01 février 2008
Les Vaches Haletantes
Ils étaient tous là. Tous, je vous dis. Les jeunes du lycée agricole de Mesnières ont dû s'asseoir entre les rangs, à même le sol, pour laisser la place aux couples de fermiers, plus âgés. Le principal n'avait qu'un strapontin... Ceux de l'enseignement privé catholique, MFR et autres, se sont tâtés, mais comme leurs profs ne disaient rien, ils sont restés dans leurs fauteuils... Le premier rang était plein comme un oeuf. Le Président de la Chambre d'Agriculture, le Directeur du CAUE, les types du SMAD et le Vice Président (vert) du Conseil Régional. Les rares agriculteurs bio du coin et ceux, plus nombreux et pas bio, qui étaient venus parce que... parce que.... Monsieur et Madame Artistes Locaux , ceux qui ont réalisé la si belle table d'orientation de la Butte de Saint Samson (dommage que les boules célestes de granit aient été dévissées et embarquées par de petits malins). Le Directeur du lycée général se faisait petit, pourtantil était plutôt grand, adossé contre le mur (plus de place, je vous dis !!!) Il y avait là des Maires du coin. Des socialistes gérant la commune de Gaillefontaine ou celle de Breteuil, et des agriculteurs en retraite, Lepénistes par honte d'être ce qu'ils sont, adjoints au Maires, à Bellecombre ou à la Chapelle au Pot... le Secrétaire de l'Union des Chasseurs et celui de l'association des commerçants de Forges les Eaux. La journaliste de la Dépêche, qui n'a pas lâché son bloc de la soirée et, attentive à l'extrême, regardait la salle comme si elle n'en croyait pas ses yeux, ni ses oreilles...
Tous, je vous dis. C'est simple : la salle du Normandy de Neufchâtel en Bray n'avait pas vu ça depuis... au moins ! Tous ceux-là, qui font que le pays ressemble à ce qu'il est. Qui disposent si joliment les vaches dans les prés, pour qu'on puisse les voir, quand on passe sur l'autoroute. Qui parsèment les haies des si jolies fleurs d'aubépines, pour que des Queen Kelly s'extasient en s'y baladant. Qui font fonctionner ce qui ne se voit pas : les circuits d'eau et d'assainissement, la gestion des déchets et les dossiers de permis de construire, l'entretien des haies et la plantation d'arbres de haut jet. Tous ceux qui font que ce pays-là vit encore de l'agriculture, à qui la terre appartient, et qui étaient assis si sagement n'est-ce pas, car ce sont des prudents ces gens-là, et qui regardaient le film de notre pote à nous, avec tant de respect, de silence et d'attention. Une salle majoritairement silencieuse,dirons-nous mais qui n'en perdait pas un brin d'herbe...
Car le film "paradis en herbe" était " non seulement une merveille, mais il leur parlait d'eux, enfin, non pas d'eux, mais d'autres qui leur ressemblent comme une goutte d'eau ressemble à une autre goutte d'eau. Celle sur l'écran sourdait de l'Allier, rivière généreuse. Dans la salle, on s'est récrié, après le film. Il n'y a pas qu'en Allier que la nature est une pure merveille. Le pays de Bray, aussi, connaît des haies, des cours d'eau, des plateaux crayeux; On y voit aussi des hérons cendrés, avec corbeaux et corneilles... le film montrait une diversité de la faune, exemplaire. Les brayons épais secouaient la tête, têtus. Dans la salle, ça ruminait.
L'Homme rayonnait, lui. Tout ce qu'il aimait, tout ce qu'il était, ce choix de vivre là, dans ce pays-ci. Cet ami cinéaste, dont chaque image parlait le même langage que les photos de l'Homme. Cette salle pleine, cette salle plaine, où le grain était semé, et qu'on sentait prête à lever. Ce regain d'énergie. Je comprenais parfaitement l'exaltation de mon compagnon. Tout, ce soir-là, lui ressemblait tant. Et la beauté en plus, évidemment...
