05 mai 2008
petit intermède chevillardien
Eric Chevillard, qui décidèment en pète de fierté, pousse devant lui, ce jour, sur son blog "l'autofictif", le landau de sa fille Agathe nouvelle-née. Hélas ! Ce landau, qu'on imagine bleu marine, haut sur roues, tourné vers le pousseur et capoté, ne correspond plus au goût du jour, qui exige poussette tournée vers l'avenir, l'avant et les tuyaux de gaz d'échappement, cosy pour voiture, nacelle accrochée, produits certifiés par la prévention routière et la posologie pédiatrique, voire couffin - écologiquement plus acceptable que la coquille en néopropylène ; et Eric Chevillard poussant son landau, malgré sa bonne volonté, ressemble plus, ainsi, à une antique nurse anglaise avec bonnet à tuyaux, qu'à un jeune nouveau père fréquentant assidûment les pages des magazines "Tout pour Bébé".
25 avril 2008
MAIS QUE J'AIME DONC MES LECTEURS !
Andrem, vous m'enchantez... Je voudrais tant qu'Opitz fasse un tour par ici, parce que le résultat de votre berlue le ferait sûrement sourire (et parle finalement de vous...ô moine licencieux !) Bon, infos pratiques : je ne lui connais pas de blog, mais les textes d'Opitz sur Rome sont trouvables sur "La République des livres", seul problème pas de moteur de recherche faut fouiller;
Que j'aime ces sortes de conjonctions ouèbesques ! IL vient justement de m' en arriver une, mais j'ai des sentiments mélangés à son égard. Je vais sûrement en parler ici, mais en tout cas : merci Andrem, de votre précieuse attention aux mots de
Votre
Clopine Trouillefou
(euh : je fais allusion ici à un commentaire d'Andremrivière, blogueur impénitent, sur le message "Paul Edel est un homme heureux" ci-dessous)
Paul Edel est un homme heureux
Il me semble… Ah, ce que c’est difficile à exprimer, ce que je voudrais expliquer. Bon, j’y vais quand même, mes éventuels lecteurs vont devoir faire un effort mais je compte sur eux (ils me déçoivent rarement ! )
Rien de plus commun que le paysage comme métaphore du regard posé sur lui. Un écrivain décrit un paysage : c’est de lui qu’il parle. Cela va parfois très loin : les lignes bleues d’une grève marine, saillantes comme les veines de la main qui écrit… Souvent aussi, c’est l’impression du moment, instantanée, dont l’expression est cherchée, à travers telle description. Fixer l’instant comme on prend une photo.
Il en est de célébrissimes, qui frôlent le procédé, dans la littérature. Julien Sorel libérant ses sentiments ambitieux en grimpant les lacets d’une montagne… Et s’arrêtant sur une plate-forme aussi haute et dominatrice que le gonflement de son cœur. Au cinéma, c’est littéral, et constant, n’est-ce pas. Les trois couchers de soleil sur lesquels se découpe la silhouette de Scarlett O’Hara sont très métaphoriquement, et très précisément le portrait des sentiments qu’éprouve l’héroïne à trois moments différents de sa vie (l’espoir, la sensualité, la peur mêlée de colère)
Mais les descriptions de paysage qui me touchent le plus sont celles où l’auteur ne cherche pas forcément à « illustrer » à « correspondre avec » un état physique, mental, une impression présente ou des sentiments tumultueux, mais où il dessine une « aspiration ». Un état mental où il n’est pas encore, mais qu’il voudrait atteindre. La correspondance secrète entre le paysage décrit et le regard posé là touche alors à la communion, parce qu’il n’est plus question de représentation, ni d’impression, ni même de sentiments, mais d’un « état » ; je crois d’ailleurs, bien qu’étant particulièrement bouchée sur la question, que les mystiques ressentent des choses de cet ordre –et les sadhus indiens, n’est-ce pas.
Il me semble que les descriptions que Paul Edel nous livre, sur son blog (cliquez sur le lien en bas à droite) sont de cet ordre-là. Comme il s’agit d’un blog, et donc d’un endroit futile, Monsieur Edel va vite, droit au but, et commet fautes de frappe et maladresses qu’il s’interdirait sûrement ailleurs . (un exemple : ce « je descends l’étroit escalier et son chèvrefeuille » qui ne vise pourtant pas à la cocasserie, mais résulte d’une précipitation à écrire, sous l’urgence du message. Cet escalier est décidément trop long à descendre, sûrement).
