06 juin 2007
âneries
La fêtes des ânes d'AUX MARAIS (je préfère évidemment son nom antérieur : Saint Martin le Noeud, qu'on pouvait légitimement classer aux côtés de Montcuq et de Monsalvy) est en passe de devenir la plus importante de France, surclassant de beaucoup la foire de Lignères-en-Berry, son aïeule.
Lignères a eu le mérite de participer au "revival" de l'âne, et c'est sans doute grâce à son succès que six ou sept races d'ânes se sont vues homologuéees. Mais ce n'était pourtant qu'une foire commerciale, achat et vente, et elle a beaucoup perdu de sa pertinence ces dernières années. Disons que les amateurs d'ânes y étaient bien attendus par des Berrichons, au coin de leurs bois n'est-ce pas.
Aux Marais, c'est autre chose. D'abord, l'âne est prétexte à une fête villageoise telle qu'on peut en trouver dans tout le nord de la France. Fête foraine : les organisateurs ont eu la bonne idée de localiser les manèges et leurs musiques clinquantes à l'écart de la foire aux ânes proprement dite, ce qui permet aux enfants des familles du coin, qui n'accordent aux ânes qu'un intérêt voisin de cinq minutes, de se retrouver une barbe à papa à la main et tournant sur un scooter, sans gêner ni les animaux ni les amateurs. De plus, au-delà du "marché', il s'agit d'une fête avec attractions diverses : costumes "traditionnels", groupes "folkloriques" -ce n'est pas ma tasse de thé mais il y avait aux Marais un groupe du Berry avec une vielle, ce qui change de l'accordéon et du petit quinquin - , buvettes et anciens jeux collectifs, en bois. Du coup, le public, très populaire, y trouve son compte.
Les ânes aussi, au coeur de la journée, bien sûr, mais pour une fois estimés et reconnus plutôt que méprisés et moqués. Symboles d'une vie paysanne disparue, dociles et patients, ils sont, Aux Marais, très bien traités. A l'ombre d'une double rangée de tilleuls sur un mail carré, sans boucan excessif autour d'eux ni brutalité, ils subissent avec patience les caresses des petits et les exclamations des grands.
le populo qui se presse là ne sait sans doute pas vraiment faire la différence entre un baudet du Poitou, un normand à croix de saint -andré, une mule (produit d'un âne et d'une jument) ou un bardeau (l'inverse, beaucoup plus rare). il ne discerne sans doute pas non plus le bel attelage ancien de la plus récente carriole à quatre roues, le bât savoyard du bât commun. Mais il fait son miel de la journée, surtout sous un ciel comme celui de dimanche dernier. et il est nombreux ! Plus de quinze mille personnes qui déambulent dans le village entièrement piétonnier. Et les participants, côté ânes, viennent de partout. Du Berry bien sûr mais de Savoie, de Belgique ou de Bretagne..
Les cafés du coin ne rendaient d'ailleurs plus la monnaie dès 16 heures, et les stands de tee-shirts ou gadgets étaient proprement dévalisés. J'espère de tout coeur que ce succès ne va pas dénaturer l'entreprise. C'est un équilibre délicat, et l'authenticité de l'âne ne fait pas bon ménage avec le commerce passe-partout des kermesses du nord.
En tout cas, nous, nous avons vraiment bien aimé la journée. Nous étions accompagnés d'amis alsaciens rencontrés l'année dernière, et nous avons retrouvé sur place un copain anglais. Entre l'accent picard, brayon, anglais et alsacien, il y avait quoi braire d'allégresse !
Voici donc Dagobert avec Patrick d'Alsace, et Peter au bonnet d'âne :


18 mai 2007
j'en ai vu, des moutons
J'en ai vu, des moutons, mais des gras comme cette année, c'est... remarquable ! Le cidre aussi est fameux, fruité et sucré à la fois, ce qui arrive rarement, croyez-moi,, tant certaines années il fallait avoir la boyasse solide pour supporter le choc... Le miel, pour l'instant on ne peut dire qu'une chose : c'est que les abeilles ont décidément travaillé plus (pour que NOUS gagnions plus), à voir à l'usage.
Pour en revenir à nos moutons, je les regarde par la fenêtre du premier, ils ont de l'herbe jusqu'au ventre, et que je te boulotte, et que je te boulotte... Ils n'arrêtent pas, plongent avec ravissement la tête entre les tiges, mâchent et remâchent avec volupté, et se déplacent juste ce qu'il faut pour assouvir leur convoitise : oh t'as vu la touffe à deux pas ? J'en peux plus j'y vais, etc., etc....
Je suis un peu écoeurée de tant d'appétit déchaîné, d'une telle vautrée dans la verdure quoi, et je m'adresse au plus goinfre d'entre eux : "dis donc, mouton, t'aimes tant ça, l'herbe de nos prés, que tu y reviens sans cesse ?"
Mais là où je suis attrapée, c'est que le mérinos à tête noire, interrompant pour un instant sa bienheureuse mastication, nageant dans l'herbe verte qui a trois semaines d'avance, lêve vers moi sa tête bouclée et me répond, exactement comme si je pouvais l'entendre : "vous ne le croirez pas, Patronne, mais c'est encore meilleur, réchauffé"!
Clopine, qui renouvelle ses bises à Djac et remercie Posuto, n'est-ce pas : vous deux, là, je vous, enfin je vous, .... merde !
12 mai 2007
Le plafond des vaches
Qu'est-ce qui fait le charme d'une maison, ou d'un jardin ? A Beaubec, la réponse est simple : depuis trente ans, tout ce qui passe ici, tout ce qui est bâti, creusé, planté, récolté, fouillé, pierré, retourné et couvert, provient du désir d'un seul, concrétise à la fois ses rêves mais aussi ses idées, bénéficie de ses savoirs et de son énergie, et finit bien entendu, inévitablement, par lui ressembler. Qui aime le maître aimera les lieux : je pèse bien peu à côté de cette persévérance, et mes pas ne laissent pas, derrière eux, une pareille empreinte.
