Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

12 mai 2008

Marcel attendra (pas sûre que je ne l'efface pas demain matin, celui-là, à cause de la honte)

LES ARBRES DE MA VIE : un, le cerisier.

"- Bon sang", dit l'homme, " Quel désastre ! Peu de fleurs et des feuilles gelées : il n'y aura pas de cerises, cette année".

Elle n'entendit qu'un mot : cerise. Et immédiatement, elle eut dans la bouche la précision du petit fruit. Il faut faire un effort pour attaquer sa peau, d'un coup de dent. Et la chair jaillit tout de suite. La cerise est un fruit d'effraction, comme une banque braquée.

"Sauf", poursuit- il, "ce cerisier, là. Celui du gamin. Jamais comme les autres celui-là. Regarde : comment a-t-il fait ? Ce sera le seul à donner, cette année."

Elle regarde, voit le cerisier en fleurs. Il a été planté l'année de la naissance de l'enfant, du garçon. De son garçon. Ses fleurs blanches sont presque roses, poussées d'un coup sur les branches contournées. Il paraît, elle l'a vu à la télé, que les japonais vouent un culte à la fleur de cerisier. Ils ont absolument raison.

Chez elle aussi, on plantait des arbres quand les enfant naissaient. Ses frères et soeurs ont tous eu, ainsi, un arbre-jumeau, dans le verger familial. Des cerisiers, chacun. Sauf elle : un poirier capricieux, qui donnait quand ça lui chantait. Elle a raconté tant de fois l'anecdote, en riant. Est-ce pour compenser, que l'homme a planté un cerisier, à la naissance du petit ?

Ce cerisier-là sera le seul à donner, cette année.

Elle se souvient.

Les années de bataille, les années dures, les années grises comme l'acier, froides, qui lui ont tranché le coeur. Il fallait se lever, mettre l'armure, aller au combat. Une fois, deux fois, dix fois. A la fin, elle ne savait même plus pourquoi elle se battait. Sûrement pas pour elle : pas bien sûre d'en valoir le coup. Pour l'enfant, oui. Est-ce qu'on comprend ces choses-là ? Pour l'enfant, disait-elle. (Mais en tout cas, ne pas se regarder dans la glace.)

Venir là, avec l'enfant porté, sur les bras. Il n'avait pas de place. Elle non plus. Un lit, ce n'est pas une place. C'est juste un endroit chaud. Ca ne donne pas de droits. Elle était bien trop fière pour quémander. Mais se battre, oui, elle croyait savoir le faire, jusque dans la défaite, toujours envisagée. Maladroite. Obstinée. Guerrière.

Sauf que l'homme, avec cette désarmante sincérité des hommes, la giflait en plein coeur. Elle savait depuis toujours qu'il était plus fragile qu'elle. Sauf qu'il avait cette force, qu'elle n'avait pas : il savait planter les arbres.

CE CERISIER LA. Elle se souvenait de la Grande Bataille. L'homme rentrait, c'était l'automne qui givrait les feuilles, il disait : "le cerisier, tu sais ? Le cerisier du petit... Eh bien, il va mal...

- IL n'est pas le seul", sifflait-elle.

-"Ecoute, écoute, je pense qu'il ne va pas passer l'hiver. Ca ne m'étonnerait pas qu'il crève au printemps. "

Elle allait à la fenêtre, regardait l'arbre, se retournait vers l'homme, l'accusait : "Et que vas-tu faire, pour qu'il ne crève pas ? Rien, n'est-ce pas. L'arbre que tu as planté quand ce fils-là t'est né. " . Les yeux bleu clair de l'homme viraient à l'acier. IL ne répondait pas, sortait. "S'il meurt", jurait-elle," si cet arbre meurt, entends-tu ? S'il meurt, je te quitte".

L'arbre avait survécu.

IL fallait ranger les souvenirs. IL fallait s'imprégner de printemps. Sortir, poser la main sur le tronc, lever la tête vers les fleurs blanches, presque roses. Il fallait absolument croire à cette promesse : que cette année encore, elle pourrait manger les cerises de l'arbre de son fils

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28 avril 2008

Mon Livre

Pourquoi, mais pourquoi ai-je acheté ce livre ? Je ne m'en souviens même pas, et pourtant il est arrivé dans son papier bulle, et j'ai bien déchiré le carton léger, défait l'emballage et  manipulé mon achat, avant de le reposer sur la table. C'est bien mon compte bancaire, avec tous ces chiffres rassurant ma sécurité financière, cette petite  carte solide, et mon identité gravée dessus, en relief s'il vous plaît, oui, aucun problème, tout a été débité régulièrement :  aucun doute,  ce livre-là est bien le mien désormais.