Mais néanmoins le but est atteint. Derrière ce paysage mi d’eau, mi sec, cette « zone de carénage » si paisible qu’on entend une cigarette grésiller, derrière toute cette humidité, c’est bien d’un point d’équilibre dont Paul Edel nous parle, et comment s’empêcher d’ y voir une aspiration secrète de l’homme qui décrit tout cela ? Cette « balance » imperceptible de tout, cette « soirée suspendue », cet « équilibre parfait entre le jour et la nuit » - n’est-ce pas les deux plateaux de la balance de sa propre vie qu’il traque sur l’estran argenté, et ne poursuit-il pas (vainement ou non, ça c’est son affaire, pas la nôtre) ce point apaisé où tout, autour de lui, s’équilibrerait pour devenir « étale, calme, à peine tremblant » ?
Il ne reste qu’à lui souhaiter de trouver ce point d’équilibre. Déjà, il a la chance de pouvoir, en descendant quelques marches, contempler autour de lui ce qu’il recherche en lui, n’est-ce pas. Le monde sensible l’enveloppant de beauté, comme une promesse d’accomplissement de ses désirs secrets et confus ! Et comme en plus, il a les mots pour le dire, je proclame donc hautement (et ça le surprendrait peut-être) que Paul Edel est un homme heureux…
Clopine (il y a un autre commensal, sur le blog d'Assouline, qui utilise ainsi son monde sensible à lui , dans le même but. Les habitués de PA et de Clopineries auront déjà compris que je veux parler d'Opitz, qui s'incarne dans d'épuisantes promenades romaines, pédestres et exposées, comme un bombardement, aux rencontres furtives de 100 visages entrevus. Que cherche Opitz, à rôder telle la louve romaine de Fellini, cette Anna Magnani vêtue de satin noir, dans les couleurs romaines ? Que cherche-t-il à épuiser, dirai-je ? Un jour, si j'en ai le courage, je le lui demanderais. Mais bon. faut avoir le courage, n'est-ce pas, et je me trouve déjà bien outrecuidante)
22 avril 2008
LA VOLUPTE DE LA FIN
CA Y EST, j'ai fini la nouvelle "Blandine" ; je suis absolument incapable de dire si j'en suis contente ou non, je me suis contentée de taper le mot "FIN" avec le soulagement infini de celui qui en a terminé avec sa copie.
La sagesse et l'expérience me conseillent de n'en rien faire tout de suite, de la laisser reposer comme une pâte brisée. Bien entendu, je ne vais rien écouter, ni la sagesse, ni l'expérience, aux chiottes l'arbitre, je vais balancer le texte tel quel sur ILV -j'aurais bien au moins un lecteur ou deux, de toute manière là je me fiche des réactions, des avis, des "j'aime - j'aime pas", c'est trop tôt, je veux juste me débarrasser de l'encombrante Blandine, j'en ai fini avec elle quoi. Donc je mets en ligne. , Après tout, ILV est pour moi un cahier de brouillon, un cahier d'essai : je suis ainsi les sages avis qui me recommandent de ne pas faire jouer ce rôle à mon blogounet (vous me remercierez plus tard ! :>))
... Ou du moins je veux en avoir fini avec cette infernale Blandine, quel cataplasme celle-là. Je sais qu'inévitablement, dans deux ou trois jours, je vais la relire, et là ! Prévoyez le guronsan, pour le moral, et éloignez la poubelle. La tentation du classement vertical pourrait bien être la plus forte. Mais pour l'instant, je me fiche bien de tout. J'ai mené le texte jusqu'au bout. Dérisoire victoire, mais victoire quand même : FINIR ! Ecrire la phrase de fin, celle qu'on avait dans la tête quand on a commencé, même si elle a changé quinze fois depuis (je voulais finir Blandine sur les mots : "Marcel Proust", et ça finit par "la parole d'une Blandine") mais M'EN FOUS je vous dis j'ai fini tra la la lère. Non, rien de rien, non, je ne regrette rien...
Marco, Loïs et les autres, vous savez parfaitement ce que je veux dire, n'est-ce pas ? ah là là...
Bon, laissons-nous porter par la douce volupté du devoir accompli, nous verrons la note plus tard !
Clopine, d'un coup fatiguée là. Je m'en vais dormir, et rêver sur les mots de Flaubert (après ma déconvenue florentine, j'ai fait une folie, pour compenser. J'ai acheté le premier tome de la pléïade de la correspondance, au diable mon compte en banque ! Depuis, je fais exactement comme les camarades du blog de Pierre Assouline, enfin les meilleurs d'entre eux, ceux que je préfère : je souligne une phrase sur deux, me compare, m'indentifie, m'émeut et m'extasie : sacré Gustave, va !)
