Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

07 mars 2006

Octobre et la violence

quetches_octobre_copier

Comme on remise les vêtements d’été et que l’on sort les lainages de l’année précédente, il faut ranger le jardin et le préparer au froid. Arracher les feuilles pleines de rouille, nettoyer, enlever les plantes fanées qui dégouttent, car la pluie recommence, ne laisser que les légumes d’hiver : carottes, panais, poireaux... Et bien souvent, sitôt dehors, on lève la tête en lissant du plat de la main ses cheveux soulevés, car les nuages bombés arrivent vite, poussés par un vent d’ouest qui peut sauter, affolé, aux trois autres coins de l’horizon... D’un seul coup, le ciel se métallise, faisant ressortir avec plus de violence encore les incendies d’octobre. Car octobre n’est pas un mois gentil ! Il n’est qu’à voir le feu rutilant des feuilles de la vigne vierge, qui se détachent comme les lettres d’une banderole sur la menace gris foncé du ciel ! Rouge sombre, les « larmes de Marie » du fuschia, qui deviennent fines comme des lames de rasoir ! Tous les jaunes, les oranges, les rouges s’enflamment, protestent en un dernier bouquet contre la nuit qui vient. Mes sabots de caoutchouc s’alourdissent, couverts de cette terre qui redevient boue ; je dois taper contre le mur de la remise à grands coup de pied, pour ne pas salir, et cela suffit pour me transporter de colère : mon coeur entier vibre, se débat et gronde sourdement. Il faudra bien sûr que je me calme, que j’apprenne, comme les autres années, la résignation. Mais pour l’instant, debout sur la terre gonflée d’eau, empoignée par la couleur et le vent, voilà que je cède, avec emportement, que je cède à mon tour à la violence volcanique du mois d’Octobre.

Posté par ClopineT à 20:46 - Chroniques potagères et brayonnes - Commentaires [0] - Permalien [#]

Novembre : mois du gris

pommes_novembre_copier

Nous sommes loin ici des Galeries Farfouillettes et de leurs promotions pour le « mois du blanc ». Je ne sais quelle lessive il faudrait pour laver ce gris qui monte sournoisement à l’assaut du brun de la terre, de la rouille des feuilles tombées, des quelques verts qui résistent... Parfois, en levant la tête, on n’aperçoit pas le bout du jardin... Cet endroit-ci s’appelle « Les Ruisseaux », et certes il est est jouxté, à sa droite, après le « Bagageot », par le « Bel Endroit », ; mais à sa gauche, le lieu-dit s’appelle « les Brouillards » : il y a là trois lacets enjambant un passage à niveau, des plots réfléchissants que la DDE doit régulièrement remplacer... Telle la cigale, je n’y repense qu’au mois de novembre, tous les ans, quand tout s’épaissit, et telle la fourmi, cette pensée me donne envie de fermer ma porte, de rester chez moi, de m’y terrer... La terre entière exhale cette haleine froide et malsaine, ce brouillard qui vous enveloppe et vous isole. Tant pis pour le jardin, les feuilles à ramasser, la paille à répandre aux pieds des plants fragiles. Tant pis pour les raisins qui tremblent de froid. Je n’irai certes pas les voir. Non ! Que le potager se débrouille tout seul. Pas question d’enfiler le ciré jaune, de chercher les chaussettes de laine pour caler les pieds dans les bottes , d’attraper le manche rond de la bêche... Mais, après avoir boudé, renâclé, pesté comme une vieille bête, voilà qu’il faut quand même aller voir les ânes et parquer les moutons... Et, en traversant le jardin silencieux et tremblant, le vieux pacte recommence, celui qui lie à tout jamais le jardinier et sa terre, comme un apaisement fait de services réciproques et bien entendus, comme une entente au-delà du froid, du givre et du brouillard, comme un pacte ancestral, la promesse toujours renouvelée de moissons lointaines et espérées.

Posté par ClopineT à 20:44 - Chroniques potagères et brayonnes - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 mars 2006

Décembre : à peine un jour

raisins_de_cembre_copier


L’arrivée de l’hiver n’a rien de particulièrement éprouvant, dans un jardin du pays de Bray : juste un peu pourrissant, dirons-nous, surtout doux et pluvieux. Rien d’héroïque dans l’hiver qui s’annonce, rien qui mobilise les énergies humaines, rien « qu’une bête ne pourrait faire ». Le Chat me contredit immédiatement « - Quel temps de chien ! Pas question que je sorte poser mes petits coussinets dans du mouillé ! », et, ayant dit, il se rasseoit et ramène définitivement sa queue sur ses pattes. Le chien, lui, m’implore : « - Quel temps de chien ! Pourquoi ne pas, comme cet été, sortir tous les deux , Je resterais dans l’allée empierrée, et je te regarderais de mes yeux jaunes, cueillir les épinards. » L’enfant, dans sa chambre, chantonne des ritournelles de pub : décembre allume une étincelle de convoitise dans ses yeux ; je ne sais pas trop si j’aime cette lumière-là, et je tente d’y opposer la magie des bougies que j’allume désormais chaque soir, et dont la lueur se reflète dans les prunelles agrandies... La journée dure à peine, tout de suite la nuit s’installe derrière les carreaux ; j’ y appuie mon front, je cherche à discerner les vagues lignes de l’avenir dans les ombres du Jardin. Pas de mélancolie pourtant : malgré les bruits de bottes qu’on peut entendre dans le monde entier et qui viennent taper contre la maison, contre la raison, je sais que les crocus refleuriront, et que les tiges volubiles des haricots verts partiront à nouveau à l’assaut de leurs tuteurs croisés. Ce n’est pas, pour moi, la chose la moins étonnante que de constater à quel point un simple jardin peut donner de la force, du calme, de la patience. J’ignorais tant de choses, et j’en ai tant appris ! Sur moi-même bien sûr, en tablier bleu, sécateur dépassant de la poche ventrale, pieds dans les sabots de caoutchouc, et panais à la main. Je suis debout sur la terre grasse, luisante et noire, je lève le nez vers l’horizon, au-dessus du toit gris, et je m’aperçois que c’est bien mon jardin qui a fait de moi cette sorte de nourricière obstinée et récompensée. C’est ainsi ; en si peu de temps, à peine un jour, dirait-on, je suis devenue potagère... et brayonne !

beaubec

Posté par ClopineT à 00:08 - Chroniques potagères et brayonnes - Commentaires [0] - Permalien [#]



« Page précédente  1  2