13 mai 2008
FAIRE PART, s'il vous plaît...
Son père, Dagobert, Grand Noir du Berry
Sa mère, Quenotte de la Brande dite "la gracieuse",
Les petits et les grands des Ruisseaux,
Le chien Ti"Punch,
et le Reste du Monde,
SOUHAITENT LA BIENVENUE AU NOUVEL ANON , qui vient d'arriver, il y a une heure et quart, sur cette planète
et qui tient déjà sur des pattes si fines, si fines, que le chien en est proprement épaté
BIENVENUE à toi, Mon Feudon !
(bon, pour l'instant, on ne sait pas encore trop s'il est masculin, ou féminin (je parie pour une petite ânesse, personnellement, à cause de la finesse de son museau et de la délicatesse exquise de ses oreilles...) Sa mère aurait comme une tendance à le protéger, en refusant toute approche trop directe, qui pemettrait de vérifier les choses.... Mais il est si beau, je la comprends parfaitement...
Qui sera sa marrraine ? Il y a cinq ans déjà ,un certain PAPOU aux oreilles adaptées à l'écoute de Radio France Culture avait eu la chance d'avoir la délicieuse Françoise Treussard comme Marraine d'âne... Si j'avais l' adresse de son Papa, je proposerais bien à la petite Agathe Chevillard de jouer ici ce rôle : le feudon et elle sont strictement contemporains, et voici qui console d'un monde empli de Nisard ou autres Jardin, n'est-ce pas ?
Reste encore, bien entendu, à baptiser ce petit, ou cette petite : un nom en U, s'il vous plaît, comme un henissement joyeux : un cri d'allégresse !
allez,une dernière, pour la route. Puisse-t-il vivre en paix, cet ânon, qu'on lui évite les mauvais traitements et les courses imbéciles où des ordres contradictoires pleuvent, que personne ne se moque de la longueur de ses oreilles ou de son cri braillard - bref, que les fées des ânes se penchent sur son berceau si vert : le pré-du-bas !
chapitre 8 : l'amour physique est sans issue
Charlus. Incontournable, massif : une Présence, comme on dit de certains acteurs ou personnes publiques qui, sitôt apparues, remplissent l’espace. (Amy Winehouse en est une, par exemple). On ne peut passer à côté de Charlus, dans la Recherche
Les lecteurs de la recherche connaissent bien les longs développements sur « les noms de lieux », ou bien « les noms de personnes », et savent que le Narrateur avance son intérêt pour l’étymologie, la généalogie des noms de la Noblesse
Personnellement, le mot Orange me nourrit ainsi
- de la saveur sucrée et rafraîchissante d’un fruit , qui pèse lourd dans le sac à dos des pique-niques, l’été, et dont la peau épaisse protège, comme la bosse du chameau, le remède aux soifs ardentes des vacances.
- d’une chanson que ma mère me chantait « Le Prince d’Orange », où le beau Prince jette en refrain, comme un défi « Que maudite soit la guerre ! » avant de mourir de trois grands coups de lance, un à l’apuel, un à la mamelle et un autre au côté, qu’un anglais (le sal’bâtard !) lui a donnés
- et d’une ville gallo-romaine douce comme le murmure d’une fontaine, ocre comme un théâtre antique, ronde et étagée comme un amphithéâtre, que je n’ai jamais encore eu la chance de voir, autrement qu’en illustration sur un livre scolaire.
Eh bien, ce n’est pas pour ça que je vais me jeter à corps perdu dans la fréquentation de Guillaume-Alexandre de Nassau, dernier du nom, n’est-ce pas – surtout que la jet set et moi, ça fait quand même deux !
Le Narrateur, si…Bon, passons, et accordons-lui le bénéfice du doute. Surtout qu’il va commettre tant d’impairs et de bévues, s’agiter si désespérément, méconnaître tant d’usages du monde, qu’on en aura souri avec lui, avant qu’il obtienne satisfaction et qu’il soit aussi à l’aise avec ses aristocratiques amis, qu’un précieux poisson exotique dans un aquarium de restaurant chinois.
Charlus va ainsi se dresser devant le Narrateur, comme un concentré de gaffes possibles, bévues et quiproquos. D’abord, celui-ci ne va pas comprendre qu’il s’agit d’un Guermantes, peut-être le plus noble, le plus enragé, le plus ultra de tous. Ensuite, il ne va strictement rien piger au comportement de cet ami de Swann (ce dernier lui donnait « à garder » Odette, signe de confiance absolu pour un jaloux maladif),. Charlus multiplie en effet les volte-face vis-à-vis du Narrateur, lui offre de sompteux cadeaux pour juste après, l’accabler d’injures et de reproches, tient des discours extravagants. Pour ceux de mes lecteurs qui fréquentent le blog de Pierre Assouline, « la République la Princesse
Charlus se targue d’être « la clé » qui ouvre le faubourg Saint-Germain, et il est exact qu’au début de la recherche, il a une position prépondérante. De plus, comme d’autres Guermantes, il est plus cultivé que la moyenne des gens. Et enfin, décrit comme un « homme à femmes », il possède un style qui peut être fascinant. Un personnage, un peu comme Karl Lagerfeld, avec lequel il partage l’allure guindée et le vocabulaire précieux.
Si exaspérant cependant que le Narrateur, dans une crise de rage impuissante, lui piétinera son chapeau haut-de forme. Nous voilà bien loin de la courtoisie policée des salons mondains, n’est-ce pas ?
C’est que Charlus est une clé, effectivement, pour notre Narrateur, mais pas celle qu’il croit. C’est grâce à Charlus, et à une des plus belles métaphores de la littérature française, que l’homosexualité va entrer (au beau milieu du texte) dans la Recherche
Et je répète que faire jouer Charlus par un acteur mince, comme Delon (Delon ! Mais quelle connerie !) au motif que Proust a pioché des éléments de son héros dans le maigre et réel Montesquiou, est une absurdité. Le seul acteur qui me vient à l’esprit, pour jouer Charlus, est Jean-Claude Dreyfus, dont la corpulence s’allie à un amour du cochon tout à fait pertinent.
Car à mon sens, si Swann est là pour prouver au Narrateur qu’il n’y a pas d’amour heureux, Charlus, lui, est chargé de le persuader que la sensualité est aussi une impasse. L’amour physique est sans issue, martèle le personnage : par exemple dans sa relation si souvent sordide avec un jeune gigolo, Morel le violoniste ambitieux, dans ses magouillages et tripotages avec un Jupien (qui a lui, quelque chose du maquereau et de l’espion), dans sa lente descente aux enfers…L’abandon de sa situation mondaine, la déchéance de sa vieillesse, sa solitude obèse : on retrouvera Charlus couvert de chaînes et de crachats, se faisant fouetter dans des bordels par des jeunes voyous ne faisant même plus semblant de rentrer dans le jeu de leur client.
