10 janvier 2008
le jeudi c'est poésie
Guillaume Apollinaire , Alcools (1913)
La Chanson du Mal-Aimé
A Paul Léautaud
Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.
Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte
Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la Mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon
Oue tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d'Égypte
Sa soeur-épouse son armée
Si tu n'es pas l'amour unique
Au tournant d'une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant
C'était son regard d'inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d'une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l'amour même
Lorsqu'il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d'un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu'il revînt
L'époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D'attente et d'amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle
J'ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux
Regrets sur quoi l'enfer se fonde
Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes voeux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre
J'ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un coeur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés
Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s'éloigne
Avec celle que j'ai perdue
L'année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus
Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Je me souviens d'une autre année
C'était l'aube d'un jour d'avril
J'ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l'amour à voix virile
Au moment d'amour de l'année
______
Aubade chantée à Laetare l'an passé
C'est le printemps viens-t'en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L'aube au ciel fait de roses plis
L'amour chemine à ta conquête
Mars et Vénus sont revenus
Ils s'embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus
Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent
Beaucoup de ces dieux ont péri
C'est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l'amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
L'amour est mort j'en suis tremblant
J'adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent
Je suis fidèle comme un dogue
Au maître le lierre au tronc
Et les Cosaques Zaporogues
Ivrognes pieux et larrons
Aux steppes et au décalogue
Portez comme un joug le Croissant
Qu'interrogent les astrologues
Je suis le Sultan tout-puissant
O mes Cosaques Zaporogues
Votre Seigneur éblouissant
Devenez mes sujets fidèles
Leur avait écrit le Sultan
Ils rirent à cette nouvelle
Et répondirent à l'instant
A la lueur d'une chandelle
______
Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople
Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges
Quel Belzébuth es-tu là-bas
Nourri d'immondice et de fange
Nous n'irons pas à tes sabbats
Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D'yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique
Bourreau de Podolie Amant
Des plaies des ulcères des croûtes
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments
Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Regret des yeux de la putain
Et belle comme une panthère
Amour vos baisers florentins
Avaient une saveur amère
Qui a rebuté nos destins
Ses regards laissaient une traîne
D'étoiles dans les soirs tremblants
Dans ses yeux nageaient les sirènes
Et nos baisers mordus sanglants
Faisaient pleurer nos fées marraines
Mais en vérité je l'attends
Avec mon coeur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t'en
Si jamais reviens cette femme
Je lui dirai Je suis content
Mon coeur et ma tête se vident
Tout le ciel s'écoule par eux
O mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide
Je ne veux jamais l'oublier
Ma colombe ma blanche rade
O marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier
Les satyres et les pyraustes
Les égypans les feux follets
Et les destins damnés ou faustes
La corde au cou comme à Calais
Sur ma douleur quel holocauste
Douleur qui doubles les destins
La licorne et le capricorne
Mon âme et mon corps incertains
Te fuient ô bûcher divin qu'ornent
Des astres des fleurs du matin
Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire
Tes prêtres fous t'ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu'il ne faut pas croire
Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d'empans
J'ai droit que la terre me donne
O mon ombre ô mon vieux serpent
Au soleil parce que tu l'aimes
Je t'ai menée souviens-t'en bien
Ténébreuse épouse que j'aime
Tu es à moi en n'étant rien
O mon ombre en deuil de moi-même
L'hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l'Avril léger
Mort d'immortels argyraspides
La neige aux boucliers d'argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Qui resourient les yeux humides
Et moi j'ai le coeur aussi gros
Qu'un cul de dame damascène
O mon amour je t'aimais trop
Et maintenant j'ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau
Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans mon coeur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j'oublie
______
Les sept épées
La première est toute d'argent
Et son nom tremblant c'est Pâline
Sa lame un ciel d'hiver neigeant
