Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

17 mai 2008

L'oeil rond de Clopin


Ce n'est pas que Clopin ne s'intéresse pas à mes déboires internautiques, hein. IL vient sur "Clopineries" tous les jours, et me fait l'amitié d'apprécier mes élucubrations (notez que c'est bien le moins !). M'enfin, l'affaire "Pierre Asssouline", je le sens bien, lui est passée légèrement, voire pas mal au-dessus de la tête.

Mais ça ne me vexe pas, au contraire. Je trouve cela réconfortant. Je vois la maigre silhouette de Clopin naviguant de l'atelier à la grange, en cotte verte, avec la bêche sur l'épaule. Je sais qu'il a l'âme prise, en ce moment, par les impeccables lignes de semis qui l'une après l'autre, alternent les futurs petit pois, carottes, navets et autres pommes de terre. IL faut aussi compter avec les moutons à tête noire (d'habitude, les moutons, on les compte tout court !) qui disparaissent presque dans les grands boutons d'or. Et puis aller voir plus souvent Utopy et sa mère, sinon le feudon va devenir aussi sauvage qu'un guépard (enfin, presque).

Eh bien, cela remet les choses à leur place, voyez-vous. Le flou virtuel, c'est bien. Mais les valeurs sûres d'une vie perenne aussi...

Bon, bien sûr, si vous vous baladez un soir à Yport avec lui, il y a fort à parier que Clopin trouvera le moyen de rapporter quelques romantiques souvenirs. Un bout de PVC gris, qui traîne, par exemple : "tu te rends compte ? Un beau coude comme ça, tout neuf ? j'en aurai sûrement besoin... Un jour". Une planche de 5,5 "ah non! Pas question de laisser pourrir un beau bout de bois comme ça sur la plage ! Elle m'attendait, cette planche, c'est tout!" Un tuyau en plastique rouge... une barre de fer... Ca ne colle pas forcément avec la vision d'une promenade sur une des plus jolies petites plages normandes, avec soleil couchant sur scintillement marin. Mais c'est rassurant. Comme de mettre les pieds sur une terre solide.

N'allez pas croire pour autant que la vie de Clopin soit uniquement tournée vers le matériel, la récupération et le positif. Cet homme-là est parfaitement capable, tout comme un autre voire même plus, d'élans altruistes, de sensibilité artistique (surtout le monde de l'image : il est photographe de formation) , d'admirations littéraires (même si surtout cinématographiques) et peut être un fin lecteur, quand il le veut.

Mais il ira généralement droit à l'essentiel.

Souvent, je l'oblige à lire mes textes. Je le taquine : "tu comprends, il me faut l'avis d'un non-spécialiste, hein. Du pékin de base..."
Il soupire, va lire, se borne à quelques questions puis émet un avis. Cela va du "oui, c'est bien" (ça, c'est quand il a lu pour me faire plaisir, hein). Au "ah, oui, là c'est vraiment pas mal" (plus rare, j'en conclus instantanément que c'est génial) . Pour finir par "ah oui, là ton texte il est super, il faudrait en faire quelque chose, tu veux que j'en parle à untel ? " (là, c'est quand j'ai écrit un truc sur un sujet qui concerne Clopin : le monde agricole, ou la nature, enfin bref).

Une telle échelle a le mérite de la simplicité. Je suis notée de 1 à 3, quoi...

Mais il est vrai que, depuis que j'ai commencé l'aventure de la Recherche Racontée, je sens bien que Clopin, malgré sa bonne volonté, me regarde avec un oeil qui s'arrondit de plus en plus. Il soupire bas... Et me demande, presque timidement "tu sais où tu veux en venir, hein ? Parce que c'est un peu confus, là, non ? "

Aaaaarghhhhhh... Si même Clopin m'assassine dans le dos, vous imaginez ? Que me restera-t-il, vu qu'en plus, je suis absolument nulle en macramé ?

Clopine, un oeil rond la regaaaarde...


Posté par ClopineT à 09:15 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [13] - Permalien [#]

16 mai 2008

chapitre 8 (ou 9 ?) : La Malice de Marcel

Je prends la parole, une fois n'est pas coutume, pour faire plaisir à Clopine, qui semble penser que je suis un personnage à part entière de la Recherche.

Moi, le petit Pan de Mur Jaune.

Je suis un (tout) petit bout du célèbre tableau de Vermeer : la Vue de Delft

C'est un honneur, notez, d'être ainsi choisi. Tant qu'à faire qu'à parler de l'art, dans la Recherche, Clopine aurait pu choisir la petite phrase de Vinteuil, ou le portrait de Miss Sacripant, ou... Elle n'avait que l'embarras du choix. Les oeuvres d'art sont innombrables dans la Recherche.

Mais en fait, elle a raison, je trouve, même si je suis juge et partie. Parce que je suis sans doute l'un des personnages les plus mystérieux de la Recherche. Celui qui a fait parler le plus parler de lui. Et les interprétations de mon cas sont toutes différentes, comme chaque musicien classique interprète à sa manière les oeuvres du répertoire.

Et puis j'ai un traitement particulier, ça c'est sûr ! D'habitude, en parlant des oeuvres d'art, le Narrateur brouille les cartes (ne me dites pas que cela vous étonne, hein. Pas après 8 chapitres de la Recherche Racontée !). Cela ne le gêne pas le moins du monde d'établir des comparaisons saugrenues. Un marbre de Michel-Ange, servant à décrire une gelée de boeuf aux carottes. Marcel était un tel virtuose de la métaphore qui'l pouvait se permettre l'équivalent, en littérature, du traitement de la guitare par Jimmy Hendrix, sur scène. Jouer avec les dents, imiter une mitraillette, casser l'objet... En fait, tout était bon pour illustrer son propos : à savoir qu'il n'existe pas de matière première plus noble qu'une autre, pour créer de l'art. Que tout est bon, (même le cochon !)

Et c'est là que j'arrive, eh oui ! D'abord, le Narrateur, contrairement à son habitude, va se retenir : ce ne sera pas lui, mais Bergotte qui aura affaire à moi. Bergotte : un des doubles du Narrateur. Un des multiples masques de Proust.. L'emblème de l'écrivain comblé. UN illustre aîné du jeune Narrateur... Eh bien, c'est par Bergotte que j'entrerai dans la Recherche. Ensuite, le Narrateur respectera  une (relative) sobriété à mon égard. Pas de description prolongée, point de métaphore éclairante, point d'éclaircissements sur ma signification. Un récit, presque sobre, de notre rencontre, à Bergotte et à moi. On ne saura même pas de quel type de jaune je suis fait.