Marcel Proust avait-il été tenté, comme il était tenté de prendre un Charles Swann pour modèle, par la figure tragique de Charlus, l’inverti vieillissant et moqué, le gros sensuel dépassant sans arrêt les limites de la chair, dans la recherche stérile de la jouissance physique ? Toujours est-il qu’il réussit à rendre ce personnage, pour le coup, encore plus que tous les autres, tour à tour superbe et misérable, assez attachant pour qu’on le prenne en pitié. Que serait un Charlus aujourd’hui, où il pourrait vivre sa sexualité autrement que dans l’irréalité d’un tabou social ?
C’est une des forces de la Recherche. Proust la Recherche
Clopine Trouillefou
et s'en vint dans l'autre...
Les ânes se font face à face, au-dessus de la clotûre, du ruisseau et des buissons qui les séparent. C'est absolument nécessaire : Dagobert, mâle entier, pourrait attaquer le petit, après la naissance. Mais pour l'instant, Quenotte est encore seule dans le pré, et passe sa journée, mélancolique et grosse, à regarder son mâle à travers les feuilles. Quand le petit sera là, nul doute qu'elle en sera distraite, mais en attendant, immobile (elle est lourde au point de creuser le dos) et ruminante, elle contemple les oreilles noires qui se tournent vers elle, depuis le pré du haut...
Le ventre blanc de Quenotte est bien rond, tendu, les trayons ne sont pas encore descendus mais les mamelles sont déjà dures : c'est pour très bientôt. Clopin a décidé qu'il ne dormirait plus, le temps de la mise bas. D'abord, c'est le premier petit de notre jeune ânesse. Ensuite, il veut "couvrir l'événement" - qui en vaut bien d'autres, et de plus futiles, dans la marche du monde.
Nanette, la douce ânesse du Cotentin, morte l'hiver dernier, faisait toujours ses petits à l'aube, un peu à l'écart, le long des haies. Nous n'étions jamais là, du coup, mais elle avait confiance en nous au point de pousser, du chanfrein, son petit vers nous, quand nous arrivions enfin dans le pré. Quenotte, plus nerveuse, plus jeune aussi, adoptera-t-elle la même attitude ?
En tout cas, tout semble prêt pour l'arrivée du petit - On se croirait dans une salle de concert, quand les spectateurs finissent d'arriver, qu'une sorte de brouhaha heureux emplit les allées et que les musiciens s'accordent. Ici, ce sont les boutons d'or qui se pressent dans le pré vert, les feuilles des arbres, nouvelles-nées elles aussi, qui remuent et se penchent, et le ciel qui nuance son bleu...
On n'attend plus que toi, Feudon !
Clopine (pour donner des nouvelles à Lavande, qui en voulait)
12 mai 2008
Marcel attendra (pas sûre que je ne l'efface pas demain matin, celui-là, à cause de la honte)
LES ARBRES DE MA VIE : un, le cerisier.
"- Bon sang", dit l'homme, " Quel désastre ! Peu de fleurs et des feuilles gelées : il n'y aura pas de cerises, cette année".
Elle n'entendit qu'un mot : cerise. Et immédiatement, elle eut dans la bouche la précision du petit fruit. Il faut faire un effort pour attaquer sa peau, d'un coup de dent. Et la chair jaillit tout de suite. La cerise est un fruit d'effraction, comme une banque braquée.
"Sauf", poursuit- il, "ce cerisier, là. Celui du gamin. Jamais comme les autres celui-là. Regarde : comment a-t-il fait ? Ce sera le seul à donner, cette année."
Elle regarde, voit le cerisier en fleurs. Il a été planté l'année de la naissance de l'enfant, du garçon. De son garçon. Ses fleurs blanches sont presque roses, poussées d'un coup sur les branches contournées. Il paraît, elle l'a vu à la télé, que les japonais vouent un culte à la fleur de cerisier. Ils ont absolument raison.
Chez elle aussi, on plantait des arbres quand les enfant naissaient. Ses frères et soeurs ont tous eu, ainsi, un arbre-jumeau, dans le verger familial. Des cerisiers, chacun. Sauf elle : un poirier capricieux, qui donnait quand ça lui chantait. Elle a raconté tant de fois l'anecdote, en riant. Est-ce pour compenser, que l'homme a planté un cerisier, à la naissance du petit ?
Ce cerisier-là sera le seul à donner, cette année.
Elle se souvient.
Les années de bataille, les années dures, les années grises comme l'acier, froides, qui lui ont tranché le coeur. Il fallait se lever, mettre l'armure, aller au combat. Une fois, deux fois, dix fois. A la fin, elle ne savait même plus pourquoi elle se battait. Sûrement pas pour elle : pas bien sûre d'en valoir le coup. Pour l'enfant, oui. Est-ce qu'on comprend ces choses-là ? Pour l'enfant, disait-elle. (Mais en tout cas, ne pas se regarder dans la glace.)
Venir là, avec l'enfant porté, sur les bras. Il n'avait pas de place. Elle non plus. Un lit, ce n'est pas une place. C'est juste un endroit chaud. Ca ne donne pas de droits. Elle était bien trop fière pour quémander. Mais se battre, oui, elle croyait savoir le faire, jusque dans la défaite, toujours envisagée. Maladroite. Obstinée. Guerrière.
Sauf que l'homme, avec cette désarmante sincérité des hommes, la giflait en plein coeur. Elle savait depuis toujours qu'il était plus fragile qu'elle. Sauf qu'il avait cette force, qu'elle n'avait pas : il savait planter les arbres.
CE CERISIER LA. Elle se souvenait de la Grande Bataille. L'homme rentrait, c'était l'automne qui givrait les feuilles, il disait : "le cerisier, tu sais ? Le cerisier du petit... Eh bien, il va mal...
- IL n'est pas le seul", sifflait-elle.
-"Ecoute, écoute, je pense qu'il ne va pas passer l'hiver. Ca ne m'étonnerait pas qu'il crève au printemps. "
Elle allait à la fenêtre, regardait l'arbre, se retournait vers l'homme, l'accusait : "Et que vas-tu faire, pour qu'il ne crève pas ? Rien, n'est-ce pas. L'arbre que tu as planté quand ce fils-là t'est né. " . Les yeux bleu clair de l'homme viraient à l'acier. IL ne répondait pas, sortait. "S'il meurt", jurait-elle," si cet arbre meurt, entends-tu ? S'il meurt, je te quitte".
L'arbre avait survécu.