Son destin sanglant gibeline
Vulcain mourut en la forgeant
La seconde nommée Noubosse
Est un bel arc-en-ciel joyeux
Les dieux s'en servent à leurs noces
Elle a tué trente Bé-Rieux
Et fut douée par Carabosse
La troisième bleu féminin
N'en est pas moins un chibriape
Appelé Lul de Faltenin
Et que porte sur une nappe
L'Hermès Ernest devenu nain
La quatrième Malourène
Est un fleuve vert et doré
C'est le soir quand les riveraines
Y baignent leurs corps adorés
Et des chants de rameurs s'y trainent
La cinquième Sainte-Fabeau
C'est la plus belle des quenouilles
C'est un cyprès sur un tombeau
Où les quatre vents s'agenouillent
Et chaque nuit c'est un flambeau
La Sixième métal de gloire
C'est l'ami aux si douces mains
Dont chaque matin nous sépare
Adieu voilà votre chemin
Les coqs s'épuisaient en fanfares
Et la septième s'exténue
Une femme une rose morte
Merci que le dernier venu
Sur mon amour ferme la porte
Je ne vous ai jamais connue
______
Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
A sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons
Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l'histoire accable
Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean
Près d'un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l'haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène
Un jour le roi dans l'eau d'argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s'en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant
Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J'erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le coeur d'y mourir
Les dimanches s'y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise
Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l'électricité
Les tramways feux verts sur l'échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines
Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l'amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurz garçons vêtus d'un pagne
Vers toi toi que j'ai tant aimée
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d'esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
07 janvier 2008
Le lundi c'est râlerie
Ouais, je râle. Et pas seulement à cause de l'avenir, passablement effrayant : le présent suffit amplement à être désagréable. Sans que les causes soient forcément futiles.
Il en est une, pourtant : l'utilisation forcenée de cette nouvelle expression "bling-bling", qui se retrouve jusque sous la plume d'un Assouline. Au départ, expression "banlieusarde" échappée à une jeune et belle ministre. Maintenant, tarte à la crème employée à tout va, pour décrire la personne du Président. Bling-Bling, c'est le clinquant du parvenu, l'argent étalé, les signes extérieurs de cuistrerie. Oh, c'est bien ça, pourrait-on soupirer : l'époque est effectivement "bling-bling". Mais à trop user de ce qui n'est même pas un concept, on n'évoque toujours que la partie supérieure, superficielle, de l'iceberg. Parce que ce n'est pas la Rolleix du Président, son tapage, ses amours, sa petitesse dans tous les domaines, sa cuistrerie intellectuelle qui posent vraiment problème. Ce qui devrait inciter à la réflexion, c'est ce qu'il fait pendant ce temps-là, qui n'est pas "bling-bling" mais très méthodique : le démantèlement du droit du travail et dérivés (retraites, droits sociaux), le harcèlement des rouages institutionnels, la réduction du rôle de l'état, la politique d'immigration d'une brutalité savamment orchestrée, les cadeaux au patronat, le mépris de la vie intellectuelle et artistique, le double langage, notamment en matière d'écologie, l'utilisation de la parole publique comme plan de comm' plutôt que de gouvernement, la dangereuse concentration des médias et leur accointance avec le pouvoir en place, l'adéquation aux théories américaines du libéralisme dans ce qu'elles ont de pire, l'enterrement des 35 heures, le mépris de la justice et donc de la loi, l'adoption de mesures comme le traité constitutionnel européen malgré la sanction populaire, l'introduction des intérêts privés dans l'éducation, la politique sécuritaire, et je ne parle pas de la politique extérieure. Ca, ce n'est pas bling bling, mais tout simplement l'instauration d'un état dévoué aux intérêts d'une seule classe sociale, dominante, cynique, égoïste et tout entière attachée à promouvoir et garantir ses privilèges. Mais évidemment, il est plus simple de sourire, en se croyant supérieur, aux pitreries mises en scène au plus haut de l'Etat, et d'accepter ainsi qu'on ridiculise une fonction pourtant représentative !
Bon, mon pex étant fini, je peux quand même dire que je rejoins Michel Onfray dans ses emportements, alors que c'est mon second motif de râlerie : ses chroniques mensuelles sont toutes hexagonales, salutaires et salubres sans doute mais j'attends de mon philosophe préféré une autre dimension. Deuxième motif de râlerie : qu'un mec comme lui passe du temps, comme je viens de le faire, à pourfendre l'évidence, au lieu de nous aider à mener une réflexion globale, hédoniste et athée sur l'état du monde. Deux noms : benazir Bhuto et Carla Bruni. La seconde arrive si largement en tête, dans les médias, qu'il me semblerait urgent d'avoir au moins la parole d'un Onfray sur le meurtre de la première.