La couverture en est banale, on y voit une jeune femme bercer une sorte de boule  lumineuse au niveau de son coeur, dans un graphisme un peu niais. Le sommaire n'a rien  de palpitant  déclinant d'une part des "observations de cas", d'autre part des références mythologiques ou littéraires : presque une copie d'élève, quoi. L'auteur, en quatrième de couverture,  sourit gentiment sous des cheveux blonds laissés libres, elle a une petite figure chiffonnée qui n'est pas désagréable. L'écriture du livre, cela saute aux yeux dès la première ligne, est appliquée et laborieuse, sans les traits lumineux d'une Roudinesco, par exemple. C'est un livre qui ne bouleversera ni la pratique des psychologues, ni les thèses psychanalytiques en place. Rien de choquant dans ce raisonnable exercice.

Et pourtant, voilà trois jours que je bute sur lui, à chaque pas que je fais dans ma maison. IL saute de lui-même, dirait-on, de la table de la cuisine au bureau où trône le royal ordinateur, du chevet de mon lit à la salle de bain, oui, oui, je l'ai retrouvé sur la tablette verte, au milieu des brosses à cheveux et des flacons d'eaux de toilette ! IL me saute aux yeux quand je n'ai que faire de lui, et disparaît quand j'ai l'intention d'enfin l'ouvrir : il n'était pas dans mon sac, hier, alors pourtant que je prenais le train pour "monter à Paris" et avais tout le temps nécessaire.... Et tout de suite, quand je parle de lui et qu'il me serait utile de le feuilleter, eh bien, il est de nouveau introuvable.

Quelle partie de cache-cache ! Et pourquoi donc, s'il vous plaît, n'arrivé-je pas à l'ouvrir autrement que furtivement ? Il apparaît là, sous mes yeux. Je l'ouvre, lit une phrase, et le referme précipitamment.  Et lui tourne le dos, et pars faire autre chose... Mais bientôt le manège recommence. Je l'attrape, l'ouvre, lit un paragraphe, tourne quatre pages, une phrase, deux... Et je l'abandonne aussitôt.

Pourtant, je sais déjà tout, n'est-ce pas ? J'ai, comme on dit chez les psys "travaillé sur moi-même". N'ai-je pas mis au jour les instants noirs et rouges, douloureux et incertains, de ma vie utérine ? Les traumatismes n'ont-ils pas affleuré, gros icebergs de l'inconscient, suffisamment pour que, penchée sur eux comme un garagiste sur un moteur en panne, j'en démonte les mécanismes ? N'ai-je pas déjà trouvé les mots pour dire tout cela ? Et ne suis-je pas déjà  vieille, si vieille, trop  vieille que l'objurgation  platonicienne du "Connais-toi toi-même" n'en perde quelque peu de son urgence, de  sa nécessité ?

Eh pourtant rien  n'y fait, dirait-on. Ni la médiocrité du livre, ni ma prétendue sagacité, ni la minceur de l'enjeu ne m'empêchent de tressaillir, rien qu'à la vue de ce  court , banal et inoffensif petit livre intitulé "Les filles sans père", de Luise Grenier, psychologue, psychanalyste, et sous-titré :

"l'attente du père dans l'imaginaire féminin"

IL faut quand même que j'arrive à ouvrir ce livre. Sans conteste, MON livre...

Posté par ClopineT à 10:39 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [27] - Permalien [#]

23 avril 2008

c'est à toi que je parle !