IL fallait ranger les souvenirs. IL fallait s'imprégner de printemps. Sortir, poser la main sur le tronc, lever la tête vers les fleurs blanches, presque roses. Il fallait absolument croire à cette promesse : que cette année encore, elle pourrait manger les cerises de l'arbre de son fils
11 mai 2008
pas de temps à perdre ?
Je me rends compte que je ne peux passer en revue tous les personnages de la Recherche. Déjà, les plus emblématiques vont me demander un temps énorme... Je n'ai aucune urgence, me direz-vous, pas de train à prendre ? Hélas, je ne sais si je suis la seule dans ce cas, mais quand j'ai fini un projet dans ma tête, je m'irrite du temps passé à simplement le matérialiser. J'ai déjà envie de passer à autre chose.
Pour la Recherche Racontée (finalement, cela aura ce titre-là), si je veux étayer mon propos final et rassembler de manière un peu claire ma démonstration, je dois AU MINIMUM raconter : Charlus, Robert de Saint-Loup, les Verdurin et les Guermantes. Sans compter le petit pan du mur jaune (c'est comme un personnage !) et ce serait bien de dire un mot de la sonate de Vinteuil, minimum. Et finir par Albertine/Gilberte/Odette et les jeunes filles en fleurs. A raison d'un message par jour, ça fait encore dix jours, et en bâclant un tantinet, n'est-ce pas. Or, est-ce que Marcel a bâclé, lui ?
Honte à moi.
(à propos des jeunes filles en fleurs, les pommiers et les cerisiers de mon jardin leur ressemblent de façon saisissante. Tout le monde a enfilé sa robe de communiante, et tend vers le ciel, gracieusement, des branches jointes comme des mains en prière !)
Jean-Ollivier, le catleya est une orchidée, et je crois que par nos latitudes, on ne le rencontre que dans des serres dûment chauffées au pétrole saoudien, et vendu par des fleuristes chics, qui ne mettent pas, par pudeur, le prix dessus !
Mais, rien que pour vous, en voici un :
Il ne vous reste plus qu'à imaginer Odette de Crécy en portant à son corsage... Mais quand elle allait chez l'oncle du Narrateur encore enfant (scandalisant la famille), Odette devait être toute entière "habillée en catleya" , puisqu'elle est décrite comme une Dame en Rose ; et 'elle devait certes ressembler davantage à la chère et chic orchidée qu'aux toutes simples aubépines, adorées pourtant par Marcel et votre servante...
Clopine
10 mai 2008
chapitre 7. Swann, ou la première leçon.
Charles Swann : un gars qui a de bons côtés, certainement....
Non, si je commence comme ça, "ça ne va pas le faire" ! Stop. Je vais parler sérieusement.
Et d'abord le titre, "du côté de chez Swann". le Narrateur nous explique que son enfance comprenait deux côtés : celui de "chez Swann", entendez la promenade à pied qui conduisait l'enfant et ses parents du côté de Tansonville, propriété de Charles Swann, et le côté de Méséglise ou "de Guermantes", promenade plus longue, plus déroutante, moins quotidienne et où ne se risque que par grand beau temps. L'enfant ne conçoit le monde que divisé en deux, de manière irréductible; et c'est évidemment une métaphore. Faut choisir, camarade. Soit tu te places du côté de chez Swann, c'est à dire du côté bourgeois de la chose, quotidien, pétri de bonnes choses et de valeurs sûres. , soit tu te risques du côté des aristocratiques Guermantes, mondains, cultivés, cyniques et intellos. Le Bourgeois provincial, ou le Bobo Jet Set...
Le Narrateur n'a pas plutôt fini de nous expliquer cela qu'il va s'employer à dynamiter ce bel ordre des choses. Et utiliser son camarade Swann, pour ce faire... Parce que, les "valeurs morales de la bourgeoisie", hein... N'est-ce pas la fillette de Swann qui va faire un geste obscène au Narrateur, en agitant un tuyau d'arrosage ? (bon, allez, essayez donc, la prochaine fois que vous arrosez vos laitues, de trouver ce que ce geste obscène pourrait bien être... Oui, n'est-ce pas. Vous en concluez comme moi que c'est plus facile si c'est un petit garçon qui mannekenpisse ainsi ? Nous y reviendrons, à ces bizarres "décalages", dans la Recherche)
Certes, Charles Swann apparaît avec un panier de fruits à la main,le soir, à la fraîche, rendant visite aux parents du petit narrateur "entre voisins". Mais pourquoi n'est-il pas accompagné de son épouse, mmmmmhhhhh ? N'est-il vraiment qu'un bon bourgeois provincial, re-mmmmmhhhhhhh ?
Et pourquoi, d'un coup, le temps bascule-t-il dans la Recherche, et commence-t-on à s'intéresser à "un amour de Swann", vécu vingt ou trente ans avant la naissance du Narrateur ? re - re- mmmmmmhhhhh ?
Et enfin, à quoi ressemble-t-il, ce Charles Swann ?
Eh bien, et là vous allez commencer à comprendre, il ressemble... à tout ce que le Narrateur voudrait être. Il est grand, beau, distingué, membre du Jockey Club, richissime... Mais aussi intelligent, cultivé, amateur très éclairé d'art, "artiste" dans l'âme. Tout pour plaire, je vous dis. Beau comme Arnaud Klarsfield, cultivé et fin comme d'Ormesson, riche à millions comme (euh, merdum, je me rends compte que je ne connais pas les noms des sacs d'or actuels ; reportez-vous donc à Voici pour avoir la liste des fortunes françaises, et tapez dedans. Merci.). Reçu dans la meilleure société, la crème de crème de l'élite. Ce serait une fille, Charles Swann pourrait être, je dis n'importe quoi là, assez belle pour être top model, assez cultivée pour sortir des trucs intelligents quand on lui cause, assez artiste pour chanter dans le micro, assez séduisante pour faire craquer tous les hommes connus de son temps, assez mondaine pour être reçue n'importe où, à l'Elysée tiens pourquoi pas. Et il faudrait qu'elle soit assez fine pour ne pas se faire remarquer, cultiver une discrétion de bon aloi. Bien sûr, ça n'existe pas une nénette pareille...Ou bien y'a un truc marketing là derrière... Bref.
Swann est donc un modèle pour le petit Narrateur ? Bien sûr, absolument. Mais c'est évidemment une erreur parfaite, une illusion dramatique... Devenir un Swann ? Tu parles, Charles, ai-je envie d'oser dire.
D'abord, il est la cause innocente, mais la cause quand même, d'un drame absolu pour le petit garçon : quand Swan vient, le petit ne peut pas voir sa mère avant de s'endormir. Pour l'enfant hypersensible et nerveux, c'est un drame, n'est-ce pas, qui le conduira à toutes sortes de débordements.
