25 novembre 2009
Tempus Fugit
Mon premier, aujourd'hui, a quatre-vingt neuf ans
(Ca ne me rajeunit pas vraiment)
Mon second a les cheveux tout blancs
(L'autre jour, au marché, il allait devisant)
Mon troisième, m'a-t-on dit, attend un p'tit enfant
Ben alors, mon Pépère, oh, comme il est content !
Mon quatrième... Je le dis en pleurant
Petit Poucet des mots, les cherche vainement
Et mon tout ?
Oh mon Tout
Galope droit devant
Pas le temps de vieillir, hisse et ho ! Hardiment !
Ces hommes -charade de ma vie - à qui j'ai posé tant de questions
Qui s'en soucie ? Et ma main est passée comme l'eau, sur leur front.
21 novembre 2009
La vie avec Clopinou, 5 (ou en guise de provisoire épilogue)
Clopinou a beau être "une bite en dessin" et aimer le boudin, ses premières notes de "création et culture design" n'en semblent pas affectées : 15 et 17 !
...
eheheh, dit la mère à la fenêtre, pendant que l'oiseau s'envole.
16 novembre 2009
Escapade
Deux jours et demi de déplacement mi-professionnel, mi-touristique. Une escapade, quoi, qui devrait me permettre de prendre mon souffle avant de plonger dans les mois noirs qui nous attendent. Et ce n'est pas que de la qualité physique de la météorologie dont il est question, mais de tout ce brouillard jaunâtre et sarkozyste qui s'étend sur nous.
Notez que je ne m'échappe pas bien loin : au pays des gueules tout aussi noires que les cinq mois qui viennent... Serais-je malvenue chez les Ch'tis ? Réponse dans trois jours !
Merci à tous, les JEA,JC, Zoé, Dexter etc. pour vos visites ici. Elles réchauffent le ciel, savez-vous ?
Bises
13 novembre 2009
Oh, Marie, si tu savais... (ou : quand on appelle Hugues, c'est Raoult qui vient)
Très bel aphorisme d’Eric Chevillard, ce matin, sur l’”affaire” NDiaye (voir son blog l’autofictif).
Sinon, les réactions en vrac sont mélangées, bien sûr, entre ceux qui ‘estiment Marie ND mauvaise écrivaine et ceux qui l’adorent, ceux qui la trouvent trop sentimentale et ceux qui se récrient “mais non, pas du tout, elle écrit distancié”, ceux qui trouvent que lorsqu’on appelle Hugues c’est Raoult qui vient, ceux qui l’assimilent à la Princesse de Clèves et ceux qui rappellent que son frère, déjà…
Mais en tout cas, en plein débat sur l’identité nationale (pfffrrrr ahahah pfffffmmmmhhh), il est réjouissant de voir une des habitantes de la République des Lettres mettre, volontairement ou non (car sa première déclaration date d’août, quand même..) le feu aux poudres : cela faisait longtemps qu’un intellectuel, un écrivain ou un penseur n’avait pas joué ce rôle-là, qui pourtant, dans notre doulce France, leur est dévolu (enfin, au moins depuis Sartre à Billancourt) . Encore plus réjouissant d’entendre le patronyme de cette belle et rebelle (ce qui vaut mieux que d’être moche et remoche) : ce n’est pas qu’il ne sonne pas “gaulois”, mais il le fait avec un certain son de cloche… Toujours plus réjouissant de l’entendre dire tout haut ce que tous vivent bien bas : à savoir que c’est vrai, nous vivons dans une France de merde, que nous nous sommes nous-même infligés, poussés par le démon des grenouilles (celles qui réclament un roi).
Trois raisons de se réjouir franchement, donc, et comme une toute petite gêne persistante au fond de mon gosier. Parce que, oui, je suis d’accord avec Marie ND sur son sobre jugement de son, de notre pays. Mais… elle est là-bas, à Berlin, et moi, et nous, nous sommes ici, dans la merde n’est-ce pas. Certes, elle écrit, elle parle, et la parole est une arme redoutable… Mais c’est par une petite phrase qu’elle porte aujourd’hui l’armure chevalière de la contestation, non par son oeuvre littéraire… Certes, ses combats sont sans doute aussi les nôtres, mais nous, nous n’avons aucune échappatoire. Et la voix d’une écrivaine exilée est bien entendu indispensable, mais la lutte au jour le jour, les pieds dans le 9-3, sur le sol de l’agence postale qui va fermer, dans les permanences de Gérard Filoche ou sous la banderole de la manif anti-EPR du coin est à la fois moins valorisée, plus difficile et bien souvent désespérée.