Je suis donc discret, ce qui ne m'empêche pas d'être parfaitement redoutable. Pensez donc : Tel la Méduse, je foudroie celui qui me contemple... OUi, oui, littéralement parlant.

IL suffit que Bergotte me voit une seule fois, et paf ! Ce grand écrivain, reconnu par ses contemporains, couvert de gloire, et attention, hein, ayant écrit une "Oeuvre", digne de ce nom, sans bâcler, quoi, m'aperçoit, et zou : il  estime en un éclair que sa vie, son oeuvre, c'est de la crotte, du pipi de chat ! Tout ça à cause de moi ! Cette soudaine évidence, au terme d'une existence chargée d'honneurs, lui est fatale, vous dis-je : Couic ! Il meurt ! ( à cause de moi, donc, et aussi, parce que Marcel ne peut pas  s'en empêcher, à cause de bien prosaïques pommes de terres sautées)

Et pourtant, Bergotte écrivait PRESQUE comme Marcel Proust, c'est dire... Oui, vous avez bien lu. Dans la Recherche, par facétie, Proust se parodie lui-même, s'auto-pastiche : dans un passage attribué à Bergotte (Anatole france, nous dit-on) ; dans un autre, soi-disant extrait du Jounal des Goncourt. Bien entendu, c'est un clin d'oeil, pour mieux marquer les différences . N'empêche, il devait pourtant apprécier un peu le style de France. !

Mais il est vrai que Marcel, lui, survivra à notre rencontre.

Mon traitement, dans la Recherche, sera singulier jusqu'au bout. J'apparais seul, un peu détaché du reste. Je viens, je tue, et on n'entend plus parler de moi...

En plus, je suis tout petit. Et jaune (mais cela, vous le savez déjà). Extrait d'un tableau de mon Papa, Vermeer, la "Vue de Delft", qui n'est lui-même pas bien grand : 98 x 117,5 cm. Je suis de la taille d'un timbre-poste, quoi.

Vous allez me dire que ce qui fait le génie de Vermeer, ce sont justement ses touches minuscules de couleur ? Que sinon, sa virtuosité, sa technique, l'auraient rendu certes un Grand Peintre de son temps, mais ne lui aurait pas permis d'accéder à l 'immortalité qui est la sienne ? Vous aurez raison.

Les bons bourgeois flamands de 1660 aimaient, chez Vermeer, la "reproduction du réel". Ils aimaient ça parce qu'ils trouvaient que c'était bien peint, voilà tout. Ce qui veut dire que c'était inscrit dans les Codes acceptés par tous, de "peinture ressemblante". Ne parle-t-on pas encore, aujourd'hui, de l'art "photographique" d'un Vermeer ? Dans la vue de Delft, n'admire-t-on pas la précision (tout le tableau est à l'exacte échelle de la réalité), le "rendu" saisissant du ciel dans le reflet de l'eau, le pittoresque des personnages du pemier plan, qui donnent les proportions, et du coup, animent le tableau ?

Oui, oui. Mais le génie est ailleurs. Dans la minuscule tache blanche dans l'oeil de la jeune fille à la perle, qui fait que le tableau décolle... Sans cette tache, oh, le tableau est  joli. La pose gracieuse, comme saisie au vol. Les vêtements reproduits exactements... Mais c'est l'infime touche, du bout du pinceau, qui fait que ce n'est plus une jeune fille, mais LA jeune fille que Vermeer nous donne à voir. Le "beau" tableau devient universel. On quitte le réalisme (enfin, celui de l'époque) pour la grâce de l'universel humain. Pour l'art, quoi.

Bon, d'accord pour la Jeune Fille - mais pour moi, petit pan de mur jaune ? Pourquoi ai-je un tel pouvoir cataleptique sur ce pauvre Bergotte? Le syndrôme de Stendhal ?

Ou bien est-ce, là encore, une Malice de Marcel ?

au fait, si Clopine était sympa, elle copie-collerait une ou deux reproductions, histoire de me faciliter le travail, au point où on en est..

vermeer_jeune_fille_perle

Vermeer_delft_432

Ah, merci, elle est gentille au fond. Bon, je reprends. Ca ne vous semble pas bizarre, à vous, que toute l'oeuvre de Bergotte/Anatole France ne vaille pas même un bout de tableau, un timbre-poste de couleur jaune ?

Et si c'était ce dérisoire même qui était le propos de Marcel ? Ca lui ressemblerait déjà plus, n'est-ce pas ?

S'il nous disait sans nous le dire que l'erreur dramatique de Bergotte, c'est d'avoir allié la joliesse à la précision, certes, mais en respectant le bon goût de son époque ? C'est d'avoir utilisé une virtuosité équivalent à celle de Vermeer, chacun dans son domaine, certes,  mais en ne mettant pas, lui, la petite touche de blanc (ou de jaune !!) , le bout de pinceau trempé dans le matériau même, la matière brute qui permet de racheter, de transcender la sécheresse de la technique ? D'avoir sacrifié l'art à la gloire de la virtuosité ?

" Ah ! " s'écrie Bergotte, agonisant sous le poids de cette terrible découverte. "J'aurai donc, moi qui ai connu tous les succès, qui avais tous les outils en main, qui m'en suis servi toute ma vie, j'aurais donc, malgeé tout, raté ma vie !  Ma phrase est bien trop sèche, j'ai bien trop respecté les conventions de mon temps, je n'ai rien bousculé, rien risqué : il s'agissait en fait d'écrire, comme Vermeer a peint ce Petit Bout de Mur Jaune. la vie à pleine pâte, sans se regarder peindre, mais en mettant tout au service, même pas de l'oeuvre mais de l'art ! JE N'AI DONC RIEN COMPRIS ! "

Un peu, mon neveu.