Ensuite, la vie de Swann est aussi compartimentée qu'un wagon sncf, modèle ci-dessous :
Oui, il est le "bon voisin" de Combray ; mais il est aussi un mondain de premier rang, chose qu'ignorent (au début) les parents du Narrateur. Certes, c'est un homme à conquêtes faciles, un "homme à femmes". Et pourtant, il va complètement rater sa vie sentimentale, au point de perdre des années pour, et de finir par épouser, une femme qui ne lui plaît même pas. Et qui, ancienne cocotte, ne pourra fréquenter ni la vieille bourgeoisie combraysienne, ni les cercles aristocratiques où Swann avait su s'introduire, bien que juif. Et enfin, et surtout, cet amateur d'art, si doué, si artiste, ne cultivera aucun de ses dons, les laissant en friche...
Oui, mais il aura des amis d'exception, me direz-vous ? Beaux amis, en vérité ! Le Duc et la Duchesse de Guermantes ne lui consacreront même pas dix minutes, le soir où il vient leur annoncer qu'il est atteint d'une maladie incurable et qu'il va mourir. Il est vrai que cela risquerait de les mettre en retard pour une soirée mondaine. Comble de l'ironie : après que Swann, avec son expérience du Faubourg Saint Germain, a compris qu'il ne fallait pas s'interposer entre le Duc de Guermantes et les plaisirs de la soirée, ce dernier trouvera quand même le temps de faire changer sa femme de souliers. Pour éviter une faute de goût, là, il a tout son temps. Mais pour se consacrer à une nouvelle atroce, ben non. Je trouve que dans le registre de l'amitié, on pourrait éventuellement faire mieux, non ?
Bon, mais il lui reste sa fille, cette Gilberte Swann tendrement aimée, par laquelle le souvenir de son père pourrait perdurer...Proust, impitoyablement, va écraser cet espoir-là aussi : Gilberte ne portera même plus le nom de son père !
Charles Swann est un naufrage complet.
N'allez pas vous récrier. Tous les personnages de la Recherche vont ainsi apparaître devant nous, éclairés d'une certaine façon, renvoyant le Narrateur à telle appréciation, à telles conclusions ; tous se révéleront autres, différents de ce que l'on savait sur eux, Janus se découvrant peu à peu... Un vrai jeu d'ombres chinoises, une caverne de Platon où ce qu'on prend pour la vérité n'est que le reflet d'ombres sur un mur. Comme les personnages que la lanterne magique du Narrateur projette sur les murs de sa chambre d'enfant, et qui se déforment au gré de leurs supports... Illusions, volte-faces, grand jeu de massacre : Proust se sert de tous ses personnages, et surtout des principaux d'entre eux, les utilise, les dissèque, puis les abandonne à leur triste sort. Swann, un des multiples alter ego du Narrateur, n'en est que le premier, et peut-être le plus saisissant exemple , voilà tout. Mais il prononce les mêmes paroles que tous les autres (et ils sont un sacré nombre ! Autant que chez Harry Potter !) : à savoir qu'on ne peut avoir confiance en rien. Que
"Rien n'est jamais acquis à l'homme
Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur
Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux "
comme le dit Aragon.
Et aussi qu'il faut se méfier de la géométrie. Des chemins parallèles, ou des lignes de fuite, qui ne se rejoignent pas, nous dit-on. Des côtés si irréductiblement divorcés qu'on ne peut aller, dans la même journée, du côté de Guermantes au côté de chez Swann...
Je ne quitte jamais sans un serrement de coeur la haute silhouette de Swann. Je l'aime bien, moi ce grand type, avec ses maladresses, qui fourre gauchement ses mains dans un corsage plein de catleyas pour exprimer timidement son désir sexuel. Cet amoureux qui se torturera de jalousie. Ce type que personne ne connaîtra jamais vraiment complètement, puisque, de la fenêtre de ses différents compartiments, il ne laissera jamais voir tout à fait le même profil. Ce "grand frère" du Narrateur, pris comme modèle et dont l'exemple, finalement, sera à ne surtout pas suivre... Je l'imagine avec un sourire lent, un peu fatigué. Il revient de Venise, des cadeaux plein les bras : reproduction de tableaux, photographies... Il aime l'art, passionnément. Il fera acheter des tableaux impressionnistes aux Guermantes (ceux-ci s'empresseront de fiche au grenier ces horreurs, quitte à les ressortir plus tard, Swann mort et Monet triomphant, en s'appropriant le mérite de leurs acquisitions); il éduquera sa maîtresse Odette de Crécy, la Cocotte... Il sera bon, on le méprisera, des Verdurin lui cracheront dessus (de nos jours, ce sont les trolls qui se permettent de cracher sur les internautes. Les modes changent, les crachats demeurent !). Eternel dilettante, il ne "fera jamais rien", finalement. Riche oisif, athée, même son judaïsme ne lui sera d'aucun secours - sinon de se faire exclure, au nom de son dreyfusisme, de quelques salons.
Mais j'aurais pu l'aimer, moi, ce dérisoire Charles Swann - je crois que j'aurais même pu acheter, s'il l'avait fallu, un plein panier de catleyas...Mais soyons sages, et croyons Marcel sur parole, à travers cette première démonstration. A savoir que les histoires d'amour finissent mal, en général.
09 mai 2008
Arrêt sur image
Il en est de Proust comme il en est de Picasso. Ceux qui disent qu'ils "n'y comprennent rien" sont tout prêts à se moquer "eh, ton Picasso, là, il met le nez au milieu du menton - il n'a pas les yeux en face des trous- un enfant de 5 ans en fait autant", mais ils se retiennent à cause d'une certaine timidité. ( la cote des tableaux de Picasso n'est pas étrangère à cette sorte de respect). On se moquerait bien un peu de Proust, aussi, mais on n'ose pas : tout ce prestige autour de lui...
Pourtant, certains osent, parmi mes potes, et sont parfois virulents. Sans aller jusqu'à me dire " ton Proust, c'est un con", je sens bien qu'ils s'irritent de mon admiration... Cherchent-ils à me convaincre qu'il faut que j'arrête d'aimer la Recherche, d'aimer, comme tant d'autres, à m'y perdre pour mieux m'y retrouver ? Ou bien cherchent-ils à justifier la sourde colère qui vous prend devant quelque chose que vous ne comprenez pas ?