Je regarde par la fenêtre, le brun épais de la terre du potager, qui vient juste d'être  retourné par Clopin  - ah ! Qui dira la douceur, dans l'air enfin  printanier, du doux bruit des tondeuses, débrouissailleuses, motoculteurs, tronçonneuses et autres souffleurs automatiques, karchers, compresseurs se superposant gaiement aux sifflements des petits oiseaux, sur fond de moteurs divers  ? Je surveille la prochaine éclosion des pivoines  -pour l'instant, on ne voit qu'un mince filet rouge entre deux paupières vernissées, vertes et bombées comme des yeux de batracien, qui s'écartent juste assez pour faire croire à un regard sanglant. Je renifle par petits coups l'air du matin, encore humide et brouillardeux, mais qui se met à ressembler à une jeune fille dans sa salle de bain : on sent  qu'il faut juste un peu de patience, encore quelques bruits d'eau, et hop ! une gaieté nerveuse va sortir, se mettre à courir, palpiter.

j'ai envie de prendre le printemps par le col, de le secouer un peu, de l'avertir. Pas question qu'il fasse le mariolle comme l'an dernier, où il dégoulina tant et si bien en mai et en juin (les deux plus jolis mois en Normandie pourtant) qu'on ne mangea autour de la table du jardin, en tout et pour tout, que deux fois. Le programme de cet année est chargé. Je voudrais tant que V.A. revienne, et aussi accueillir les vieux potes, pourquoi pas une visite de Gérard ou un petit tour de PHilippe, ou d'Armelle ? Yu reviendra-t-elle, petite hirondelle chinoise aux ailes noires et bleues, comme elle nous a assuré en avoir tant  envie ? Sait-on jamais, des Charbinois (*) pourraient passer par là, pourquoi pas ? Et puis, n'est-ce pas, nos habitués, ceux avec qui nous refaisons le monde, leurs grands enfants devenus des jeunes gens , qui amènent jusque chez nous leur fraîcheur, et la bande piaillante, effrontée et remuante des petits, comme des chatons, des chiots galopinant là autour... 

Certes, certes. Mais pour tout ça,  il nous faut du  sec, n'est-ce pas, et du beau. Des soirées bleues avec des  traînées roses. Une table dressée au droit du jardin;  Des bougies sur la table, un gilet sur le dossier d'une chaise, pour la petite fraîcheur du soir, les feuilles de la vigne au-dessus, la senteur de la glycine (pas encore le plus petit bouton à l'horizon, nom de dlà) qui descend sur les assiettes, en même temps que le jour... Entends-tu, Printemps ? C'est à toi que je parle, alors, ne fais semblant de ne pas m'entendre, en laissant encore traîner  le gris de ton  ciel par ici, comme un adolescent  boutonneux installe à table son humeur morose et ses yeux bouffis. 

Non, non, pas de ça Lisette. Tu me fais le plaisir de te programmer en mode câlinou, cette année, n'est-ce pas ? Allez, file, au boulot, et que je n'ai pas à te le redire...

Clopine, un peu inquiète, là. J'attends sa réaction, n'est-ce pas.

(*) : ceci est une invitation, savez-vous ?   

Posté par ClopineT à 11:50 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [8] - Permalien [#]

19 avril 2008

Petit aphorisme du samedi

Ah ! Ces nutritionnistes qui vous interdisent le chocolat, les carambars, les confiseries, jusqu'aux calissons d'Aix et aux dragées aux amandes, et qui ont encore le culot de vous coûter bonbon !

Clo

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17 avril 2008

J'ai raté mon coup...

Bon, eh bien j'ai raté mon coup, admettons-le. La lettre d'Amar à Monsieur le Docteur Cassaigne, maire de Saint Justin, ne passionne pas les foules. Dix lectures seulement sur "in libro veritas", et ici, un seul et chaleureux (comme toujours) commentaire de Lavande, certes (merci Lavande), mais qui ne dit mot sur ce que je croyais évident et qui ne l'est donc pas :  la qualité littéraire du texte.

Lavande parle simplement de l'émotion qui s'en dégage. Emotion due bien entendu beaucoup plus aux contingences (c'est un paria de la société qui parle, mort de surcroît) qu'au projet du texte, qui est, je l'admets aussi, juste un plaidoyer pro domo (dans tous les sens du terme ici).

Donc je me trompais. En lisant et travaillant le texte d'Amar, j'y voyais une qualité d'écriture qui n'y est pas, ou que je suis seule à voir. En fait, j'avais la même sensation qu'en regardant une oeuvre du douanier Rousseau, ou plus exactement ces peintures naïves d'Amérique du Sud - et je m'imaginais déjà l'enthousiasme populaire, avec questions à l'avenant (où, ce texte ? Qui, cet Amar ?)