Bien sûr, la raison pouvait dire que le succès était dû à la conjonction exceptionnellement favorable. Le "discours officiel", rompant avec 50 ans d'agriculture intensive, de pollution aux pesticides et de brutalité envers la nature, sautait sur l'aubaine : des associations se battaient, A.R.B.R.E., Association de plantes et fruits brayons, ABD, eux pouvaient s'engouffrer dedans, changer doucement de discours sans perdre trop la face (la Chambre d'Agriculture fut néanmois quelque peu bousculée, hier au soir). Et puis, en ces temps de catastrophe, quand désormais la terre doit porter un thermomètre dans le cul, histoire de surveiller sa température enfiévrée, un film dont chaque image porte l'espoir ? A deux mois des élections ?? Trop contents...
Mais au-delà de la raison,je regardais les potes de l'association et j'étais émue par eux, et fière d'être, toute dilettante que je suis, assise à leurs côtés. Tous ces anonymes qui, comme l'Homme, répètent, inlassablement, année après année, des évidences que, soudainement, tout le monde voit, proposent, avec une bonne volonté intarissable, débats et solutions, à ceux-là même qui doivent encore "grandir dans leur tête" -comme a dit, à un moment, Philippe Henry, le si talentueux réalisateur du film, et qui démontrent qu'on peut être fier d'être un homme des champs, qu'on peut ne pas rougir de n'avoir pas de Roleix et de top model dans son lit, et qu'on peut avoir envie de prendre dans ses bras ce monde qui nous est donné, et qui peut nous faire vivre.
Le débat fut passionnant et passionné, très technique ("oui, mais en Allier, ce sont des vaches à viande, elles peuvent manger les foins tardifs à hautes herbes, ici, les vaches laitières ont besoin d'herbes jeunes, oui, il faut sauver les éleveurs, - même s'ils donnent du maïs à leurs vaches ? Allons allons messieurs, pas de polémiques, nous sommes tous là pour notre bocage, ne l'oublions pas"), et je vous jure que si les vaches, dont on parlait sans cesse n'est-ce pas, si les vaches, dis-je, avaient été dans la salle avec nous, elles auraient, comme moi, été haletantes !
Clopine, il faudrait que le film de Philippe Henry puisse être vu partout, et avec débat à l'appui n'est-ce pas. Sans rire. Il est d'une beauté poignante, d'une pertinence absolue, et d'une nécessité impérieuse.
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07 mars 2006
Janvier : sous la couette

Le jardin se repose, moi aussi. Sauf qu’il est au froid et que je remue doucement les orteils sous la couette. Sacrée différence ! J’ai longtemps résisté à l’appel de la couette. Née de parents âgés, les draps des lits de mon enfance étaient encore à l’ancienne, c’est-à-dire conçus pour résister à tout, même à quatre ans d’occupation allemande. Bordés serrés, rêches à l’extrème, ils étaient pourtant un des réconforts de la gamine que j’étais. Du haut de mes huit ans, c’était protégée par leur blancheur que j’interpellais Dieu. Si tu existes, montre-toi ! Fais un signe ! Au départ, j’exigeais quelque chose de grandiose : l’éclair et le tonnerre dans ma chambre, pas moins. Après dix minutes de supplication, je Lui accordais de plus en plus le bénéfice du doute. Même un tout petit miracle, du genre le bout de la queue du chat à l’angle de la fenêtre, m’aurait suffi. Mais rien : je m’endormais en colère, grattant du bout du pied le trou minuscule au bord du drap, me berçant délicieusement des larmes de l’incrédulité malheureuse : Va, disais-je, je sais bien que Tu n’existes pas ! Ma première couette me fut offerte à l’âge adulte, et j’ai cru que je ne pourrais me faire à cette chaude légèreté, à ce moelleux qui épouse sans enserrer. J’y voyais presque une corruption, un affadissement de moeurs saines, le paysan virgilien délaissant la charrue pour la toge dorée du Sénateur encensant César, bref, une décadence ! Mais humaine, trop humaine, j’ai très vite pris goût à cette douceur. Etre chaudement nue dans une chambre fraîche (*) est un plaisir rare. Comme de dessiner du bout des doigts, sur une vitre embuée du souffle qui vient de sortir de votre bouche, le prénom de l’être aimé, avant de replonger avec lui sous la couette.... Il faut bien quelques compensations au mois de janvier, que diable ! (*) : je ne peux me résigner à écrire « être chaudement nue dans une chambre froide », cette phrase me faisant fâcheusement penser aux carcasses alimentaires qui dansent une gigue macabre dans les abattoirs !