En classe de première, mon professeur d'espagnol avait, en castillan dans le texte, commenté le célèbre tableau de Picasso : Guernica. C'est peu de dire que ce cours m'avait marquée. J'en étais sortie comme abreuvée après une traversée du désert : j'avais bu ces paroles. Et, contrairement à tous mes parents, tout mon milieu, je commençais d' admirer Picasso. Oh, je ne "sentais" pas encore les choses, je n'"aimais" pas encore Picasso, il s'en fallait de beaucoup. Mais enfin mon intelligence avait été déniaisée, et les écailles avaient commencé à me tomber des yeux : je le "voyais" enfin... Au baccalauréat, je choisis d'emmener une reproduction du tableau, roulée sous mon bras. J'espérais secrètement attirer l'attention, qu'on m'interroge dessus. J'étais, comme on dit, "sûre de mon coup"... Hélas ! Je suis tombée sur une affreuse vieille prof, au chignon strictement noué sur la nuque, qui me demanda bien ce que j'avais apporté, mais qui décida, dès qu'elle le sut, qu'il n'était rien de plus urgent que l'emploi du subjonctif en espagnol, et l'application idoine de la concordance des temps, avec arrêt prolongé autour des particularités des verbes irréguliers. Mes réponses me valurent un scolaire 13, et on arrêta là : j'en avais gros sur la patate.
Je partis en vacances avec ma soeur aînée, et son mari, mon nouveau beau-frère, sur la côte d'azur. Arrivés un jour à Antibes, je leur proposai le musée. Mon beau-frère refusa tout net. Aller voir Picasso, lui ? Jamais ! Un type qui ne sait même pas dessiner, et auxquels seuls les snobs prêtaient attention ! Ma soeur hésita, puis m'accompagna. Pendant toute la visite, je lui parlai de Guernica, du cubisme, et tentai de lui transmettre mon maigre bagage. Cela sembla l'intéresser, fortement : nous prîmes notre temps, devant chaque tableau.
Ce sont des moments délicieux, pour qui devient adulte. Jusque là, benjamine, dernière au bout de la table, ma parole n'existait tout bonnement pas. Surtout devant celle d'un homme aussi considérable que mon beau-frère, qui "avait de l'argent et une très bonne situation, et gagnés par son travail, hein", comme ma mère l'expliquait à qui voulait l'entendre... Mais là, je parlais devant une adulte, ma soeur de dix ans mon aînée, et elle semblait m'écouter avec intérêt... J'en étais proprement exaltée...
Mais mon exaltation retomba promptement. Au sortir du musée, mon beau-frère, furieux de nous avoir attendues, ne supportant pas la mine radieuse que je devais afficher, nous tomba dessus. Je tentai une plaisanterie : vlan ! Il me gifla à toute volée, me traitant d'insolente... Et Picasso, pour faire bonne mesure, d' escroc pour gogos.
Ma soeur était bien embêtée. C'était son mari, et c'est par générosité, pour soulager ma mère qui ne me supportait plus, que le couple m'avait offert ces vacances.
Nous ne parlâmes plus jamais de Picasso ensemble.
Mais autant vous dire que, trente ans plus tard, mes joues cuisent encore sous la gifle "fraternelle". D'accord, j'étais une petite peste qui s'y croyait, mais pourtant... Mon crime était-il si grand ?
Et je crois bien que c'est pour atténuer le feu de cette cuisson que je vous parle, chers visiteurs, de Marcel Proust et de la recherche... Parce qu'ici, nom de dieu, personne ne viendra me fiche une baffe !
Clopine
08 mai 2008
J'ai fait un rêve (chapitre 6, peut-être)
C'est tout moi. Je m'embarque pour un petit tour à louvoyer près des côtes, avec une petite barque, une yole, une planche à voile à peine améliorée, et je me retrouve à cingler vers la pleine mer et les hauts-fonds, vent derrière, poussée terrib", force combien ? Je ne sais même pas compter jusque là c'est dire. Tout pour faire naufrage...
La nuit dernière, j'ai fait un rêve. Et devinez ? C'était le Narrateur de la Recherche qui était venu s'asseoir au pied de mon lit, familièrement, comme la maîtresse de Proust lui rend visite dans sa chambre-cloître.
Non content de vampiriser mon blog, voilà Marcel qui envahit mes nuits ! Ou, plus précisément, son Narrateur.
Comment savais-je que c'était lui, et non pas Marcel ? Il avait l'exacte apparence des deux plus célèbres des (rares) photos de Proust connues. Celles où, de ses paupières tombantes, de son regard bistre, Marcel fixe, comme un python cherchant à hypnotiser sa future proie, le photographe.
avec le costume et la pose de celle-ci :
Evidemment, avoir ceci posé au bout de son lit, cela surprend... Mais j'ai su instantanément que c'était le Narrateur, et non Marcel : parce qu'il m'a adressé la parole.
Or, il me semblait évident que Marcel Proust ne pouvait pas, ne pouvait plus me parler. Ni me regarder, d'ailleurs, moi ou quiconque, et ce depuis belle lurette : 1922 exactement. Donc, c'était son Narrateur qui, introduit nuitamment, venait me faire la causette. Rassurante logique léthale, qui me permit de tenir une petite conversation. Ou plutôt de subir une sorte d'engueulade, que je transcris tant bien que mal ici :
"C'était bien beau de faire la différence entre le créateur et sa créature, comme dans mon billet d'hier. Ce n'était pas non plus bien malin de deviner que, de tous les personnages de la Recherche, le Narrateur était le plus proche, le double le plus ressemblant de l'auteur. Mais le Narrateur, et ça j'avais omis de le dire, était chargé de deux missions principales : Il RACONTAIT, d'une part, et il VOYAIT, d'autre part... Et ça, n'est-ce pas, on oublie trop souvent de le dire..."
Bon, si vous voulez savoir à quoi ressemble la voix du Narrateur de la Recherche, eh bien, au risque d'agacer certains qui n'aiment pas ce monsieur, je dois dire que le timbre et le phrasé de Frédéric Mitterrand lui doivent beaucoup. Avec en plus, un peu du "mouillé", de l'afflux de salive dans la bouche, d'un Claude-Jean Philippe ou d'un Hector Olback... Il faut dire que, pour ma part, ces trois voix-là me plaisent bien. Le Narrateur a en plus un souffle un peu court, une tendance à tomber sur les fins de phrase, comme le présentateur de la Dernière Séance à la télé, après la Ronde des Baisers... Vous voyez ?