Enfin, troisième motif de râlerie, privé celui-là : je passe trop de temps sur les blogs, sur l'éphémère, et ma véritable passion, la littérature, en souffre. Je ne ressens plus que fugitivement le besoin de "faire oeuvre". Il est si facile, au fond, de laisser un message ici, de dessiner une rapide pochade là, de bavarder sur le net. Le bavardage est bien plaisant, et j'en reçois, j'aurais mauvais coeur à le nier, tant de retours positifs que mes pratiques du net en sont fort narcissiquement valorisantes. Mais pendant ce temps-là, mes petites nouvelles n'avancent guère...
Bref, râleries de lundi...
Clopine
au fait, je ne lis guère les analyses économistes, mais quelqu'un a dû, sûrement, relever ce paradoxe : la doxa gouvernementale est toute entière tournée vers le "travailler plus pour gagner plus", qui a permis d'assassiner les 35 heures et qui est élevé au rang de devoir civique. Cependant, les temps partiels, subis ou choisis, des femmes dans la plus grande majorité des cas, ne recoivent, eux, aucun commentaire. Pourtant, une femme qui prend un temps partiel pour élever ses enfants reçoit de la CAF, c'est-à-dire de l' Etat via les impôts (horreur !!) une compensafion financière égale au manque à gagner. Cela me semble fort contradictoire, et les sarkozystes devraient, en toute bonne logique, s'élever là contre. D'autant que les nourrices agrées sont bridées dans leurs appétits de "travailler plus pour gagner plus", elles aussi : afin de réguler leur activité, les agréments (ouvrant droit aux allocations pour les parents) sont limités à trois enfants, ce qui est quand même anti-bible, euh je veux dire anti-médef, en diable. Allons, allons, il faudrait me remettre toute ce petit monde au boulot, et envoyer les enfants chez quelques nourrices dans le Morvan, pour bien faire... Quel déplorable exemple pour les générations futures, ces femmes paresseuses travaillant moins pour gagner, via la solidarité nationale, autant !
02 janvier 2008
Dors, dit-il
L’homme se lève : il est cinq heures du matin, il va porter les moutons à l’abattoir. Je reste seule, étendue sous la couette, dans la chambre tiède. Dehors, le vent s’est levé, il doit faire frisquet : je repense à tous ces endroits où j’ai dû me rendre, la nuit, ou juste avant l’aube, pour gagner ma vie. J’ai travaillé ainsi dans un dortoir d’internat, dans un hôpital, dans des usines…La morsure du travail me revient en tête, avec son cortège de sensations exacerbées.
Cela commence par la lumière, jaune et verticale, butant contre les vitres froides et noires qui enserrent l’atelier, ou la salle de nuit. Cette lumière particulière de cinq heures du matin, qui isole les objets et jaunit les figures. Les yeux des collègues s’y écarquillent, pour s’adapter. Les joues aussi sont jaunes dans la lumière, avec encore les relents des bouffissures de la nuit, comme des marques d’oreiller qui perdureraient. Pas de sourires, aux touts petits matins laborieux. Pas d’exclamations, de gros rires, de vannes-à-cent-balles. Les équipes sont toujours plus réduites que pendant la journée : chacun se sent plus isolé, dans l’espace ainsi agrandi… Le regard bute sur les machines, qu’il va falloir servir, et qui valent tellement cher : le salaire de trois années des êtres humains perdus là, et qui vacillent encore un peu, flottants.
Les objets sont lisses, froids, neutres encore. Eux aussi sont endormis, à nous de les réveiller : c’est la première tâche, la plus terrible. J’ai remarqué que pendant les premières minutes du travail, disons les dix premières, chacun retarde un peu le moment où la main poussera le bouton, fera glisser le premier boulon, déclenchant ainsi le bruit inexorable. A l’hôpital, on enfile la blouse lentement, le regard perdu. La nuit laborieuse a sa propre saveur : comme un goût de fer mouillé dans la bouche.
