Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

14 avril 2009

Crevasser la montagne...

J'ai voulu parcourir toute seule la Montagne Magique de Thomas Mann, fuyant toute interprétation, exégèse, analyse ou soupesage. Juste guidée par les mots dythirambiques de Paul Edel, que je me suis, en plus, empressée d'oublier (je vais sans doute aller les relire sous peu). J'étais donc exactement comme le héros : naïve et rêveuse.

Mais je ne suis pas allemande, alors que lui l'est. Je dirais même que le livre entier l'est, allemand, et que, derrière toutes les questions qu'il pose, j'ai envie de dire qu'il OUVRE, le portrait de l'Allemagne est ici dressé. pas n'importe quelle Allemagne. Pas à n'importe quel moment. Mais une identité toute entière revendiquée par le héros, qui cherche dans ses ancêtres, notamment un grand'père puritain à la sévère sauce luthérienne, l'image de la vertu.

Pourtant, nous sommes en Suisse. La Suisse des riches sanatoriums et des montagnes dévolues aux plaisirs, où l'on oublierait presque l'âpreté du froid, le danger des tempêtes de neige. Où de très jeunes gens crèvent et rêvassent, crevassent en rêvant. Bien sûr, l'un des charmes du bouquin tient en ce paradoxal théâtre : un lieu clos, où une petite société, un microcosme, aussi fermée qu'une huître, a besoin pourtant de tant d'oxygène, d'air pur, de hauteur, qu'elle est poreuse par tous ses balcons, ruche ouverte sur la  nuit, aux alvéoles béantes sur l'extérieur, et installée dans un des lieux les plus ouverts sur l'immensité de la nature : une haute montagne suisse... Un lieu normalement dévolu à l'exaltation et au poumon empli d'air, où l'homme se débarrasse de son enveloppe corporelle et grimpe aux confins de la rencontre entre la pierre, la glace et le ciel, ici au service de la mort, de l'enfermement dans une boîte et de la sclérose sociale.

Je crois qu'il ne faut pas attendre, en lisant la Montagne Magique, le même éblouissement stylistique qui vous saisit à la lecture de Marcel Proust, le même choc  que vous procure la netteté implacable de Flaubert. Pour tout avouer, (c'est peut-être mon ignorance absolue de l'allemand qui est en cause) je n'ai pas tressailli devant la justesse d'une image, la finesse d'une notation psychologique ou la fluidité d'une phrase. J'ai même trouvé que l'auteur en prenait "à son aise" avec la construction romanesque. Qu'il n'hésitait pas une seule seconde, pour les besoins de sa démonstration, à rebuter le lecteur : voici par exemple  une scène qui "ouvre des possibilités amoureuses" entre deux personnages. N'importe qui s'attendrait, dans le chapitre suivant, à voir l'idylle esquissée continuer, s'approfondir ou se conclure. En musique, les accords sont résolus, bon sang de bonsoir, la tierce se fondant avec la dominante. Rien de tout cela, ici : à l'amourette succède un dialogue philosophique, à la description d'une scène sociale une méditation solitaire, etc. On dirait que, bien plus qu'un roman, c'est une mosaïque que l'auteur construit. Petit bout par petit bout, morceau après morceau. La Montagne Magique vous force à prendre du recul, à chaque fois, pour considérer l'ensemble du tableau.

Et l'effroi vous saisit. Bien sûr, il y a la force du contraste (des êtres jeunes voués à la mort, la maladie rôdant dans un lieu si analogiquement associé à la santé physique, aux corps glorieux des skieurs, des alpinistes et des sportifs que tous les proganistes ont de bonnes mines bronzées, mangent comme des ogres et outrepassent allègrement les contraintes sociales ordinaires, s'agissant de bonne société puritaine, pour copuler ici ou là. Il y a aussi l'ombre, qui rampe et envahit les consciences. Evidemment, toute lecture après-Shoah transforme l'écriture de Mann, comme celle de Kafka par exemple, en prémonition. Tous les personnages annoncent ce qui va suivre, et le désespoir final, l'embourbement guerrier, n'est encore rien par rapport à la déliquescence des consciences, relevée ici ou là...

la Montagne Magique est ancrée dans le temps qu'elle décrit - la psychanalyse fait timidement son entrée en commençant à parler sexualité refoulée, mais le personnage qui l'incarne, Krtokovski,  en est  au stade de Freud allant voir Charcot et s'interrogeant sur les splendides phénomènes physiques de l'hystérie. Ici, point de convulsions, mais on fait encore tourner les tables, dans une des scènes mosaïquées où Mann juxtapose les modes, les préjugés, les plaisirs et les jours de cette époque-là. Mi-scientiste, mi-idéaliste, tendance Ignace ! Sans oublier les ravages romantiques qui, par vagues et soubresauts, atteignent ici une ampleur sous le regard sarcastique de l'auteur...