Le mois de février
Mois du froid, des frissons, de la fumure. Une sorte de faux mois, n’ayant son compte ni en jours, ni en soleil. Une qualité, négative : il dure peu ! C’est lors d’un mois de février que, pour les beaux yeux (bleus) d’un Brayon, j’ai entamé ma carrière de potagère. J’en garde un souvenir qui pourrait être réfrigérant s’il n’était cuisant. Ce qui m’amène tout naturellement à conclure que nul cas n’est désespéré, puisque je triomphe aujourd’hui dans les difficiles matières du désherbage, de la plantation des patates et de la récolte des choux ! Et pourtant je me revois, ahurie dans le froid février, avec à la main un poireau contestataire, qui avait nettement marqué son opposition à une tentative d’arrachage à la main. Il avait même, ce poireau, résisté si opiniâtrement que j’en étais restée le cul par terre, incrustée dans une plate-bande boueuse ! On me fit vite comprendre que je devais mettre à la poubelle mes méthodes personnelles de récolte. Il n’est de bon jardinage qu’avec des outils adéquats, me serina-t-on ! A moi la bêche, la houe, le plantoir... Des cours furent organisés dans la grange, par les après midis froides et grises. J’ânonnais consciencieusement les noms des outils accrochés au mur, coulant des regards torves à la binette qui me paraissait sournoise... Puis je filais, en rentrant les épaules, vers la cuisine si délicieusement chaude, la tasse de thé fumante, la trompette de Chet Baker s’échappant du radio-cassettes pour se répandre comme une odeur suave, le fauteuil à bascule, le livre sous la lampe... Et le père GAMBU arrivait... Le père GAMBU est insensible au charme du Earl Grey, mais apprécie volontiers, il vous le fait savoir, l’âpre cidre fermier, et par-dessus tout « la goutte », mesurée non en référence à son nom mais plutôt à l’aune d’une tasse à café pleine à ras bord...Le père GAMBU est taupier. Comprenez qu’il dispose des pièges (plus « humains » que les pétards vendus dans le commerce, m’expliqua-t-on) aux endroits stratégiques des autoroutes souterraines obstinément défrichées par les taupes... Il parle de ses victimes avec bonhomie, sans cruauté apparente, mais accroche cependant en repartant les petits corps bruns, aux minuscules mains roses, à un clou près de la porte à hauteur de visage, en guise de facture justificative (il prend un euro la bête !). Je n’ose avouer ma réticence, de peur d’être taxée de sensiblerie.. Je m’interroge aussi sur les mécanismes mentaux qui lui permettent de déduire quelle taupe invisible et souterraine est un mâle, qualifié par lui de « petit rusé », telle autre est femelle « elle m’a fait une sortie sous le cerisier, la salope ! ». Son parler est comme la terre du jardin en hiver : épais, lourd, grasseyant, même si parfois une drôlerie involontaire l’éclaire (ainsi, à propos d’une photo où il apparaît dans le journal local, son Goncourt à lui, il tient à préciser qu’il n’est pas « le fautif des photos »...). Avouons-le tout de suite : j’ai parfois du mal à remplir mes devoirs d’hôtesse avec lui, et coupe souvent court aux cérémonies compliquées de la courtoisie brayonne... Je ne l’aime guère, il le sent, mais, comme la goutte est bonne, ne s’en formalise pas, et revient régulièrement. Comme les taupes, d’ailleurs, qui réapparaissent chaque année, obstinées, aveugles et dévastatrices...
Mars

Qu’est-ce que c’est qu’un beau jour de mars ? C’est du vent et du soleil ensemble. Je prends la panière à linge, je sors dans le jardin. C’est un jour gai, qui claque. Le linge sera sec vite et sentira la fin de l’hiver. Quelle bagarre avec la corde qui vibre, les pinces qui sautent, le linge mouillé qui se gonfle sitôt posé, me frappe au visage, cherche à s’envoler... Pas encore de feuilles aux arbres : du bleu aux branches, partout. J’en finis avec mon linge : tu peux claquer au vent, maintenant, serviette de table ! Victoire absolue de mon camp ! C’est cela, un beau jour de mars : le printemps et l’hiver, encore emmêlés. Et mes mains mouillées qui me font frissonner.