C’est là qu’on découvre la relation particulière qui unit les humains, sans le secours du soleil : se cherchant comme à tâtons. Tous ceux qui ont dû travailler ainsi le savent : les relations sont plus intenses, un peu plus douces, aussi, la nuit. Enfin, relativement, n’est-ce pas : quelle que soit l’heure, un contremaître reste un contremaître, une charge de travail reste une charge de travail… Mais moins de chefs rôdent dans les parages. Et il est vrai que la cordialité et l’attention à l’autre sont plus patentes. Les hommes surtout, toujours plus nombreux que les femmes, à ces petites heures. Les plus épais d’entre eux en deviennent comme confusément protecteurs. Je me souviens de cet ouvrier, venant vers moi qui portais un bac lourdement rempli : plein des pièces métalliques nécessaires à la machine dont j’étais la servante. Comme Jean Valjean prenant le seau d’eau des mains de Cosette, il m’avait enlevé le bac, en me disant « Donne, petite ». Donne, petite. J’avais la tête de plus que lui…
IL n’empêche que malgré cette humanité, le travail, la nuit, est bien plus destructeur que le jour. Le bruit, surtout. Dans une imprimerie où j’ai travaillé deux mois, le massicot restait en marche en permanence. A cinq heures, quand on entrait dans l’atelier, le bruit vous hachait aussi férocement que le couperet d’acier, inlassablement, séparait les feuilles…
Le souvenir de l’atelier m’a ramenée à mes moutons, qui eux aussi connaissent le débarquement sur le ciment froid de l’abattoir, les lumières électriques, l’aspérité des choses. Leur massicot est encore pire : il est mortel. J’espère de tout cœur que les bêtes, qui vivent et souffrent comme nous, bénéficient elles aussi de la relative douceur du travailleur de la nuit. Mais je n’ose trop y croire, et m’imagine les barrières métalliques, l’odeur de l’abattoir, les bottes blanches des ouvriers, le sol mouillé, le bruit des camions et des portes. Je m’agite. Je voudrais ne pas être dans ce lit, mais là-bas, près de l’homme et des bêtes. Je voudrais savoir ce qui s’y passe, y porter au moins mon regard, même si c’est dur, même si les hommes manipulent les bêtes sans plus de précautions qu’un objet saisi brutalement…
L’homme revient, il est encore si tôt, il se glisse près de moi dans le lit, je le sens se détendre peu à peu. Il a apporté avec lui le frisson de la nuit, et une odeur de mouton, bien sûr. Je n’arrive pas à me rendormir, m’agite encore plus, en pensant aux bêtes. Me voilà assise contre l’oreiller, et demandant à haute voix dans le silence tiède : « Mais est-il vraiment nécessaire de tuer les moutons à cette heure-là ? Pourquoi si tôt ? »
Ma voix a résonné dans la chambre silencieuse, et l’homme, se tournant vers moi, me prend pas les épaules, me recouche, pose sa main doucement sur mon flanc, et, simplement : « Dors », dit-il.
29 décembre 2007
rêves...
J'ai peur, et pas seulement du monde à feu et à sang, brouet de sorcières bouillonnant. J'ai peur de moi aussi. Plus précisément, j'ai peur de ne plus savoir aimer. Et ça m'est insupportable.
J'ai rêvé cette nuit du conte du petit tailleur, celui qui en tuait sept d'un coup. Cette scène, avec l'ogre : le tailleur emporte un fromage blanc et un oiseau. Quand il rencontre l'ogre, celui-ci éclate une pierre en morceaux, en la serrant dans son poing. Le petit tailleur, avec bravache, fait mine de faire pareil, mais c'est le fromage qu'il serre et fait dégoutter : l'ogre est battu. L'ogre prend une autre pierre, et la lance le plus haut possible. Le tailleur l'imite avec astuce, mais l'oiseau, lui, ne quittera pas le ciel : l'ogre est encore battu.
Dans mon rêve, j'étais à la fois l'ogre et le tailleur, mais c'était mon coeur qui était de pierre : l'ai-je pressé trop fort ? L'ai-je lancé trop haut ? Il me semble que je ne le sens plus guère, et c'est plus terrifiant encore que les guerres des hommes.
Clopine
21 décembre 2007
Christian Bourgois est mort...
