Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

03 juin 2008

La vie est une chienne.

Trois "T" dans Télérama, cela éveille, encore et toujours, ma curiosité. Il y a quelques années, elle était carrrément bienveillante, cette curiosité. Aujourd'hui, elle est plus circonspecte (affaire de goût, et de lassitude peut-être), n'empêche que j'ai encore le regard attiré et l'index boutonnier, quand je vois les petites lettres jaunes se dresser trois fois, comme quelqu'un qui sautille d'enthousiasme... D'autant que l'heure tardive : vingt-trois heures ( les enfants sont couchés) permet d'espérer échapper à la niaiserie ambiante.

J'ai bien fait, hier au soir. La rediffusion de séquences du magazine "cinéma,cinémas", est un cadeau,  avec son générique carrément onirique : un homme en imperméable ouvre, le long d'un interminable corridor, l'une après l'autre, des portes fermées. Je n'ai jamais vu une séquence de cinéma se rapprocher si précisément des rêves. A côté, les rêves surréalistes de la Maison du Docteur Edwards sentent le carton-pâte, et pourtant je les adore...

J'en avais vu, à l'époque, certains numéros, mais j'en avais loupé la plupart (que faisais-je donc ? je ne m'en souviens plus, c'est dire si j'ai perdu mon temps)... Du coup, je me rattrape, et je découvre pour la première fois, comme hier au soir, Luc Moullet.

Bon sang de bonsoir, dire j'ai failli passer à côté de lui,  ne jamais en entendre parler ! Ca s'est joué à un cheveu !! Et pourtant, le portrait autobiographique de Luc Moullet, qui dure une quinzaine de minutes, conforte ma théorie des univers parallèles. Et surtout de leur porosité... Comme une relation entre cet univers-là et le mien.

Parce que l'impayable film que j'ai vu hier  a un  côté de prime abord "misérabiliste"  : l'homme qui est filmé, qui se filme plutôt,  est tout, sauf avantagé. C'est bien simple : on dirait les premières pages de l'"âge d'homme", de Michel Leiris. Le cheveu est gras et plutôt rare, le corps voûté, l'allure bien plus allenienne qu'eastwoodienne, et puis il y a des plans où le réalisme tutoie le sordide - long jet de pisse dans une cuvette de chiottes , par exemple.... Mais c'est en réalité  un petit chef d'oeuvre d'humour, de distance, d'ironie. L'inverse de la complaisance. Une sorte de parenté d'esprit avec Eric Chevillard, quand ce dernier parle de son "gros célibataire". C'est peu de dire que Luc Moullet se fiche du monde. Il a cette arrogance suprême de tirer, d'un quotidien filmé avec autant d'allant qu'une limace, des pépites d'humour et d'auto-dérision. Parfois, Nani Moretti a ce genre de regard sur lui-même, mais il ne va pas jusqu'au bout. Moullet, lui, va même au-delà. IL creuse !!!!

Et pendant que je rigolais bien, j'étais en même temps émue, n'est-ce pas. Ce petit film rigolard et bien plus profond qu'il n'y paraît aurait pu être signé "Jim". Il m'y ramenait tout droit...Porosité, je vous dis. 

Celui que j'appelle "Jim", ici, par commodité et souci d'anonymat, est un grand ami à moi. Désormais, on pourrait paraphraser pour lui les vers d'Apollinaire  :

"Mon beau navire ô ma mémoire

Allons-nous assez naviguer

Dans une onde mauvaise à boire ?"

C'est vous dire si la maladie qui le frappe est cruelle, et combien je peux penser à lui...

Hier, ainsi, je réalisais que  "Jim" est un frère de Luc Moullet. Tout dans le film me rappelait à lui. L'humour, comme seule issue possible pour affronter la réalité, et surtout affronter  "les autres", n'est-ce pas. La finesse des reproches adressés à la vie... La culture sous-jacente, non mise en avant mais profonde assise du bonhomme, et l'élan vers la création. Le dépassement de la condition si tristement humaine, de cette chair si triste, n'est-ce pas, et qui n'a pas lu tous les livres...

Le film de Luc Moullet me fait penser aux musiques de Satie, à ces "musiques d'ameublement", ces "morceaux en forme de poire", ces "croquis et agacements" : l'élégance de l'ironie masquée sous l'aménité et la modestie.

Jim a toujours  mis ses talents sous le boisseau, je lui en ai toujours voulu pour cela. Musicien, il aurait pu exprimer son univers, comme Satie. Ecrivain, le condenser à la manière d'un Chevillard. Cinéaste, travailler avec Luc Moullet !!!!

Et voilà qu'il est trop tard.

Chienne de vie, tiens. 

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02 juin 2008

Petites filles, miel et boutons d'or...

C'était un week-end tout plein de petites filles et de boutons d'or. Le sage Dagobert en a porté sa part, largement, sur son dos, et cétait un vrai plaisir de voir les paires de bottes se compter par quatre, de chaque côté des flancs de l'âne... Ou bien de voir Utopy avancer son museau blanc...Mais une seule photo, et encore, floutée, sera à votre disposition. Si vous vous sentez frustrés, notez, écrivez-moi, je verrai si je peux faire quelque chose  !

Et puis le miel a coulé à flots, et les museaux, des petites filles cette fois-ci,  se penchaient vers l'extracteur, et les doigts fins luisaient de liquide blond doré, vite fait léché.... La récolte est comme ci-comme ça, point trop catastrophique mais point trop abondante non plus. Les potes ont goûté les larves d'abeille, qui ont goût de beurre, et mastiqué les opercules, comme du chewing-gum... C'était bien !

