moderato, tantôt furioso, ce "motif" qui s'en va répété, déformé, parfois grotesque parfois sublime, est une des plus belles phrases, digne d'une phrase de Vinteuil, de notre génie Marcel...

Et l'homosexualité entre ainsi dans la recherche du temps perdu...

Charlus va rencontrer Morel, jeune violoniste "premier prix de conservatoire"... Et un couple va se former, que j'ai toujours rattaché, dans mon imaginaire, à ceux de Diaghilev -Nijinsky, ou, plus près de nous, à ce sulfureux attelage : Herzog/ Kinski dans Aguirre (inversé dans ce cas). Morel (autre personnage...) confiant au narrateur sa peur d'être assassiné par Charlus, de la même manière qu'Herzog, paraît-il, n'était pas très sûr de Kinski... Il est certain que Morel va s'appuyer sur la culture de Charlus, pour devenir un musicien de premier plan. IL est certain aussi que celui-ci, à l'inverse d'un Swann ou de la tentative désespéré du Narrateur de retenir "La Fugitive", ne se fait pas d'illusion sur l'attachement de Morel à son protecteur.

Bien entendu, cela finira mal. Charlus, vieilli, ignoble, se traînera à la fin de bordel en bordel, se faisant enchaîner par des gigolos, maltraiter par de jeunes "soldats", couvert de plaies, tout cela pour jouir, jouir encore et toujours... Grillé de sa position mondaine (une admirable scène, encore, avec la Princesse de Parme lui offrant son bras,  comme on tient un siège, pour contenir une foule mondaine prêt à le déchiqueter), ayant tout sacrifié, dont son immense culture, à la chair, plus pathétique encore qu'un Colonel Chabert...

Et vous me demandez, Annibal, qui est Charlus ! Mais je ne vous en ai dit que le dixième, là...

Clopine

Posté par ClopineT à 10:10 - Petites histoires de blogs - Commentaires [0] - Permalien [#]



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