J'ai envoyé un manuscrit, par deux fois, aux maisons d'édition. La première s'est soldée par un échec sans appel : 8 maisons contactées, 8 lettres-type. De refus , est-il besoin de le spécifier ?
le résultat de la seconde tentative a été plus nuancé : 6 lettres-type, une lettre de mépris total du "Dilettante", et puis ces quelques lignes de Christian Bourgois, que je reproduis ici.
"Votre nouvelle est malheureusement trop courte pour que je puisse me faire une réelle opinion, et puis le rôle de l'éditeur n'est pas de distribuer une évaluation, comme à l'école... Vous avez un certain "ton", c'est évident, mais avez-vous le souffle pour un vrai roman ? Je vous mets en garde : il ne suffit pas (hélas) d'avoir du talent pour être automatiquement publié. Néanmoins, perséverez ! Votre texte prouve que vous êtes dans la bonne voie, et a des qualités certaines. A vous, donc, de les approfondir..."
Je n'ai pas répondu à cette lettre, qui, malgré ses réticences et cet incroyable passage "le talent ne suffit pas pour être publié", m'emplissait cependant d'espoir. Le même espoir que celui qui gonflait les voiles de la caravelle de Christophe Colomb, le jour de son départ. J'ai emporté ces quelques lignes comme un trésor, comme la taupe enfouit ses petits et l'écureuil cache ses noisettes. Je regrette aujourd'hui ne pas avoir au moins remercié le grand homme. Je crois que, confusément, je voulais revenir vers lui avec un "vrai roman" fini, achevé, comme un cadeau que je lui aurais donné, en lui rappelant son premier courrier : "tenez, regardez donc un peu"...
Je croyais avoir tout mon temps, alors qu'il finissait le sien.
Les apprentis écrivains se plaignent, sans arrêt, de l'ingratitude du monde en retour de leurs efforts... Et j'ai perdu la seule occasion qui m'ait été donnée, jusqu'ici, de remercier un Maître de son attention. L'ingrate, décidément, c'est moi.
Clopine, pas fière, là.
17 décembre 2007
Les grains du collier des ans
Il y a eu les yeux de mon vendeur à la sauvette, rue Gabriel Péri à Saint-Denis. Mobiles à l'extrême, comme tout le corps de l'homme, tendu vers la survie. Regardant à droite, à gauche, affûtés, entendant bien ne pas perdre, dans ce jeu du chat et de la souris qui se joue là. Sur le bout de tapis, devant lui, à même le trottoir, deux chiens en peluche, un sac "vuitton", trois montres et la paire de gants dont j'avais précisément besoin. Maigres objets, disposés de manière à ne pas tomber par terre, quand il faudra, prestement, baluchonner le tout et disparaître dans la rue africaine, c'est-à-dire, n'est-ce pas, noire de monde... J'avais fait taire la petite voix qui murmurait que les acheteurs sont les principaux responsables des minables trafics, et donc,par ricochet, responsables des yeux efficaces, si terriblement efficaces, de mon vendeur de Saint Denis. Je n'ai pas marchandé.
Mes nouveaux gants me vont vraiment bien, avec leurs doigts de velours noir et leur petite fourrure au poignet, entièrement made in China. Je les ai payés deux euros. "Une misère", aurait dit ma grand'mère. Une misère, oui.
J'ai regardé les gros cabochons des couronnes des rois morts, taillés dans le marbre ou le porphyre. Le guide était passionnant, la basilique hugolienne à souhait, le choc, entre la réalité contemporaine de Saint Denis et l'Histoire de France couchée là, frontal au possible. Leurs majestés en ont pris, au fil du temps, un sacré coup, et les voyages macabres se sont multipliés. De mon doigt désormais ganté, j'ai touché, malgré l'interdiction, le bout de l'orteil de François 1er : aucune chance de relever ces gisants, ni de réchauffer ces transis...
J'ai écouté le rire perlé de la salle du théâtre de la Madeleine, pendant que Jean Rochefort mimait le caméléon, animal totémique des acteurs... Fabienne Pascaud a beau avoir assassiné proprement et le spectacle et l'acteur (au point de s'attirer le soupçon d'être une amoureuse déçue du comédien, cherchant à se venger ! :>)), il régne dans la salle, bonbonnière veloutée, la chaleur particulière qui unit ceux qui aiment les mêmes choses, égrenées là, devant nous, pour notre plus grand plaisir, grâce au vieux comédien.