C'est toujours la même émotion,  pour moi assez incroyable, que cette récolte du miel, à cause de la distance entre l'insecte et nous. Je veux dire ... Allez un exemple : la vache ! A force de tétons, de trayons, de pis et de nichons, il nous est difficile d'oublier que nous sommes des mammifères, n'est-ce pas. Et cette proximité rend "naturel" le détournement, à notre profit, des ruisseaux de lait... La terre, quant à elle, nous demande bien du travail. On se penche vers elle, on la pétrit quoi. L'échange  y est là aussi concevable. Je te travaille, tu me nourris...

Mais l'insecte ! Qui vrombit, nous pique parfois, mais le plus souvent partage dans une pseudo-indifférence notre monde sensible, avec qui les "plans" sont si éloignés. Nous vivons ensembles, sans le savoir. Nous ne voyons qu'à peine.... Oh, certes, Clopin joue son rôle d'apiculteur avec conscience. Les ruches sont soignées, les insectes nourris l'hiver... Mais que nous, êtres humains,  nous arrivions à ce "pacte" -là, que nous prenions le miel de l'insecte  comme nous trayons une vache, voilà qui m'emplit toujours d'un certain sentiment de mystère. Et le miel, quelle merveille...

Enfin bref, je m'égare, je voulais simplement dire que la première récolte de l'année laissait espérer environ quatre-vingt pots, entre 6 et 7 euros le kilo.

Du concret, Clopine, enfin, que diable !

elise_flout_e

PS : finalement, petits veinards, vous avez droit à du rab' ! :

bottanes

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01 juin 2008

Le Kvas et le livre perdu

Je crois vous avoir déjà signalé l'intense cosmopolitisme du pays de Bray. Non content de pouvoir y croiser des chinoises en carriole à âne, des australiens parmi les moutons et des canadiennes... sous la tente (of course), nous y avons rencontré, pas plus tard qu'hier au soir, une Russe en provenance d'Azerbaïdjan, capitale Bakou, qui avait quand même fait quelques petits détours par Moscou, Paris ou New York pour arriver jusqu'ici. Avec son compagnon français et leurs trois enfants. Et de la cuisine russe... R**** nous a fait goûter des produits exquis : caviar d'aubergines, poivrons confits,des longues saucisses dont j'ai oublié le nom, du vin russe, et un fromage de brebis à la fois serré et tendre, un peu comme certains gâteaux turcs, un haclav je crois - un régal.

La soirée se déroulait normalement, enfin autant que faire se peut par ici, disons comme d'habitude quoi, en plus bruyant peut-être : Clopin, peu habitué au vin russe, se répandait généreusement. Les enfants ne dormaient pas, et le chien réclamait des câlins. tout allait bien, quand soudain...

P**** et R**** nous ont proposé du Kvas. Du quoi ? Du kvas. Et mon coeur a bondi, a fait trois tours dans ma poitrine et s'est rassis...

Je n'avais jamais bu de kvas, n'en avais jamais vu, mais je savais parfaitement ce que c'était. Une boisson légèrement gazeuse et sucrée, une sorte de limonade à base d'orge fermenté, dans des bouteilles à capsule fermée. Il faut la boire fraîche, et elle est très légérement alcoolisée.

En fait, je suis incollable sur le kvas...

Je me suis retrouvée les yeux humides et le verre à la main. Je devais m'expliquer, R**** me regardait curieusement, ça devait être la première fois que le kvas faisait cet effet-là à quelqu'un devant elle...

C'est que j'ai perdu un livre, il y a longtemps. Un livre de mon enfance. Je n'en connais ni le nom, ni celui de son auteur, ni sa collection. En fait, je ne me souviens que de l'histoire. Je l'ai perdu, vous dis-je...

J'ai cherché ce bouquin comme une folle. Lancé des appels sur internet. Contacté l'institut des relations franco-russes, à Paris. Ecrit à l'ambassade... J'ai cherché à le reconstituer dans ma tête, voir à le réécrire. A savoir quand il avait été écrit, et de quelle époque il parlait. Identifier son héros - peut-être un acteur russe très connu ?

J'ai toujours présente en moi la nostalgie de ce livre, dont je me souviens de la couverture, de certains noms : ALiocha, Marioussa, et très précisément des péripéties. Il s'agit de cirque, de pantomime, de livres interdits et de Détective Parkinton, d'étudiants révolutionnaires, de pièce de Tchékhov, de Tarass Boulba, d'étoffe de brocart et de pêche au chabot.

Et de kvas.

La scène du kvas (le héros n'en boira pas) a fait littéralement fondre mes douze ans. Le plus grand charme de ce livre était à l'époque son étrangeté. Je comprenais à peine ce que je lisais, et les mots russes, inconnus, étaient comme autant d'énigmes (c'est aussi pourquoi je le cherche autant, et j'aimerais tant le relire). Mais j'avais parfaitement compris ce qu'était le kvas...

Et voici qu'hier au soir, j'en ai eu le goût dans ma bouche et la couleur entre mes doigts ! Et, comme un bonheur n'arrive jamais seul, R**** m'a promis de faire quelques recherches, pour essayer d'identifier mon livre perdu.

Ah ! La Russie, décidément, ça vous gonfle l'âme!

CLopine


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30 mai 2008

Je m'amuse vraiment beaucoup !

L'atelier écriture de télérama est bidonnant (enfin, moi je rigole toute seule en participant, c'est déjà ça), allez, je vous en fais un petit florilège, de bibi et des petits camarades :

je rappelle qu'il s'agit de décrire son corps en 6 mots, pas un de plus !

alors cactus nous dit "nuit gravement à ma santé, traître"

93-93 "corps-nichon aux petits oignons" (tout à fait du 9393 !)