19 avril 2008
Les deux A d'Amar...
Je reviens, encore et toujours, mais vous m'excuserez, il y a dans cette histoire comme un noeud de ma propre vie, qu'il convient que je dénoue. Je suis plus à l'aise à la corde lisse ! - Je reviens, donc, à ce personnage d'Amar, et à cette rencontre avec Jules et JIm.
Je répète : nous sommes en 1974, dans les Landes (au fait, Saint Justin n'est pas dans le Gers, mais dans les Landes !) et le journalier arabe parle, pour la première fois depuis trente ans, avec ces deux jeunes gens de passage, étudiants tous les deux.
Rencontre improbable ? Pas tant que ça. IL y a en effet comme une correspondance secrète entre Jim (surtout), et Amar. Sans doute est-ce ce lien qui a favorisé la rencontre.
Il est probable que ces deux-là se soient "reniflés", sous l'oeil bienveillant, énergique et doux à la fois, de l'objectif de Jules. Ce qui a permis au vieil autodidacte de se montrer, de se raconter, d'aller jusqu'à livrer ce qui devait faire l'orgueil de sa solitude : ses cahiers d'écolier...
IL y a en effet deux "A" dans "Amar". Anarchie, et Autodidacte. Ces deux mots-là vont d'ailleurs souvent de pair chez les anars. Surtout chez certains d'entre eux, que j'appelle les anarchistes absolus, avec tendance à la souffrance. Amar en était un, sans aucun doute.
Ce sont des êtres voués à la solitude. Comme dit Ferré, l'anar est souvent "fils de rien, ou de si peu". Pour les Amars, l'enfance est dès l'abord douloureuse. L'enfant acquiert très vite deux certitudes : d'abord, qu'il est différent, ensuite, qu'il vit "en-dessous". C'est souvent un être extrêmement brillant intellectuellement, avec une grande capacité à l'abstraction, le tout plongé dans un milieu limité, culturellement parlant. L'affectif n'y brille guère non plus, ou bien est bridé par l'inhibition. L'enfant grandit, inadapté donc à une école du plus grand nombre, mais son goût pour l'effort de compréhension, la force de son intelligence, le poussent à acquérir le savoir - parce qu'il sent bien que c'est la clé pour échapper à sa condition, mais aussi par goût. IL devient ainsi un autodidacte, ce qui renforce encore son orgueilleuse conscience de soi.
Le drame des Amars, c'est qu'ils n'échappent pas à leur milieu , en quelque sorte partis de trop bas, avec trop de handicaps sociaux, et qu'ils en ont douloureusement conscience. ILs se retranchent alors dans une solitude orgueilleuse, et se mettent à s'interdire tous les plaisirs entachés pour eux par la compromission... Le Riche (et comme ils vivent souvent en marge, leurs propres ressources sont souvent dérisoires, tout le monde est donc plus riche qu'eux), l'Intellectuel reconnu, tout ce qui peut s'apparenter à du succès, éveillent parfois une véritable haine chez eux. Mais aussi les plaisirs simples de tous les jours...
Invitez un Amar à déjeuner, par exemple. Le monde entier est au-dehors, vous êtes avec des amis choisis, vous apportez à votre table un bon mets, longuement cuisiné, vous savez que des exclamations de plaisir devraient accueillir le plat... C'est le moment qu'un Amar choisira, précisément, pour rappeler quelques cuisantes vérités sur l'état du Monde, sur les catastrophes vers lesquelles il coure, ce Monde, voire pour insinuer des propos désobligeants sur le montant de vos ressources, et les compromissions auxquelles vous avez dû consentir pour les obtenir. Le tout sans envie, ou jalousie, non. Mais par pureté, en quelque sorte, parce que lui vit dans l'ascèse depuis si longtemps, l'ascèse intellectuelle d'abord, l'ascèse sociale ensuite.
Vous en êtes désolée, certes, mais ne pouvez vous empêcher d'être désolée aussi pour votre bon poulet rôti, parce que les propos d'Amar en ont fait figer la sauce... Et pourtant, il a raison, n'est-ce pas, ces démonstrations sont aussi implacables que la dure loi de la pression sociale, qui nous courbe tous. Sauf lui, qui préférera toujours crever de faim plutôt que manger un pain sorti de mains pour lui compromises. N'empêche que, du même coup, la fête est gâchée. Mais un Amar peut-il même savoir que la vie est une fête ?
