28 août 2009
Adresse à dexter
Bon, je prends le taureau par les cornes et Dexter par le coude (l'inverse serait impossible, non ?)
Je voudrais que vous argumentiez. Oh, pas une réfutation philosophique, mais au moins, pour ma petite comprenette, des arguments.
Je suis absolument prête à réfuter, point par point, l'interprétation onfraysienne de Nietzsche sur le surhumain, l'éternel retour, le vitalisme, le dyonisisme et la politique. Mais j'ai besoin de connaître VOS thèses, Dexter, vos explications. Votre cours, en quelque sorte...
Pour me faire une opinion. Parce que là, à part le sarcasme (dans lequel vous exellez, au contraire des trolls minables qui, la bave aux lèvres, s'en prennent aux personnes), je ne vois guère de thèses. Me trompé-je ?
Merci d'avance
Votre
Clopine
30 mars 2009
Une drôle d'impression...
Sur le site officiel de Michel Onfray, on peut lire ses "chroniques mensuelles", qui sont en fait des billets d'humeur. Le philosophe s'y autorise ce qu'il ne peut pas faire lors de ses cours à l'université populaire : rebondir sur les anecdotes de sa vie. C'est encore autre chose que les diatribes politiques (je dis bien politiques, et non pas philosophiques) qu'on peut lire toutes les semaines dans Siné Hebdo, et qui sont, elles, lissées et polies (pas dans le genre politesse, hein, plutôt dans le genre peser soigneusement ce qui peut être dit). Disons que Michel Onfray se lâche, dans ces chroniques.
Tenez, celle de février dernier. Comme je suis bonne, et pour vous éviter trois clics, je la copicolle ici :
DES NAINS JUCHES SUR DES GEANTS
Entre Caen et Argentan, alors que je rentre de mon cours à l’université populaire, j’écoute France Musique en voiture. Mes pensées divaguent dans la campagne normande. Un invité, dont je tairais le nom, (d’ailleurs le lendemain, jour d’écriture de cette chronique, je ne m’en souviens même plus après m’être promis pourtant de le mémoriser…), pontifie sur ses goûts. Peu importe d’ailleurs son patronyme sans importance, cet ego répandu dans la suffisance vaut comme symptôme de notre époque qui marche sur la tête.
Monsieur aime Don Giovanni de Mozart. D’ailleurs il l’a mis en scène et bientôt, rendez-vous compte, on pourra mesurer l’étendue de son génie à… Rouen. Péremptoire, Monsieur a fait sauter la dernière scène qui se présente comme un quintette vocal sublime parce qu’il n’aime pas les happy end et que la réconciliation des contraires du libertin désirée par le librettiste et le compositeur ne lui plaisent pas… Monsieur a remplacé le Commandeur, figure de la Loi, figure du Père, et, selon la volonté expresse de Mozart, fantôme du père de Dona Elvira tué par Don Juan lui même, par une femme nue… Monsieur a supprimé la damnation consubstantielle au drame lui-même et fait se suicider le héros par revolver, car il veut que Don Juan maîtrise son destin jusqu’au bout en décidant de sa mort…
Qui est ce Monsieur pour se permettre de corriger la copie de Mozart ? De tailler dans le vif du livret et de raturer la partition ? De mettre son goût et ses préférences en avant, au détriment d’un génie planétaire pris en otage par sa médiocrité ? Quelle est sa légitimité à traiter le grand librettiste et le sublime musicien comme des élèves d’une classe de primaire corrigés avec le crayon rouge de l’instituteur ? Qu’est-ce qui l’autorise à croire que sa volonté peut primer celle des gens qu’il est censé servir et dont il se sert comme un voyou ? Et que penser de ce mépris du public auquel on vend pour une œuvre de Mozart le sous-produit d’un minable ?
L’époque est désespérante à plus d’un titre. Mais elle est névrosée jusqu’à la moelle quand elle laisse libre cours à de quasi inconnus qui, non contents d’ignorer qu’ils n’égalent pas les génies qu’ils sont payés pour servir, affirment tout net qu’ils les dépassent en sabotant leur travail. La mise en scène semble souvent le refuge de médiocres qui, bouffis d’orgueil, remplis d’un ego surdimensionné, travaillés par le ressentiment de n’avoir pu être ni librettiste, ni compositeur, pensent qu’en massacrant le travail des autres, sous prétexte de propositions conceptuelles, ils surpassent ceux qu’ils ne parviendront jamais à égaler. Un nain juché sur les épaules d’un géant restera un nain. Mais notre époque vit de nains autoproclamés géants.