Babe Rawlins était une blonde entreprenante (c'est un pseudo !) : " casse-toi de là, pauvre corps" (pcc NS)

et votre servante, qui est absolument déchaînée je dois l'avouer !

"Son problème ? Vivre. Ca le tue"

"Pourquoi tant d'A D N  ?"

"Cru à point !" précise l'Ogre

ou encore  :

"le corps parle avec des maux".

eh, vous venez jouer siouplaît ? Plus on est de fous...

Clopine

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29 mai 2008

Dites-moi si j'abuse..

Bon, ben voilà. J'ai toujours bien aimé participer aux "ateliers d'écriture" de télérama, parce que les sujets proposés me convenaient bien (et puis aussi parce que  je les gagnais, faut être honnête et dire la vérité ! :>))

J'étais triste de leur disparition sur télérama.fr, et j'errais comme une âme en peine. Et puis, miracle ! En voici un tout nouveau, auquel je vous invite à participer d'ailleurs : il est rigolo comme tout. Il s'agit, en 6 mots pas un de plus, de décrire votre corps...Quel sujet !

Est-ce parce que je n'ai pas participé depuis un an maintenant ? Ou que le corporel a une bonne odeur ? Toujours est-il que je viens de me rendre compte, avec une pointe d'effarement, que sur les 128 participations déposées à ce jour, 51 sont de ma plume. Plus de 40 % ! 

Et encore, je me retiens !

Vous croyez que le Guinness est à portée, là ?

(je rigole mais j'ai un peu honte...)  :  Gloups.

allez, j'y retourne

Clopine, et en plus, dans les 60 % restants, mon camarade Cactus abat un boulot considérable. A nous deux, on va péter la baraque, oui. 

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28 mai 2008

La nuit zébrée...

Ca a commencé par un craquement. Sinistre, évidemment : la maison recevait un coup de fouet, et il était minuit. Et puis la danse a commencé.

J'étais au premier, avec l'enfant, et j'ai pensé à l'homme, resté en bas. Je sais que si je fais partie de sa vie, si ses enfants en sont au coeur, sa maison, elle, en est la colonne vertébrale. Son temps, ses mains, son énergie, toute son habileté  - et ses idées sont inscrits ici. Ce n'est pas un hasard si le potager s'étale juste devant la porte, comme une déclaration. Si une centrale photovoltaïque produit l'électricité et un chauffe-eau solaire la chaleur de l'eau sanitaire. Si, petit à petit, l'humble masure, logement d'un ouvrier agricole, est devenu la coquette longère brayonne, aux volets soigneusement peints et au sol de carreaux rouges. Et si les bâtiments brayons (torchis traditionnel, toitures d'ardoise, intégration au site) sont restaurés ou construits, au fil des années : une vie...La violence des éléments, autour de la Maison, devait le tourmenter salement. Je suis allée le voir..

Je suis descendue, de toutes les fenêtres les flashes se succédaient, presque continûment. Jusqu'au chat qui ne me  lâchait pas et miaulait, tant le tonnerre, la pluie tambourinante, le tumulte, affolaient la maison.

Mais l'homme, qui tournait en cage, n'était pas d'humeur à jouer les protecteurs et me tapoter le dos,  ni à échanger des considérations générales sur la violence des phénomènes climatiques, leurs conséquences économiques et sociales ou le devenir de l'humanité. Il pensait à la terre (ça allait être du propre), à la toiture  et... au bac dégraisseur. Dans  le ruissellement de l'eau sur les carreaux, seule sa voix était sèche, et pas prête à rigoler. IL voulait être seul, pour affronter la tourmente  : je suis remontée, mes jambes dans l'escalier  étaient blanches dans la lumière bleue qui crépitait depuis les fenêtres, je n'en menais pas large.

Les éclairs surchargeaient l'air d'électricté, et l'enfant  avait eu sa part de secousses. Pendant que le père grondait en bas,  le fils exalté, courait partout, d'une fenêtre à l'autre, prétendait ouvrir les fenêtres et s'offrir à la pluie, dansait, échevelé, sur le lit.

Il était minuit et les choses commençaient sérieusement à m'échapper, sans compter l'inquiétude qui montait. Certes, un orage est un orage. Mais celui-ci, décidément, se la pétait grandiose. Pas la peine d'essayer de calmer l'enfant. Celui-ci,  bourré d'adrénaline jusqu'à plus soif, trépignant d' insouciance excitée (mais comment le lui reprocher ?) vivait pleinement l'extraordinaire du moment.

Bah, ça ne servait à rien que je joue les grandes personnes à mon tour. Tout le monde sait que je ne suis qu'un adulte canada dry. J'en ai l'apparence, le langage, l'allure, mais il suffit de gratter un peu et.. J'appelle ça  (pour me consoler) légèreté, là où de barbants barbons stigmatisent doctement mon "infantilisme". Et puis, que faire d'autre ? Il valait mieux jouer, que de rester là à se tordre les mains. Mon inquiétude ne retiendrait pas une seule tuile du toit, si le vent décidait de l'arracher.

Et puis l'enfant devenait aussi extraordinaire que la tempête, au-dehors. Je le voyais se dresser en face de la tempête, et chercher, chercher. Je connais bien ce sentiment-là :  désirer trouver  en  vous le moyen d'appréhender ce qui vous met précisément hors de vous. Etre si présent au moment fugace que vous vivez, qu'il vous faut le capturer. Attraper l'air du temps.  Garder trace de votre  vie, pour un instant démultipliée... Je connaissais si bien cette pulsion d'appropriation, ce besoin de régurgitation.