10 novembre 2009
la vie les copains la vie...
Pas une minute à moi ces temps-ci, et je ne saurais pourtant m'en plaindre !
Oh, bien sûr, du coup, je n'ai même pas l'occasion d'ouvrir la dizaine de livres entassés près de mon lit. Et pourtant, parmi eux, il y a un certain Erick Orsenna ("de l'académie française" précise pompeusement la couverture) qui, avec insistance, me propose "et si on dansait ?". Certains de ces livres m'ont été prêtés, voire donnés... Et c'est encore un effet de ce blog si, désormais, des amis me proposent, pour me réconforter, m'instruire ou me distraire des livres qu'ils ont eux-même aimés, parce qu'ils sont venus ici et savent mon addiction à la littérature. D'habitude, un livre inconnu me fait le même effet qu'un coquillage fermé chez un chasseur de perles : une irrépressible envie de l'ouvrir, même au prix d'efforts parfois considérables, me titille, me titille...
Mais là, titillée ou pas, je tombe sur mon lit, et dort à poings fermés. Un peu trop de soirées fort arrosées et pleines de ces calories toutes plus délicieuses les unes que les autres, et puis les copains qui passent : je suis ravie, certes, mais vannée ! Et le matin, la grosse voix de notre ami J., qui nous appelle du bas de l'escalier, m'arrache à des rêves aussi lourds que les bons vins un peu trop dégustés la veille. Je me lève, titube jusqu'à la rampe : J. lève la tête vers moi, et rit. Il a une grande bouche, un large coffre, un appétit qui le rangent indubitablement du côté des loups. Et pourtant, sa tête est aussi bouclée, foisonnante, et désormais blanche que celle d'un tendre mouton : on réfrène à grand'peine l'envie de plonger sa main et de fourrager dedans, comme on le fait pour les cheveux des petits n'enfants; mais il n'est pas bien sûr que cet ogre agnelé se laisse faire si facilement, et je ne m'y risque certes pas !
... Prof dans l'enseignement agricole, dans le Limousin, terre paysanne s'il en fut, c'est lui qui m'a fait découvrir l'ignominie de l'élevage industriel des porcs. Et quand vous vous baladez (enfin, quand le temps le permet) près de lui, il vous montre, de ses larges mains aux larges doigts, les graminées du bord des chemins, nommant chacune d'elle, par trois fois, de son nom usuel, puis en latin et enfin en grec. Il en cueille parfois une, pour mieux détailler la structure fragile de l'herbe folle. Et ses gestes sont alors pleins de délicatesse...Sacré J., va, qui, à part cela, manie la langue rabelaisienne, rote à table en signe de bien-être, n'a nulle honte de ses pets et remet en place, de son gros index, ses fines lunettes cerclées, bien haut sur le nez fort, sur des yeux d'un tendre bleu, pour mieux détailler votre gêne (un peu simulée) à l'écoute de blagues paillardes, ou quand il entonne la chanson des fameux orfèvres adeptes de la Saint Eloi.
D'habitude, c'est un peu plus tard, vers la Noël, que la maison me semble s'agrandir pour accueillir les visiteurs, s'arrondissant comme les flancs d'une arche sous la chaleur de l'amitié. On dirait que cette année, (est-ce un effet du réchauffement climatique, ahaha) ce Noël-là a de l'avance ! J'en demande bien pardon aux visiteurs de ce blog (tout aussi chaleureux et parfois carrément trop complimenteurs, n'est-ce pas cher Paul Edel), mais du coup, me voici happée par ce qui est quand même la Perle des perles, à savoir la vie les copains la vie, quoi...