Amar, le dernier des hommes socialement parlant, était si prodigieusement intelligent qu'issu d'un monde sans école, fermé, extrêmement pauvre et codifié, il avait cependant su apprendre seul une bonne part de culture, accéder à une maîtrise certaine de l'écrit, réfléchir suffisamment pour rejeter les dogmes de sa société, adopter une doctrine politique à l'intransigeance particulière et à la pureté idéologique certaine - l'anarchie.
Amar, donc, pouvait parler avec un Alain, zut excusez-moi un Jim, l'étudiant en philo et en musique, parce qu'il devait renifler autour de ce dernier un parfum de solitude et d'intelligence. Il n'avait pas tort, d'une certaine manière, mais les mots de Jim, ceux que j'ai recopiés ici (en italiques dans le message d'hier) montrent aussi qu'il se trompait.
En effet, à la différence d'Amar, Jim (comme un peu moi aussi, et comme ONfray, qui a quelque chose d'un Amar, mais qui va au-delà, ouf) est surtout un hédoniste.
Quand je relis les mots de Jim sur Amar : "contrairement à lui, je passerai ma vie à fuir la peine et la souffrance", mots écrits à 20 ans et dont je peux témoigner qu'il les a appliqués à la lettre, je suis contente de les recopier. Mais mon coeur se serre. Parce que 35 ans après, JIm est désormais atteint d'une maladie incurable, qui le frappe dans ce qu'il avait de meilleur chez lui (comme l'image est ce qu'il y a de meilleur chez Jules) : les mots - mais ceci témoigne juste de l'épouvantable injustice qui frappe l'humanité, et chacun d'entre nous, et qui s' appelle la destinée .
Clopine
18 avril 2008
L'ALBUM PHOTO
Ah, Linaigrette et Pascaline, heureusement que vous êtes là ! Eh bien, rien que vous, donc ! Approchez-vous un peu , arrêtez vos occupations, asseyez-vous près de Tata Clopine qui se balance sur son rocking chair, et ouvrez vos oreilles à l'histoire du jour : celle de la Lettre à Picata, d'Amar Kelloul.
Rien que pour vous, je vais poursuivre, éclaircir, dater et expliquer. Ce ne sera pas bien difficile : il suffit d'ouvrir l'album qui est justement là, sur la table, à côté de moi. Un gros album rouge, à couverture de cuir s'il vous plaît, rehaussée d'un fil doré, aux pages blanches, épaisses comme du canson. Bourré de photos (pas seulement celles d'Amar, des dizaines d'autres aussi) et légendé manuscritement : l'album de vacances d'été de 1974. Un été partagé par deux potes, qui sont devenus par la suite mes copains...
Non. Ca ne va pas, parce que vous n'allez pas tout comprendre. Il faut vous dire que ces deux garçons-là... Je sais ! Si je les appelle "Jules et Jim", comprendrez-vous mieux qui ils sont pour moi ?
Je précise tout de suite qu'en 1974, Jules et Jim sont partis seuls. Je n'existais tout bonnement pas encore : il s'en fallait d'une bonne dizaine d'années avant qu'ils n'entendent parler de bibi... Etudiants encore tous les deux : JULES apprenait la photographie dans la meilleure école professionnelle du pays. JIM cumulait le conservatoire (il devenait musicologue, mais passait officiellement le prix de composition) et la fac, où, en maîtrise, il philosophait à loisir. Les photos de l'album sont signées Jules, mais aussi Jim, qui s'y essayait... C'est aussi Jim qui a écrit les textes, et c'est sans doute lui qui a dactylographié La lettre d'Amar, pendant que Jules, qui n'est pas maladroit de ses mains, a inséré les pages qui sont dorénavant reliées avec le reste de l'album.
Je donne la parole à Jim, qui commence ainsi la première page :
"Nous ne partirons pas en vacances avant d'avoir photographié la mairie d'Evry, le supermarché de Villeneuve la Garenne, et cette école maternelle à Garges-les-Gonesse. Putains de nuages qui viennent foutre la merde. Moi, je ne fais rien de bien précis en fait, je ne sais pas faire de clichés avec une Horseman, c'est encore trop compliqué pour moi. D'ailleurs, il faut le C.A.P. pour exercer. Cinq mille balles par cliché, c'est pas trop. Mon pote a posé son télémètre, ou plutôt non, sa cellule, derrière l'objectif et constate le passage stupide d'un nuage d'orage. Quatre jours pour dix huit photos ! Et nous voyons passer les ménagères de banlieue qui ne sont pas parties en vacances et qui font leurs courses au Suma. Les maisons par ici sont individuelles, petites, avec des jardins. C'est la petite banlieue sympa et mesquine. Nous allons en terminer là pour aujourd'hui."