L'enfant cherchait désespérément "quelque chose". IL attrapait son appareil photo, allait chercher la caméra, s'irritait des piles déchargées (un comble, une nuit pareille...) n'arrivait pas à ce qu'il voulait. Il allumait la lampe (nous avions, par précaution, éteint les lumières, ce qui rendait plus éblouissant encore le ballet incessant des éclairs bleus, dehors) attrapait une feuille, essayait de dessiner rapidement  : ça n'allait pas non plus, ça n'était pas encore ça. J'essayais de lui parler, de décrire  avec des mots ce qui nous arrivait - ça ne le satisfaisait pas non plus. IL remuait, sautait partout, et puis, eurêka !

Il avait enfin trouvé.

Il a pris des objets, le fauteuil , la pile de livres, qu'il poussait le long de la fenêtre. IL me plaçait aussi, comme un metteur en scène, me demandait de lever les bras, de prendre une pose, puis une autre. Jusqu'au chat était mobilisé. Et, exalté et hors de lui, il semblait un minuscule démiurge blond, un apprenti réalisateur qui transposait le terrible de la nuit en des scènes de théâtre, instantanées et imagées. Chaque éclair découpait les silhouettes-ombres chinoises qu'il disposait dans la pièce, devant les fenêtres. Chaque coup de tonnerre modifiait ces scènes et , chef d'orchestre petit, frêle et troubillonnant, le gamin recréait, profitant de la nuit, de la tempête et des lueurs sinistres,  tout  un univers de film d'horreur...

J'étais entrée dans le jeu, le laissais faire, prenais docilement les poses, comprenais à chaque fois où il voulait en venir, quel effet précis il recherchait. Oh, certes, la nuit au-dehors était toujours aussi terrible, et un adulte digne de ce nom avait tout à fait raison de ne penser... qu'au bac dégraisseur...  Mais je vivais intensément ce que mon garçon était en train de faire, et j'en étais émue.

Bien sûr, les chemins de la vie sont comme les ruisseaux nés des orages. On ne peut prédire leurs cours, ni les modifier. On les subit si souvent. Mais la réaction du garçon ne présentait aucun doute : à sa manière à lui, il avait essayé d'appréhender l'événement  par une sorte de création. Dérisoire et géniale, comme l'enfance dont il garde encore quelques miettes (il n'a QUE quatorze ans), mais création quand même !  Je ne peux prétendre savoir ce que l'avenir lui réserve, et ma qualité de mère enlève de la pertinence à mes paroles, bien sûr. Mais je vous jure bien que j'ai parfaitement compris ce qui s'est passé, pendant la nuit dernière, une nuit fameusement zébrée. C'est que, pour exprimer l'intensité de ses émotions et décharger les secousses électriques dont la nuit l'avait chargé, mon garçon, tout bonnement, (et cela m'émouvait au même titre qu'une coquille d'oeuf se brisant et laissant apparaître un petit bec jaune) mon garçon s'était fait un sacré cinéma.

Clopine

PS : le bac dégraisseur a débordé, ce con : Clopin avait raison. 

PPS : que Dark Pioupiou se rassure. Son toit a résisté, et je m'en vais faire un petit tour de jardin ce soir, comme ça je pourrais lui donner des nouvelles d'après l'orage.

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27 mai 2008

MATERNITE

Bon ben voilà. Le tapuscrit est là, devant vous, et votre décision ferme et définitive aussi. L'un fait 80 pages désordonnées, l'autre...

Mais bon sang de bonsoir, qu'est-ce qui vous prend ainsi, comme une envie de pisser sauf  que moins souvent ? D'abord, va falloir faire la toilette de la Chose. Et là les défauts vont apparaître aussi impitoyablement que les points noirs sous la lumière du miroir de la salle de bains. Beurk, quoi. Le temps que ça va vous prendre ! Sans compter que si vous décalez, pour cause de mise en page particulièrement stupide, le début d'un paragraphe , vous pouvez être sûr que  trois pages plus loin, le texte va sortir définitivement de guingois... Et puis, sans rire,  que va-t-il rester de votre texte, si on enlève tout ce qui ne va pas ? Parce qu'il faut changer la page 2, 3, la 4 aussi, la 5, la 6 ça va sans dire,  la 7 ça passe mais pas la 8, la 9 est ridicule, la 10 pitoyable, la 11 à la rigueur mais de 12 à 16 vous avez aussi vite fait de tout déchirer, la 17 vous avez une boule dans la gorge, la 18 la boule grossit on dirait un pamplemousse, la 19 vite ! Une trachéotomie, sinon rien ! Et il en reste 80 -19 = 61 !

  Vous allez vous demander si c'est bien vous qui avez commis "ça". Cette pitoyable tentative pour être drôle, là, que vous trouviez si légère et qui vous apparaît désormais aussi lourdingue que du Bigard, ou bien tellement ténue que personne ne va s'en apercevoir ?

Et puis franchement, ça intéresse QUI ? Certes, autour de vous, vous avez eu ce qu'on appelle des "retours positifs", mais c'était parce qu'on vous connaissait, et qu'on avait envie de vous faire plaisir et puis que vos visiteurs sont des gens super sympas et gentils et tout (sinon ils ne viendraient pas pardine), enfin bref est-ce qu'une PERSONNE NORMALE, un VRAI inconnu qui ne vous connaît pas quoi,  pourrait apprécier CA ?