Je me suis réveillée en sueur, avec une sorte d'obligation morale à remplir. Oui, le Narrateur de la Recherche est un bavard impénitent, un Prince de l'introspection, un Coupeur de cheveux en quatre. Et oui, il est de la catégorie des Voyeurs, des voyeurs complets veux-je dire : il photographie les instants comme un Doisneau, il contemple les autres comme un entomologiste observe, comme Jean-Henri Fabre quoi, qui étudiait l'insecte non épinglé sur une planche, mais vivant dans son milieu, et enfin il MATE comme un pervers pépère. A trois reprises, dans la Recherche, le Narrateur va être témoin de scènes secrètes, perverses, sexuelles, qui vont changer son opinion sur le monde. A chaque fois, c'est planqué, comme un voyeur penché vers le trou de la serrure d'une porte fermée, qu'il va regarder, sans d'ailleurs forcément comprendre tout de suite ce qu'il a sous les yeux... Ah ! Freud serait là, il te vous pondrait tout de suite une note en bas de page, au chapitre "la scène primitive dans l'imaginaire masculin". En tout cas, les "scènes primitives" du Narrateur ont une importance capitale, dans la Recherche. Puisque c'est par elles que le Sexe arrive...
Le Narrateur n'est reparti de ma chambre à coucher qu'après avoir eu l'assurance que j'allais raconter tout cela. IL trouvait mon portrait d'hier bien trop lisse, bien trop vertueux, voire un peu gnangnan. Or, les instructions de Marcel, son maître, avaient été formelles. La Recherche du Temps Perdu devait être le premier livre à appeler un chat, une chatte. Le premier livre où l'irruption de la sexualité allait permettre de nommer ce qui, jusque là n'était que suggéré. Parfois fortement, comme dans Balzac où de drôles de couples s'agitent devant nous, comme Vautrin protégeant Rubempré. Mais jamais DIT. Or, c'est le Narrateur qui va parler des habitants de Sodome et Gomohrre, PRECISEMENT. Comme c'est lui qui, malgré des déclarations fleurant bon l'antisémitisme (le portrait de son camarade Bloch, la scène du manteau de vigogne dans le restaurant où le Narrateur déclare qu'il n'est pas très content d'être face à la porte "réservée aux hébreux", le reniflement de son grand'père quand il sentait "du juif dans l'air" et se mettait à chanter "Halte- là, halte-là, halte-là ") , agitera enfin les tenants et les aboutissants de la question juive, jusques et y compris le grand basculement : l'affaire Dreyfus.
Certes, il ne sera pas tout seul dans l'affaire, mais puissamment aidé par les autres personnages de la Recherche, qui auront, chacun d'entre eux et tour à tour, comme à confesse, à se démêler de ces questions-là. Et d'abord le second par ordre d'apparition, encore un frère de Marcel celui-là, mais un "frère aîné" à la façon banlieue fin vingtième siècle : j'ai nommé Charles Swann. Oui, oui, celui du Côté de chez Dave...
Et me voici maintenant bien embêtée. J'ai prévu de tirer le portrait des grands protagonistes, et de quelques petits, de la Recherche. Swann, bien sûr, les Guermantes et Robert de Saint-Loup, les Verdurin avec leur petit clan, le Gros Charlus et son Morel, Legrandin, Bloch, Albertine et Odette, Vinteuil, Elstir et Bergotte, ou encore Madame de Villeparisis et Norpois, son inénarrable amant, avant de reprendre le fil de mon récit et d'enfin révéler le Secret de la Recherche...
Mais mon blog est bien petit pour contenir tout ce monde-là, et puis, j'ai un peu peur de lasser. Je ne suis pas sure de pouvoir continuer à capter l'intérêt des lecteurs (merveilleux), des visiteurs (bienvenus) de ce blog, parce que, outre ma maladresse, le format du blog n'est pas adapté à une écriture suivie, et non éphémère. Et puis tout le temps que je passe à parler de Marcel, je ne le consacre pas à décrire benoîtement mon quotidien, n'est-ce pas. Or, celui-ci vaut largement le coup. Par exemple, nous attendons avec impatience la délivrance de Quenotte de la Brande, notre Grande Noire du Berry. Et je défie quiconque de trouver quelque chose de plus beau qu'un ânon s'ébattant dans un pré normand, clouté de boutons d'or et floconné de pissenlits..
IL faudrait que j'écrive ailleurs, que je garde pour moi mes feuilles, que je livre le tout d'un bloc, comme on donne un gros cadeau surprise. Mais il m'est plus facile de venir ici, chaque jour, et de me servir de cet endroit comme d'un cahier de brouillon...
Bon, je vais devoir prendre une décision. J'y réfléchirai ce soir, vers Yport, avec la mer en face, les prés verts et gras derrière, un plateau de fruits de mer devant moi et le muscadet frais, sec et lavé comme une pierre d'estran entre deux marées, dans mon verre bleuté...
à demain
Clopine
07 mai 2008
chapitre 5 : Je est un autre... narré par le menu.
Le Narrateur : à son sujet, une chose est sûre. C'est qu'énormément de gens savent que, longtemps, il s'est couché de bonne heure.
Bien, mais une fois ceci acquis, il faudrait se soucier aussi de ce qui lui est arrivé APRES ...
C'est lui qui tient en effet les rênes, dans la Recherche, même si ce n'est pas VRAIMENT de lui qu'il est question. En ce sens, le reproche fait à la Recherche "finalement, ce n'est que le récit d'un type qui se regarde le nombril, qui se retourne vers son passé pour comprendre son présent et basta, c'est le seul sujet du livre, rien de neuf, rien d'intéressant là dedans" n'est pas pertinent, c'est le moins que l'on puisse dire. C'est même ne rien comprendre au livre, en fait.
Oh certes, le "je" - Descartes aurait dit "ego", et notre narrateur est un fameux égocentrique - est présent tout le temps : enfant, jeune homme, amoureux, adulte, puis aux portes de la maturité, où nous allons le laisser refermer la Recherche. Et nous savons beaucoup de choses sur la famille que Proust lui attribue : des parents, une grand'mère, des grands tantes, une vieille servante, sur ses amours (contrariées) sur ses amis et ses relations. Sur ses ambitions secrètes aussi, et sur ses goûts...Nous savons à quelle heure, enfant, il mangeait, et que le repas était retardé d'une heure le samedi ; et que sa grand'tante Léonie prenait de la pepsine et mangeait des madeleines. Et que son père tapotait le baromètre, soucieux, quand le temps était à l'orage.
Mais pourtant, la recherche n'est pas une autobiographie. Ainsi, dans la réalité, Proust a un frère, alors qu'ici le Narrateur est fils unique. Ensuite, tout ce qui pourrait situer trop précisément la famille est gommé, estompé : un obstacle de plus à l'identification.
Mais la plus grand difficulté ne réside pas dans l'impossibilité, pour le lecteur de s'identifier ; à mon sens, ceci, au fur et à mesure qu'on se laisse porter par le rythme des phrases et les multiples métaphores, s'estompe rapidement, et l'on prend la bonne position de lecture, même si elle nous est inhabituelle.