S'en suivent quelques pages de textes et de photos noir et blanc, furieusement "datées" (68 n'est pas loin) et toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Mais ne nous attardons pas, ni ne nous attendrissons Clopine, hein, tu dois expliquer, dater, et éclaircir la rencontre d'AMAR...
Nous retrouvons Jules et Jim quelque temps plus tard, pour un fin d'après-midi à Saint Justin. Voilà ce que Jim nous raconte :
"Une mouche se promène sur mon pied et en parcourt les chemins les plus secrets, pour je ne sais quelle raison profonde, et en tout cas avec une obstination remarquable. Mon pied lui-même est posé sur un vieux matelas qui a dû, vu sa taille, servir pour un lit de gosse. Le carrelage n'est pas droit et l'éclairage est indirect, le soleil donnant sur le côté fermé de la maison. La plupart des volets sont clos, sauf celui de la salle et celui de notre chambre donnant sur l'auvent. Le livre est refermé, je ne peux pas lire constamment. Au village, des gens ont cru que j'étais un curé en voyant ce livre dépasser de ma poche. Ce n'est pourtant qu'un de ces romans cruels qui font dire de leurs auteurs qu'ils ont jeté un regard lucide sur notre société. Ma vague d'excitation musicale est passée et les accordéons se reposent en paix sous la table. le violon est dans sa boîte. je crois que JULES, dont j'ai entendu les pas actifs tout à l'heure, pense déjà au feu. Il aime les brochettes, c'est tout à son honneur..."
C'est dans ce climat paisible et langoureux qu'AMAR apparaît, et voici une première photo qui illustre ces moments-là, de cet été là (AMAR est assis le plus à gauche, et ne cherchez pas JIM, il n'est pas là ; quant à JULES, je ne vous dirais pas lequel est-ce, sinon il va encore me tourbillonner le tout ça se trouve) :
JULES et JIM ont donc rencontré AMAR ce soir-là. Et voici comment était AMAR, ouvrier agricole à SAINT JUSTIN :
Et voici sa maudite maison, que tous ceux qui liront "L'étrange demoiselle Picata" vont bien entendu reconnaître tout de suite :
Une autre, pour bien prouver qu'AMAR ne bourrait pas le mou au Docteur Cassaigne :
et que son toit menaçait vraiment de s'écrouler, les camions l'envahissaient vraiment de leur bruit, et qu'il n'y avait effectivement ni électricité, ni le moindre confort
Et voici Amar, l'auteur et l'amoureux de Mademoiselle Picata :
Qui n'a jamais assouvi sa passion.
Je vais laisser encore la parole à JIM, qui, de son écriture nerveuse et allongée, raconte ainsi leur rencontre,et ses impressions après son départ, ce soir-là :
" Amar est maintenant reparti : je lui serai différent sur un point essentiel, en ce que je ne cesserai pas de fuir la peine et la souffrance (...). Pourquoi Amar s'est-il entêté dans toutes ces mésaventures qui lui font maintenant l'impression d'avoir vécu une vie absurde ? Il s'est sculpté une vie douloureuse, oeuvre d'art qui impressionne facilement nos jeunes âmes idéalistes mais qui me semble une gloire bien vaine. Nous écoutons ses lettres-poèmes que nous sommes les premiers à entendre, plusieurs années après qu'elles furent écrites, de même que nous sommes ses premiers interlocuteurs depuis trente ans. Les premiers avec qui échanger des idées sur le communisme, la sexualité, le maoïsme, l'objection de conscience. Et je crois que je me suis senti envahi par toute cette vie parfaite et parfaitement insoutenable. Son sourire pour nous parler de son espoir de passer le reste de son âge dans les Corbières, où le paysage ressemble beaucoup à se Kabylie natale, son sourire lorsqu'il lit dans ses textes quelque jeu de mots naïf et subtil, son sourire lorsqu'il se reconnaît le droit sans être Hugo de raconter ses obstinations, la nuit, à la lueur des bougies, son sourire lorsqu'il nous parle de sa sensibilité à la silhouette d'une jeune fille aperçue de loin, tous ses sourires-là me font un peu peur, comme font peur les ambitions trop folles.