Et puis il va falloir trouver un éditeur. Evidemment vous avez beau vous creuser la tête, vous ne connaissez AUCUNE maison d'édition suceptible de s'intéresser à CA. D'abord, vous n'avez jamais lu un...truc pareil nulle part.   Et puis en fait vous n'y connaissez rien. Et rien qu'à l'idée de chercher... Une légère nausée monte. Oh, vous pouvez faire comme d'hab (enfin, comme vos deux premières tentatives et demi). Vous limiter à 5 ( because les petits frais là autour, 80 x 5 pages, 6x0,55x5 timbres et tout ci et tout ça), et taper directos  au top du top. Gallimard le Seuil Flammarion Albin Michel et Robert Laffont. Là, voilà, na d'abord. Un camarade chaleureux et  bien intentionné vous a prévenu que faire ça équivaut à se tirer une balle dans le pied ? Justement, vous vouliez remettre la main sur le pistolet du grand'père...

Hahaha.

Mais votre résolution est toujours là, devant vous, à côté de la Chose monstrueuse. Et c'est VOTRE problème à vous. C'est VOTRE masochisme, hein. Alors, va falloir l'assumer, ma cocotte, avant de passer à autre chose. Tu sais bien que la solution de facilité, à savoir tout planquer et refermer le tiroir dessus, exactement comme un chat recouvre ses petites saletés dans son bac en grattant avec ses petites pattes, n'est pas opérante. Tu vas te lever la nuit, aller au tiroir, l'ouvrir, regarder ta pauvre Chose, là, devant toi, qui te crie "Maman, maman, pourquoi m'as-tu abandonnée ?"

Rien qui te déplaît plus, dans les magazines "féminins", que ces articles récurrents qui associent le nombre de livres  des écrivaines au nombre de leurs enfants.  "Jeanine Passepoil, 3 romans, 2 enfants". Mais il faut bien dire que les textes aussi relèvent de la maternité, de l'accouchement... Et que, comme toutes les mères, je crois bien que j'ai un faible pour les plus mal foutus des enfants. Les plus fragiles sont les plus aimés...

Allez, vite, faire ce qu'il y a à faire, pour s'en débarrasser. Donner sa chance à , pousser la Chose, et puis ne plus y penser. Nous mettons au monde les jambes écartées au-dessus d'un cercueil. Je ne me souviens plus de qui est cette joyeuse pensée (Cioran ?) mais elle contient, bien sûr, une part de vérité. Alors il doit en être de même pour les textes.

Se retrouver devant la boîte aux lettres, envoyer la pauvre Chose en face du vaste monde, et puis rentrer chez soi, la conscience tranquille. Avec juste un détour à l'église, histoire d'allumer un cierge en face de la statue de Sainte Rita. Parce que là, franchement, je ne vois plus qu'elle pour nous sauver, mon pauvre bébé si moche mais que j'aime tant, et sa mère...

Clopine

 

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25 mai 2008

TROP DEGOUTEE !


Il est très rare que je dise du mal d'un livre, sauf en passant, d'un mot... Souvent, ma seule sanction est l'indifférence, et cette indifférence m'empêche de me mobiliser suffisamment. Je n'essaie même pas de savoir POURQUOI je m'aime pas, qu'est-ce qui provoque mon déplaisir. Je n'analyse pas : je passe à autre chose, et c'est tout.

Sauf une fois. Un livre d'un prof de français dans un collège de banlieue. A priori, un sujet dans l'air du temps, une question qui dépasse l'anecdotique pour nous intéresser tous. Notre système éducatif nous tend en effet un sacré miroir ! L'école, reflet de la société, est si malade en ce moment que ce sujet-là est brûlant. J'avais donc ouvert le livre, l'esprit aux aguets.

J'en étais sortie en colère. Vraiment en colère, hein, pas de la blague. A tel point que je m'étais fendue, ici même, de deux (trop) longs messages expliquant pourquoi je ne pouvais pas aimer ce livre-là. Pourquoi je le trouvais putassier et reflétant l'époque dans ce qu'elle a de pire : la démagogie, la suffisance, la veulerie... Ce n'était pas un problème d'écriture, hein. Le livre était "bien écrit", sans plus ; mais je ne le supportais pas, parce qu'il décrivait un héros dont les "valeurs" étaient pour moi putassières, c'est tout. Je l'ai redit chez Assouline, j'ai même écrit à des copines profs, tant ma colère était grande... et tant une colère de ce type est rare chez moi.

Et bien voilà, abracadabra, dégoûtée de la vie je vous dis. C'est le film "entre les murs" (déjà, le titre établit une corrélation entre l'école et la prison, et ce n'est que le début) tiré de ce bouquin pour moi détestable qui vient de remporter la palme d'or à Cannes. On n'a pas fini d'entendre la voix suffisante de François Bégaudeau la ramener sur les plateaux télé. Dire que les journalistes osent encore le qualifier de "prof", comme s'il l'était resté. Je suis sûre que ce type a foutu le camp de l'éducation nationale dès qu'il a pu... Et ce titre de "prof" est bien trop noble pour lui.

Vraiment dégoûtée. Je crois que je commence à me faire un peu trop vieille pour ce monde-là, c'est tout...

Clopine, beurk, passez-moi le sac à vomi, là.


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24 mai 2008

Indiana Marcel ou le Secret du Temps Perdu. Dernier chapitre, et épilogue.

Tout au long de ce récit, je vous ai promis de vous révéler un Secret. Eh bien, nous y voici. IL faut juste emboîter le pas du Narrateur qui, raidi et fatigué, se présente à la porte des Guermantes, pour une soirée mondaine, une de plus...