Et personne ne songe même à demander si le pauvre vieux journalier l'a obtenue, sa maison tant désirée de Picata. (dans la réalité, la lettre n'est pas partie, et Amar n'a jamais loué la maison)

Sans doute le côté par trop Cosette (bien que parfaitement exact : pas d'électricité et lavage du linge au ruisseau...), la paranoïa qui se dégage du personnage, supplantent la simple beauté de cet homme imprégné du besoin d'amour ? Et les inventions langagières, la construction très originale, les dialogues si pertinents et si drôles, (à mes yeux, hein) ne sont que laborieux aux yeux des autres ?

Bon, tant pis. Le texte est mis en ligne, il aura sa vie propre, comme Amar a eu la sienne. Et s'ils doivent s'effacer complètement tous les deux, au moins les aurai-je respectés, et dormiront-ils ainsi en paix - loin des tourments de la pauvreté, de l'âge, de la solitude et de l'indifférence des hommes.

Clopine, au fait, sur la RDL, très très intéressant message sur "La Princesse de Clèves", rebondissant sur un article de Philippe Val dans Charlie Hebdo : défense et illustration de la culture française, en quelque sorte. J'adhère !!

(aux Charbinois et Charbinoises : les choses promises sont des choses dûes... même si elles sont parfois lentes à venir. Je prends patience pour vous !)

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14 avril 2008

Génération Dupée

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les agriculteurs actuellement en activité sont tous sortis des lycées agricoles des années 60 : là, on leur expliquait que pour être des citoyens du même rang que les autres, sortir de l’indignité qui a  si longtemps collé aux paysans, comme la boue collait à leurs bottes et se répandait dans leurs cours de ferme, il fallait s’adapter. Ils sont tous imprégnés de cette injonction. Et donc victimes d’un immense marché de dupes.

S’adapter, ça voulait dire moderniser leur outillage, changer le rythme de leur travail, rationaliser les exploitations et souscrire au cahier des charges de leurs fournisseurs. La désertification des campagnes, déjà bien engagée depuis le 18è siècle, s’est donc accélérée. Il n’est pas rare de voir aujourd’hui

250 hectares

tenus par un seul bonhomme, tout seul sur son tracteur. La rationalisation a débouché sur l’industrialisation. Soi-disant la seule manière de « relever le défi  de l’alimentation de masse » après le cataclysme des guerres mondiales.

Certes, entre 1911, où la part de l’alimentation dans un budget d’une famille ouvrière française était de 66 %, et aujourd’hui, où le taux doit avoisiner les 30 % environ, un « progrès » est notable. Mais, outre que nous savons désormais que la notion de bonheur est notablement différente de la notion d’avancée économique, ce progrès n’est réservé qu’à une petite portion de l’humanité. La politique agricole des pays développés n’a pas empêché la moitié du monde de crever de faim. Et les émeutes des ventres vides, aujourd’hui, devraient nous être doublement douloureuses : dans notre fraternité humaine, d’abord, et dans l’échec ainsi révélé de la planification et l’industrialisation de notre agriculture, ensuite.

Nos budgets familiaux ont gagné 30 à 40 % de disponibilité (à nous les écrans !)… et la vie paysanne a disparu. Disparue, oui. Oh, bien sûr, il n’est qu’à regarder un film comme « jeux interdits » pour se remémorer de quoi elle était faite : d’un patriarcat assez insupportable, d’une crasse ahurissante, de superstitieuses ignorances, de dureté et de pain noir. Mais aussi d’un tissu social solide et chaleureux, d’un contact fécond avec la nature, d’une proximité immédiate entre le vouloir, le faire et l’obtenu : et la beauté surgissait de tout cela, en surplus dirait-on, si magnifiquement chantée par un Giono…

On en est aujourd’hui à la négation même de l’appartenance à la terre ; il est des exploitants agricoles qui ne sont plus résidents de leurs champs. Un agriculteur de

la Beauce

, par exemple, viendra louer telle ou telle parcelle du pays de Bray, à

300 kilomètres

de sa région d’origine. Il passera trois fois dans l’année : une première, pour arracher les haies, aplanir la terre, rationaliser l’espace, traiter. Une deuxième, pour les semailles, expédiées en trois jours. Une dernière, pour la moisson, et la vente. Aucune implication dans la vie locale. Aucun attachement à l’habitation laissée là, aucun souvenir accroché aux épines des chemins creux, désormais défoncés par les quads et les 4X4… Une coupe réglée, comme pour les animaux, élevés en batterie dans des conditions dignes du fascisme, et pourtant sorties, comme les camps nazis, de cerveaux humains.