Néanmoins, ce serait une grossière erreur que de voir dans cette demeure une sorte de paradis, et quand un visiteur, l'air un peu surpris, se retourne vers moi pour me lancer "mais vous êtes vraiment bien ici", je souris toujours in petto : chaque rose a ses épines, et je suis bien placée pour connaître les efforts que coûte la volonté d'habiter là. Pas simplement pendant les cinq terribles mois d'hiver, d'ailleurs. Toute l'année, nous sommes ainsi à la merci de la circulation automobile, oui, oui, même dans un coin comme le nôtre.
L'explication en est toute simple, et a à voir avec les phénomènes acoustiques de base. Et puisque je ne recule devant aucun pléonasme, voici ci-dessous un schéma... explicatif (!) du problème :
Eh oui, les vols d'oiseaux ne respectent pas les distances objectives, c'est bien connu, et le son fréquente les mêmes couloirs aériens que les volatiles !
Néanmoins, telle qu'elle est, avec ses défauts et ses avantages, la maison où j'habite possède certes un charme bien à elle, qui augmente encore dès la début mai, quand le voisin met ses vaches au pré. Le pré du voisin est en effet en léger surplomb de notre terrain (voir schéma) , ce qui fait que le plancher des vaches est en fait notre plafond. Au-dessus de nos haies, derrière les jardins, on voit ainsi se balancer de grosses têtes d'Holstein curieuses, qui se penchent pour regarder, pensives, par les trous dans les branchages, nos incompréhensibles activités. Mais quand on sort tôt le matin de la maison, et qu'on regarde vers le haut, alors ce sont les vaches toute entières qui se détachent du sommet de la colline, et l'on est ainsi dominé par les pattes bovines, placides, noires et blanches, qui découpent pour nous des carrés de ciel rose et bleu...
Nous vivons ainsi sous un plafond de vaches, et certes je ne le regrette pas : elles appartiennent en effet à ce que ce pays-ci a de meilleur : son herbe grasse, son calme, son temps suspendu... Et puis les vaches, elles, ne peuvent être accusées des défauts de leurs propriétaires, ce qu'il y a de pire ici : l'étroitesse d'esprit, l'égoïsme, la révérence devant l'argent... et le vote d'extrême-droite.
Clopine, qui n'en revient toujours pas de vivre dans le canton de l'"exception française" comme le titre La Dépêche du Pays de Bray, qui a voté le plus pour Le Pen au premier tour et le plus pour Sarkozy au second...
26 avril 2007
Quenotte de la Brande (de Rossine)
Mon cher Dagobert,
Mission accomplie ! Nous avons trouvé, enfin nous le croyons, ta fiancée. Elle vient de la même région que toi, le Berry.... Ah non, hein ! ne commence pas à faire ton Bébert, casquette en biais et clope au bec, et dire que tu ne veux pas d'une plouc ! ce n'est pas parce que tu as un quart poitevin qu'il faut la ramener, mon pelucheux. Et puis, je vais te l'avouer : après trois jours passés à courir tout le Boischaut, à rencontrer les éleveurs et à prendre l'apéritif sur le coin propre des nappes cirées des tables de cuisine, nous en avions, ton maître et moi, un peu plein les pattes, d'autant que personne ne vient nous faire les sabots...
Bon, revenons à elle. Je te mettrai son portrait en album photo, pour t'aider à patienter jusqu'à son arrivée. Mais sache d'ores et déjà qu'elle est jeune, (trois ans), belle (des proportions exquises, le dessous du ventre et des cuisses d'un blanc crémeux, un lainage moelleux et gras au toucher, digne de la peau d'une princesse déguisée), les yeux égyptiens et de la finesse dans les attaches, de l' élégance dans les sabots, bref, une fleur de terroir.
Quenotte de la Brande, s'il te plaît. Quand nous l'avons vue au mileu du petit troupeau, nous avons tout de suite su que c'était elle. Pas aussi grande que nous l'aurions pensé, juste un mètre trente-trois, mais suffisamment costaude pour faire honneur à vos noces ! Et puis elle nous a regardés bien en face, franchement, en brave bête, de ses yeux en sens interdit, bordés de khôl et agrandis de blanc au pourtour... Et elle s'est laissée caresser, palper, déjà différente de ses 6 soeurs, tantes et mère, déjà plus près de nous que d'elles autres, déjà partie, quoi, pour son destin, qui sera aussi le tien, mon grand Dagobert !
Et pas trop chère en plus. Son propriétaire ne veut plus de l'élevage d'ânes. Dans le coin, ce n'est plus comme quand nous sommes venus te chercher, dans les années quatre-vingt dix, où "les papiers" n'étaient pas forcément obligatoires, ni les bêtes "pucées", entendez enregistrées et dûment identifiables grâce à une puce injectée sous la peau. Engouement du public aidant, presse à la foire de Lignières : la profession, en accédant aux reconnaissances nationales et aux inscriptions généalogiques dans les haras nationaux, a rationnalisé l'élevage, un peu trop nous a-t-on dit, en nous parlant d'une toute-puissante "Commission" bien difficile à suivre dans le chox de ses critères au moment de confirmer les bêtes. Un peu comme si Madame de Fontenay modifiait le règlement des miss France, d'une année l'autre, sans qu'on sache trop pourquoi : on comprend la rancoeur de certains, et le mécontentement de tous... Parmi la vingtaine d'éleveurs du coin, se connaissant les uns les autres et parfois se détestant cordialement, certains se rebutent désormais , malgré la hausse des prix (il faut compter 2000 euros pour une bête confirmée "Grand Noir du Berry"). Quenotte de la Brande a fait les frais d'une robe trop marron, pas assez noire, et de la lassitude du fermier : on nous la cède à moitié prix.