Nous avons une petite idée de ce qui nous y attend. C'est que cela fait onze chapitres que nous parcourons vaillamment la jungle de la Recherche. D'abord guidés par la tige volubile du liseron : la phrase proustienne, contournée et élégante. Ensuite, en en suivant les ramifications : lianes, troncs noueux, branches poussant partout, végétation exubérante. Le jardin de Combray est devenu une forêt, une immensité verte. De quoi s'y perdre. Une floraison de métaphores, un labyrinthe de personnages récurrents. La marche est difficile, parfois. D'autant que l'attention est happée par les beautés du chemin, pendant que le pied s'égare sur certains sols, boueux d'humus, à l'odeur sexuée et pourrissante. Des scènes flottent, suspendues. Ces singes, là-bas : mais c'est une soirée chez les Verdurin ! Ces perroquets qui exposent leurs couleurs comme autant de joyaux, perchés sur une branche ? Ce sont les aristocratiques cousines, les Guermantes qui, dans leur loge suspendue, à l'Opéra, comparent et admirent le luxe éblouissant de leurs tenues respectives. Un gros boa glisse à ses affaires amoureuses : c'est Charlus, qui frôle le Narrateur. Ainsi apparaissent et disparaissent, tour à tour, d'innombrables scènes aux ressorts identiques, répétées, revécues, ressassées par chacun des héros. Telles ces amours jalouses et maladives dont les protagonistes viennent souffrir devant nous.

Mais cette jungle est ordonnée, architecturée. D'en bas, on ne s'en rend pas forcément compte. Il faut prendre de la hauteur, grimper, percer la canopée, pour contempler le dessin de l'architecte. Comme les mille chemins d'une carte, qui tendraient tous vers cette dernière soirée chez les Guermantes, où le Narrateur, comme un cheval fourbu, s'apprête à entrer.

Ne croyez pas que j'emploie l'image de la jungle à la légère. Le monde de Proust, cette grande bourgeoisie riche, m'est aussi étranger que la forêt amazonienne ou celle de Bornéo. Mais c'est justement la leçon universelle de la littérature : dépasser les limites et les préjugés de la "circonstance", pour toucher à l'humain.

D'autant que nous savons désormais, le Narrateur n'a cessé de nous le démontrer, que son Monde est de la fausse monnaie. Il suffit que le Narrateur croit en quelque chose : il se goure totalement. Tous les miroirs mentent, chez Marcel Proust. Oh, le Narrateur a bien entendu récolté quelques satisfactions. Un exemple ? Ce faubourg Saint Germain si aristocratique, et qui le snobait. N'en maîtrise-t-il pas, désormais, les règles, n'y est-il pas reçu, avec l'aisance élégante d'un Swann ?

Mais c'est sans compter sur notre Narrateur, qui va nous jouer son dernier mauvais tour. La plupart des personnages sont rassemblés dans le dernier tome de la Recherche, comme les suspects attendent Hercule Poirot au salon, au dernier chapitre des romans policiers d'Agatha Christie. Tous les fils sont noués. Ils sont tous là, les princes de Guermantes et les Cambremer, les Gilberte Swann et les Robert de Saint Loup. Sauf qu'ils sont devenus méconnaissables. Rongés par le Temps. Vieillis, déformés, noueux. Blanchies sous le harnais, les belles dames (même si le harnais n'était qu'une parure de bijoux trop lourde à porter). La valse du temps a martelé, impitoyable, son rythme circulaire. Le Narrateur est sous le choc. On le serait à moins.

Perso, c'est à une manifestation anti Sarkozy, et non dans une soirée mondaine, que j'ai ressenti ça, il y a juste un couple d'années. les jeunes gens enthousiastes, souriants, vigoureux, à qui j'avais prodigué des bises chaleureuses un certain soir de mai 1981, s'étaient métamorphosés en adultes fatigués, ressemblant à leurs parents. Que s'était-il donc passé ? 25 ans, tout juste un soupir !

Dans le Temps Retrouvé, non seulement le Narrateur prend douloureusement conscience que le Temps ne fait pas que passer, mais qu'il tue, mais encore il est proprement débarrassé de ses dernières illusions. Ainsi, il croyait incompatibles, à tout jamais,
la famille Guermantes et la famille Verdurin ? Un mariage, un veuvage : et hop ! Voici la mère Verdurin anoblie. Et les côtés de son enfance ? Illusion, là encore. On peut parfaitement, dans la même journée, aller de Tansonville, du côté de chez Swann, à Méséglise, chez les Guermantes. Gilberte n'a-t-elle pas épousé Saint Loup ? Et les rêveries inaccessibles, ces jeux érotiques avec des petits paysans, près des sources de la Vivonne ? Mais rien de plus simple ! C'était à portée de main, il suffisait d'étendre les doigts... Mais on ne l' a pas fait , et c'est définitivement impossible. Quelle idée, de fonder sa vie sur l'immuabilité d'un ordre quelconque. Puisqu'on vous le dit, que rien ne tient, que tout se délite, que tout est précisément le contraire de ce que vous croyiez... Que les plus beaux palais des hommes ne sont que du sable.

... Cette Vie ne serait-elle, décidément, que du Temps Perdu ?

Quand on sait avec quelle patiente minutie le Narrateur a écrabouillé, l'une après l'autre, la plupart des illusions humaines, des Grandes Valeurs comme l'amour, l'amitié, le patriotisme, l'altruisme, aux Petites Satisfactions comme le plaisir, la mondanité, le snobisme, on est saisi d'une grande pitié. Tout a été passé à la moulinette, broyé comme le bébé de Jean-Christophe Averty. Et voilà en plus notre Narrateur rattrapé par le Temps ! N'y a-t-il donc aucune rémission, aucun espoir ?