Avril : la pomme de terre
Que planter d’autre, dans le pays de Bray, que l’humble et nécessaire patate ? Ici, ce n’est pas l’homme qui décide, mais la pluie : le jardin ne peut se faire qu’entre deux averses d’avril. Le motoculteur entre alors en action, faisant voler les mottes grasses et lourdes. Il faut ensuite tirer le cordeau, attraper la bêche, s’y mettre à deux : le premier soulève la terre, le deuxième, prestement, glisse le plant , une pomme de terre germée de l’année d’avant. Ce travail difficile porte ses fruits, qui relèvent du miracle, tant le rendement a de quoi faire rêver un boursicoteur : 10,11, 12 pour un ! Mais il aura fallu surveiller la croissance des feuilles, d’un vert vigoureux, attendre l’apparition des fleurs, d’un bleu mauve pâle relevé d’une pointe orange, ressemblant un peu à une coquille Saint Jacques crue...Et surtout, prévenir et traiter à grand renfort de bouillie bordelaise le terrible mildiou. C’est lui qui serait responsable de la dernière Grande Famine d’occident, en 1846, sur le sol irlandais. Mais il faut tout de suite préciser qu’il a été puissamment aidé par l’occupant anglais. Ce dernier raflait tout : bovins, ovins, caprins, jusqu’aux poissons des rivières, tout lui était dû. Il ne daignait laisser derrière lui que la pomme de terre ! Evidemment, quand le mildiou s’y mit.... Je me souviens d’un soir d’été dans le comté de Galway, près d’un des mille lacs du Connemara. Je me récriais sur la beauté du site, l’ombre des hautes collines sur le lac, la paix du soir, quand une plaque m’indiqua qu’en 1848, plus de 350 personnes, hommes, femmes, enfants, venant des trois villages environnants, vinrent ici même mourir de faim. Ce lac, qui reflétait la couleur rose du ciel avait vu leurs visages défaits, sous l’oeil placide d’un quelconque Lord Boycott de l’endroit... Les survivants affamés firent comme nombre de leurs ancêtres : ils s’enfuirent, traversèrent l’océan, s’établirent en Amérique. Est-ce une lointaine vengeance si leurs descendants, devenus en ce début de vingt-et-unième siècle les Maîtres du Monde, nous inondent de frites surgelées, calibrées, aseptisées, et de coca-cola ? Je n’en veux pourtant pas à la belle pomme de terre, lourde dans ma main, que je m’apprête à éplucher. Préparée de mille manières, dévorée par les enfants, elle est devenue plus encore que le pain une des bases de notre alimentation, Pourtant, sa récolte est dorénavant remplie d’un peu de nostalgie, pour quiconque a vu le film d’Agnès Varda sur « Les Glaneurs ». Ces tombereaux de patates « non conformes » car trop grosses, ou pas assez, déversés sans tambour ni trompette dans les champs. donnent une impression d’irréalité, d’étrangeté. Comme dans le film « Little big man », quand les indiens découvrent une plaine entière parsemée de corps de bison tués, non dépecés, laissés là à pourrir... Il n’empêche que ce soir, j’apporterai sur la table le hachis parmentier triomphant, jaune, à la croûte striée à la pointe de fourchette. Et que ce sera comme une fête....