Mann a  l'ironie acide, jamais facile, et s'il fustige tour à tour chacune de ses marionnettes, c'est pour les besoins de sa démonstration. A savoir qu'on paie de sa vie sa place dans une société bridée par la civilisation et la frustration. Même quand on est, comme le pâle, bourgeois et pusillanime alter ego de Mann. A tout jamais un dormeur éveillé, à qui il faudra le cauchemar de la guerre pour vivre le même temps, la même durée humaine que les autres...

Les questions qui montent, à la lecture de cette Montagne vraiment magique, sont multiples. D'abord, l'asservissement insensé de l'héroïne, déclenchant cependant le romantisme le plus fou chez ceux qu'elle croise et devant lesquels il semble que, malgré sa lucidité, elle ne puisse faire autrement que se soumettre. Ensuite, les véritables opinions de Mann -qui méprise copieusement son héros, mais en même temps lui accorde la capacité kaléidoscopique de refléter exactement chaque position au monde de ce temps-là. Et puis, surtout, ce "renvoi dos à dos" de deux fascinants personnages, philosophes amateurs, qui sont comme une patte d'oie dans le chemin du jeune Hans. Du catholicisme le plus étroit et en même temps le plus spirituel d'un Naphta (je dois absolument demander à Màc ce qu'il en pense !) à l'idéalisme rationnaliste le plus inopérant d'un Settembrini, que choisit Mann ? On pourrait croire, après la mise à mort du juif converti au jésuitisme, que la cause est entendue : tu parles, Charles.  Que veut nous dire Mann ? Il s'en tire d'un pirouette finale : la guerre fait faire volte-face au héros, et ainsi, devant la patte d'oie, le chemin en "y", pas de choix, sinon, peut-être, celui de se laisser glisser dans la crevasse bleutée, cloutée de mort et d'anesthésie temporelle, où, à tout jamais, comme ces insectes pris au piège de l'ambre, le jeune Hans passe les "meilleures années de la vie" : la jeunesse, comme on dit.

Et je crois (mais il faudrait que Paul Edel soit d'accord, sinon, pas moyen), que c'est cela que je tire de ce livre remarquable, qui m'a causé plus d'attention et de soin que les cinquante autres livres lus ces derniers mois. L'engourdissement face au temps qui passe, qu'Hans vit comme un cocon, l'empêche de sentir les craquements, comme les mouvements d'une plaque tectonique, du monde trop vieux qui l'entoure. Monde aussi vieux et rigide que le col de son grand'père, qui est pourtant, si l'on y réfléchit, le seul recours de Hans pour raffermir sa position au monde. A chaque fois que, dans ce "roman", Hans fléchit (et il fléchit sans cesse), il enfonce son menton, mentalement, dans la collerette amidonnée. J'y vois (il me semble que Màc sera d'accord) la même raideur que dans  le salut hitlérien. Et j'entends, derrière les propos insensés d'un Naphta, l'écho de ce salopard de Benoit 16. Celui qui  exprime l'idée a priori louable que "la mort est finalement vaincue par la vie" et "oublie" juste  de préciser ce qu'il a vraiment dans le citron, à savoir  "la mort émanant de nos corps méprisables" est vaincue par la vie éternelle".  C'est précisément là le mensonge de Benoit 16, me semble-t-il, et c'est là la plus grande interrogation que j'agiterai, si je le pouvais, sous le nez de Thomas Mann, comme on a envie de  secouer comme un prunier, oui,  son pâle et policé  héros.

 

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27 mars 2009

Chacun cherche Chauchat (*)

Je préviens solennellement Thomas Mann : il va falloir que cela change.