Bien sûr, la tragique erreur de Bergotte, le Narrateur, lui, ne la commettra pas. Seuls des yeux trop pressés, ou rebutés par la difficultés, ne verront que préciosité, joliesse, virtuosité, délicatesse dans la phrase proustienne. A raison, d'ailleurs : "y'en a". Mais ils ne verront pas la pâte humaine :  or, "y'en a aussi".

y'en a surtout, n'est-ce pas. Proust ne reculera devant rien. Il parlera de tout, même de ce qui est absolument tabou à son époque. Il sait trop bien que, derrière les petits pans de murs jaunes, on peut trouver, au choix, des bordels, des cabinets d'aisance, voire des cimetières... Et, comme la couleur pour Vermeer, son matériau sera le Temps, au-dessus du style même. Il nous peindra un monde qui est dans le Temps. Il sait, lui, qu'il nous est encore plus compté que la couleur... Et ainsi, il fait accéder la Recherche au Domaine Absolu de l'Art : il a gagné.

Et le pauvre Bergotte a perdu. Je l'aimais bien, quand, chargé d'ans, il gravissait à petit pas l'escalier pour aller à l'exposition, sans se douter que c'était avec moi qu'il avait rendez-vous. Je l'aurais bien prolongé un peu. Mais le Narrateur ne peut pas s'embarrasser de scrupules. Il m'a engagé comme tueur à gages, parce qu'il élimine, l'un après l'autre, tous les faux-semblants qui s'accrochent à lui, comme le liseron s'accroche aux plantes en les étouffant...

Depuis ? Oh, j'ai regagné  mes Flandres. Je crois (il faudrait vérifier), que je suis accroché au mur de la Galerie Royale de l'Etat hollandais. Bon, faites gaffe quand même en m'approchant, hein. N'oubliez pas que j'ai un mort sur la conscience.

Au plaisir de vous voir,

Le Petit Pan de mur Jaune

Nota Bene : ah oui, il y eu un visiteur, une fois, qui est venu me regarder, et qui avait TOUT A FAIT la tête et l'allure de Bergotte. Dans un casting, on n'aurait vu que lui. Jean d'Ormesson, je crois que c'est son nom... PS : le Narrateur n'est pas si vache que cela avec Bergotte. Il se demande si, après sa mort, celui-ci ne pourra quand même pas avoir un bout d'accès à l'immortalité. Ses livres sont en effet là, comme des anges, pour rappeler qu'il fut malgré tout écrivain, c'est -à-dire, pour le Narrateur, engagé dans la passerelle qui mène au "divin" : l'art. PPS : je m'en fous, mais je voudrais quand même souligner ce paradoxe. C'est que moi, petit pan de mur jaune, je suis le passage quasiment le plus COURT de toute la Recherche. Eh bien, dès qu'on parle de moi, ce sont les textes les plus LONGS qu'on écrit. Ahahah.

Posté par ClopineT à 19:17 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [5] - Permalien [#]

et puis tout va bien...

parce que ma mésaventure m'aura au moins permis d'être entourée comme vous l'avez fait, tous. Rien que pour ça !

et puis, un bonheur n'arrivant jamais seul, petit message sympathique dans ma boîte e-mail ce matin :

"Nous solicitons l’autorisation de reproduire:

"Grande soeur,” by Clopine Trouillefou,
http://www.1000nouvelles.com/Clopine/grandesoeur.html

Le matériel demandé paraîtra dans cette édition et dans toutes les éditions à
venir d'un texte universitaire et des suppléments non-vendables qui en dérivent,
en toutes formes ou media" (etc)

Et ça, voyez-vous, c'est une vraie bonne nouvelle...

MERCI A TOUS !

Clo

Posté par ClopineT à 10:36 - Petites histoires de blogs - Commentaires [0] - Permalien [#]

15 mai 2008

IL y a des gens que j'aime, à Gottingën..; (et sur la RDL)

Bon, je suis arrivée au bout, je crois bien, du petit chemin parcouru sur "La République des LIvres". Oh, je m'interdis pas de reprendre la route un jour, n'est-ce pas. Et j'irai bien entendu lire les billets d'Assouline, voire y réagir ici même, chez moi. Mais participer aux commentaires, au forum, plus pour l'instant. Disons que je vais "faire un grand détour ou bien me fermer les yeux".

C'est le troisième forum où il m'arrive pareille mésaventure. Mais cela doit être dû, aussi, à mon idéalisme, ou plutôt à  mon penchant à l'idéalisation, à la piédestalisation. Je m'explique cela par ma nature psychologique, c'est certain, mon besoin d'admirer. Sans être une groupie, j'investis certaines rencontres beaucoup plus que d'autres... Mais pas seulement. La relative "solitude" dans laquelle je vis me conduit à être facilement émerveillée des rencontres du Net. Comment ! Voilà des gens que je ne rencontrerai jamais,  avec qui  je n'ai même aucune chance d'entrer en contact, et avec qui je peux néanmoins, sur un relatif pied d'égalité, communiquer. Une chance absolue, un rêve. Je me souviens de ma découverte, il y a un an et demi, de la "république des livres". Non seulement on y parlait avant tout de littérature (contrairement au défunt forum télérama ou à Défense de France Culture), ce qui me convenait bien, mais encore je m'y sentais comme un poisson dans l'eau.

Les passouliniens, cultivés, bavards, diserts, parlaient d'un monde littéraire, mais aussi ouvraient les portes de leurs armoires et de leurs bibliothèques. Et comme moult d'entre eux sont des universitaires, des chercheurs, des intellectuels de bon niveau, des passionnés et des érudits, imaginez ma tête, passant des champs brayons à des discussions sur tel manuscrit traduit du grec au 6è siècle par un érudit arabe habitant à Cordoue, résonnant jusqu'à nous - ou telle comparaison éblouissante entre Flaubert et Zola, ou telle promenade fellinienne, emplie de couleurs et d'odeurs, dans la cité de Rome. J'en aurais sauté de joie au plafond, et c'est un peu ce que je faisais sur le forum. Des petits sauts clopiniens de cabri, de chevrette de Monsieur Seguin. reniflant la bonne odeur du thym, du romarin, de la culture, du savoir et de la passion...

Comme souvent sur les forums de la Toile, les gens se livraient aussi, par petits bouts. Et je crois qu'au-delà de l'érudition et des propos plaisants, c'était ce que je préférais. J'ai toujours aimé me balader dans une ville, et regarder du trottoir les fenêtres éclairées, la nuit, qui découpent leurs cadres lumineux et détachent les objets de vies inconnues. J'adorais, jeune fille, arpenter uit, et m'imaginer ainsi vivre de multiples existences ... Chez Assouline, les internautes ne sont pas très nombreux à se pencher à leurs fenêtres. Les passouliniens sont de sacrés bavards, mais ils  tendent plus à monter à la tribune qu'à ouvrir les portes de leurs appartements privés. Néanmoins, certains d'entre eux (et donc  moi la première, en guise de remerciements et de partage, moi qui ne peux donner grand'chose d'autre ; mais à défaut d'avoir un avis autorisé sur la littérature grecque du siècle d'or, le Vè avant Jésus-Christ,  ou de bien parler des littératures que j'aime,  je me reconnais quand  même la qualité de fine lectrice, hein !) laissaient échapper, comme un pan de chemise rebique et dépasse d'un pantalon, des petits bouts d'eux-mêmes, que je ramassais en priorité...