J'ai loupé un grain de riz gluant, dans le restaurant japonais où j'ai goûté le premier sushi de ma vie. Les murs volantés en rient sans doute encore. Je n'arrive pas à me faire à l'idée du poisson cru, des minuscules ingrédients inconnus qu'il convient d'avaler, et des baguettes, obstinées, qui glissent de mes mains maladroites.
J'ai levé mes yeux éblouis vers les arbres des Champs Elysées, qui, splendides et froids, laissent tomber chaque nuit des larmes bleues de diamants frissonnants...
Et j'ai rangé le tout, oeil mobile d'oiseau affolé, joyaux éteints, perles de rire, grain gluant et larmes de diamants, dans l'album de mon anniversaire, comme dans un sac que l'on resserre soigneusement, de deux cordonnets tirés. Ce sont les grains du collier des ans, qui m'était offert, ce week-end à Paris. Je n'en aurais pas souhaité d'autre.
Clopine
06 décembre 2007
Egos, logis....
L'homme a reçu une invitation des verts, pour une fois pleine d'humour, c'est par ici :
Quant à y aller, c'est une autre histoire.. Bien que doté d'une conscience écologique bien supérieure à la moyenne, l'Homme n' a jamais voulu prendre sa carte chez les Verts. Peur sans doute d'une trop grande implication, d'un "encartage", et manque de réponse ferme à la question récurrente du Parti (l'écologie base idéologique d'un parti politique, ou l'écologie, question sociale à laquelle il convient de répondre tansversalement, dans toutes les strates de la société ?).
Il n'empêche que l'homme, non encarté donc, conduit sa vie avec une grande cohérence, qui m'emplit (sans que je lui dise trop) d'admiration. Son mode de vie, ses choix... IL me fait vraiment penser à un arbre (et que ce soit le nom de l'association dont nous sommes membres n'est pas un hasard), aux racines solidement plantées et à l'ombre prégnante. Il a vectorisé sa vie, dont le tracé s'apparente à une ligne (presque) droite. Méchamment, j'ai pu décrire ses aspirations à la parcimonie, son rejet du gaspillage et sa méfiance envers le futile, comme découlant directement de l'avarice d'une certaine grand'mère. Mais force est de constater qu'il est dans le vrai, et que, quelle que soit la base psychique de ses choix, son rapport à la nature pourrait être utilement suivi, si nous voulons arrêter la crucifixion de la planète.
Mon chemin à moi, bordélique à souhait, ne s'apparente certes pas à une droite vectorielle. On dirait plutôt un de ces jeux pour enfant, où une carotte attend un lapin, à l'issue d'un labyrinthe invraisemblable, à plusieurs entrées et plusieurs sorties, dont quelques impasses...
Ma cohabitation avec l'homme m'a convaincue de la justesse de ses choix sur les satisfactions des besoins, même élémentaires, ou au moins sur la nécéssité d'une sérieuse réflexion sur ceux-ci (l'alimentation, le chauffage, les déplacements...). Mais hélas, l'application pratique de ces choix politiques demande souvent une dextérité, des connaissances techniques, ou tout bêtement des possibilité physiques, qui me manquent absolument. Il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir couper des bûches de 50, ni de manipuler cinq stères de bois, ni de monter sur une toiture pour passer un hérisson à travers une conduite de cheminée... par la force des choses, je suis dépendante de l'homme pour toute une série d'actes quotidiens. J'ai du mal à ne pas broncher (liberté, liberté chérie...), et j'essaie de m'en tirer par l'humour.
Mais une des caractéristiques des gens d'ici est la juste appréciation des choses, et de leur valeur. Ce qui fait qu'autour de ma propre table, je me sens parfois sacrément décalée, comme par exemple samedi soir dernier.