Michel Onfray
Typiquement le "coup de gueule" salutaire, tel que nous en poussons tous, n'est-ce pas ? A la première lecture, on ne peut que tomber d'accord avec Onfray. IL ne dit pas le nom du grotesque prétentieux qu'il décrit, mais on se dit que si on avait écouté l'émision, on aurait ressenti le même agacement que lui...
Et puis j'ai relu l'article une deuxième fois. Une sorte de léger malaise, comme un souvenir qui cherche à traverser un passage obstrué, un nom qu'on cherche sur le bout de la langue, perçait en moi. Qu'est-ce qui se passait donc ? La cuistrerie dénoncée par le philosophe, je l'avais rencontrée, bien sûr (et pas si loin que ça tenez...) Mais qu'est-ce qui clochait donc, dans la posture vertueuse et vengeresse d'Onfray ?
Et je me suis souvenue des débats qui, ici même et pas si loin, ont fait rage autour de l'hédoniste. Du plus loin que je me souvienne, d'ailleurs, Onfray a toujours suscité les plus vives critiques, les débats les plus houleux - pas toujours fort bien argumentés. On sentait qu'il y avait, derrière les bredouillements encolérés de tel ou tel, comme une haine pour le message hédoniste, athée et libertaire du philosophe. Cette haine m'a personnellement toujours gênée. J'avais pris le soin, à un moment, d'opérer une sorte "d'appel à arguments", pour démêler ce qui relevait de l'imprécation de l'ennemi, de la simple exaspération d'une opinion (une sorte de "haka" visant à terrasser Onfray sous l'injure) et ce qui pouvait être légitimement reproché au philosophe.
Ici, quelques visiteurs ont bien voulu participer : et j'en ai retenu des arguments, oui, de "vrais" arguments, non issus d'un ferment de haine ou de "ressenti", mais des reproches pensés, réfléchis, étayées par des exemples...
Parmi ces arguments qui me paraissaient donc exprimables, je pouvais dégager trois axes principaux :
- UN : une sorte de contradiction existerait entre les idées généreuses, altruistes, libertaires du philosophe et sa propre pratique, sa propre personnalité. Voici quelqu'un qui se réclame d'un humanisme rigoureux, d'une générosité du bonheur, et qui serait vindicatif, jaloux de son succès, mesquin, gérant soigneusement son plan de carrière et ses succès. Ce portrait bien sombre, notez-le, n'influe aucunement, pour moi, sur les thèses du philosophe. Après tout, Voltaire, ce symbole de l'humanisme, de la raison et du progrès, cet homme des lumières, était, paraît-il, un tyran domestique...n'empêche, ça la fout un peu mal, quoi.
- Deux : les cours de Michel Onfray seraient des sortes d'impostures, car, sous prétexte de vulgarisation dans le bon sens du terme, il distordrait les textes, les amputerait, les "réduirait". La technique de l'anachronisme, le collage systématique des références à notre époque contemporaine, aboutirait à des erreurs d'interprétations manifestes de grands textes philosophiques, voire à des trahisons.