Oui, mais voilà, là comme ailleurs, le Loup rôde  -  et j'ai fini par être mangée ; plus on se connaît, plus on se livre, et donc plus on donne d'armes contre soi. Les malveillants ont tôt fait de ramasser ce que vous leur avez donné, d'en faire une boule qu'ils couvrent de crachats, et de vous la renvoyer en pleine figure. Cela fait encore plus mal qu'une banale pierre du chemin, of course... Vos motifs supposés (pourquoi vous êtes là, pourquoi vous écrivez, etc;)  sont toujours les plus vils. Vos préoccupations ? Narcissiques et infantiles...

Et puis une certaine lassitude s'instaure, à cause de la futilité, de l'aspect irréel et vain, des rencontres de la Toile. Et puis il y a les malades, les cinglés, ceux qui colonisent les blogs pour répandre la haine, et ceux qui sont par eux-même dérangés. Pour la première fois de ma vie, j'ai été qualifiée d'"antisémite"; Oh, ce n'était pas moi que l'on visait (je suis trop insignifiante pour le Grand Personnage qui éructe à longueur de colonnes chez Assouline), mais Michel Onfray. N'empêche que... ajoutée aux insultes, aux rejets, aux jugements malveillants, cela devenait assez, trop, insupportable. Quelque chose s'est cassé. 

Néanmoins, je suis quelqu'un qui n'hésite pas à s'exposer, à se mettre en danger. Dérisoire danger, me direz-vous, que d'écrire au vu de tous ? certes, mais d'aucuns, comme Leiris, n'hésite pas à rapprocher l'art d'écrire à la tauromachie. La corne du Toro virtuelle en vaut bien d'autres. J'aurais donc pu résister à tout cela. Mais pas à la vision de la dérive du forum dans son entier, qui là me navre vraiment.

Car je ne suis pas la seule en cause, loin de là. Le forum d'Assouline, comme avant lui celui de Télérama (et de tout temps celui de DDFC) est ainsi parasité par des thèmes récurrents qui s'infiltrent dans TOUTES les discussions. La shoah, la situation d'israël, le monde musulman, les intégrismes qui se répondent. les affirmations péremptoires à détenir la vérité. Les dogmes qui s'avancent, sous le masque de la raison raisonnante  : tout ce que j'abhorre.

certes, la vie littéraire n'est pas à l'abri du "reste du monde", et le nôtre est à feu et à sang. Au contraire, le travail littéraire peut être un précieux allié pour s'ouvrir à la compréhension, même partielle, des enjeux de notre monde -et tout urge, tellement. Mais transformer un forum comme celui d'Assouline en exclusive tribune, c'était trop pour moi. Je ne m'y retrouvais plus. Du tout.

Bien sûr, par ricochet, la fréquentation de "clopineries", (déjà plus que confidentielle, une petite soixantaine de fidèles sur 120 visiteurs quotidiens , 2,40 pages lues chacun, 50 000 clopineurs en deux ans, et au  classement Wikio, où je n'apparais même pas dans la rubrique littéraire, mais dans la colonne "divers", je suis dans les 5 millièmes et quelques. Mais bon, y' a pas que la quantité dans la vie, hein. faut voir la qualité. Mieux vaut un petit blog courageux qu'un gros blog paresseux !) ma fréquentation, donc, va baisser, si j'en crois l'outil "provenance des visiteurs de ce blog". Les Assouliniens m'oublieront plus vite que mon ombre, et continueront sans moi. Mais m'en fous, d'abord. J'ai glané là-cas ce qu'il y avait de plus précieux pour moi. Certaines adresses infiniment importantes... Et puis je peux toujours y aller en douce, faire mes courses.

Et  j'y ai reçu de magnifiques cadeaux. Des traductions de poèmes albanais, d'un nouveau venu aussi émerveillé que moi, il y a un an...Des promenades romaines... Et même un cadeau d'adieu, d'une des plus belles personnes du blog : la superbe, érudite et si humaine Sapience Malivole, au pseudo flambloyant et rabelaisien. Ce cadeau, je me le rapporte ici, je me l'édite et je me  le conserve, na... Comme par hasard "il colle" parfaitement à mon propos du  moment, à cette lecture de Proust qui me prend plein de temps. Et le voici :

Τήν εργασία μου τήν προσέχω και τήν αγαπώ.
Mon travail, je le soigne et je l’aime.
Μά της συνθέσεως μ’αποθαρρύνει σήμερα ή βραδύτης.
Mais de la composition me décourage aujourd’hui la lenteur.
Η μέρα μ’επηρέασε. Η μορφή της
Le jour m’a influencé. Sa forme
όλο και σκοτεινιάζει. Όλο φυσά και βρέχει.
Va s’assombrissant. Sans cesse il souffle et pleut.
Πιότερο επιθυμώ νά δω παρά νά πω.
Davantage je désire voir que dire.
Στή ζωγραφιάν αυτή κυττάζω τώρα
Sur cette peinture je regarde maintenant
ένα ωραίο αγόρι πού σιμά στή βρύσι
un beau garçon qui près de la fontaine
επλάγιασεν, αφού απέκαμε νά τρέχει.
s’est allongé, après s’etre épuisé à courir.
Τί ωραίο παιδί : τί θείο μεσημέρι το έχει
Quel bel enfant : quel divin midi l’a
παρμένο πιά γιά νά τό αποκοιμίσει.-
saisi donc pour l’endormir?
Κάθομαι και κυττάζω εδώ πολλήν ώρα.
Je suis assis et je regarde ici longuement.
Και μές στήν τέχνη πάλι, ξεκουράζομαι απ’τήν δούλεψή της.
Et dans l’art encore, je me repose de son labeur.

L’art est la réponse de l’homme au monde, à tout.