Car si j'essaie, avec un minimum d'humour, d'évoquer les multiples vicissitudes auxquelles ma maladresse proverbiale m'expose, dans l'utilisation des objets, je ne recevrai, de la part de copains comme G., ou M-J, que des regards incrédules. L'homme, tout naturellement, est pour eux l'objet d'une sorte d'admiration : ne gère-t-il pas de main de maître tout ce qui requiert technique et dextérité ? Qu'on puisse rire de sa propre maladresse est inconcevable. Voyons, quoi de mieux que de gérer au plus près ses sous, de "faire rendre" aux objets les meilleurs services possibles, et de démontrer ainsi, jour après jour, l'excellence de son emprise au monde ? Le récit de mes mésaventures, qui me fait rire franchement, n'éveille chez eux que la pitié, et une sorte de vague interrogation : que fait donc l'homme avec cette sorte d'handicapée du quotidien que je suis, statut qu'en plus, j'ai l'air de revendiquer ? Voilà qui les plonge dans les abîmes d'une réflexion vaguement réprobatrice (ça se trouve, l'homme ne reste avec moi qu'à cause du plumard. Mais que lui fais-je donc ???). Ce que je raconte à plaisir, (comme d'oublier un cintre dans un pull enfilé à la va-vite), pour eux, c'est carrément une honte qu'il conviendrait plutôt de cacher, d'enterrer au plus profond !
Je n'en continuerai pas moins à rire de mes déboires. C'est ma manière de refuser le dogmatisme, les dogmatismes, du rapport au monde. Je suis l'exemple même de l'"en-dessous" de la moyenne ? Eh bien, quand les éléphants entament une marche, ne mettent-ils pas le plus petit, le plus faible d'entre eux devant, qui donne le rythme à la troupe entière ? Toute action politique, tout programme, devrait agir de même -c'est ainsi que les éléphanteaux grandissent, qu'on les tire par le haut. Et si je dois m'améliorer, je ne pourrai le faire qu'à condition de ne pas renier mon propre rapport au monde, n'est-ce pas ?
Mais comment expliquer cela à nos braves copains brayons ? Bah; le plus simple est encore de me cantonner dans l'ombre des larges épaules de l'homme. Que je déborde un peu devient ainsi moins grave...
Clopine, tout aussi décalée à peu près partout où elle va, notez !
27 novembre 2007
les yeux du temps
Je vis des choses déplaisantes en ce moment. Dans plein de domaines. Alors je vais citer deux exemples (non, trois peut-être). Après tout, au moyen-âge, le moyen le plus sûr de chasser le démon était de le nommer : une convocation directe le faisait fuir. Décrire mes désagréments pourrait, sait-on jamais, avoir le même effet ?
par exemple, je commence l'écriture d'une nouvelle. Je la porte quelques jours en moi, la modèle, trouve les quelques métaphores sur lesquelle m'appuyer pour avancer, bref, j'opère ce que j'appelle la poussée du champignon. Après, normalement, quand je me mets vraiment à taper, une certaine exaltation s'empare de moi, parce ce que je vois, noir sur blanc, le résultat de mes élucubrations. Sauf que là, j'ai eu l'idée saugrenue d'écrire une sorte de préface à mon anecdote; et cette préface est devenue en fait le sujet de mon texte. L'histoire, l'anecdote, je m'en fous désormais. Ce sont les deux-trois idées préliminaires (en plus, sûrement des leiux communs, bref) qui s'imposent. Le reste ? Classement vertical. j'ai donc le goût amer de l'effort inutile, et une sensation, dans la bouche, de fer mouillé, comme lorsqu'on suce des ciseaux ou mieux les deux bouts d'une pile électrique. Bon, je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire, mais moi, cela m'est arrivé de sucer des ciseux ou les deux languettes d'une pile électrique. C'était agaçant et irritant à la fois. Eh bien j'ai la même sensation : ma nouvelle m'a complètement échappé. Cela ressemble fort à un échec;
Un autre exemple ? Mes yeux me brûlent. Avec ma négligence habituelle, cela doit faire dix ans que je n'ai pas changé de lunettes, ni consulté un ophtalmologue. Eh bien, en dix ans, les délais de rendez-vous ont décuplé, que dis-je, dodécuplé (euh.. pas sûre de moi là). Bref, au lieu d'un mois d'attente, il faut désormais compter un an. Je dis bien UN AN avant de pouvoir consulter un ophtalmologue. Cela laisse rêveur (-et aveugle). Je n'arrête pas de revoir ma grand'mère, celle qui est morte aveugle, justement. Ses mains devant elle, pour prévenir la chute. La luminosité des lampes, des écrans, me poursuit toute la nuit, derrière mes paupières baissées. Je le savais, notez, qu'il faut se méfier de la lumière : mais de là à accepter que la lucidité soit la seule lueur qui me reste.... J'ai l'impression d'avoir les yeux du temps sur moi, et leur regard n'est pas tendre, loin de là.