Et c'est là que le Secret va nous être glissé à l'oreille. Chuchoté. Parce que la condition humaine n'est pas si inéluctable... On peut vaincre le temps. De deux façons, même... Chuuutt... Approchez-vous...

Je vais vous le dire, moi, le Secret du Temps Retrouvé.

La première façon de vaincre, c'est la réminiscence. OUi, oui, vous le connaissez tous : le coup de la madeleine ! Vous vous souvenez qu'il y a un instant, le Narrateur titubait sur les pavés de la cour, avant d'entrer ? C'était encore elle ! Et le Narrateur vivra une troisième réminiscence, au beau milieu de la recherche ; grâce au tissage d'une serviette de bain et au tintement d'une cuillère à café...

les réminiscences abolissent le temps. Pas comme dans une impression de "déjà-vu", même si certaines caractéristiques sont communes aux deux phénomènes : à savoir que cela vous tombe dessus (ou non) à n'importe quel moment, grâce à n'importe quoi. Que c'est indéfinissable, et que si on s'acharne à poursuivre et expliquer la sensation, elle s'amenuise, s'effiloche et disparaît. Que c'est fugace, et qu'il faut donc se plonger dedans, se concentrer, fermer les yeux. Alors seulement la réminiscence va abolir le temps passé entre les deux sensations : la présente et l'enfouie, la disparue remontée ainsi des profondeurs où elle était engloutie. Vous croquez une biscotte trempée dans du thé, et voilà que votre "moi" de 8 ans, dans la chambre de votre Tante Léonie, réapparaît, et avec lui tout Combray. Vous vous séchez le visage, et voici que vous êtes devant la fenêtre ouverte du grand hôtel de Balbec, et que vous vous apprêtez à aller croiser des jeunes filles en fleur. Vous titubez sur les pavés disjoints d'une cour, et voici que la place Saint Marc, à Venise, surgit à son tour.

Perso, c'est l'odeur spécifique d'une colle qui m'a servie, une seule fois, de madeleine ; je croyais qu'il s'agissait d'un livre, mais en fait c'était la petite mallette où je rangeais les vêtements de ma poupée Barbie, à six ans. (en ce temps là, les petites filles n'avaient qu'une poupée Barbie ; ma petite voisine en a 12). J'ai revu le crochet doré de la mallette, et puis moi assise devant avec la robe de bal de Barbie à la main, et puis ma chambre jaune autour, et son poêle à bois qui ronflait, j'ai entendu les cris de mes frères dans le jardin et j'ai senti, les yeux toujours fermés, l'odeur de la Maison et la présence de ma mère, dans la pièce à côté.

J'en aurais embrassé Marcel Proust, si j'avais pu, et si j'avais osé.

Le seul petit problème, c'est que ça n'arrive pas tous les jours. Et que ça peut même ne jamais vous arriver du tout. Comme l'orgasme, quoi.

Mais le Narrateur possède encore une arme, la dernière. Imaginez qu'il vous la tend en souriant, d'un sourire lent et inquiet. Imaginez, hein. Parce que le sourire de Marcel Proust, sur les photos... C'est pas ça. Sur la plupart de ses portraits, il fait quand même remarquablement la gueule.

Mais on comprend que son dernier secret n'est pas forcément folichon. Pourtant, c'est le seul. Pour vaincre le Temps, nous dit-il, il faut ne pas le gaspiller. Réserver toute votre énergie, vous appliquer à vous-même toute l'exigence dont vous êtes capable. Et créer. Là est le salut, assorti d'une certaine immortalité. Dans l'art. Dans la création artistique.

Mais évidemment, ça ne va pas se faire aussi facilement que de claquer dans ses doigts. Vous accoucherez dans la douleur, dirait-on. Vous devrez vous enfermer, vous séquestrer, le mot n'est pas trop fort. Renoncer à la légèreté de votre vie. Tapisser votre chambre de liège, vivre comme un hibou reclus et avoir des crampes aux doigts. Vous ne serez même pas sûr d'en voir le bout, avant de mourir. Vous allez vivre pendant des années, à la fois dans l'urgence du temps qui passe, et dans la désespérante lenteur de la création. Mais le salut est au bout, puisque vous y arriverez.

Vous allez écrire la Recherche du Temps Perdu.

Et le livre s'achève là.

Waouh.

Eh bien, je ne sais pas vous, mais moi , devant les derniers mots de la Recherche, je n'ai plus un poil de sec, et ma vue est dangereusement brouillée. Parce que je suis en larmes ! (allez, je le dis je ne devrais pas mais je le dis. Je pleure comme une madeleine.)

Et le phénomène s'est reproduit à chaque fois que j'ai refermé la Recherche, et que j'ai filé faire mon examen de conscience. Certes, je ne possède pas l'orchestre symphonique dont Proust disposait. Je n'ai qu'une guitare à trois cordes, dont l'une n'est pas bien fameuse. Mais l'injonction proustienne vaut pour tous. Il ne s'agit pas de gloire, ou de célébrité. IL s'agit de la seule rédemption possible pour un être humain qui, sinon, est punaisé sans rémission sur le mur du Temps. Et c'est la question de toute vie sur terre : qu'en faire ? Que faites-vous de votre propre vie ? Et cette question-là, voyez-vous, chacun de nous doit y répondre.

EPILOGUE

épisode 1. Un jour, sur le site télérama.fr, un "atelier photos" proposait d'illustrer le thème du Bonheur. Lire la Recherche en est un exemple presque parfait. J'ai demandé à Clopin de m'aider. J'ai disposé, sur un guéridon de jardin, mes trois vieux bouquins fatigués, une assiette au décor géométrique, une madeleine entamée. Clopin a fait la photo, et nous avons gagné l'atelier.