(poème de KAFAVIS traduit par sapience Malivole sur le blog de Pierre Assouline, et offert aux partants (edel, soeur Marie des Roses et bibi). 

Qu'elle soit ici hautement remerciée, et je  lui souhaite un voyage au long cours, sur la Rdl. Elle en représente le meilleur, et fait que malgré tout, j'aurai un bon souvenir de mon passage là-bas, même du pire, n'est-ce pas. 

Clopine Trouillefou

Posté par ClopineT à 11:01 - Petites histoires de blogs - Commentaires [28] - Permalien [#]

14 mai 2008

chapitre 8 : le Vertige Verdurin

Les Verdurin ! Avant tout, demander la Mère, dans cette famille (même si le personnage n'a pas d'enfant). Le mari, quoique fermement dessiné, n'est qu'un faux-bourdon. Mais elle, la Verdurin, alors, pardon !

MADAME Verdurin, donc. Signe particulier : a  un large  front où l'on peut voir ... ses vertèbres !

Bien sûr, je plaisante, là. En fait, tout génie soit-il, Marcel Proust n'en reste pas moins humain. Et donc fait des erreurs. Tous les écrivains connaissent ainsi de sympathiques embardées. Souvenez-vous d'Eugène Sue : "elle avait les mains froides comme celles d'un serpent...."

Madame Verdurin, soit. Mais d'abord, vous dire que je ne crois pas que, malgré le véritable jeu de massacre auquel se livre Proust avec elle, il la déteste à ce point. Ce n'est pas son ennemie personnelle...

Et pourtant, c'est elle qui "fout la merde", systématiquement, dans les couples de la Recherche. Ca commence avec Swann et Odette, ça continue avec Saint-Loup et Rachel Quand-du-Seigneur, ça passe  à un cheveu pour le Narrateur et Albertine, ça tombe illico sur Charlus à la remorque de Morel. Jouant l'entremetteuse, mentant, excluant à tour de bras, montrant la porte de son salon... Madame Verdurin ne supporte pas le bonheur des autres, enfin, celui qui ne passe pas par elle. (elle n'est pas la seule, j'ai des noms !) Et comme Morel, Albertine, Rachel, Odette sont des êtres qui ne valent pas leurs amants, ce sont des proies faciles pour céder au Vertige Verdurin.

Car il y a un vertige Verdurin. Celui de croire qu'autour de la "Patronne", se réunissent les meilleurs, les plus grands esprits du temps. Et que c'est le salon le plus chic du moment... Ah ! L'absurde illusion ! Mais obligatoire, hein, pour perdurer parmi les "habitués" du "petit cercle", qui, d'après Madame Verdurin (pourtant rongée par le snobisme) se suffisent à eux-mêmes. 

Mais si vous vous permettez l'ombre d'un tressaillement devant la vulgarité étalée là, les manies absurdes du petit cercle, les surnoms grotesques, l'auto-suffisance, si vous ne supportez pas le sadisme - l'humiliation du timide Saniette, si vous n'êtes pas assez servile pour adopter le Credo du lieu, à savoir la supériorité des Verdurin sur l 'ensemble de l'univers alentour, bref, si le coin de votre oeil ne peut retenir le mépris que vous inspire l'insondable connerie de Madame Verdurin, alors, gare à vous...Ennuyeux, comme les inaccessibles étoiles que sont les Altesses, vous voilà ennuyeux. (Certains blogs ou forums fonctionnent aussi un peu comme ça... ) 

Personnellement, j'ai bien connu quelques Madame Verdurin. Persuadées être les meilleures en tout. Ne vous tolérant que si vous participez au dogme ambiant. Un seul doute, une seule réserve ? Allez, zou, ostracisé. Je me suis souvent retrouvée dehors, et elles, "dedans"... Comme le pauvre Swann.

Et pourtant, je le redis. Le Narrateur ne déteste pas tant que cela Madame Verdurin. D'abord parce qu'il puise chez elle une magnifique collection de grotesques. Les Docteur Cottard, Elstir/Monet (jeune), Bergotte/Anatole France (vieux), les érudits poussiéreux, les savants obscurs et les cousines pauvres. Mazette, quel vivier pour exhiber tous les ratages et les ridicules du monde...

Ensuite, parce qu'il s'amuse. Férocement. Qui n'a pas vu Madame Verdurin, enflammée, jouer les va-t-en guerre pendant 14-18, promettant le peloton d'exécution à tous les "planqués",  ne peut savourer, comme elle,  ses croissants au beurre dont elle repousse d'une pichenette les miettes,  pour mieux lire son quotidien ultra-nationaliste, adossée à ses oreillers blancs. Croissants que seul un jeune boulanger sait fabriquer dans tout Paris, ce qui lui vaut, sur l' intervention de la bonne dame, d'être exempté du combat, par passe-droit...

Et enfin, enfin, parce que Madame Verdurin, supérieure en cela à toutes les aristocrates princesses qui la méprisent, fait jouer la première, dans son salon, du Vinteuil (Debussy, pour aller vite). Une petite phrase qui fera pleurer Swann, car elle est comme l'hymne national de son amour pour Odette. Madame Verdurin soutient aussi Elstir. Fait venir les ballets russes. Va écouter Wagner à Bayreuth. Est Dreyfusarde, à fond les manettes. Quand elle loue une vieille demeure, la Raspelière, au bord de la mer, elle lui rend toute sa beauté, que les propriétaires, nobliaux de province, avaient défigurée. Et si elle martyrise un Saniette, elle lui fait, en douce,une rente viagère, pour atténuer sa pauvreté...

Bien entendu, vous reconnaissez là un des mécanismes particuliers de la Recherche, que Proust utilise systématiquement pour bousculer vos certitudes. La figure de Madame Verdurin sera encore utilisée autrement. Antithèse exacte d'une Guermantes, vous pensez que ces deux mondes-là, différents par essence, ne se reconnaîtront jamais ? Vous vous fourrez évidemment le doigt dans l'oeil. Ce que vous preniez, sur la foi du Narrateur, our de la vulgarité incarnée, du bling-bling frotté d'art comme on frotte le gigot d'ail, point trop fort pour ne pas faire pénétrer, va se retrouver Première Dame de France, ou équivalent. Au bout de quelques deux mille pages, certes, mais c'est encore meilleur. Bien fait, pan sur le bec, pour ceux qui croyaient encore à la pérennité d'un ordre social quelconque. Comme tous les personnages attirés par la Mondanité, les Swann mais aussi les Legrandin ou les Verdurin, vous ferez  partie , si vous êtes un Conservateur, des pires dupes de la Recherche, à côté des Amoureux ou des Sensuels.