Lorsqu'il fut rentré chez lui, nous avons pu penser qu'il s'était comporté comme un anarchiste toute sa vie, assumant les idées les plus avancées et les plus scandaleuses, et en même temps, donnant de lui une image de générosité et de vertu, comme si l'animosité raciste était justifiée, comme si son origine était une souillure originelle. Si nous étions restés un peu plus longtemps près de lui, il aurait feuilleté une à une ces pages de ses écrits, de sa vie, il aurait commenté un à un les objets empoussiérés de sa masure, montrant par des démonstrations les différentes habitudes de sa vie, les objets qu'il s'est fabriqué, et qui constituent le seul confort qu'il se soit accordé. Sans doute pensait-il le mériter. "
Voilà, jeunes filles, en gros, ce que je peux vous dire d'AMAR KELLOUL, ouvrier agricole à Saint Justin dans le Gers, aujourd'hui disparu et qui a écrit cette lettre-poème à Mademoiselle Picata. J'ai "retapé" le texte d'AMAR, sans changer un mot ou une phrase, mais simplement en accordant quelques verbes avec leur sujet, en corrigeant quelques fautes d'ortographe ou de syntaxe, et en supprimant quelques redites. Rien de plus que le travail normal d'un correcteur de n'importe quel maison d'édition, sur un texte de Proust ou de n'importe qui.
Au-delà du témoignage, au-delà de l'anecdote de Jules et Jim, au-delà du document qui retrace les conditions de vie d'un vieil anarchiste arabe, pauvre et orgueilleux, solitaire plus qu'on ne peut dire et plein d'amertume et de compassion pour lui-même, , au-delà du bonhomme qui aura, sur cette terre, mené sa vie sans trop de complaisance, le texte d'AMAR m'a touchée par son sens de la construction, son rythme, son invention...
Je ne regrette pas une seconde de l'avoir mis en ligne. Il ne sera pas beaucoup lu, peu interrogé (sinon par vous, belles dames), pas trop compris et restera solitaire ? Bah, n'était-ce pas également le sort de son auteur, ici-bas ? Au moins, j'aurai moi aussi participé, 35 ans après, à la rencontre d'Amar... Encore un pas sur les routes déjà empruntées par mes Jules et Jim à moi, mes devanciers qui m' auront toujours, finalement, débroussaillé le chemin...
Clopine Trouillefou
16 avril 2008
PRECISIONS UTILES
voilà : j'ai recopié, en opérant quelques corrections mineures, le texte d'Amar, et l'ai mis en ligne à cette adresse : IN LIBRO VERITAS, cliquez sur "derniers textes publiés", ou bien recherchez "clopine T" dans la barre d'exploration en haut à gauche et cliquez sur le dernier texte mis en ligne.
je dois quelques explications : j'ai pris connaissance d'un album photos où ce texte, ou plutôt cette lettre, car il s'agit d'un courrier, était dactylographié (mal ! :>)), et signé de la main d'Amar, qui l'avait confié à ses jeunes amis d'alors (ça se passait en 1974) ; Amar est un ouvrier agricole kabyle, parfaitement autodidacte. L'album livre aussi des photos de lui, où sa beauté et sa présence, sa force morale aussi, et son intelligence, sont parfaitement palpables;
Je ne sais quel accueil va être réservé à ma transcription. J'espère seulement que les lecteurs vont ressentir la même émotion qui m'a étreinte, à sa lecture. Et aussi un peu de la honte que j'ai également ressentie, à l'idée d'avoir sûrement si longtemps croisé des Amars, au détour de mes chemins, sans jamais avoir su les reconnaître...
Clopine Trouillefou, à la disposition de quiconque voudrait en savoir plus, pour ceux qui auront le courage d'aller au bout de ce texte d'un vieil homme (plus de 70 ans quand il l'a écrit)
Je pourrais aussi, si cela intéresse certains d'entre vous qui voudraient voir les photos, quémander la permission de les poster ici...
PS : si jamais vous êtes intéressé, que vous essayez d'aller sur In libro veritas et que vous n'y arrivez pas, dites-le moi. Je peux AUSSI mettre en ligne ce texte en tout point admirable, ici même.
Timeo Danaos et Donae ferentes
Ca y est ! Le secret est percé, et tout va bien. La grosse peluche encombrante (de la taille d'un gros Saint Bernard quand même) qui dresse ses oreilles n'est donc pas un âne de Troie, et de son ventre velouté, aucun risque de voir des mauvaises intentions se répandre sur nous. Nous l'acceptons donc volontiers...