Ils ont cependant tous marché dans la combine, tous nos agriculteurs, qui forment aujourd’hui encore 60%, soit le plus gros bataillon des maires des 36 000 communes de France. Trop contents d’accéder à l’hygiène du formica et aux délices de la télécommande. Comment leur en vouloir ? Leurs professeurs, leurs guides, étaient si intimement persuadés d’avoir raison. Exploitant agricole, au lieu de paysan : la case était pré-remplie, sur les formulaires de

la PAC

; les artisans de celle-ci, Chirac en tête, permettait à cette catégorie de goûter elle aussi aux délices consommateurs, issus des trente « glorieuses ». Que, pendant cette période, 35 % des effectifs de la population agricole se soient évanouis n’était finalement qu’un prix, payé de bon cœur. On riait bien aussi, de ces babas chevelus, derrière leurs chèvres, qui revenaient volontairement vers tout ce qu’on cherchait à oublier, avec tant d’assiduité. On était sûr d’avoir l’avenir pour soi, pour démontrer qu’on avait bien raison de combler les mares, arracher les haies, produire exclusivement la culture préconisée par

la PAC

, ne pas plaindre les engrais et les pesticides, ne plus avoir le temps de s’occuper ne serait-ce que d’une paire de poules, bétonner les cours et acquérir les monstrueux engins agricoles qui remplaçaient les bras disparus.

Pour la vie sociale, il restait de toute manière la chasse, et la messe du dimanche. Et on pouvait toujours se croiser, chacun derrière son chariot, au supermarché du coin, avec la satisfaction de ressembler enfin au français moyen. Même si, bêtes et champs obligent, les périodes de congé étaient de toute manière limitées à quelques jours par an : après tout, les japonais n’en ont guère plus, alors. Et puis, le ski en février, le Maroc trois semaines en août et les plages du bout du monde pour les anniversaires, ce serait pour les enfants, qui feraient de l’informatique, eux : pas si bêtes.

On saurait quand même s’échapper de temps en temps, histoire d’aller à Eurodisney.

Oui, mais voilà. Les nappes phréatiques, reçues potables des générations des bouseux crasseux de l’ancien temps, étaient désormais bourrées ras la gueule de nitrates, et on allait les refiler ainsi, irrécupérables, aux enfants et aux petits-enfants. Les vaches, qui n’avaient plus de nom et battaient tous les records de productivité, en devenaient folles. L’agriculteur ne mangeait pas le porc qu’il produisait : c’était trop de la merde. L’indépendance du paysan, lent et têtu comme le pas de ses bêtes de somme, avait cédé la place à un assisté qui ne disait pas son nom, mais dont la vie était précaire : sans subventions, plus d’exploitations. Les mêmes contribuables qui tressaillaient devant les sommes « gâchées » pour les érémistes ne bronchaient pas, devant le prix de

la PAC.

Pourtant

, les comptes étaient loin d’être équilibrés. Entre le crédit agricole et les formulaires, il fallait jongler – et voilà que les agriculteurs étaient en plus, montrés du doigt. Trop gourmands en eau et en pétrole détaxé. Ne sachant plus quoi produire, du maïs à haute dose, jusque ras les routes, et puis du tournesol, pour remplacer le pétrole, et puis encore autre chose. Fuite en avant. Le seul progrès était la climatisation de la cabine de la moissonneuse-batteuse. La dette s’alourdissait, de tous les côtés… La honte s’en mêlait, et la rancune. N’avaient-ils pas tous, scrupuleusement, suivi les préceptes de leurs maîtres ? Si on faisait les comptes, ne valait-il pas mieux faire pression sur Monsieur le Maire, pour qu’il déclare la zone de la ferme en terrain constructible. On vendrait le tout, on ferait ainsi la culbute. Les paysages seraient mités de pavillons individuels : quelle importance ? Il y aurait de plus en plus d’acheteurs, puisqu’à la campagne, au moins, les enfants respirent le bon air, et sont loin des dangers vus tous les jours à la télé.

Comme il n’y aurait plus d’odeurs de fumier, on pourrait ainsi vivre avec un bout de haie rescapé, trois thuyas et une pelouse roundupisée, comme dans un lotissement quoi.