Oh, certes, je suis parfaitement capable de concevoir les temps reculés dont il nous parle, et l'incroyable rigidité qui prévalait dans les rapports entre sexes en ce temps-là. Même s'il me  faut faire un effort d'accomodation pour apercevoir, de mon  "aujourd'hui" libéré,  cette société d'"hier",  si rigoureusement divisée en deux, comme les bancs à l'église, les femmes au cheveux couverts d'un côté, les hommes de l'autre, j'admire l'absolue vérité de la description mannienne. Elle est ,et c'est admirable d'écrire comme ça, "en creux", non explicite, dans le non-dit, , cette description de la névrose absolue du rapport entre sexes...

C'est justement parce que le jeune Hans SUBODORE , le thermomètre dans la bouche, que l'ombre de la tuberculose, le microcosme du sanatorium et le corps mis en avant par les soins médicaux pourraient permettre un accès aux corps, un "dérèglement" de la sexualité policée, civilisée de l'allemagne de 1924, (Non ! d'avant-guerre, Mann écrit en 1924 mais le récit se passe avant guerre), qu'il s'accroche comme un pou à sa montagne....

N'empêche que. Je sais désormais tout des cheveux blonds-roux de Madame Chauchat, en volutes sur son cou,  de sa manière d'enfoncer une main dans une poche pendant que l'autre soutient la chevelure qui pèse sur son cou, de "l'affaissement de son dos" - et je comprends que l'abandon du corset ainsi évoqué (comme d'hab" chez Mann, sans le dire, "en creux", parce que son héros est très jeune et qu'il ne sait pas analyser ses impressions) soit comme une promesse de débauches physiques (z'étaient quand même coincés en ce temps-là...). Je sais tout d'elle, de ses yeux de khirgize et de ses pommettes haut placées. J'ai même entendu, fuligineusement, le son de sa voix...

Mais elle n'a pas encore "parlé", je veux dire dire autre chose que "passe-moi le pain",  une seule fois. On n'arrête plus Settembrini (dont je trouve d'ailleurs les propos particulièrement justes), Joachim le brave bougre fait la causette à Hans, mais Chauchat n'est qu'un corps, un corps double, un corps désiré...

Monsieur Mann, va falloir que cela change, ou alors vous allez avoir affaire à moi. Je ne peux m'imaginer un instant que cette femme soit réduite à ce simple rôle, qu'elle soit objectivée ainsi par notre Hans, si influençable, poussin sorti de l'oeuf. IL faut, vous m'entendez, il faut que vous le rendiez amoureux, et non plus simplement bandant comme un âne (assez remarquables ceux-là dans cette posture, c'est vrai). Il faut qu'il parle avec Clawdia Chauchat, qu'on sache qui elle est, si elle "vaut le coup", (aîe, quelle expression). Il faut que moi aussi, d'abord, je sache ce qu'elle a dans le crâne.

Je n'ai jamais pu coucher avec un seul garçon sans avoir d'abord discuté à perdre haleine avec lui. Je ne peux tout bonnement pas imaginer un amour qui ne s'appuierait pas sur la découverte d'un monde de pensées, de goûts, d'opinions, susceptibles de partage. Je ne suis pas "sensuelle", si "sensuelle" signifie l'objectivation de l'autre, le refus d'un univers intellectuel à ce dernier, d'une personnalité, d'un être égal à moi-même. Alors, vous savez ce qu'il vous reste à faire. Sortez-moi donc vite fait ces deux-là de leurs séances de radio. Certes, Hans imagine le torse dénudé de Clawdia, vous n'avez effectivement pas besoin de l'écrire en toutes lettres pour que votre lecteur ne le ressente, en filigrane, nous aussi on en a le coeur qui bat des seins de Chauchat. Mais moi j'ai besoin de savoir qu'en 1924, une Chauchat pouvait être belle, certes, mais AUSSI exprimer ne serait-ce qu'une idée ?

Bon, nous sommes donc bien d'accord, vous m'arrangez ça pour le chapitre de ce soir, d'accord ?