La difficulté réside dans la distance qui nous sépare du livre, distance temporelle, sociale, qui s'agrandit de jour en jour (pardine), et qui rend difficile d'appréhender d'où le Narrateur nous parle. Il faut faire un grand écart, remonter le temps, penser à ce qu'étaient les préjugés du 19è siècle, pour comprendre que de là il est, le Narrateur ne peut nous parler directement ni de son homosexualité, ni de son judaïsme, ni de son snobisme. Par contre, il peut nous raconter, sur le mode plaisant, comment il "joue" avec une jeune fille pauvre, la faisant le caresser et le toucher jusqu'à ce qu'elle trouve une pièce de monnaie dans sa poche. Ou nous décrire longuement ses chances de trouver une maîtresse, de coucher avec une femme, de payer une fermière ou de fréquenter un bordel de luxe. Ceci, qui aurait tendance à révulser l'homme moderne, fait (presque) partie de l'ordre naturel des choses, dans le monde du jeune homme riche que fut Proust . Ses contacts avec les autres classes étaient tous marqués du sceau de la vénalité, et la femme était soit sainte, soit prostituée. IL en est heureusement autrement aujourd'hui. Enfin je l'espère...
Mais de là à parler, en usant du "je", de sujets ausi tabous pour la société où Proust vivait, que l'homosexualité ou le sadisme... Il y a un pas que même le Narrateur ne franchit pas directement : il préfère s'abriter derrière d'autres figures.
Il préfère évidemment nous donner une image aimable de lui-même, suivant les critères de son temps : fils plus qu'aimant, ami fidèle, séduisant le milieu qu'il veut séduire, amant généreux. Et, bien entendu, terriblement cultivé.
Quant à l'homosexualité, le judaïsme, le snobisme, les amours charnels et les opinions sur la vie ou l'art, eh bien, ce seront les autres personnages de la Recherche qui vont être chargés d'en parler, en lieu et place du Narrateur.
En ce sens, l'image la plus pertinente que je puisse trouver, pour qualifier l'auteur de Recherche et vous expliquer en quoi il n'est PAS le Narrateur, est celle de la marionnette en latex du générique des Guignols de CanalPlus. Pas la simple marionnette de PPDA, hein. Mais celle du générique : une masse informe à qui pousse un visage, puis un autre, puis encore un autre,et le tout se met à tourner sur lui-même, de plus en plus vite. Marcel est un peu comme cela, vis-à-vis de tous les autres personnages de la Recherche.
Je vous explique, allez, tenez bon, le Narrateur est de loin la figure la plus complexe du livre : je suis bien obligée de m'attarder un peu !
Vous vous souvenez que je vous avais parlé des héros de la Recherche comme du produit du mélange de plusieurs personnes réelles, secouées comme dans un shaker comme Marcel ?
Il n'y a rien là que de banal. Tous les écrivains font ça : pour construire un personnage, ils prennent un trait ici, un autre là, ils habillent leurs marionnettes avec les habits de l'un, ils lui donnent les manières de l'autre, un vocabulaire entendu ici, une particularité vue là.
Mais Proust va plus loin : il va mettre une partie de lui-même dans chacun de ses personnages, et va doser le pourcentage de la matière première "Marcel Proust" à côté des autres ingrédients. Pour vous faire comprendre : si Flaubert dit "Madame Bovary, c'est moi", Proust peut dire à son tour "Je suis TOUS les personnages de la Recherche du Temps Perdu".
Le Narrateur, ce "je" à qui Proust propose, à une certaine page, à ses lecteurs d'attribuer son propre prénom ("- on appela "Marcel", s'il plaît à mes lecteurs de donner au narrateur le prénom de l'auteur de ce livre", dit-il à peu près, je cite de mémoire), le Narrateur, donc, n'est que le plus proche de Proust, c'est tout.
C'est celui qui lui ressemble comme un frère, mais qui n'est pas lui... Et Proust utilisera tous les autres, à la manière de la marionnette de Canal plus, pour créer "en creux" la figure centrale de La Recherche = lui-même.
A part ça le Narrateur est le plus charmant garçon du monde. Perdant la tête à cause d'une branche d'aubépines, amoureux des jolies filles à en devenir benêt, un peu gauche, pas trop vif à la comprennette, asthmatique et parfaitement insomniaque. Signe des gémeaux ascendant verseau, à moins que ce ne soit le contraire. Branche des nerveux, sous- classe des hypersensibles, espèce des Chieurs de première catégorie. Précieux comme un petit-maître, et moqueur comme un oiseau. Sincère, oh, sincère comme un arracheur de dents. Blessé d'un rien, et généreux comme un potentat oriental...
Dans ses poches virtuelles ? Une madeleine un peu mangée, n'est-ce pas. Une clochette au tintement ovale et doré, vous le savez désormais. Le livre de François le Champi, avec des coupures dedans, pour cause de censure maternelle (!). Une bille d'agate. Un ticket pour une représentation de la Berma. Un carton d'invitation pour un souper chez la duchesse de Guermantes. Une partition de Debussy, pardon de Vinteuil. Un article du Figaro Littéraire. Un livre recouvert de brocart, et une facture de chez Fortuny. Une adresse de traiteur. La photographie de sa Grand'mère. La reproduction découpée d'une vue de Delft par Vermeer, réduite à un petit pan de mur jaune. Une maquette d'avion, et la déclaration de guerre 1914-1918. Le journal l''Aurore du 13 janvier 1898. Les mémoires de guerre de Clausewitcz, et, débordant sous le mouchoir impeccablement plié dans la poche de poitrine d'un habit de soirée, des paperoles, des paperoles, des paperoles...
06 mai 2008
chapitre 4 : Chauffe Marcel, mais avec digressions...
Bien entendu, je ne vais pas m'interdire la moindre digression, en parlant de Marcel Proust : n'était-il pas lui-même un champion du rajout, de la note en bas de page et de la "petite précision", développée finalement sur plusieurs pages ?
Je n'ai jamais vu "en vrai" le manuscrit de la Recherche. Mais je sais que les ajouts de Marcel étaient si nombreux, qu'il fallait coller, dans la marge, des languettes de papier pliées en accordéon : les plus longues obèles de l'histoire littéraire ! Son aide, Céleste Albaret, les appelaient des "paperoles", et certaines d'entre elles dépassaient le mètre de longueur...
C'est un des cadavres qu'internet laisse derrière lui : les manuscrits. Oh certes, il est hors de question de renoncer à la vitesse de la dactylographie, à la propreté du travail, à la simplicité du repentir et à l'immense ouverture que permet le web... Et puis, les manuscrits n'ont souvent pas grand'chose à nous apprendre, en tout cas je ne suis pas acharnée à traquer le premier jet, sous l'encre épaisse dont se servaient les géants du 19è siècle. Mais il faut bien reconnaître que, dans certains cas, l'émotion surgit aussi du manuscrit... quand il y a "conjonction" entre le travail de l'écrivain et l'objet-manuscrit, entre le fond et la forme.