Oui, mais voilà. Que vais-je faire de toi, l'âne, grands dieux !? Tu es encombrant, et nous n'avons ici aucune intention de détruire des murailles pour te laisser entrer. Certes, tu es une peluche, et donc destiné a priori à une chambre d'enfants. Mais le seul enfant qui reste encore ici est exactement comme toi : un peu trop grand pour son corps d'adolescent. Et, rien qu'à voir le regard de suprême indifférence (pour ne pas dire mépris) qu'il t'a jeté, hier au soir, aucune chance de l'amadouer. Tu n'est pas assez "seigneur des anneaux", à mon avis, pour avoir le droit de pénétrer dans le Saint des Saints, je veux dire la chambre du jeune échalas. Pas de dada chez les dadais ! Mon pauvre âne, où te caser ? La chambre du grand sert désormais de garde-meubles. La nôtre n'est pas une étable. La salle, la cuisine : impossible, voyons. Me voici comme ces gens, à la Foire Saint Romain, qu'on croise les bras chargés d'une énorme peluche, aux couleurs criardes. Passé le premier mouvement d'envie (ah ! Il y en a qui ont de la chance !) on soupire, soulagé. On n'aura pas ça chez soi... ben si.
Pourtant, je connais des petites filles qui vont t'adorer, c'est certain. Et puis, il faut penser à l'avenir : d'autres enfants viendront peut-être... Allez, c'est décidé : l'alcôve va t'accueillir. Tu devras juste un peu coincer tes oreilles contre les poutres du plafond, c'est tout. IL ne me reste qu'à soupirer, virgilienne, qu'il faut craindre ses amis, jusque dans leurs cadeaux... :>))
Sinon, je me décide enfin : aujourd'hui, je vais un) finir Blandine, deux) travailler sur le texte d'un monsieur mort depuis longtemps. C'est un texte absolument émouvant, parce que celui qui l'a écrit était un travailleur agricole immigré, autodidacte, solitaire et d'une grande beauté physique et morale. En 1973, année où le texte fut collecté, il avait déjà 75 ans...
Hier au soir, nous recevions des amis de passage, et nous avons sorti les vieux albums photos : L'homme a expliqué les tenants et les aboutissants de cette étrange rencontre, et j'ai relu le texte. Magnifique, vraiment. Du coup, me voici pleine d'ardeur devant le travail à faire... Je suis contente de moi, là.
J'ai tant entendu parler de cet homme qu'il est devenu mythique, un peu. Et si nous avons donné à notre fils trois prénoms, en mélangeant à dessein les trois grands religions monothéistes (un prénom juif, un prénom chrétien, un prénom musulman) et en croisant les doigts, à défaut de prier dieu, pour qu'il devienne athée, le prénom "arabe" a été choisi en pensant à l'auteur de "l'étrange demoiselle Picata". Je vais mettre en ligne le texte, après l'avoir retravaillé un peu - ne changeant rien, mais "mettant en forme" et dépoussiérant, quoi. Ceux qui auront le courage de le lire, et qui voudront ensuite en savoir plus, n'auront qu'à me contacter ici même, n'est-ce pas ?
à plus !
Clopine
15 avril 2008
Boule de Gomme
D'abord, une annonce genre roulement de tambour de garde-champêtre : Avissàlapopulation ! Véronique Aubouy récidive. Véronique, c'est une de ces précieuses rencontres du Net, et une drôle d'artiste, avec de drôles de projets. "Proust Lu" en est un, et l'objet de la récidive en question. Faire lire à tous les volontaires un passage de Proust, placer les lecteurs dans leur propre environnement, monter le tout, le mixer, l'installer... Et ainsi, passer du temps, beaucoup de temps, énormément de temps, autour de Marcel Proust. . Nous en sommes à 75 heures de projection, et cela aura lieu du jeudi 24 jusqu'à dimanche 28 avril, à l'espace Khiasma, aux lilas, Paris, France entrée libre. Jour et nuit ! Je crois bien que certains beaubecois, et non des moindres, ont participé à l'aventure... Mais chut. Mystère et Boule de Gomme....
Autre petite boule de gomme : QUI, mais qui donc, s'introduit librement dans ma maison, et dépose ici ou là des cadeaux, sur la table, au milieu de la chambre à coucher, ailleurs peut-être ? Ce doit être un proche, puisque le chien n'aboie pas. M'enfin, d'un autre côté, le chien ... S'il jouait dans un film, il ne tiendrait pas deux minutes dans le rôle de Croc-Blanc. Il lui faudrait plutôt un rôle de Gros-Gland, si vous voyez ce que je veux dire (oh je suis méchante, parce que ce n'est pas sa faute si ce chien fond de tendresse au moindre câlin, a une tendance certaine à se rouler à nos pieds, et qu'il est dénué d'agressivité, jusqu'à l'ingénuité. En plus, c'est un peu notre faute...Pardon, mon Ti Punch....) Donc, son silence ne signifie pas qu'un inconnu ne s'est pas introduit dans la maison, contre un câlin entre les oreilles murant le chien dans un silence affectueux...