Sinon, celui d'hier au soir était évidemment prodigieux, et j'ai pensé une drôle de chose. Certes, les premières radios, comme vous l'expliquez si bien, qui faisaient voir ce qui, jusque là, n'était visible qu'après la mort, qui levaient le tabou du corps de l'homme enfermé dans sa peau, étaient des expériences prométhéennes, je suis bien d'accord avec vous. Mais le vertige de la mort qu'elles procuraient (voir de son vivant son squelette) et devant lequel nous haussons désormais les épaules, auquel nous résistons, blasés que nous sommes, si bien aujourd'hui, ce vertige perdure dans la sphère médicale. Quiconque passe un scanner ne peut s'empêcher d'associer sa position allongée, le sarcophage qui glisse, et l'incroyable boucan qui règne là-dedans, à son propre tombeau. Je me souviens avoir pensé, l'année dernière, que "le silence des tombeaux" n'était en fait qu'une vaste blague : il  laissait, ça se trouve, la place à un tintamarre ténu mais pourtant répercuté de grignotements de petits animaux, de trépidations d'insectes, de coups sourds provenant du travail végétal... Le scanner d'aujourd'hui est l'équivalent de vos radios d'alors, Mann : faites pour guérir, médicalisés, indolores et exigeant la passivité, elles ouvraient cependant directos la porte au royaume des morts...

Bref, me voici à cause de vous divaguant de plus belle...

Clopine

(*) : je ne résiste pas à servir deux fois (puisqu'il a déjà été cité dans les commentaires d'hier) ce jeu de mots, création collective de mon camarade Cactus et de bibi. Il le vaut bien...

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26 mars 2009

Une vie de chien

J'avance très lentement dans ma lecture de la Montagne Magique : je le fais exprès ! Et je renoue, ainsi, avec une pratique  enfantine que je croyais oubliée. Petite fille, je ralentissais ainsi ma lecture de certains livres - pour ne pas les finir trop tôt, pour les savourer encore et encore... J'ai fait ainsi avec "Autant en emporte le vent" (en même temps que certaines pages étaient plus cornées que d'autres, ainsi, la scène du grand escalier  où Rhett entraîne Scarlett éperdue, ah, avoir 13 ans et lire-et-relire  tout ça....), d'autres encore, Hugo bien sûr. Sinon, je lisais trop vite, ça ne me "faisait pas de profit"...

Une pub à la télé, en ce moment, illustre ce trait de caractère : je suis résolument de celles qui divisent leur assiette en deux, avalent d'abord rapidement ce qui ne leur plaît guère et réservent "par-devers elles" le meilleur pour la fin. Plût au ciel que, dans ma vie réelle, il en soit de même. Je suis à l'orée de mon âge mûr : en sera-t-il de même pour ma vie, et la douceur m'est-elle dorénavant réservée, comme on finit le repas par un dessert ? (j'en doute un peu, notez, mais bon, l'espoir fait vivre).

Et puis ce livre vient clôre et expliquer, en quelque sorte, un autre trait de caractère que je me reconnais. J'en ai parlé un peu dans un texte qui s'appelait "la tentation de l'hôpital". Et  j'ai réfléchi  que derrière mon goût pour la vieille série télé "le Prisonnier", il s'agissait encore du même sentiment. Or, aucun doute, le  héros de la Montagne Magique  partage avec moi ce léger vertige : à savoir la tentation d'une vie  réglée, matériellement prise en charge, en contrepartie d'une docilité canine. Le monde blanc et bleu, absurde, du Prisonnier est ainsi construit (on ne lui demande que de se soumettre, et à lui le confort d'une île où toute la vie matérielle est  pré-réglée)  - et j'ai parfois rêvé, certaines nuits tourmentées, à la chambre d'hôpital psychiatrique ou à la cellule conventuelle : ne plus se poser de questions, accepter un quotidien réglé au-dessus de vous, vivre un "jour le jour" apaisant dans la monotonie rassurante d'une sécurité matérielle, en échange d'une soumission inconditionnelle à une règle établie. Faire ce que l'on vous demande, et en retour, recevoir sa pâtée... Encore autre chose que le renoncement à soi d'un homme escamoté (*), n'est-ce pas, plutôt une destinée canine : une vie de chien.

Hans est évidemment atteint du même vertigineux syndrôme, là-haut, dans son sanatorium trois étoiles. D'autant que la cellule conventuelle, l'hôpital psychiatrique, l'appartement  surveillé (rugueux a priori)  sont ici remplacés par un hébergement luxueux, bourgeois, et que la soumission attendue est en plus moralement acceptée, puisqu'il s'agit d'une cure médicale. Mais il s'agit pourtant du même marché, donnant-donnant. Et seul le personnage de Settembrini réclame des comptes...