Quant à la blogosphère, je n'en dirai rien, sauf qu'il m'aurait fallu éviter de suivre l'exemple d'Alice, et rester obstinément dans mon univers. Je paie durement la traversée du miroir. J'en suis désolée pour moi-même, vraiment, mais quelle idée, aussi, de se mettre ainsi sans arrêt en danger ?
Bref, j'ai quelques comptes à régler avec moi-même. Et pas vraiment de courage pour ça. Bah, aurait dit ma grand'mère, c'est sûrement un manque de fer ! Nous verrons bien.
Clopine
26 novembre 2007
QUADRILLEE JUSQU'AU SANG
Je suis bien persuadée que l'"accident" avait une probabilité qu'on peut calculer. Les flics sont partout, dans les banlieues, dans les grandes villes. Pression constante. Consigne gouvernementale : les électeurs de Sarkozy l'exigent, ben tiens, z'ont voté pour ça...
Les enfants, nos enfants, meurent de cette constante et brutale présence policière. Soit de trouille (ce qui rassure l'électorat sarkozyste flanque une trouille mortelle aux enfants des banlieues et aux sans papiers), soit d'"accident"... D'autant que puisque la consigne est que le flic soit visible, omniprésent, omnipotent, sa conduite est forcément arrogante, méprisante, tueuse.
"Accident" ? Accident mon cul, oui. Cet accident ne s'est pas produit là où il s'est produit "par hasard". Il n'a pas tué deux gamins par tragédie du destin. Certes, les flics dans la bagnole ne l'ont pas voulu, cet "accident". Mais quelque part, il était inévitable... Les émeutiers ne disent pas autre chose. Mais comme ils n'ont pas la parole, ils la prennent à leur manière.
Sarko va évidemment réagir en augmentant encore d'un cran la pression : songez, deux commissariats saccagés... Insupportable. Moi, ce sont ces morts-là que je trouve insupportables...Les morts de deux adolescents de 14 et 15 ans, morts d'être nés dans une banlieue, quadrillée jusqu'au sang, du beau pays de France.
Clopine
20 novembre 2007
Le Pavé Retrouvé
Vous vous souvenez du dernier tome de la Recherche "le temps retrouvé", et de la cruauté avec laquelle Proust nous emmène au bal de Guermantes ? Comment il doit "ajuster" sur telle figure vieillie le souvenir de l'ami d'autrefois, de la connaissance de naguère ? Comment il nous fait sentir du doigt les métamorphoses terribles que le temps fait naître ?
Bien sûr, cela se passe chez les Guermantes... Proust revoit là les toujours luxueuses robes de ses amies (même si leur teint est définitvement détruit), et les cheveux désormais blancs des Princes, Comtes, richissimes hommes du monde restent toujours aussi richement soignés... Mais cela n'empêche pas le Narrateur de noter les changements du Temps...
Je ne pouvais m'empêcher d'y penser sur le Pavé rouennais, cet après-midi, à la manifestation : bien sûr, j'y ai croisé telle ou telle connaissance. Mais, bon sang de bonsoir, hier nous défilions jeunes, frais et roses comme des crevettes de Dieppe ; et voici, que, tout d'un coup, exactement comme pour le narrateur dans la cour des Guermantes, j'étais entourée de physonomies que je reconnaissais, certes, mais qui me donnaient envie de demander à ce qu'on retire les masques, qu'on lisse les peaux, quoi, qu'on redevienne ce qu'on était... les manifs, maintenant, ce sont mes Pavés retrouvés à moi. Et mes contemporains, que j'y retrouve de loin en loin, ont l'air... Enfin, ils sont tout... Et puis ces cheveux blancs... Merdalors. Je crois bien, que Marcel me protège, que sous les vêtements restés à peu près les mêmes, jeans, parkas, manteaux du catalogue Maif et écharpes multicolores, mes Guermantes à moi sont comme ceux de Proust : assassinés ensemble, par le Temps Passé !
Clopine