Mai : tout reste à faire

Toutes les plantes poussent, se pressent, ont bien du mal à rester dans le rang. Arrivent en premier les organisateurs du jardin, des plantes calmes mais résolues, qui bruissent doucement, les pommes de terre qui lèvent, les raves de la fin d’hiver avec leurs feuilles rêches. Puis les jeunes pousses, les salades, les laitues foisonnantes, tout excitées, prêtes à monter si on ne les assagit pas ! Les rangs de radis roses, après, semblent sautiller gaiement devant la pauvre petite ligne des Cocos de Prague (bien clairsemés cette année...). Se dressent ensuite, impeccables de dignité, les tuteurs des plants de tomate, encore encapuchonnés de plastique blanc, devant les feuilles vert tendre de l’ail , l’oignon, l’échalotte, tout juste sorties de terre mais qui veulent participer, elles aussi, et comment ! Et puis, tout au fond, sur les côtés, les francs-tireurs, les indisciplinés, qui s’approprient sans façon les allées: pas une plante sur 100, mais enfin, elles existent, les mauvaises herbes sans qui un vrai jardin n’existerait pas ! Toutes unies, mes plantes, toutes soudées autour d’un seul mot d’ordre : la Vie, la Vie, à n’importe quel prix ! Je me prends à songer, en regardant mes légumes ,à la Diversité, absolue et nécessaire. Depuis la nuit des temps, la terre entière se presse dans les jardins. Tous les continents, tous les pays y ont versé ensemble leurs fruits : tous les croisements ont été tentés, toutes les graines plantées, et de la Chine qui me fait profiter du spaghetti végétal à l’Asie qui me donne ses épices, de l’Amérique Parmentière à l’ Europe fourragère, l’incessant et continu mélange des ressources terrestres fleurit dans mon humble jardin ! Quel meilleur démenti donner aux imbéciles et mortifères opinions sur la « pureté », la « supériorité de telle race » et autres balivernes meurtrières ? Et certes, après avoir en ce début de mai arpenté des rues pavées d’où montaient des clameurs vivaces et réconfortantes, je rentre chez moi, et, remerciant Voltaire, je continue à cultiver mon jardin...
Juin : la folie des roses

Il ne faut pas croire : il y a des moments d’intense découragement, dans un jardin. Spécialement quand s’étend devant vous une interminable ligne de carottes, qu’il s’agit de désherber. C’est délicat, la carotte. Vite fait de déraciner le petit toupet en croyant attraper le plantain, venu s’entremêler ! IL y faut donc du temps, de la persévérance, une patience aussi infinie que celle des bêtes... Dix minutes plus tôt, on avait encore en tête des images courageuses. On se repassait les vieux films documentaires, les lignes de paysannes chinoises ou vietnamiennes debout dans l’eau de la rizière, leurs belles jambes bien droites, penchant le dos à l’unisson. Pour finir, un visage rond, en gros plan, fatigué mais souriant, la sueur sur le teint mat dans l’ombre circulaire du grand chapeau. Hélas ! Dix minutes plus tard, je ne suis plus debout dans mes carottes, mais bien plutôt à genoux, voire assise, tout près des cottes de bettes, irriguées de sang rouge à contre-jour. Et ce n’est pas ce que je vois du reste de mon jardin, tout autour du potager, quand je relève le nez de mes touffes, qui me ragaillardit. Trop de pluie cette année en juin - mon dieu, mes pauvres roses ! Elles penchent, abîmées, le bord de leurs lèvres, pardon, de leurs pétales, déjà mangé de rouille. Les roses jaunes du grimpant retombent, branche cassée, vers la terre, mais je n’ai pas le coeur de les couper. Les petits buissons rouges, d’habitude si ébouriffés, s’épanouissant gaiement, semblent se resserrer, se protéger en se tassant sous la pluie. Les trémières, non encore ouvertes, tremblent sur leur tige. Toutes ont souffert, toutes. Sauf une, une solitaire, un peu hautaine, qui déploie solidement sa percale mauve dans un coin du jardin : c’est la « Charles-de-Gaulle » au parfum délicieux. L’a-t-on nommée ainsi pour sa résistance aux intempéries, les seules vraies ennemies des roses ? Je souris, en pensant à Victor Hugo. J’ose à peine l’avouer, mais je trouve que le poète avait tort ! Non, les roses ne vivent pas seulement « l’espace d’un matin ». J’en ai vu, coupées dans un vase chinois, « tenir » plus de trois semaines, et fraîches comme au premier jour. Il est vrai qu’elles ne provenaient pas du commerce, mais du rosier près de la charmille qui sépare le jardin du pré du bas. Cela change du tout au tout, un peu comme si vous compariez un top model anorexique avec une resplendissante Sophie Marceau. Abîmées ou non, froissées ou magnifiques, je ne peux pourtant pas me passer du parfum des roses. Dès les premiers jours de juin, sur la table de nuit de la chambre de ma mère, il y avait une rose dans un vase, qui dardait ses épines vers la lampe de chevet, quand, vers onze heures du soir, pieds nus, je venais réclamer le verre d’eau sucrée et la main sur mon front... C’est sans doute pour cela que, comme tant d’autres, j’ai la folie des roses !