Clopine
05 novembre 2009
Le goût du thé
J'aime le thé, parfumé, fort, à tout moment de la journée. D'habitude, j'utilise les thés industriels que l'on trouve un peu partout, Linton, Twinings, ce qui est un peu scandaleux quand on connaît le nombre de thés "bios" qui fleurissent de plus en plus ( mais je m'habitue à être scandaleuse) . Il faut dire aussi que le dosage entre la bergamotte et "goût russe" du Russian Earl Grey est vraiment réussi à mon goût, et incomparable de constance d'une boîte à l'autre. Du coup, c'est mon thé quotidien !
Mais ce qui est le plus réussi dans le thé, enfin je trouve, ce sont les noms qui le désignent. Pas plus tard qu'hier, au sortir d'une promenade si pleuvieuse que je me sentais comme un chien mouillé, on m'a proposé de choisir entre une vingtaine de thés, qui tous sonnaient comme des titres de roman : "les quatre parfums", "le thé de la concubine", "les parfums de l'Arabie", etc. Il y avait là, peut-être, un procédé commercial ? Ah, qu'importe, si le plaisir est ainsi décuplé !
J'avais choisi : "songe d'une nuit d'été". Et quand le serveur, s'approchant avec un plateau doré où une tasse en porcelaine fine, une théière argentée et une soucoupe où trois morceaux de sucre blanc et trois de sucre roux s'offraient à moi, m'a déclaré: "Voici votre Songe, Madame", je me suis sentie d'un coup victorienne jusqu'au bout des ongles. Dehors, la pluie redoublait, mais j'aurais pu, jusqu'au mitan de la journée, rester là, seule, un livre de Kipling sur les genoux, accompagnée du petit bruit de la cuillère sur la soucoupe, à me croire en train d'attendre Mrs Dalloway.
"Voici votre Songe, Madame" : quelle autre boisson peut-elle être ainsi annoncée ? En la buvant (et c'était excellent), c'était toute la littérature anglaise qui me semblait se presser contre mes lèvres... Oh, ne croyez pas que j'oublie la violence de l'occupation anglaise aux Indes, et le colonialisme, et le déboisement du Sri Lanka, et les calamités qu'une civilisation à la fois barbare et raffinée transporte avec elle. Mais quand il pleut si fort, comment trouver le réconfort, sinon en savourant le Songe d'un thé si doux !
Clopine
28 octobre 2009
les Pénélopes
Par mégarde, hier, j'ai versé de l'eau sur du vin, dans un verre, et l'ai avalé. Et une fois de plus, mon enfance m'a sauté à la gorge...
Ma mère faisait partie, incontestablement, des Pénélopes. Je veux dire qu'elle était, à elle seule, le foyer tout entier, le feu et le rempart, la chaleur et la protection, ce vers quoi, inlassablement, tous les siens revenaient, soir après soir. Mais, comme Pénélope, elle était parfaitement capable de mentir. Pénélope défaisait la nuit ce qu'elle brodait le jour. Ma mère, elle, maniait inlassablement le métier à tisser des illusions...
Certains soirs, surtout vers la fin de l'hiver, autour de la table, c'était la fête. Nous avions le droit, nous les petits, de mettre du vin dans nos verres, rendez-vous compte : du vin, du vrai vin ! Et puis ma mère, passant avec la cruche, complétait chaque verre d'eau. Elle allait ensuite chercher un gros sac de biscuits secs, et nous les trempions dans l'eau rougie, avant de les sucer avec délices... Une vraie fête, dont nous nous réjouissions.
Ce n'est qu'à l'âge adulte que j'ai, en réalité, décrypté la scène. L'énorme paquet de biscuits, dont les dimensions nous enchantaient, était le moins cher des produits "premiers prix". La marque existe encore, et je pourrais en acheter, si je le souhaitais - mais je sais désormais qu'horriblement pâteux, ces gâteaux de mon enfance sentaient surtout la mauvaise farine, la margarine rance et le sucre trop blanc. Leur seule qualité était leur prix. Et ce n'était pas un hasard si nous devions les tremper longuement dans l'eau rougie : ils étaient si durs, et si secs, qu'autrement nous nous serions étouffés avec !
L'idée de l'eau rougie est un parfait exemple de ce que ma mère savait faire du quotidien : elle en tissait une étoffe dorée et recouvrait ainsi ce que la vie pouvait avoir de difficile. Ce n'est que bien après que j'ai compris ce que ces desserts étaient vraiment : la marque de la pauvreté. Et c'est grâce à ma mère, qui transformait tout ceci en fête, que cette marque glissait sur ma peau, sans y laisser la moindre meurtrissure.