Notre donateur (ou une donatrice ?) nous connaît cependant, parce que ses cadeaux sont "ciblés". Par exemple, il faut quand même avoir quelques lueurs sur nos goûts communs, à l'Homme et à moi, pour déposer ainsi anonymement un âne en peluche de belles mesures, ma foi, au beau milieu de la chambre, et disparaître ensuite... J'ai l'impression d'être sur l'île mystérieuse, avec le capitaine Nemo en train de déposer la boîte de quinine qui sauvera Herbert, dans un coin de la grotte...
Mais le mystère s'épaississant, il devient un peu pénible. Je ne suis certes pas du genre à me claquemurer, ai comme une tendance à préférer les portes ouvertes aux serrures fermées. Cependant, l'inconnu, même armé de bienveillance à notre égard, pénètre quand même chez nous, sans s'annoncer. Cela me trouble, et m'empêche de remercier comme il se doit l'attention généreuse, l'intention de faire plaisir, que je perçois dans les objets déposés...
Mystère et Boule de Gomme, donc, mais j'aimerais quand même bien connaître la couleur et le goût de celle-ci !
Clopine, un peu désorientée là
11 avril 2008
Le livre de Frégni, la critique littéraire, Assouline et JLK
Je sais que Fernando Pessoa qualifiait la critique littéraire (quand elle est négative) de "forme suprême et artistique de la médisance". N'empêche que lorsque vous rencontrez un érudit, homme de goût, ouvert sur son temps et redoutable analyste, comme Pierre Assouline, vous avez tendance à suivre ses colères et ses enthousiasmes. Souvent avec profit...
Est-ce à cause de cela que je suis devenue exigeante, regardante, chipotant non seulement l'ouvrage critiqué, mais la critique elle-même ? Aujourd'hui, je suis allée sur la Rdl, d'une part, et chez JLK (à droite, cliquez dans "carnets littéraires") d'autre part. Les deux blogs parlent du même livre , d'un certain René Frégni "Tu tomberas avec la nuit".
La critique de JLK rend dix longueurs à celle d'Assouline !
Quiconque d'un peu de bonne foi lit son texte et celui publié sur la République des Livres ne peut que l'admettre, et me donner raison. La critique de JLK est claire, totalement accessible du premier coup, elle rend l'auteur et son contenu attachants, elle donne envie de lire ce livre. IL prend clairement parti, comme le bon lecteur qu'il est , et dès la première phrase. Et il déroule ses arguments avec comme unique préoccupation de servir le livre dont il parle.
Bref, du bon boulot.
Tandis que chez Assouline, (où, comme d'habitude, il y a foule, et je ne dis pas ça méchamment, j'en suis..), tout le papier est alambiqué. D'abord, le livre de Frégni est abordé conjointement avec SImenon : une manière, pour Pierre Assouline, d'"excuser" son intérêt pour ce livre, en le rattachant à l'une de ses notables passions ? Ensuite, des phrases compliquées, une sorte de danse un pas en avant deux pas en arrière, où l'on croit discerner, certes, une réelle empathie pour Frégni, mais tout de suite freinée. Point trop n'en dire, ménager le doute, ne pas s'avancer trop. Une méchante dirait qu'il y a là du souci de soi, de ne pas s'exposer. Mais j'ai trop d'estime d'Assouline pour penser cela...
Je préfère en conclure que pour qu'une chronique littéraire soit réussie, pour que la critique d'un livre soit bonne, il est nécessaire que s'opère une certaine alchimie entre la teneur du texte critiqué, et la chronique elle-même. Qu'il y faut déployer les qualités du caméléon... Le texte de JLK est simple, lumineux, plein de bon sens et d'émotion assumée. IL semblerait bien que le livre dont il parle contienne lui aussi ses solides qualités. La critique de Pierre Assouline est pleine de retenues, alambiquée, tentant d'expliquer par en-dessous pourquoi Assouline se préoccupe de ce livre... Elle rate son coup.
Assouline, qui est quelqu'un de visiblement charmant, d'une érudition qui m'époustoufle, d'un goût si sûr que c'est un plaisir de le suivre, et dont les opinions et les actions démontrent qu'il est honnête homme, a parfois de ces sortes de ratages qui doivent tout, à mon sens, à sa trop grande politesse, à son statut peut-être, qui l'entraînent à vouloir ménager à toute force la chèvre et le chou.
Je suis peut-être dure, là ? Va savoir... Pas plus que Pessoa, en tout cas ! :>))
Clopine