N’empêche que, sourdement, la honte, et la colère d’avoir ainsi été pris pour des cons, d’avoir cédé quelque chose dont on ignorait la valeur, pour le contenu d’une assiette de lentilles, s’emparaient de tous ces Esaü. Que les meilleurs d’entre eux, les plus finauds, les dégourdis, soient partis depuis longtemps, ils l’acceptaient volontiers, le disaient d’eux-mêmes. Mais ils avaient tant espérés être « comme les autres », propres sur eux, enfin débarrassés de l’indignité des champs. Et voilà : le soufflé de l’espoir retombait ; las, une fois de plus la honte de faire ce qu’ils faisaient à leur terre, mi-consentants mi-ignorants, d’être ce qu’ils étaient, des dupes, les submergeait.

Exactement ce à quoi ils croyaient échapper en apprenant au lycée agricole comment on calcule des ratios d’entreprise. Une fois de plus, damnés d’une terre par eux-mêmes condamnée.

Et donc eux, qui restaient dans leur Marly-Beaumont "ethniquement préservé" (pour parler comme Alain Finkelkraut), votaient en masses pour le Front National. Exprimant ainsi quelque chose de leur inconsciente rancune : se revendiquant d' opinions, à défaut d’une identité paysanne aujourd’hui disparue, haineuses à l’extrême.

D’autant que les babas avaient cédé la place à de respectables agriculteurs biologiques, qui vendaient leurs produits comme des petits pains, certes, mais chers. Et à qui la nation entière souriait.

En soupirant, l’exploitant agricole attrapait son fusil pour aller à la chasse. Il y tenait mordicus, à sa chasse, et pour cause : ça, au moins, c’était un héritage qu’il n’avait pas bradé. Et le premier écolo qui se mettrait sur son chemin, risquait fort de comprendre à qui il avait affaire : un dupe, oui, mais droit dans ses bottes.

Clopine

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Pise-Florence 2008 : le voyage inabouti

Pise-Florence 2008

Et voilà... Les endroits où je ne suis pas allée, les monuments que je n'ai pas vus, les glycines dont je n'ai pas senti l'odeur, les touristes japonais que je n'ai pas cotoyés.

Je n'ai pas redressé la Tour de Pise, ni arpenté les trottoirs bondés de Florence, ni monté tout en haut du Duomo ou le long de l'Arno. Je n'ai pas vu le Ponte Vechio ni ressenti le moindre petit syndrôme stendhalien devant les chefs d'oeuvres maniéristes de la Renaissance Italienne. Je n'ai pas non plus louché sur les superbes attributs de David ...

J'aurais pu, en regardant les façades des palais florentins, m'imaginer faire un jeu de Patience vertical. On dirait en effet qu'on a rangé, côte à côte, des cartes à jouer coté pile, pendant que, côté face, des ornements sculptés se détachent des façades. Je me serais imaginée florentine, Princesse chez les Médicis, allant commander tel ou tel portrait dans l'atelier de Vinci. J'aurais vagabondé de mythologies grecques en allégories, de récits bibliques en légères prières. J'aurais vu, répété de cent, de mille  manières différentes, l'avènement de l'homme au milieu de la création  ;  l'homme partout,  des éphèbes grecs revisités au  créateur à l'image de sa créature, l'homme au centre du monde, célébré, magnifié  : transcendé. 

Je crois que j'aurais bien aimé arpenter Florence... Mais je me console avec les 188 photos que, pour  alléger ma peine, l'homme m'a offertes, et que je partage avec vous aujourd'hui. Finalement, je ne me plains pas : n'ai-je pas la meilleure part de mon voyage inabouti ?

Clopine

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08 avril 2008

Finalement

a posteriori, il est facile de comprendre qu'en 68, le vrai mot d'ordre était "rêve général". Et que nous sommes bien réveillés.

Clopine Trouillefou

Posté par ClopineT à 22:39 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [0] - Permalien [#]

les tours, dit...

bon, ce billet n'existe pas. Il ne peut pas exister, puisqu'à l'heure où je l'écris, je flotte benoîtement à 6300 mètres d'altitude, vers Turin ou à peu près, que la charmante hôtesse de l'air, après avoir effectué devant moi un peu de gymastique suédoise au début du vol, me tend un verre de bière (ou autre plaisir minuscule), que la carlingue tient bon pour une fois et qu'il me semble que je n'aurais pas à faire, encore cette fois-ci, ce qu'aucune bête au monde ne ferait pour moi : ramper dans la Cordillère des Andes...