Mais tu nous connais, mon grand Dagobert ; nous ne sommes pas des puristes de la race, loin s'en faut, et nous sommes sûrs d'avoir bien choisi. Quenotte est presque aussi grande que toi, câline et douce, nous comptons sur elle pour te faire oublier ce triste hiver, ton rhume persistant qui t'handicape désormais, ta solitude navrante et ces jours noirs où je n'arrivais à te consacrer que cinq minutes, te donnant juste à manger alors que tu étais pitoyable, le poil mouillé et souillé, traînant les sabots et ta pauvre âme d'âne en peine...
Ne pleure plus : elle arrive ! Ne va pas nous la traumatiser, ou nous la blesser, hein ? Pas de blague, Dagobert : tu auras d'abord droit à la muselière, le temps de faire connaissance sans la mordre au sang ou la blesser... Mais quand elle sera prête, à la manière des ânesses bien sûr, elle sera tienne, nous te le promettons.
De ce voyage en Berry, si tu veux tout savoir, il me reste des sentiments bigarrés. Nous avons traversé, par de petites routes, une France marquetée de colza (et je comprends mieux, désormais, les sentiments mitigés d'Annie sur ces splendeurs jaunes et primaires que sont les champs : il y en a trop, tout simplement !), avec de grasses faisanes qui sortaient des cultures, des oiseaux qui s'envolaient de partout. Nous avons admiré l'effilé des éoliennes dans la Beauce hélas dévouée à l'agriculture extensive. Et nous sommes enfin arrivés dans le calme et le silence d'un Berry préservé dans la paix de ses champs et de ses haies si nombreuses. Le Berry que nous avons recontré est authentiquement agricole, certes, et il posséde, sur les talus de ses sous-bois, des asphodèles et des orchidées, avec en arrière-plan du genêt fleuri, garants de sa biodiversité et la qualité de sa vie rurale. Mais il est aussi presqu'arrêté, immobile quoi, sous ses splendides glycines, où bien peu de jeunes s'attardent.
En tout cas, il y avait là, entre Touchay et Sancoins, Lignières et La Châtre, de quoi nous faire prendre en pitité notre pauvre pays de Bray, au retour , si la consternation et la colère n'avaient pas été les plus fortes. J'ai en effet appris que j'habitais une "exception française" : la seule région de France à avoir placé en second rang un Le Pen sinistre... Ceci explique-t-il cela ? En Berry, dans la centaine de villages visités, nous n'avons remarqué aucun graffiti sur les affiches électorales. Sur la place de Beaubec, les inscriptions hideuses pullulent...
Bon, je conçois que ce n'est pas ton problème. Tu n'en as rien à fiche, et te contente de vouloir savoir quand "elle" arrive... Patience, mon bel âne, elle marche vers toi, cette Quenotte de la Brande, de son petit pas sûr et pressé d'ânesse consciente de son devoir !
Clopine Trouillefou, qui a fait un beau voyage.
06 mars 2007
Les yeux des bêtes
Je ne peux plus regarder les yeux de ce chien. Ni la petite mine désolée de ce chat, qui, mélancolique, essaie quand même de jouer avec les lacets de mes chaussures, ne serait-ce qu’une minute…
Dans le champ humide et gris, le braiement de Dagobert a lui aussi quelque chose de pitoyable. D’accord, il a une sinusite. Mais est-ce une raison pour arriver vers moi, pesamment, comme traînant ses sabots, alors qu’il y a trois jours, il arrivait au petit trot, la tête joyeusement dressée et plein d’allant ?
Oh là ! Doucement, les bêtes !
Je sais que toi, le chien, que j’enferme tous les matins et délivre le soir seulement, tu ne comprends pas et que tu t’ennuies. Ben c’est comme ça. Moi je ne passe pas ma vie dans les champs, ni dans l’atelier au plancher couvert de sciures et aux drôles d’odeur de bois et de colle mélangées. Je monte dans ma voiture et je m’en vais, faut t’y faire…. Et le soir, pas question que j’aille foutiner dans le petit bois, ou que je passe deux plombes dans les champs. Je sais bien, va, ce que tu penses. Depuis qu’IL est parti, qu’est-ce qu’on s’emmerde ici… Je ne peux rien pour toi, entends-tu ?
Quant à toi, le chat, ce n’est pas ma faute si je n’ai plus treize ans, d’accord ? Je n’ai pas le temps d’attacher une échalote à une ficelle et de la faire danser devant toi, pour te faire rire. Ni l’envie de te courser à travers tout l’étage, en hurlant « attaque, mon loup ! » jusqu’à ce que, faisant semblant d’avoir peur, tu sautes sur l’armoire… Ni de te serrer dans mes bras pour faire « un calinou mon minou »… Je suis vieille, entends-tu ? Et j’ai des RESPONSABILITES, tu ne peux pas comprendre…La maison, le jardin, les bêtes. Et surveiller le ronronnement du congélo du voisin. Tu crois que je peux m’occuper du tien, dans ces conditions ?
Pour Dagobert, c’est un peu différent, parce qu’il m’inquiète. Je mets précisément les deux cuillérées de médicament sur les granulés, mais il boude sa mangeoire. Du coup, je le nourris à la main, le matin, en essayant de ne pas penser à l’heure qui tourne et à la tête de mon chef, qui lui aussi sait braire ! Je devrais rester plus longtemps avec l’âne, le soir, à la nuit tombée. Le bouchonner un peu, il est trempé jusqu’à l’os et refuse de rester dans l’étable. Mais j’ai froid, j’ai faim et je suis fatiguée… D’ailleurs il ne vient vers moi qu’à regret : mais qui donc attend-il, comme ça, derrière la haie, les yeux perdus vers le tournant de la route ?