- Trois : l'imposture serait d'autant plus grande que la méthode employée par Onfray serait tout... sauf philosophique. Ses grandes oeuvres (qu'on peut toutes résumer par sa "revisitation" de l'histoire philosophique sous la lumière de l'hédonisme. Ainsi, Onfray parle de philosophes écartés sous de fausses accusations de l'enseignement officiel, va chercher dans les textes de tel ou tel les traces d'hédonisme mises de côté par l'université, etc.) viseraient à l'embrigadement de son public, ceci étant d'autant plus facile que le dit-public est "populaire" et par nature n'a pas les pré-requis nécessaires, en lui laissant croire qu'il fait de la philosophie alors qu'il fait... autre chose. La thèse est que l'apprentissage de la philosophie demande une sorte de "modestie", d'abandon de l'esprit critique, absolument indispensable pour comprendre les thèses philosophiques de tel ou tel penseur. Quiconque croit s'affranchir de cet apprentissage docile fait fausse route : car la démarche philosophique présuppose ce lent et laborieux apprentissage, avant la phase libératrice où l'on peut s'affranchir de la tutelle du Maître. Un peu comme la psychanalyse, quoi, qui oblige à passer par sa propre cure, avant de prétendre au titre de psychanalyste. Cette troisième opinion (c'était un visiteur d'Assouline, lecteur de Zizeck, qui professait ainsi cette sorte d'abandon de soi à la philosophie, et je ne pouvais nier la sincérité de son témoignage) est, à mon avis, la plus absurde en apparence (car on aurait beau jeu de hausser les épaules, et de prétendre apprendre à philosopher sans perdre de vue un seul instant son esprit critique, non mais...) mais sans doute la plus juste. Bien entendu, on peut lire aussi, derrière, l'exaspération de ceux qui ont consacré leur vie à l'étude de la matière philosophique, à l'intérieur de l'institution, docilement, quoi, et qui voient caracoler un cheval fou sous les fenêtres du recteur... Mais si je ne suis pas assez avancée pour dire qui a raison ou qui a tort, la démonstration de la démagogie onfraysienne, de son imposture quoi, m'apparaissait digne d'être mentionnée.
Or, or... le billet d'humeur de février de Michel Onfray, à la lumière de ces contre-arguments, ne pourrait-il être réécrit - je veux dire, ce qu'Onfray reproche au cuistre assassinant Mozart, n'est-ce pas ce que d'honnêtes lecteurs lui reprochent à lui ? Relisez-le... Onfray prône ici une stricte obédience à l'oeuvre. Mais quand il parle de Voltaire, en use-t-il aussi strictement ? Et puis, il y a cette mention sur les "inconnus" : (l'époque) laisse libre cours à de quasi inconnus qui, non contents d’ignorer qu’ils n’égalent pas les génies qu’ils sont payés pour servir, affirment tout net qu’ils les dépassent en sabotant leur travail.
Faut-il comprendre que, pour avoir le droit de discuter une oeuvre, de s'en servir, il faut d'abord être "connu" ? Onfray n'a de cesse de disqualifier l'institution, l'université quoi. Mais dans sa tête, est-ce la notoriété qui justifie, qui légitime la parole d'un tel ou d'un tel ? (je me souviens que dans son blog sur le nouvel Obs pour les dernières élections, c'est une idée qu'il a déjà émise : il y aurait des paroles "légitimes" parce qu'autorisées par les diplômes, le parcours, les publications, et des paroles auxquelles on ne daigne pas répondre car elles proviennent de personnes non autorisées. Là encore, une telle position, de la part d'un philosophe "populaire", est véritablement surprenante, voire choquante. Qu'un ponte universitaire la fasse sienne, rien de bien neuf... )
Et puis "saboter le travail des génies", c'est exactement le reproche que j'ai entendu proférer sur Onfray : il tripoterait les thèses et les textes, sans toujours conserver une rigueur extrême, et ferait même, de temps en temps, des contresens philosophiques (Djac Baweur en avait cité un...mais je ne me souviens plus bien).
J'en suis arrivée à me dire qu'on pourrait fort bien pasticher ce billet de février... En mettant Michel Onfray à la place du cuistre inconnu...
Mais je ne veux pas aller trop vite en besogne. Après tout, si je veux adhérer aux propos des accusateurs de l'hédoniste, je devrais moi aussi faire tout le travail en amont, confronter les thèses et les textes. Mais comme je suis bien trop vieille pour cela, je dois bien avouer que la philosophie pour ménagères d'Onfray, que l'on prenne cette épithète comme signe de mépris ou au contraire de reconnaissance, m'est bien plus accessible que n'importe quelle autre. Et me convient bien mieux au teint...
Clopine
25 août 2008
ça commencerait comme ça
Michel Onfray est né à Argentan, dans l'Orne, un premier janvier.
Ce qu'il y a de bien avec les mots, c'est qu'ils peuvent faire exister des personnages. J'en trace douze, pas plus, et voilà, la "vraie" personne de Michel Onfray s'éloigne, et ma silhouette de papier mâché s'avance.