Vous ne lisez donc rien, pas de mots, pas de pauvres vannes à cent balles, même pas un semblant de "bon, ben nous dirons que j'ai envoyé à Florence mon envoyé spécial", sensé égayer nos déceptions. Vous ne lisez donc rien, puisque je ne suis pas là, que je suis en vacances voyons, prête à investir un petit hôtel près du Ponte Vecchio dit "le reconstruit à l'identique"...

Ben ouais. Mais pour ça, Clopine l'étourdie, la triple buse, Clopine l'impardonnable, l'inacceptable, Clopine je vous l'avais bien dit qu'elle était comme ça et la ça ne m'étonne pas d'elle, Clopine aurait dû avoir une pièce d'identité en cours de validité... Mais comment être valide, quand son ticket n'a jamais vraiment été valable au delà de la limite que Clopine franchit brillamment, certes, mais juste par en-dessous, par en-delà, et que Clopine, du coup, ne part pas.

Posté par ClopineT à 20:33 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [6] - Permalien [#]

07 avril 2008

Hiver au printemps..

La neige est un cadeau. OH, je sais, cette année, au Canada, elle fut un fléau. Et puis, l'économie, la circulation automobile, le climat détraqué, et si je devais travailler dehors n'est-ce pas.

Mais elle est quand même un cadeau, d'autant plus époustouflant qu'inattendu, un 7 avril en Normandie. J'espère que l'homme va me donner de ses photos, pour un petit album blanc comme hiver au printemps. D'un blanc qui fait mentir Coluche dans le célébrissime sketche de la lessive, d'ailleurs : ça existe, "plus blanc que blanc". Le museau blanc du chien, saupoudré ce matin, faisait un peu jaune dans le champ qui devenait bleu, au petit matin (moi, la neige, ça me fait lever, c'est plus fort que moi.)

Je suis sortie, j'ai pris un bâton et je me suis souhaité un Bon Anniversaire Secret, en traçant mes lettres dans la neige, au plus profond des 20 centimètres tombés cette nuit... Parce que cela fait 8 ans aujourd'hui que j'ai commencé d'écrire. D'écrire vraiment, veux-je dire, sachant ce que je faisais et me le disant. Toutes les excuses, les échappatoires, les tergiversations étaient derrière moi. L'inhibition devant l'énormité de la chose. L'humilité, devant la certitude de "passer après", de ne "pas savoir", de l'àquoibonisme "pourquoi écrire, après Proust ?". La trouille de ne pas y arriver. La vie de ma mère (je n'ai pas pu écrire un mot, tant qu'elle vivait). L'apparente futilité de l'entreprise.

Il me restait, ce matin-là où j'ai commencé d'écrire, qu'une seule certitude ; j'avais quelque chose à dire. Si ce n'est aux autres, au moins à moi-même. Ce texte-là, je le portais depuis trente ans - il est donc "sorti tout seul". Je me souviens que je tremblais, quand je l'ai fini. C'était donc ça, écrire !

j'aurais dû arrêter là, bien sûr. Puisque ça y était, c'était fait : une vingtaine de pages imprimées sur papier, un titre, "Monsieur J.", un manuscrit - ou tapuscrit, mais bon, j'y étais arrivée.

Le problème de la valeur pouvait bien me tourmenter (il me tourmente beaucoup moins, huit ans plus tard) : j'étais transportée.

Et en huit ans, le processus a continué,s'est modifié, "banalisé" dirais-je. J'en veux toujours plus, je continue d'écrire, comme si cette première fois, qui aurait dû être la dernière, n'avait été qu'un tremplin. Alors qu'au moment où j'écrivais les premiers mots "je mentais à ma mère", j'avais le sentiment d'un accomplissement qui aurait dû se suffire à lui-même...

Je crois que je sais aujourd'hui que je n'arrêterai que tombée morte. Et aussi qu'on écrit dans sa tête, tout le temps. Et qu'à partir d'un certain degré d'acharnement, le devenir du texte n'est plus qu'un problème important, mais secondaire : la priorité est l'écriture...

Un peu comme de tracer des lettres sur de la neige, sachant qu'elle fondra avant la fin du jour, mais : justement.

Clo

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