Oui, qui donc ?
Clopine, plein les bottes.
19 avril 2006
Ma soeur âne, en triturant ce p... de b... de m... de blog
En essayant de modifier ma bannière, ma photo d'identité, et en n'y arrivant pas, je m'aperçois de l'absence de "Ma soeur âne", dans les petites histoires d'animaux. Je l'avais mise en ligne sur mon premier blog, (merci pour les commentaires de l'époque, au fait !) et aussi à Télérama. Mais elle a disparu, et pourtant elle a sa place ici, je trouve.
Allez, j'y vais, ça va me consoler de merdoyer autant avec l'apparence, le paramètrage, les contenus et les outils de canalblog. (Pourtant, quand je prévisualise, tout est bon. Mais quand je valide, pof ! on retourne à la situation de départ. Vous y comprenez quelque chose, vous ?)
ma soeur âne
J’ai toujours aimé vider les étables. Ca sent la bête, la paille, et aussi la merde, certes. Et puis c’est du travail, qui tire sur les bras. Mais l’odeur, l’odeur est infiniment rassurante. La merde, la paille, la bête : le chaud. Tout ce qu’il faut pour faire passer l’hiver, même le plus rigoureux, à un enfant nu. Qui était donc la lointaine aïeule, qui m'a transmis, de mère à fille, cette certitude ?
Ce mois de décembre-là, nous avions vidé l’étable de Dagobert, notre âne, Grand Noir du Berry, et de Nanette, la douce ânesse du Cotentin qui porte ses petits. Cela fait partie du Pacte immémorial qui lie les humains et leurs bêtes de somme : nos soins, contre leur force, leur patience, leur endurance aussi.
Dagobert possède tout cela, au plus haut point. J’aime cet âne, véritablement. D’abord parce qu’il est splendide :1m 35 au garrot, un poil d’hiver, noir, luisant, épais, le dessous du ventre blanc et doux, les yeux comme fardés d’un trait de khôl, un magnifique maintien et une robustesse qui lui permet de tracter aussi lourd qu’un cheval. Ensuite parce que cet âne a une absolue confiance en nous, au point d’accepter de travailler la nuit, dans la neige ou sous des trombes d’eau, de franchir gués et ruisseaux d’un sabot assuré, de monter dans n’importe quel van sans broncher, du moment que ma main est posée sur son licol, et que Jean-Yves, le maître, dirige la manœuvre…
Et pourtant cette nuit-là. La voix d’Hervé monte de la cuisine «- Vite, vite. Venez vite Dagobert. Ca ne va pas. » , Jean-Yves répond tout de suite : « - Où ça ? – à l’étable. Faut y aller ». Le réveil abrupt, la lumière vive, les vêtements vite enfilés.
Hervé, notre voisin-ami-copropriétaire, dort au-dessus des étables. C’est plutôt un calme, voire un taiseux. Son mètre quatre-vingt douze, sa carrure style Douillet (né comme lui à quelques bornes de Beaubec) le préservent d’habitude de tout énervement. Mais là, sa voix tendue s’affole
Moi aussi je descends. Je saute pieds nus dans les bottes de caoutchouc, et nous courons tous trois, lourdement, sous la pluie noire de décembre. Attention à ne pas glisser sur la borne branlante du coin de la haie. La la paille. La
Il est en train de la tuer.
Jean-Yves et Hervé essaient d’entrer, mais Dagobert se redresse, encore et toujours, contre Nanette, cabré, les sabots en avant, les dents découvertes.
J’ai porté mes mains à mes tempes, et là je crie. Non. Je hurle.
J'ai fait sursauter l’âne, qui s’est déplacé. Jean-Yves a pu passer de côté, l’attraper au licol. Hervé s’avance. A eux deux, ils arrivent à grand peine à maîtriser l’âne, lui passent la longe, et montent l’enfermer dans le champ du haut.
J’ai pris la grosse tête de mon ânesse dans mes mains. J’ai essayé de recenser les morsures, les blessures, sur tout le corps. J’ai tâté son ventre, bougé ses pattes. Je me suis assise tout près, elle a reposé sa tête dans mon giron, doucement.
Nanette, ma Nanette, ma sœur âne.
Les hommes arrivent, nous commençons à soigner les plaies les plus apparentes. Nanette ne bouge pas. J’attrape du foin, je le lui présente. Là, dans mes mains, elle commence à manger. Cela veut dire qu’elle ne mourra pas. Nous regardons tous trois, attentivement, les blessures : elles sont toutes superficielles. Nous la soignons du mieux que nous pouvons, l’essuyons. Elle a mangé, bu, tenté de se redresser. Nous avons soigneusement refermé la porte sur elle.
La nuit était toujours noire d’angoisse.
J’ai proposé aux deux hommes du café, que j’ai servi dans la grande cuisine aux carreaux rouges, pendant que la pluie battait les vitres. Les hommes se sont assis à la longue table, les épaules rentrées, ils ont attrapé leurs tasses brûlantes, les ont serrées dans leurs mains.
Personne ne parlait, à cause de la honte.
Chez nous, à Beaubec, les animaux sont proches, à portée de voix, à portée de main, dans les prés, juste derrière les haies. Depuis combien de temps le grand mâle poursuivait-il Nanette à travers champs ? Un jour, deux jours, trois jours ? Combien de ruades avait-elle données, combien de courses pour échapper à la trop lourde étreinte ? Epuisée, elle s’était traînée jusqu’à l’étable. Depuis quand ?
C’était notre faute. Nous, les humains, sommes responsables des bêtes. C’est le Pacte qui en décide ainsi . Mais si nous sommes les maîtres, si nous substituons notre ordre , parce que cela nous sied, à la brutalité primitive, nous sommes donc les garants de l’ancestrale paix des champs. Et là, nous n’avions rien vu. Rien fait. Nous avions failli.