Ainsi, je suis toujours "remuée" quand je pense au manuscrit d'"on the road", écrit sur un rouleau, oui, comme un rouleau de papier toilette mais en plus large, et qu'il fallait dérouler, comme la route 66 se déroulait sous les roues de Dean Moriarty. Tenez :
(image du manuscrit d'on the road, trouvée sur google)
Les paperoles de Marcel me font la même impression : une adéquation entre la forme et le contenu - la recherche étant si évidemment une histoire de paperoles !
Personnellement, si j'étais un poète japonais, et si je m'intéressais aux haïkus, j'écrirais sur des feuilles de papier "origamesques" : je veux dire que par pliage, j'enfermerais mes haikus dans des fleurs de lotus, des cocottes, des salières, des hirondelles et des petits bateaux... J'enverrais tout ça à l'éditeur, dans un grand carton bien protégé, chaque haïku-origami enveloppé dans du papier de soie. Je suis sûre qu'au moins, pour une fois, le préposé à l'ouverture des plis et à la rédaction des lettres-types de refus d'éditer (pour cause d'incompatibilité de ligne éditoriale) ne soupirerait pas en tournant les "pages" de mon manuscrit ! Et si l'éditeur était finaud, il reproduirait les poèmes à l'identique, tant le tout formerait un joli cadeau, à offrir à une personne raffinée, un soir de Noël.
Ne croyez d'ailleurs pas que je suis partie ici à mille lieues de la Recherche. Il y a un passage très "origami" dans le petit épsisode des fleurs en papier japonaises, qu'on place dans un bol et qui se déplient dans l'eau. Et en fait, tous les personnages de la Recherche se déplient, se ramifient. Rien de plus éloigné de la nature, de moins "organique", que le Recherche : et pourtant, du début à la fin, chaque personnage court le long du récit, comme le rhizome d'une plante court dans la terre, faisant ressortit ici une tige, là-bas une gerbe, fleurissant là, s'enfonçant ensuite.
Et ce déploiement constitue la richesse des personnages proustiens. Parce que, sinon, mes aïeux ! Quelle galerie ! Proust n'hésite pas une seule seconde à charger ses mules... Comme il est excellent caricaturiste, qu'il est d'un humour narquois infernal et qu'il n'a certes pas les yeux ni les oreilles dans sa poche, on est très souvent obligé d'éclater de rire, en lisant la Recherche du Temps Perdu. Même si les personnes ici décrites nous sont étrangères, puisqu'étant "de la haute", pour la majorité d'entre elles. (si jamais quelqu'un "de la haute" fréquente les clopineries, qu'il sache cependant qu'il est ici le parfait bienvenu, n'est-ce pas !)
Ici, je dois tout de suite préciser quelque chose, avant d'opérer une sorte de "catalogue" des principaux caractères de la Recherche. Je ne vais pas vous bourrer le mou : oui, le monde de Proust est celui d'un privilégié. IL ne rencontre que des gens riches, ou leurs serviteurs. Il n'a pas plus la notion du travail salarié, ou de la vraie pauvreté, que je n'ai de propension à danser sur une scène avec des plumes d'autruche dans le derrière... Lui-même faisant partie de la haute-bourgeoise, ses aspirations vont au "grand monde" de son époque, et spécialement aux aristocrates.
Parfois, je me demande quel monde Marcel fréquenterait de nos jours... Le show biz ? Le monde bling-bling de la politique ? Stéph' de Monac ou la Baronne Rotschild ? Serait-il l'ami du Prince Michel de Roumanie, comme le Narrateur est l'ami de l'aristocratique (mais de gauche...) Robert de Saint-Loup ?
En tout cas, il en tirerait des portraits acérés, savoureux, et infaillibles. Et n'allez surtout pas croire les propos de Proust étriqués, au motif que son monde social l'est.
Après tout, il est vrai que son univers n'était ni très étendu, ni très folichon. Des vacances dans un bled profond de la Beauce, Combray-illiers (allez-y, vous m 'en direz des nouvelles). Quelques étés dans un grand hôtel, certes, mais à Cabourg avec....sa grand'mère. Waouh l'éclate, n'est-ce pas ? Des relations mondaines, une petite centaine de snobinards du Faubourg Saint-Germain, arrogants comme des bobos actuels qui habitent le Marais et affichent leurs préférences sexuelles comme on agite une carte de visite... Un voyage à Venise. Rien de bien palpitant. Pourtant, de si peu, Marcel a tiré la quintessence, le "jus". Avec une précision photographique dans le détail, et une profondeur psychologique que lui aurait envié un Sigmund Freud.
Et puis ses caractères sont aussi immortels que ceux de Molière. Après tout, nous n'avons guère, autour de nous, de "bourgeois gentilhommes", et pourtant, nous ne rejetons pas loin de nous l'oeuvre de Jean-Baptiste, n'est-ce pas ?
Les potes qui me disent : "le monde de Proust n'est pas le mien, je n'arrive pas à m'intéresser à cette bande de snobs, de Comtesses Lanlaire et de Ducs de mes deux", ont tort. Proust, c'est vrai, dépeint les moeurs de sa classe sociale, ou celle qu'il désirait intégrer (comme Balzac, entendez-vous, Jean Calbrix ? :>)). Parce qu'il n'avait que ça sous la main, et peu de temps devant lui : il est mort à 51 ans.
Et c'est pour n'importe quel apprenti-écrivain, ou titillé des mots s'il faut trouver un qualificatif plus modeste, ou "qui-n'en-veut" pour parler comme Wrath la wannabe, une pensée extrêmement consolante, je trouve : quels que soient votre origine, la modesticité de vos expériences humaines ou le rétrecissement de votre vie sociale, l'écriture peut vous permettre de faire éclore, comme on transforme une simple feuille de papier en fleur de lotus, comme Marcel faisait surgir tout Combray d'une tasse de thé, une fleur littéraire épanouie. Qu'elle sente bon ou non, qu'elle soit rare ou pas, en tout cas, même un tout petit univers comme celui de Marcel Proust peut devenir universel.
Ce que je m'en fais d'ailleurs vous prouver en vous décrivant quelques uns des personnages de la Recherche. Et pourquoi pas par ordre d'apparition ? Je vous serine depuis le début que les personnages sont "tenus", d'un bout à l'autre de la recherche... Donc, les premiers rencontrés seront très certainement les derniers partis !
Et, à tout seigneur tout honneur, le fameux "je" derrière lequel se cache évidemment Marcel, soit rigolard soit malheureux : le Narrateur...