Naître un premier janvier, dans l'Orne - s'arrêter là-dessus, se demander s'il faisait froid, si l'accouchement a eu un rapport avec le réveillon, si l'enfant troublait la fête ou au contraire la couronnait. Cela se passait-il à la maison, avec un docteur à la tête douloureuse, difficile à joindre en cette toute petite journée grise, ou bien à la maternité, entre alka seltzer et décompte des heures supplémentaires pour jour férié ?
En tout cas, c'est - déjà - posé, cela s'avance comme un personnage romanesque à part entière : du nanan pour n'importe quel écrivain ? Continuons donc à poser les choses : sa mère était femme de ménage, violente (alcoolique ?), son père ouvrier agricole, l'enfant fut emmené à l'orphelinat à dix ans, où de bons pères lui enseignèrent la haine de la religion, malgré eux, et lui ouvrirent le monde de l'intelligence, malgré eux aussi ça se trouve.
On a évidemment envie de dire "stop". Trop d'éléments, trop d'évidences : un DESTIN, quoi, déjà. Petite, j'avalais, dans les "readers digets" de ma mère, des biographies de grands personnages, tous marqués ainsi dès la naissance. Florence Nightingale... IL n'y aurait donc qu'à attendre un peu : Onfray mort et un temps convenable ayant coulé, une biographie paraîtrait sans doute, statufiant à grands coups de truelle l'argile encore un peu humide du sujet. Laissons à d'autres le soin de manier les outils. Reposons-nous, et attendons ?
Créateur de l'université populaire. Encore une fois, se dire "ben voyons"'. L'évidence, quoi. Je règle ma dette à mon milieu d'origine, dont je n'échapperais pas, je saute d'emblée, dans une de ces vies d' hommes qui firent le bien. Pasteur n'est pas loin, décidément. Brusquement, j'ai envie de reculer de quelques pas, de regarder tout cela de loin. De filer au fond de l'atelier. La lumière est trop bonne, le socle trop solide, l'évidence trop lumineuse. La silhouette, sur l'estrade, ne m'écrase pas : elle me bouche la vue, oui.
Plus je mesure les dimensions du sujet, plus je m'aperçois que la tâche ne va pas être aisée. Avec la vue bouchée et le nez dessus, en plus. Il serait bien plus sage d'attendre, ou de refiler le bébé, avec l'eau de son premier bain, ce premier janvier mille neuf cent cinquante neuf.
Oui, mais voilà, je dois parler de Michel Onfray. Parce que je m'y suis engagée, et que cela m'intéresse. Songez que sur mon blog (nous sommes décidément en deux mille huit après Jésus Christ), des visiteurs se bousculent, se pressent presque, pour parler de leur rapport à lui. Que la polémique fait rage, et de quelle manière : pas dans la dentelle, pas dans le point d'alençon. L'exécration, l'indignation, la vertu, en un mot, tapent à la porte, que j'avais largement ouverte mais cependant, je ne m'attendais pas à une telle flambée. Essayez un peu, à n'importe quel endroit de la blogosphère, sur les forums d'internet, dans les courriers des lecteurs des médias, les sites des radios, les journaux : Onfray. Vous serez moqué ou interpellé, sommé de vous expliquer ou entraîné à prendre parti. Le philosophe, à l'occasion d'une campagne présidentielle, ouvre lui-même un blog. cinq cent commentaires à chaque message, une cacophonie invraisemblable, de la haine et de l'ordure...
Onfray. Je ne sais s'il lira un jour ces mots, cet espèce de résumé des débats que j'ai envie de tracer aujourd'hui. J'ai sélectionné, hein. Pas question d'aller patauger dans la pétaudière qui l'accompagne partout - mes visiteurs, grâces leur soient rendues, sont au moins des gens bien élevés. Mais je lui dédie quand même ce petit travail, et je vais avouer tout de suite quelque chose : je le commence, sans avoir la moindre idée d'où il va me mener !
Chapitre un : un moment de bonheur
On en a tous vécu. Trop rarement, bien sûr, et sous des formes diverses. Je ne suis pas sure qu'une Thérèse d'Avila n'aurait pas appelé ça de la grâce divine, de l'extase mystique, de l'épectase... Pour moi, cela a pris la forme de cotes de bettes, de sauté de veau et d'une après-midi d'été...