La sauvagerie mâle, je la connaissais. Quiconque la poule. Jusqu la guerre. Et
J’avais eu tort.
C’est Jean-yves qui a rompu le premier le silence -« C’est parce qu’elle est tombée qu’il l’a attaquée! »
Hervé et moi l’avons regardé sans comprendre. Il a repris, les yeux toujours baissés vers sa tasse, en détachant soigneusement, rageusement, chacun de ses mots :
-« C’est parce que Nanette était trop faible qu’elle est tombée. Et il n’a pas supporté de la voir à terre. C’est pour cela qu’il est devenu fou. Il voulait qu’elle se relève. Si elle avait été plus forte, elle ne serait pas tombée. Elle aurait tenu le coup. Je vais la soigner, la fortifier. Je
Parfois, les êtres les plus proches de vous, ceux que l’on croit connaître, que l’on a choisis, vous échappent ainsi complètement. La seule idée de « remettre ensemble » Dagobert et Nanette m’était inconcevable. Sans tomber dans l’anthropomorphisme bêlant, il me semblait crédible d’accorder à la bête la mémoire, au moins celle des coups. Comment Nanette pourrait-elle ne pas souffrir de la proximité du grand mâle ? Pourquoi l’exposer à nouveau à celui qui avait voulu la tuer ? Dans quel but ?
Et puis j’ai compris. C’était la manière de Jean-Yves, sa manière à lui, d’exorciser la honte. D
J’ai pris ma respiration, appelé mes pauvres mots à la rescousse, plaidé ma cause, notre cause, longuement. Sous mes arguments, les épaules des hommes s’abaissaient un peu plus. Mais Jean-Yves, relevant la tête, et me regardant de ses yeux si clairs, qui m’ont toujours percé l’âme, m’a demandé: « Et si je te jure que Nanette ne souffrira pas ? N’as-tu donc plus confiance en moi ? »
La nuit n’en finissait plus de peser sur cette maison.
Je savais que les deux hommes étaient tournés vers moi. Qu’ils avaient besoin de moi. Je sentais l’attente anxieuse de Jean-Yves, qui ne me lâchait plus du regard. J’étais lourde de ce regard, confrontée à lui, comme devant une sorte d’archaïque tribunal. .. Jean-Yves ne ferait rien sans mon accord. Mais comme je me sentais lasse. Il me semblait être une vieille paysanne, courbée sous son fardeau.
J’ai dit à Hervé « et toi ? Qu’en penses-tu ? » et nous avons écouté sa lente réponse : « le vétérinaire vient dans le coin mardi. Il faudra le lui demander. S’il pense que c’est faisable, pourquoi pas ? »
Cela ne m’aidait pas. Le vétérinaire, je le connaissais bien, je savais qu’il approuverait le projet de Jean-Yves. Après tout, n’étions-nous pas en pays de Bray, là où chaque fermier possède des vaches, et en tire son sacro-saint « revenu » ? La mentalité paysanne n’accepte aucune sensiblerie, et si on caresse les petits agneaux orphelins, c’est pour qu’ils tirent plus goulûment sur la tétine de caoutchouc, attachée au seau qui remplace la mère. Ce
Jean-Yves, doucement, détaillait son projet. On n’allait pas remettre les ânes ensemble ainsi, bien sûr. Il y faudrait du temps. Il connaissait aussi un bourrelier qui vendait des muselières pour les chevaux. Et on entraverait les pattes de Dagobert, si nécessaire…
Il était toujours assis à la table, mais s’était redressé. Derrière lui, l’aube commençait à traverser les carreaux de la cuisine. Il
J’ai dit d’accord. On demanderait au vétérinaire, qui bien entendu allait approuver. On fortifierait Nanette, on surveillerait le grand âne, et au printemps un nouveau petit naîtrait.
Hervé a alors demandé : « Et Dagobert, jusqu’à mardi ? Qu’est ce qu’on en fait ? »
Comme j’étais lasse ! Je suis allée fermer la lumière électrique (le jour entrait de plus en plus) et j’ai dit, mais ce n’était pas drôle : « Dagobert ? Allez, ouste ! En tôle, à Vilnius ! »
Au printemps de l’année suivante, le petit est né. Il était beau, ressemblait à son père. Nanette, comme l’excellente mère qu’elle est, ne le quittait pas. Mais elle ne s’opposait pas à ce que nous approchions de lui, et même, du museau, le poussait vers nous, comme pour nous le présenter…
Ce printemps-là, peut-être plus que tous les autres, Beaubec était magnifique sous ses pommiers pomponnés, en robes de mariée blanches et roses…
Mais pourtant, pourtant, c’était comme si j’avais perdu quelque chose.
Je n’ai compris que le jour où je suis allée vider l’étable : l’odeur, l’odeur familière et rassurante, me faisait dorénavant horreur. La quiétude et la sécurité étaient parties, emportées par cette nuit d’hiver, glaciale et furieuse...
Est-ce cela, vieillir ? Perdre, l’un après l’autre, tous ses refuges ?
05 avril 2006
le Dernier des Coqs
Je voudrais vous raconter une nouvelle petite histoire d’animaux.
Il faut vous expliquer que j’ai la chance de posséder une basse-cour, et que j’ai donc de fort belles volailles, ma foi. Dont quatre oies de Guinée, énormes et volubiles, qui sont les vraies souveraines de la mare, (elles ont d’ailleurs quelque chose de bourbonien dans la démarche !) nullement prêtes à finir comme Marie-Antoinette, leur illustre aïeule du Petit Trianon, et entendant bien conserver leur trône.