A côté des Amis, aussi. Si j'avais le temps, je vous raconterais  comment Proust écrabouille l'illusion portée par Robert de Saint Loup, jeune Guermantes sincèrement attaché au Narrateur. l'Amitié fait elle aussi partie du fondamental malentendu, qui régit les espoirs, les sentiments et les rapports humains...

Mais, pour finir, si l'on me faisait procéder au Casting de Madame Verdurin, je serais assez embarrassée. C'est qu'il y faut une actrice ayant vécu, et  longtemps, avec les épaules larges et suffisamment d'expressivité pour jouer un personnage si facilement ému, par exemple par la musique de Wagner, que, pour ne pas avoir à changer tout le temps de mimique, elle reste ad vitam aeternam sur l'expression faciale : "éperdue d'admiration". Deneuve, qui aurait l'âge, est bien trop froide pour jouer cela. Huppert, éclaircie en Blonde, ne peut être que Madame de Guermantes, voyons. Ah, ça y est, j'ai trouvé. Rosy Varte. Son interprétation parfaite de l'insupportable Maggy, à la télé, la désigne d'office, parmi les comédiennes françaises de sa génération (et seule une française peut jouer Verdurin, je suis formelle là-dessus).

Enfin, vous dire que je vais faire une pause parmi tous ces personnages qui se pressent devant nous. Parce que je voudrais vous parler d'un héros petit, certes, mais essentiel. J'ai nommé "le Petit Pan de Mur Jaune"... Et comme ici, c'est moi qui décide...

Clopine

Posté par ClopineT à 17:13 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [2] - Permalien [#]

Je remercie tous les fidèles commentateurs...

la nouvelle est tombée sur les télescripteurs AFP (agence feudon publication). le petit est un mäle, et il s'appelle Utopy... avec un "y"... bon on ne maîtrise pas toujours tout, hein. J'avais voté pour UTRILLO, personnellement, mais...la démocratie... Foutu système, certes, mais c'est soit ça soit la dictature, alors.

Feudon ou Fedon : régionalisme normand (de tout le Nord, en fait), pour les ânons.

Je suis retournée le voir toute seule, au tout petit matin. N'est pas "Noir du Berry" pour rien, celui-là. Et absolument sans défiance, il vient mettre son museau au creux de votre main (avant que sa mère ne vienne s'interposer, pour lui apprendre à ne pas parler avec des inconnus, non mais)

Je suis contente d'avoir partagé mon feudon avec vous tous. C'est un peu de chaleur dans ce monde si réel, si virtuel, dans ce monde tout mélangé...

Clopine

Posté par ClopineT à 12:19 - Petites histoires d'Animaux - Commentaires [0] - Permalien [#]

13 mai 2008

FAIRE PART, s'il vous plaît...

Son père, Dagobert, Grand Noir du Berry

Sa mère, Quenotte de la Brande dite "la gracieuse",

Les petits et les grands des Ruisseaux,

Le chien Ti"Punch,

et le Reste du Monde,

SOUHAITENT LA BIENVENUE AU NOUVEL ANON , qui vient d'arriver, il y a une heure et quart, sur cette planète

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et qui tient déjà sur des pattes si fines, si fines, que le chien en est proprement épaté

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BIENVENUE à toi, Mon Feudon !

(bon, pour l'instant, on ne sait pas encore trop s'il est masculin, ou féminin (je parie pour une petite ânesse, personnellement, à cause de la finesse de son museau et de la délicatesse exquise de ses oreilles...) Sa mère aurait comme une tendance à le protéger, en refusant toute approche trop directe, qui pemettrait de vérifier les choses.... Mais il est  si beau, je la comprends parfaitement...

Qui sera  sa marrraine ? Il y a  cinq ans déjà ,un certain PAPOU aux oreilles adaptées à l'écoute de  Radio France Culture  avait eu la chance d'avoir la délicieuse Françoise Treussard comme Marraine d'âne... Si j'avais  l' adresse de son Papa,  je proposerais bien à  la petite  Agathe Chevillard de jouer ici ce rôle  : le feudon et elle sont strictement contemporains, et voici qui console d'un monde empli de Nisard ou autres Jardin, n'est-ce pas ?

Reste encore, bien entendu, à baptiser ce petit, ou cette petite : un nom en U, s'il vous plaît, comme un henissement joyeux : un  cri d'allégresse !   

allez,une dernière, pour la route. Puisse-t-il vivre en paix, cet ânon, qu'on lui évite les mauvais traitements et les courses imbéciles où des ordres contradictoires pleuvent, que personne ne se moque de la longueur de ses  oreilles ou de son cri braillard - bref, que les fées des ânes se penchent sur son berceau si vert : le pré-du-bas !

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Posté par ClopineT à 16:45 - Petites histoires d'Animaux - Commentaires [9] - Permalien [#]

chapitre 8 : l'amour physique est sans issue

Charlus. Incontournable, massif : une Présence, comme on dit de certains acteurs ou personnes publiques qui, sitôt apparues, remplissent l’espace. (Amy Winehouse en est une, par exemple). On ne peut passer à côté de  Charlus, dans

la Recherche

du Temps Perdu, car Proust va l’utiliser sans arrêt pour son jeu de massacre favori : le faux-semblant. Et cela va commencer par son nom, le Baron de Charlus.

Les lecteurs de la recherche connaissent bien les longs développements sur « les noms de lieux », ou bien « les noms de personnes », et savent que le Narrateur avance  son intérêt pour l’étymologie, la généalogie des noms de

la Noblesse

, comme explication de sa fascination pour  le faubourg Saint-Germain. S’il cherche à fréquenter les Guermantes, les plus riches, nobles et mondains aristos de son temps,  ce n’est pas –loin de lui cette idée ! , par snobisme plat comme celui d’un Legrandin, voyons. Mais c’est à cause de la couleur particulière du nom « Guermantes », rassemblant en lui-même les chansons anciennes de son enfance, les vitraux de l’église de Combray et toute l’Histoire de France… Bon, on n’est pas obligés de croire tout à fait aux commodes prétextes du Narrateur, n’est-ce pas…

Personnellement, le mot Orange me nourrit ainsi

-         de la saveur sucrée et rafraîchissante d’un fruit , qui pèse lourd dans le sac à dos des pique-niques, l’été, et dont la peau épaisse protège, comme la bosse du chameau, le remède aux soifs ardentes des vacances.