Juillet : les enfants dans l’arbre
Voilà que je maugrée et que je me redresse, les pieds entre deux rangs de petits pois, les mains aux hanches : « - Mais où sont les enfants ? » Pas de réponse, sinon le lointain écho, dans ma mémoire littéraire, de la voix de Sido qui reprend ma question.... Où sont les enfants, oui, car enfin, ils pourraient m’aider ! Tiens, rapporter ce plein panier près de la table de bois, et commencer à écosser. J’aidais ma mère, autrefois, à écosser... Ou bien éplucher les haricots, ou encore repiquer les poireaux... Les enfants sont dans l’arbre, évidemment ! et leurs petites mains font trop d’aller et retour pour porter les cerises à leur bouche pour pouvoir me répondre. Tout juste si j’aperçois leurs bouilles aux oreilles cerclées de rouge, quand le vent agite les feuilles. Et je me tais, parce que demain nous partons « en vacances » et qu’ils seront donc attachés. C’est ainsi: nous attachons nos enfants, ou plutôt nous obtenons d’eux qu’ils s’attachent eux-mêmes, au nom de la sécurité devenue une vertu, comme un commandement : « Tu honoreras ton père et ta mère.... » « Tu attacheras ta ceinture ». Nous aimons tant nos machines rutilantes et zélées, et meurtrières, que nous leur livrons nos enfants liés. Evidemment, un peu honteux de notre égoïsme, nous leur donnons en échange des destinations toujours plus lointaines, des paysages nouveaux, des palais de Chine ou des sables du désert, puisque, malgré tout, nous aimons nos enfants... Moi je pouvais jouer dans la rue, avec mes voisines, Laurence et Véronique, loin des garçons brutaux qui nous jetaient des pierres. Nos Mères, par dessus les barrières, discutaient : « - Et vous savez que Monsieur Canu va partir vivre en ville avec cette fille, dans l’appartement qu’il avait aménagé au-dessus du magasin pour son cousin, celui qui est parti à Pont-Audemer . Oui, et elle n’a que seize ans, cette fille ! - C’est pour Madame Canu que c’est dur. - Oui, mais elle tient bien le coup, vous savez, j’y suis encore allée hier lui porter des cerises , et bien rien, pas un soupir ! - C’est qu’elle garde quand même la moitié du magasin... » Nous y passions du temps, dans cette rue paisible, où toutes les maisons se ressemblaient : jardin de roses devant, potager derrière. Nous les connaissions toutes, nos Mères, et nous croyions que tout était immuable. On montait se réfugier des garçons brutaux qui ne comprenaient rien à rien dans les arbres, à califourchon sur les charpentières, et l’on n’ oubliait pas d’orner nos oreilles de boucles rouges, charnues et délicieuses... - « Mangez donc, mes enfants, mangez : vous ne savez pas qui vous mangera... »
Août : une main sur mon épaule

Le mois d’août sent la tomate, le céleri et la coriandre, et l’on trouve dans le jardin , à ses quatre coins, les têtes bleues balancées des cardons ! Quant à moi, me voici à quatre pattes, comme d’habitude, mais ce n’est ni pour désherber, ni pour ramasser ou cueillir... Non, je fixe consciencieusement une chenille inconnue. Oh, bien sûr, je connais par coeur la piéride du chou ou la commune vanesse, mais celle-ci, imberbe, en superbe velours vert sombre carrelé de jaune éclatant, atterrie dans mon jardin après un vol aérien d’une provenance encore inconnue et toujours enroulée de son manteau de voyage, une feuille d’aulne, qui est-elle ? Consultons un ouvrage... La grande salle est fraîche et sombre, après la clarté du jardin. Il me faut pousser le banc, monter sur la table, atteindre l’étagère du haut, écarter les dictionnaires à bout de bras.... Et, au lieu du livre des papillons, voici que me tombent sur la tête les deux volumes des souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre... Déjà, leur première lecture, il y a quelques