Je possède itou quelques jolies poules de Gournay, des brayonnes grasses à souhait, nous donnant des œufs aux jaunes presqu’orangés, au blanc goûtu, aux dimensions non calibrées (certains sont énormes, et on se prend à plaindre le derrière pondeur, d’autres tout petits). Ils sont parfaits pour les omelettes aux fines herbes et les délicieux œufs coques des breakfasts dominicaux, quand on plonge dedans la mouillette beurrée, craquante et moelleuse, provenant du pain fait la nuit même dans le four maison, à la chaude odeur dorée..
Bref, j’y tiens.
Seul élément masculin au milieu de cette féminine engeance, le coq. Il faut l’entendre donner le signal du réveil, et le voir se dandiner gravement parmi ces dames, dans le champ derrière la maison, le jabot étalé fièrement, la crête bien rouge, et les plumes de la queue ébouriffées ! Certes, ce n’est pas le paon d’Apollinaire :
« Quand il fait la roue, cet oiseau
Dont le pennage traîne à terre
Apparaît encore plus beau
Mais se découvre le derrière »
Mais dans le genre m’as-tu vu, il n’est pas mal non plus !
Enfin, je vous raconte tout ça, mais c’était avant.
Avant la grippe aviaire, et le confinement de tout ce petit monde. IL a bien fallu, n’est-ce pas ? Les colverts sauvages survolent souvent Beaubec, et la mare est trop attirante…
Nous avons donc, hélas, fait notre devoir : plus de champ, un enclos fermé pour tout le monde ! La production d’œufs s’en est tout de suite ressentie.
Les poules se sont en effet, mises en grève sur le tas, et nous ont clairement fait comprendre qu’elles trouvaient inacceptables une telle dégradation de leurs conditions de travail.
Ce qu’elles ne supportaient surtout pas, c’était la cohabitation avec les Oies. Celles-là ! Sous prétexte de domination, elles se précipitaient sur les meilleurs morceaux, arrivaient toujours premières pour boulotter le grain jeté par–dessus la barrière, étaient monstrueuses d’arrogance et de brutalité.
Les Oies ne tenaient aucun compte des gémissements de la plèbe, et faisaient régner leur ordre terrible sur l’enclos.
Cela ne pouvait pas durer ainsi !
Il fallait un leader, la nature a tranché : il revenait au Coq de défendre l’intérêt commun. Après tout, ne possède-t-il pas ergots, couleurs rutilantes et bagout martial ? Ne serine-t-il pas, de l’aube à la nuit, sa qualité de chef ?
Des plans furent tirés, et une déclaration de guerre proclamée.
Nous n’y étions pas, ayant quelques menues occupations par ailleurs, et n’avons donc pas suivi la bataille. Mais, ce samedi soir là, en allant à l’enclos, nous avons bien vu qu’il s’était passé quelque chose de terrible.
Le coq était devenu invisible. Il était recouvert, de la tête aux pieds, d’une boue grise, aux reflets métalliques, qui se confondait avec le sol. Sa crête rouge penchait un peu sur le côté, et, immobile sur une patte, le pauvre gallinacé observait un silence piteux.
S’il restait ainsi, il allait y passer.
Nous sentant nous–mêmes un peu piteux (après tout, la responsabilité humaine n’est-elle pas toujours engagée, même dans ses relations avec le règne animal le plus sauvage ?) nous avons décidé de lui porter secours. Mon compagnon l’a pris sous le bras, dans un torchon, et direction la salle de bains.
J’avais au préalable transformé la pièce, à grand renfort de serviettes éponge, en une sorte d’ œuvre de Cristo. Je me méfiais en effet des battements d’ailes, des sauts effarés, des coups de bec, et j’attendais de pied ferme, la douchette à la main, l’animal qui, d’après moi, allait se débattre …
J’avais tort. Le coq n’a pas bougé d’une aile. N’a pas poussé le moindre petit cri. IL est resté parfaitement immobile, stoïque sous l’averse, pendant qu’on le lavait à l’eau tiède, qu’on étendait ses rémiges pour vérifier leur bon état, qu’on palpait sa tête, son cou, ses pattes. Tout au plus clignait-il son œil rouge
Transporté dans le lavabo, sous le souffle du sèche-cheveux, il n’a pas bronché non plus. On aurait dit un moine bouddhiste, un Dalaï-lama. Pourtant, il n’avait aucune blessure ?
Porté auprès de la chaleur de la cuisinière, il est entré sans problème dans le panier du chat, s’est laissé enfermé et « a attendu que ça se passe ».
Nous étions un peu interloqués, mais le lendemain, le coq était toujours en parfaite santé. Nous l’avons donc relâché, (après avoir aménagé les enclos de manière à éviter de tels problèmes par la suite).
IL a repris ses promenades parmi les poules, et tout a semblé rentrer dans l’ordre.
Mais cependant, j’ai le sentiment que cette malheureuse bête n’est plus la même. D’après moi, il est en train de nous faire l’équivalent aviaire d’une dépression nerveuse. Je le soupçonne, moi qui le connais bien, de n’avoir pas accepté son échec, d’en être resté mortifié et d’être dorénavant déchu. Par exemple, il ne salue plus l’aube que d’un criaillement peu sonore, étouffé. Rien à voir avec les trompettes nabuchodonosoriennes d’antan ! Ensuite, les poules lui « passent devant », pendant qu’il feint l’indifférence, alors qu’auparavant, orgueilleux et superbe, il fallait lui céder le pas… On dirait qu’il fait semblant, maintenant, d’être le chef.
Et je repense, en le regardant, à ce sublime vieux film allemand, « le Dernier des Hommes », de Murnau, qui racontait la déchéance d’un portier d’hôtel.
Est-il vraiment possible que des sentiments aussi « humains » soient partagés par une simple volaille ?
En tout cas, le fait est là : notre oiseau se croit visiblement le Dernier des Coqs !