Mais ça ne suffisait pas.

épisode 2. Un autre jour, sur la République des Livres, le blog de Pierre Assouline, un appel était lancé. Une jeune cinéaste cherchait des volontaires pour lire Proust, devant sa caméra. J'ai hésité. Il y avait deux côtés, dans ma vie. Le côté de Beaubec : une demeure entourée, des amours et du travail, un enfant, des potes, une vie. Et le côté des Livres : mon amour des mots, ma passion, ma honte et ma gloire. Je me suis lancée. Véronique Aubouy est venue me filmer à Beaubec. Je n'en menais pas large. Qui, à part Clopin, savait que je lisais Proust ? Habituellement, je le taisais.

Mais les potes présents ont tous joué le jeu. Et quand Clopin, les deux pieds dans son potager, dans sa cotte verte et devant une magnifique rangée de choux, a commencé à lire une page de la Recherche devant la caméra de Véronique Aubouy, les deux côtés de ma vie, que je croyais irréductibles, se sont rejoints. Accessoirement, j'ai de nouveau fondu en larmes. De bonheur, je crois.

Mais ça ne suffisait toujours pas.

épisode 3. J'ai remarqué que, quand la conversation tombait sur Proust, tous se mettaient à parler. Soit pour raconter pourquoi ils lisaient la Recherche, soit, le plus souvent, pour expliquer pourquoi ils ne la lisaient pas. Mais ce livre parlait à tous. J'ai décidé de le raconter.

Pendant ces deux derniers mois, j'ai trimballé chaque jour, partout où j'allais, le cadeau de mes 16 ans, dans un pochon plastique. Dans ma bagnole, près de mon ordinateur, dans ma chambre, sur la table de la cuisine...Je n'ai pas ouvert une seule fois les livres. Je n'en avais pas besoin pour ce que je voulais faire. Mes souvenirs de lecture me suffisaient. Mais j'en avais besoin. J'avais besoin d'eux, de les savoir là. De les sentir, ces trois volumes, désormais un peu déglingues.

Bien sûr, je les ai obtenus grâce à un presque mensonge, un faux semblant de petite fille, ce qui, j'en mettrais ma main à couper, n'aurait pas déplu au Narrateur ! Et puis il y a fort à parier que si ces pages, un jour, tombaient sous les yeux d'un spécialiste, d'un érudit, il hausserait les sourcils et empoignerait son stylo rouge. Mais il y a peu de risques, d'une part, et de l'autre, je m'en fous. il ne me reste plus, en effet, qu'à les dédier, ces modestes pages, à Pierre Assouline et Véronique Aubouy, et à tous mes potes. Et cela va, j'espère, suffire comme cela.

J'aurais enfin réglé ma dette, et mis, au moins je l'espère, Marcel Proust... de mon Côté.

Clopine Trouillefou.

Posté par ClopineT à 11:36 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [15] - Permalien [#]

23 mai 2008

Les Choix de Clopin

A propos des actrices...Je lis vos messages, Jeunes Gens, et du coup, la curiosité me prend... Et Clopin ? Justement, il est en train de tremper sa seconde tartine/beurre bio/confiture maison dans son bol de cacao  - exclusivement Van Houten -  préparé préalablement en mélangeant la poudre à du sucre roux, mélange sur lequel  le lait cru fermier est lentement versé, pendant que la cuillère touille. Et retouille. 

Ca m'a tout l'air d'être un moment parfaitement "conjugal". Allons-y.

"- Au fait, dis... Tes actrices préférées, c'est qui ?"

Une question répond à la mienne : "- Tu veux dire question bandaison ou question supers interprètes dans des films géniaux ? " (je vous l'ai déjà dit, que ce type allait généralement à l'essentiel.)

"- eh bien, euh... Question bandaison, par exemple ?"

La réponse est immédiate :

-" Toutes".

Je lève mentalement les bras au ciel (normal, vu le sujet...) : toutes, ça fait beaucoup. D'un autre côté, je me demande si je ne préfère pas ça. Je me détache forcément de cette multitude. Même : je dois avoir un côté rassurant, ça se trouve. Au moins :  délimité, quoi.

"- Et question interprètes ?"

La réponse est beaucoup plus longue à venir. Faut dire que la tartine requiert elle aussi de l'attention, à cause de la confiture.

-" ... Karin Viard. Et aussi Nathalie Baye. ...(trempage de tartine) ... Et puis les filles d'Almodovar : Victoria Abril, Pénélope Cruz. Note que les deux dernières font sacrément péter les boutons de pantalon..."

Et voilà. Encore Almodovar. Pourquoi, autour de moi, le cinéaste espagnol remporte-t-il  tant de suffrages, alors qu'il me laisse remarquablement froide ? Je n'ai pas aimé "femmes au bord de la crise de nerfs". Encore moins "attache-moi". Je ne suis pas allée voir le film sur sa mère... En fait, une bonne petite discussion cinématographique me plairait plus que comparer telle ou telle actrice. C'est dans le regard d'Almodovar sur elles que Clopin se retrouve... Et que je suis agacée. Par contre, je vois parfaitement ce qui touche Clopin, chez Karin Viard. Cette fille est éminemment .. drôle, non ?

karin_viard

  et touchante à la fois. Allez, va pour Karin Viard.

( néanmoins, qu'est-ce qu'elle a de plus que moi ???)

:>))

Clopine

Posté par ClopineT à 09:44 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [14] - Permalien [#]



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