Je me demande ce qui, chez Hans et moi ( ça me fait drôle de nous associer lui et moi ainsi, mais c'est la preuve que l'identification romanesque carbure à fond la caisse, merci Thomas Mann) nous prédispose à une telle nostalgie de la prise en charge. Hans, dans le livre, est évidemment orphelin, et la figure du père, remplacée par celle du grand'père, est tout sauf affectueuse. Je suis quelqu'un qui ne saura jamais ce que c'est qu'être aimée par un père : je ne sais tout simplement pas ce que c'est, un père  -  ignorance  qui est aussi confortable qu'un anesthésiant ! Mais parfois l'indifférence s'estompe, j'aperçois comme  le reflet, dans les yeux d'un bébé fille,  d'un regard de père aimant sur elle ( je lis Eric Chevillard en quelque sorte)  ou je vois tel copain avec sa fille dans ses bras... et une sorte de douleur enfouie vient confusément s'agiter, mais j'ai bien peur qu'il ne s'agisse tout simplement de l'envie qui vous prend devant quelque chose que vous ne connaissez pas, et qui paraît, de loin, bien plaisant, fin de la parenthèse.

En tout cas, cette sorte de "manque" d'affection paternelle  prédispose-t-il ses "possesseurs" à l'aspiration pour cette "vie de chien" où vous n'avez rien d'autre à faire qu'à cesser de vouloir être libre, pour que votre pâtée arrive ? est-ce parce que la main du père vous a fait défaut, que vous soupirez après le collier qui signifie la niche ? je crois que oui, mais je ne suis pas psychiatre, évidemment.

Je me demande vraiment ce qui va libérer Hans de sa torpeur, de son "hibernation". Madame Chauchat, sans doute. J'aurais bien envie d'avancer à pas de géant, de lire à toute vitesse les prochains chapitre. Mais ce serait rompre le contrat  - et si je veux goûter tout à mon aise le livre, je dois docilement l'avaler bouchée par bouchée, en portant lentement la cuiller à ma bouche...

Clopine

(*= le renoncement à soi de l'homme escamoté" ; eheheh. pour comprendre à quoi je fais allusion, il faudra, si jamais un visiteur éprouve une légère curiosité, qu'il lise  ma toute récente nouvelle !  Y'a pas que Dark Pioupiou qui sait faire de l'autopromotion....)    

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13 mars 2009

Lira bien qui lira le dernier ?

La Montagne Magique de Paul Edel Thoman Mann m'attendait sur ma table de nuit  : je me suis encordée la nuit dernière, j'ai attaqué ce livre, recommandé, donc, par Paul Edel. Imprudemment, j'avais annoncé, sur la Rdl, que je ferais abstraction de mon prescripteur, que j'allais lire ce livre sans avoir nullement en tête la (brillante) analyse qu'il en avait faite - je devais lire le plus innocemment, le plus platement, le plus clopinesquement possible, quoi.

Ca n'a pas marché. C'était presque  comme si (en tout bien tout honneur, hein), Paul avait été assis au bout de mon lit, ou près de moi sur la couette, sous la lampe,  et qu'il promenait son doigt sous les lignes lues. "Là, n'est-ce pas, regardez donc, Clopine, comment c'est fait... Et ici ! Et encore, ce n'est qu'une traduction, mais la langue originale permet de comprendre que..."

J'étais très fatiguée la nuit derniière, et j'ai fort peu lu, en vérité : juste le premier chapitre, de quoi tout juste commencer à vérifier les dires de Paul, d'une part, mais surtout de me poser quelques lourdes questions de l'autre !

Le premier chapitre de la Montagne Magique est une sorte d'introduction initiatique, sur fond de déplacement en train. Vous avez vu cela des dizaines de fois au cinéma : le train (et surtout le débouché des tunnels) comme métaphore d'une (re)naissance du héros, du déplacement primitif de la naissance (ou, comme pourraient dire les acadiens, du "grand dérangement"). Sauf que chez Mann, tout cela est en plus comme "alourdi de menaces" (aïe ! Dire cela si banalement, alors que justement ce n'est PAS banal), l'état du héros ne s'allège pas avec la montée, c'est le moins que l'on puisse dire : il est pris, dès la seconde page, d'un "vertige et d'une légère nausée"...