05 mars 2006
Julot, le pré et les moutons
II faut bien reconnaître qu'avec les meilleures intentions du monde, Saint-Exupery a beaucoup nui à la cause ovine : quelle idée, cette histoire de mouflet réclamant qu'on lui dessine UN mouton. UN mouton ! Quelle aberration! Même simplement dessiné sur le carnet d'un aviateur, c'est horriblement malheureux, un mouton tout seul ! (presqu'autant qu'un petit prince sans sa rose...) N'importe quel berger vous le dira : une vraie vie de mouton, c'est, d'un, de I'herbe, de deux, dès qu'on lève la tête hors des touffes, la vision de l'autre, du semblable à soi, du tout pareil, en train de faire exactement la même chose que vous, au même moment. II n'y a que cela qui rassure vraiment. Hors du troupeau, point de salut. A la moindre alerte, il faut vite se serrer les uns contre les autres, le nez dans la laine et la bonne odeur de son voisin. S'il faut courir, courir ensemble, tous ensemble, quitte à sauter les uns par-dessus les autres comme des athlètes olympiques, au 110 mètres haies ! Donc, DES moutons. Voila qui est dans I'ordre des choses. Des moutons, un pré, et un chien, bien sûr. A Beaubec, il s'appelle Julot. C'est un chien de berger, ce qui signifie déborder d'enthousiasme dès que la barrière du pré s'ouvre, s'élancer en prenant tout juste le temps, au bout de dix pas, de jeter un rapide coup d'oeil en arrière pour bien vérifier les intentions du maître (« C'est bien cela ? Je ne me suis pas trompé ? On va bien aux moutons ? » ), redresser fièrement son panache noir, dont le bout blanc viendra caresser son échine au terme d'un arc de cercle presque parfait, et débouler à toute berzingue, en traversant le pré à I'oblique. C'est un vrai bonheur : le vent aplatit les poils autour du museau, les muscles, les pattes, tout obéit à la perfection dans une course parfaite, et les moutons, comme un seul homme (évidemment), se rassemblent en une masse compacte, tremblante, prête à obéir... Enfin, cela devrait se passer ainsi. Julot est un Border-Colley, et toute sa race, noire et blanche, s'est spécialisée dans le gardiennage : ses frères irlandais, par exemple, arrivent à diriger seuls des troupeaux de plus de cent têtes, pendant que le fermier, accoudé à la barrière, dirige simplement la manoeuvre, à coups d'ordres brefs et précis...
On m'a dit aussi que les Colleys sont des « fixed-eyes » , ce qui accroît encore leur autorité sur les troupeaux. Ce serait le signe de leur relative proximité avec I'ancêtre redoutable, le loup, qui lui aussi fixe « droit dans les yeux » ses futures victimes. Les autres chiens de berger, plus domestiques, détournent le regard en gardant le troupeau. Quoi qu'il en soit, Julot possède tous les atouts pour régner en maître parmi nos moutons, d'autant que nous n'en avons qu'une quinzaine. Pourquoi donc est-il si difficile de les faire obéir ? II faut mobiliser les voisins, les gamins, et une belle énergie, quand il s'agit de les parquer dans I'étable, ou de les changer de pâture. Nous voilà tous dans le pré, déployés en ligne comme des rugbymen montant à I'essai.. Le match commence, et s'il finit à chaque fois par la défaite de I'équipe ovine, il peut durer un certain temps... Oh, Julot est persuadé qu'il tient sa place: aplati dans I'herbe et les yeux rivés sur les brebis, ou encore tournant autour du troupeau , il s'arrête et repart quand on le lui demande. Mais nous savons tous qu'il est inefficace. On ne le lui dit pas, évidemment, pour ne pas lui faire de peine et par égard envers sa noble origine. On lui laisse croire qu'il sert à quelque chose. Mais personne, et surtout pas les moutons, n'est dupe. Parce que notre grand chien noir et blanc, notre valeureux, obéissant et intelligent compagnon, notre beau chien de berger si rapide à la course, aux longues canines si solides qu'il brise I'os du gigot d'un coup, notre fidèle entre les fidèles, notre Julot, quoi, a hélas un grand défaut : II est doux comme un agneau....

l'attaque du frelon
Voilà. C’était hier au soir. Terrifiée. En l’an 2005, et dans ma propre maison. Faire face à cet espèce de monstre, ce Samouraï prêt aux pires combats. Cette tête casquée d’un « Kabuto », cornue comme un « Kurapata ». Défense, attaque. Ce torse rouge et noir, véritable « Shikoro » indestructible, puissant et légèrement duveté, comme pour affronter les pires climats. Et le plus redoutable de tout. Cet abdomen énorme, fuselé, jaune et noir, dardant son venin prêt à l’emploi.
En tout cas, on ne peut pas lui reprocher de ne pas annoncer la couleur. Tout
Curieusement, les ailes paraissent presque frêles pour un monstre de cette taille. Est-ce pour cela qu’ il ne s’en est pas servi ? Qu’il a simplement rampé en –dehors du petit pyjama, jeté à terre par le gamin hurlant, et dandiné sa lourde masse sur le plancher ?
Avant tout, secourir la victime. L
Pendant que nous essayons d’atténuer la souffrance – une des plus violentes qui soit, en tout cas, un des rares vrais dangers qui rôdent encore dans mon pays de Bray, aux douces courbes, aux ruisseaux boueux où les aulnes perdent leurs chatons mâles, à la lente et molle douceur de vivre - voilà que je pense au guerrier, là-haut dans ma chambre., et que la rage me prend. Pas de pitié. Moi qui hésite à tuer une mouche, j’attrape un livre au hasard, je grimpe quatre à quatre, j’affronte le monstre.
Je le regarde intensément, une seconde ou deux, puis je l’aplatis. Rapidement mais soigneusement, méticuleusement.