-         d’une chanson que ma mère me chantait « Le Prince d’Orange »,  où le beau Prince  jette en refrain, comme un défi « Que maudite soit la guerre ! » avant de mourir de trois grands coups de lance, un à l’apuel, un à la mamelle et un autre au côté, qu’un anglais (le sal’bâtard !) lui a donnés

-         et d’une ville gallo-romaine douce comme le murmure d’une fontaine, ocre comme un théâtre antique, ronde et étagée comme un amphithéâtre, que je n’ai jamais encore eu la chance de voir, autrement qu’en illustration sur un livre scolaire.

Eh bien, ce n’est pas pour ça que je vais me jeter à corps perdu dans la fréquentation de Guillaume-Alexandre de Nassau, dernier du nom, n’est-ce pas – surtout que la jet set et moi, ça fait quand même deux !

Le Narrateur, si…Bon, passons, et accordons-lui le bénéfice du doute. Surtout qu’il va commettre tant d’impairs et de bévues, s’agiter si désespérément, méconnaître tant d’usages du monde, qu’on en aura souri avec lui, avant qu’il obtienne satisfaction et qu’il soit aussi à l’aise avec ses aristocratiques amis, qu’un précieux poisson exotique dans un aquarium de restaurant chinois.

Charlus va ainsi se dresser devant le Narrateur, comme un concentré de gaffes possibles, bévues et quiproquos. D’abord, celui-ci ne va pas comprendre qu’il s’agit d’un Guermantes, peut-être le plus noble, le plus enragé, le plus ultra de tous. Ensuite, il ne va strictement rien  piger au comportement de cet ami de Swann (ce dernier lui donnait « à garder » Odette, signe de confiance absolu pour un jaloux maladif),. Charlus multiplie en effet les volte-face vis-à-vis du  Narrateur, lui offre de sompteux cadeaux pour  juste après, l’accabler d’injures et de reproches, tient des discours extravagants. Pour ceux de mes lecteurs qui fréquentent le blog de Pierre Assouline, «

la République

des Livres », la comparaison qui vient à l’esprit est de rapprocher le comportement délirant d’un Charlus aux messages d’une Mauvaise Langue. Même brillance apparente du propos, même verve, même humour : Charlus assénant au Narrateur, qui vient de confondre un fauteuil style Henri II  avec un fauteuil  Voltaire, qu’ »un jour, il confondra les genoux de

la Princesse

de Parme avec un lavabo, et dieu seul sait ce qu’il fera dedans », par exemple…

Charlus se targue d’être « la clé » qui ouvre le faubourg Saint-Germain, et il est exact qu’au début de la recherche, il a une position prépondérante. De plus, comme d’autres Guermantes, il est plus cultivé que la moyenne des gens. Et enfin, décrit comme un « homme à femmes », il possède un style qui peut être fascinant. Un  personnage, un peu comme Karl Lagerfeld, avec lequel il partage l’allure guindée et le vocabulaire précieux.

Si exaspérant cependant que le Narrateur, dans une crise de rage impuissante, lui piétinera son chapeau haut-de forme. Nous voilà bien loin de la courtoisie policée des salons mondains, n’est-ce pas ?

C’est que Charlus est une clé, effectivement, pour notre Narrateur, mais pas celle qu’il croit. C’est grâce à Charlus, et à une des plus belles métaphores de la littérature française, que l’homosexualité va entrer (au beau milieu du texte) dans

la Recherche

– et comme d’habitude pour tout ce qui est directement sexuel :  par le voyeurisme, la planque, l’effraction. Aussitôt les yeux du Narrateur dessillés, les contours de Charlus vont enfin prendre leurs vraies dimensions.

Et je répète que faire jouer Charlus par un acteur mince, comme Delon (Delon ! Mais quelle connerie !)  au motif que Proust a pioché des éléments de son héros dans le maigre et réel Montesquiou, est une absurdité. Le seul acteur qui me vient à l’esprit, pour jouer Charlus, est Jean-Claude Dreyfus, dont la  corpulence s’allie à un amour du cochon tout à fait pertinent.

Car à mon sens, si Swann est là pour prouver au Narrateur qu’il n’y a pas d’amour heureux, Charlus, lui, est chargé de le persuader que la sensualité est aussi une impasse. L’amour physique est sans issue, martèle le personnage : par exemple dans sa relation si souvent sordide avec un jeune gigolo, Morel le violoniste ambitieux, dans ses magouillages et tripotages avec un Jupien (qui a lui, quelque chose du maquereau et de l’espion), dans sa lente descente aux enfers…L’abandon de sa situation mondaine, la déchéance de sa vieillesse, sa solitude obèse : on retrouvera Charlus couvert de chaînes et de crachats, se faisant fouetter dans des bordels par des jeunes voyous ne faisant même plus semblant de rentrer dans le jeu de leur client.

Marcel Proust avait-il été tenté, comme il était tenté de prendre un Charles Swann pour modèle, par la figure tragique de Charlus, l’inverti vieillissant et moqué, le gros sensuel dépassant sans arrêt les limites de la chair, dans la recherche stérile de la jouissance physique ? Toujours est-il qu’il réussit à rendre ce personnage, pour le coup, encore plus que tous les autres,  tour à tour superbe et misérable, assez attachant pour qu’on le prenne en pitié. Que serait un Charlus aujourd’hui, où il pourrait vivre sa sexualité autrement que dans l’irréalité d’un tabou social ?

C’est une des forces de

la Recherche.

Proust

n’était certes pas un révolutionnaire, il n’a jamais pu s’affranchir des préjugés et des limites de sa classe sociale. Mais son regard aigu, empathique, précis et raffiné sur ses personnages les détache si nettement, les « porte en avant » avec leurs mondes entiers, pleins et denses comme la terre même, avec une telle intensité, que, sans un seul cours de morale,  de révolte, sans imprécations, le Lecteur est amené à rejeter ce monde-là. Celui où les Charlus se font cracher dessus. Aussi fou soit-il, il vaut cent fois ses persécuteurs. Comme Proust lui-même, bien sûr. Et comme

la Recherche

vaut cent fois mieux que ce que tout ce qu’on peut en dire, même et surtout son humble servante :

Clopine Trouillefou

Posté par ClopineT à 12:59 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [0] - Permalien [#]

et s'en vint dans l'autre...