années, m’était « tombée sur la tête », et régulièrement, surtout en été, je ne peux résister à parcourir quelques pages sur les hyménoptères ou les bousiers, à me repaître des expériences des arachnidés... Sans compter les récits autobiographiques de Jean-Henri, (début du tome VI) sur la vie de l’Harmas ou son enfance, sans compter la langue incomparable du savant ! Certes, il était logique que le film Microcosmos lui soit dédié, mais, au-delà de la science, au-delà de la leçon d’humanité contenue dans cet intérêt pour l’infime insecte, l’humble bestiole que j’aurais auparavant écrasée du talon sans même y penser (ce que vous ne pouvez plus faire, une fois le livre refermé !), c’est la figure même de Jean-Henri que j’évoque, quand j’ai la chance de rencontrer, comme aujourd’hui, la si jolie chenille de la Noctuelle de l’Aulne. J’entends sa voix dans le tremblement argenté des peupliers et j’ai parfois l’impression que le grand savant se penche avec moi vers la terre, une main sur mon épaule, pour m’instruire et m’apprendre à regarder....

Septembre : les récoltes

Il est curieux de constater les différences de comportement des uns et des autres, une fois entrés dans le jardin. Certains, avançant la main vers une rose, ne font que l’effleurer, et demeurent debout, immobiles parmi les plantes, attendant qu’on les délivre ! D’autres, comme instinctivement, se mettent à cueillir. Et en septembre, les cueillettes et les récoltes battent leur plein. Aucun visiteur ne repart sans sa courgette, son panier de noisettes ou son bouquet de bettes, et quiconque a des prédispositions se voit immédiatement embauché ! Mais bien souvent nous restons seuls, mon compagnon et moi, dans les rangs de légumes, si proches que nos mains se croisent. Parfois je regarde à la dérobée ces mains laborieuses et je constate que j’ai changé d’opinion. Au début de ma vie d’adulte, pas d’ambiguïté. J’avais décrété que les mains qui me plaisaient étaient longues, maigres, avec des doigts aux bouts spatulés, des mains d’artistes ou d’intellectuels. Le summum, c’était évidemment celles de Glenn Gould. Dès que je rencontrais un homme, aussitôt je « vérifiais » : étaient-ce bien ces mains-là ? J’avais tant rêvé, petite fille puis adolescente, d’une main d’homme se posant sur ma taille... Depuis ma rencontre avec mon compagnon, j’ai regardé des milliers de fois ses mains. Elles n’ont pas de longs doigts, elles ne sont pas blanches. La paume en est large, la peau qui la recouvre est épaisse, calleuse même. Les ongles, carrés, coupés courts, portent souvent des blessures, des entailles ou des marques noirâtres de coups de marteau. Parfois, elles sont couvertes de teinture, à cause du brou de noix, parfois elles sont violacées par le froid intense qui règne dans le champ du haut. Ces mains-là font tout. Elles plantent des arbres et fabriquent des meubles, des charpentes, des maisons. Réparent les toitures. Jardinent, bêchent, récoltent.. Extraient le miel des ruches et aident à la délivrance des brebis. Dressent les ânes, tuent avec un grand respect les animaux dont nous nous nourrissons. Elles savent construire les feux. Elles sont également précises et habiles à manier des instruments d’optique ou de photographie, des caméras, des ordinateurs, elles feuillettent des livres et des revues, elles sont le prolongement d’un regard clair qui interroge le monde. En quatorze ans, je ne les ai jamais vues brandies comme des armes. Pourtant, je sais qu’elles peuvent être aussi rudes que fortes ! Mais aussi délicates, quand elles caressent le clavier de l’accordéon ou que, s’incurvant autour de mes seins, elles deviennent les plus douces que j’aie jamais rencontrées. Oui, j’ai changé d’opinion sur les mains des hommes.