Ca y est. Il est mort. Mais la douleur de sa morsure perdure, et un petit garçon, pendant de trop longues minutes à mon goût, devra l’affronter. Il le fera courageusement, mais je sais déjà qu’il se souviendra toute sa vie de l’insecte, et qu’il rêvera longtemps, troublé, au redoutable, dangereux et cruel frelon.
01 mars 2006
Une histoire d'hirondelles
Nous partons, nous partons ! Les groseilles ont été cueillies, les confitures empotées et les cerises récoltées. Plus rien, en ce début juillet, ne nous retient à Beaubec ! La voiture est chargée, le réservoir, plein, les valises et les enfants, attachés. Un dernier coup d’œil à la maison, ramassée sous les ardoises grises et abandonnée sans remords, un dernier tour de clef partout… A nous le sud, le soleil, les pêches dégustées au bord des rivières. A nous les douze heures de route…
Le moral est au beau fixe dans la voiture : bavarde, j’évoque nos congénères et cet instinct qui nous pousse à emprunter en même temps les mêmes chemins ; D’ailleurs, voici l’autoroute qui approche, à quelques cinquante kilomètres de la maison : nous allons nous aussi rejoindre le peuple migrateur..
Mais voici que mon compagnon, qui conduisait en m’écoutant distraitement, tourne d’un coup vers moi une figure embêtée et s’écrie :
- « Les migrateurs ! C’est cela, c’est cela qui me turlupine depuis que nous sommes partis ! Je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus !
- ?
- Quand nous somme partis, j’ai eu le sentiment que quelque chose clochait, je ne savais pas quoi. Je le sais maintenant ! Les hirondelles, voyons !
- Tu parles de quoi, là, exactement ?
- Les hirondelles volaient autour de moi quand j’ai fermé la porte de la grange…
Ca y est, nous avons enfin compris ce qu’il veut dire : LA PORTE DE LA
D’un seul coup, la lumière des vacances s’est ternie, et nous retenons notre souffle pour écouter le verdict tomber : « Et merde ! On ne va pas quand même pas faire cent bornes de plus pour une paire d’hirondelles ! Tant pis pour elles !! »
Le silence consterné qui envahit la voiture, en provenance directe des sièges arrière, ne me laisse aucun doute sur le désaccord fondamental des passagers avec l’opinion paternelle .. Il faut faire vite. L’autoroute approche, avec son déroulement hypnotique. Il faut faire tourner le vent, et la voiture, maintenant ou jamais.
Je lance la première attaque : « -Mais tu étais si fier que de vraies hirondelles s’installent chez nous … Tu nous as si bien expliqué que leur nombre diminue, à cause du mitage des campagnes, de la difficulté pour elles à trouver les emplacements pour leurs nids, de la raréfaction des insectes dont elles se nourrissent… »
La réponse tombe, agacée :
- « oui, ben elles ne sont pas encore en voie de disparition, que je sache !
- Mais c’était si plaisant de les voir entrer et sortir de la grange… Elles risquent de ne plus jamais revenir, en tout cas pas l’année prochaine ! Déjà, depuis que le voisin a fait du maïs, il n’y a plus de goujons dans le ruisseau ! On voit donc, de moins en moins, les grand hérons gris s’envoler au petit matin… Sans compter que la dernière fois où j’ai vu les plumes bleu électrique d’un martin-pêcheur remonte bien à trois ans, au moins. Et n’es-tu pas le fondateur de l’association écologique du coin ?
- Arrête, je sais parfaitement tout ça, tu as raison. Mais le Détour ? L’Horaire ? L’ Essence ? On ne peut pas tout décaler comme ça !
- Mais tu le dis toi-même, que c’est une sorte d’engagement que tu as pris, quand tu es venu habiter là il y a vingt-cinq ans ! A quoi ça sert alors, de planter tous les arbres que tu as plantés, de soigner les haies et les champs, de creuser des mares, de vivre près des bêtes, si c’est pour finir par massacrer les hirondelles ?
- N’exagère pas, hein, je ne massacre personne..
- Alors là, si ! »
La réponse a jailli des sièges arrière, indignée. Je me retourne : le Grand regarde obstinément par la vitre, le Petit en a les larmes aux yeux et m’interpelle « et comment ils vont manger les petits alors ? Ils vont MOURIR DE FAIM ? »
Je laisse passer quelques secondes, vais de nouveau ouvrir la bouche… Pas la peine ! La voiture a pris la première à droite, fait demi-tour et rebrousse chemin…
Pendant le trajet du retour, me voilà dans un drôle d’ état. C’est pourtant vrai : ce n’est qu’un couple d’hirondelles, un nid de terre grise et séchée et quatre oisillons dedans. Ce n’est rien, quoi. Sur combien de pays la famine, la guerre, la douleur, la maladie et la mort planent-elles ? Combien d’être humains souffrent à chaque seconde ? A-t-on le droit de s’apitoyer sur quelques grammes de plumes et de chair ? N’est-ce pas du sentimentalisme bidon, du Bardotage de la pire espèce ?
Nous arrivons, et les enfants courent ouvrir la lourde porte de bois… Les oiseaux se précipitent et les piaillements sont si forts qu’ils ressemblent vraiment à des engueulades…. Nous partirons demain. Tant pis …
Le soir est doux, l’air embaume, le jardin respire doucement. Les hirondelles tournent autour du toit, à mi hauteur, là où les minuscules insectes abondent. Je m’apaise doucement. C’est vrai, je suis impuissante devant la marche du monde, je ne peux rien faire, ou si peu, même pas une goutte d’eau dans l’océan, contre l’infamie des hommes. Mais je peux quand même, en permettant à mes hirondelles de nourrir leurs petits, préserver un tout petit bout, presque rien, (mais cela me sera compté n’est-ce pas ?), juste préserver un peu de la beauté du monde.