je me demandais vaguement, pendant qu'une sorte de main virtuelle de Paul Edel me soulignait les phrases, où avais-je déjà lu un texte associant aussi admirablement l'état mental du héros, le lourd devenir qui l'attend, et la description physique de ce qui l'entoure. Je ne sais pas si Paul aurait été d'accord avec moi (je pense que oui) mais il n'y a guère que chez Stendhal qu'on pouvait trouver une sorte d'équivalent. Plus précisément, je pensais à l'arrivée de Julien Sorel à Besaçon, au séminaire. De la même manière que Julien s'évanouit dans tout le noir du bureau du terrible abbé Pirard, là Hans se couvre les yeux de sa main, à l'idée d'avoir dépassé la zone des feuillus et des oiseaux chanteurs... Je ressentais comme une affinité de style. Pourtant, quel lien entre le stendhal italien et le Mann si complètement allemand ?

Pendant que je finissais ce premier chapitre, il y avait en plus comme une sorte de cocommittance entre le héros et moi : moi aussi, le sommeil me terrassait, et j'avais envie de dire "ce n'est pas la première fois, en somme c'est un lit de mort, un lit de mort tout à fait ordinaire..."

Et puis pouf, j'ai sombré. Je n'ai pas fait le même rêve que Hans (qu'un Annibal pourrait utiliser sans rougir dans son prochain "goût des rêves",  j'ai jsute révé de lui, de Hans, donc, et aussi de  Paul edel, et j'ai révé que j'étais déjà le lendemain : j'ouvrais la république des livres, je cliquais,  je demandais qu'on m'explique cet anachronisme incompréhensible  de la page 21 qui a gêné ma lecture : sur la route du sana, le cousin de Hans lui raconte des anecdotes et des bons mots illustrant la vie quotidienne. S'en suit la description d'une curiste "inculte" qui médit d'une autre malade en racontant que celle-ci porte un "stérilet"... Ca fait rire les protagonistes du roman, et je n'ai pas les clés pour comprendre pourquoi. Il doit évidemment y avoir un jeu de mots, ou un rapport sexuel, est-ce de l'instrument contraceptif actuel  qu'il est question ?

Voilà que je rêve de questions à poser, quoi !

Ce matin, ma résolution rêvée d'aller solliciter les érudits -ou les germanophones, tout simplement - de la RDL pour avoir une explication sur ce "stérilet" (et aussi sur le "Rorschach", lieu-dit où s'arrête le train de hans : y-a-t-il un rapport avec le célèbre test psychologique du même nom ?) s'est évanouie pendant que la lumière montait. Je  n'irai rien demander du tout.

Il faut dire qu'hier, ayant répondu à des "questions personnelles", les petits cochons du blog d'Assouline ont joué avec moi, comme on joue un peu à Colin Maillard. Oh, j'étais consentante, mais je ne suis pas prête à remettre ça.

Non, je vais rester tranquillement sur clopineries, et  je vais commencer une sorte de  journal : celui  de ma lecture de la Montagne Magique. Mes stats risquent fort, j'en suis consciente, de fondre comme neige (de Montagne Magique) au soleil. Mais je m'en fiche bien ! Une trace de cette lecture me restera ainsi, et si j'ai dû  attendre tout ce temps pour rencontrer ce livre, et bien, lira bien qui lira le dernier, n'est-ce pas ?

Et puis la rdl commence à vivre au rythme du Mexique invité d'honneur du salon du livre. Or, cette littérature-là ne m'intéresse guère, malgré les très beaux textes de Le Clézio à son sujet, et au sujet de ce pays (un des rares à s'être reconstruit après un anéantissement, nous explique Le Clézio...) ; en fait, je crois que, quand je divague, j'en veux au Mexique d'être situé là où il est : Comme si un géant prenait le continent américain, le serrait, serrait à la gorge, jusqu'à fabriquer ainsi (comme sur certains ballons de baudruche) une sorte de cou étroit, aminci à l'extrême. Comme s'il fallait pousser légèrement les pouces de ce géant étrangleur pour apercevoir ce pays (et je n'ai pas la force pour ça !) ... OU comme s'il était situé à la taille très mince d'une jeune fille agréablement pourvue en haut et en bas - comme Polaire, l'amie de Colette à la taille exagérément fine...

Posté par ClopineT à 12:03 - Journal de Lecture : la Montagne Magique - Commentaires [20] - Permalien [#]
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