Les ânes se font face à face, au-dessus de la clotûre, du ruisseau et des buissons qui les séparent. C'est absolument nécessaire :  Dagobert, mâle entier, pourrait attaquer le petit, après la naissance. Mais pour l'instant, Quenotte est encore seule dans le pré, et passe sa journée, mélancolique et grosse, à regarder son mâle à travers les feuilles. Quand le petit sera là, nul doute qu'elle en sera distraite, mais en attendant, immobile (elle est lourde au point de creuser le dos) et ruminante, elle contemple les oreilles noires qui se tournent vers elle, depuis le pré du haut...

Le ventre blanc de Quenotte est bien rond, tendu, les trayons ne sont pas encore descendus mais les mamelles sont déjà  dures : c'est pour très bientôt. Clopin a décidé qu'il ne dormirait plus, le temps de la mise bas. D'abord, c'est  le premier petit de notre jeune ânesse. Ensuite, il veut "couvrir l'événement" - qui en vaut bien d'autres, et de plus futiles, dans la marche du monde.

Nanette, la douce ânesse du Cotentin, morte l'hiver dernier, faisait toujours ses petits à l'aube, un peu à l'écart, le long des haies. Nous n'étions jamais là, du coup, mais elle avait confiance en nous au point de pousser, du chanfrein, son petit vers nous, quand nous arrivions enfin dans le pré. Quenotte, plus nerveuse, plus jeune aussi, adoptera-t-elle la  même attitude ?

En tout cas, tout semble prêt pour l'arrivée du petit - On se croirait dans une salle de concert, quand les spectateurs finissent d'arriver, qu'une sorte de brouhaha heureux emplit les allées et que les musiciens s'accordent. Ici, ce sont les boutons d'or qui se pressent dans le pré vert, les feuilles des arbres, nouvelles-nées elles aussi, qui remuent et se penchent, et le ciel qui nuance son bleu...

On n'attend plus que toi, Feudon !

Clopine (pour donner des nouvelles à Lavande, qui en voulait) 

Posté par ClopineT à 10:04 - Petites histoires d'Animaux - Commentaires [2] - Permalien [#]

12 mai 2008

Marcel attendra (pas sûre que je ne l'efface pas demain matin, celui-là, à cause de la honte)

LES ARBRES DE MA VIE : un, le cerisier.

"- Bon sang", dit l'homme, " Quel désastre ! Peu de fleurs et des feuilles gelées : il n'y aura pas de cerises, cette année".

Elle n'entendit qu'un mot : cerise. Et immédiatement, elle eut dans la bouche la précision du petit fruit. Il faut faire un effort pour attaquer sa peau, d'un coup de dent. Et la chair jaillit tout de suite. La cerise est un fruit d'effraction, comme une banque braquée.

"Sauf", poursuit- il, "ce cerisier, là. Celui du gamin. Jamais comme les autres celui-là. Regarde : comment a-t-il fait ? Ce sera le seul à donner, cette année."

Elle regarde, voit le cerisier en fleurs. Il a été planté l'année de la naissance de l'enfant, du garçon. De son garçon. Ses fleurs blanches sont presque roses, poussées d'un coup sur les branches contournées. Il paraît, elle l'a vu à la télé, que les japonais vouent un culte à la fleur de cerisier. Ils ont absolument raison.

Chez elle aussi, on plantait des arbres quand les enfant naissaient. Ses frères et soeurs ont tous eu, ainsi, un arbre-jumeau, dans le verger familial. Des cerisiers, chacun. Sauf elle : un poirier capricieux, qui donnait quand ça lui chantait. Elle a raconté tant de fois l'anecdote, en riant. Est-ce pour compenser, que l'homme a planté un cerisier, à la naissance du petit ?

Ce cerisier-là sera le seul à donner, cette année.

Elle se souvient.

Les années de bataille, les années dures, les années grises comme l'acier, froides, qui lui ont tranché le coeur. Il fallait se lever, mettre l'armure, aller au combat. Une fois, deux fois, dix fois. A la fin, elle ne savait même plus pourquoi elle se battait. Sûrement pas pour elle : pas bien sûre d'en valoir le coup. Pour l'enfant, oui. Est-ce qu'on comprend ces choses-là ? Pour l'enfant, disait-elle. (Mais en tout cas, ne pas se regarder dans la glace.)

Venir là, avec l'enfant porté, sur les bras. Il n'avait pas de place. Elle non plus. Un lit, ce n'est pas une place. C'est juste un endroit chaud. Ca ne donne pas de droits. Elle était bien trop fière pour quémander. Mais se battre, oui, elle croyait savoir le faire, jusque dans la défaite, toujours envisagée. Maladroite. Obstinée. Guerrière.

Sauf que l'homme, avec cette désarmante sincérité des hommes, la giflait en plein coeur. Elle savait depuis toujours qu'il était plus fragile qu'elle. Sauf qu'il avait cette force, qu'elle n'avait pas : il savait planter les arbres.

CE CERISIER LA. Elle se souvenait de la Grande Bataille. L'homme rentrait, c'était l'automne qui givrait les feuilles, il disait : "le cerisier, tu sais ? Le cerisier du petit... Eh bien, il va mal...

- IL n'est pas le seul", sifflait-elle.

-"Ecoute, écoute, je pense qu'il ne va pas passer l'hiver. Ca ne m'étonnerait pas qu'il crève au printemps. "

Elle allait à la fenêtre, regardait l'arbre, se retournait vers l'homme, l'accusait : "Et que vas-tu faire, pour qu'il ne crève pas ? Rien, n'est-ce pas. L'arbre que tu as planté quand ce fils-là t'est né. " . Les yeux bleu clair de l'homme viraient à l'acier. IL ne répondait pas, sortait. "S'il meurt", jurait-elle," si cet arbre meurt, entends-tu ? S'il meurt, je te quitte".

L'arbre avait survécu.

IL fallait ranger les souvenirs. IL fallait s'imprégner de printemps. Sortir, poser la main sur le tronc, lever la tête vers les fleurs blanches, presque roses. Il fallait absolument croire à cette promesse : que cette année encore, elle pourrait manger les cerises de l'arbre de son fils

Posté par ClopineT à 22:28 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [2] - Permalien [#]
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