La force et la magie des Pénélopes résident dans cette capacité à réchauffer la nuit la plus froide, à colorer la pièce la plus triste... ON peut toujours se rêver Circé, Calypso ou Nausicaa : rien ne remplace le métier à tisser la vie, celui que manient, la tête penchée pendant que le coeur brûle, les Pénélopes du quotidien...
21 octobre 2009
octobre gris...
Je m'impatiente, gronde sourdement, tout me démange et j'ai l'impression (justifiée) de ne pas faire grand'chose. Je parle évidemment du sort de mon pauvre pays, livré aux mains d'une classe politique toute entière à sa proie attachée : l'intérêt individuel de quelques-uns, bien avant l'intérêt collectif d'un pays tout entier. J'enrage, je voudrais avoir trente ans et me battre, au lieu de simplement ouvrir mon poste de télé et grincer des dents devant. Il me semble que, politiquement, le seul message que j'entende est celui du désarroi : le bulletin de vote est bien lointain, la gauche est déliquescente, seuls les Verts surnagent mais les Verts sont-ils suffisamment teintés de rouge ?
Vert, rouge, noir : les couleurs de cet octobres pourraient être vives, alors, pourquoi cette impression de gris stagnant, d'indifférence, d'égoïsmes frileux qui colorent cet automne ?
Clopine
17 octobre 2009
la vie sans... euh, avec... enfin, la vie de Clopinou, cinq
Jeudi soir, à la maison, il y avait Clopinou et son grand frère...
Bon, d'accord. Les visiteurs fidèles et perspicaces de ce blog ont bien le droit de lever le sourcil. N'ai-je pas plus tard que mercredi dernier fait état du désarroi du chat, qui s'ennuie depuis que Clopinou est en pension et ne revient que le week-end ? Ne sommes-nous pas en pleine période scolaire ? Clopinou n'est-il donc pas, avec les vingt-trois autres garçons et les cent cinquante filles, en train de sagement s'occuper d'appliquer l'art, dans son internat ?
Alors, que faisait Clopinou à la maison, un JEUDI soir, mmmhhhh ?
D'après vous ? Voyons, réfléchissons. Nous avons donc d'un côté un jeune homme frêle de quinze ans, aux grands yeux bleus innocents, du genre à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession. Et de l'autre, l'internat d'un lycée disons plutôt réputé, où l'on demande aux élèves un comportement adulte, une acquisition de l'autonomie leur permettant de se consacrer à 100 % à l'enseignement reçu, de la courtoisie dans les rapports humains et de la responsabilité dans la gestion de l'équipement mis à leur disposition.
Vous y êtes ? Donc, aucune surprise, n'est-ce pas, quand le proviseur adjoint appelle au téléphone la malheureuse mère responsable du jeune éphèbe, pour lui annoncer une exclusion de deux jours dudit internat , au motif que, que...
Clopinou a mis un boudin noir dans le lit d'un camarade.
Voilà.
C'est moi la mère.
Je suis la mère d'un garçon de quinze ans qui met des bouts de boudin dans les lits de ses potes.
Evidemment, il faut que je me pénètre bien de l'importance de ce forfait (car c'en est un) aggravé de préméditation. Car Clopinou est sorti de l'internat, est allé dans la charcuterie de la Croix de Pierre, a commandé le boudin et est revenu le déposer. Il faut absolument que je ne rigole pas, même si je ne trouve rien d'autre à dire que "ce dépôt de boudin est le fait d'une andouille", ce qui aurait une tendance à faire remuer mes zygomatiques et plisser mes lèvres. Au contraire : je les garde bien serrées, parce qu'il faut absolument que Clopinou ait quelque peu la trouille. Il adore son lycée, se débrouille en arts plastiques, est comme un poisson dans l'eau (ou un boudin sur l'étal d'un charcutier...) à l'internat, chante le lundi matin quand il faut y retourner...
Nous nous y sommes mis à plusieurs, pour passer un savon suffisant pour que le Clopinou se détache définitivement de sa période boudin. Je crois qu'il a compris. D'autant, que, le jeudi soir en question, n'étant pas prévu à table, pendant que nous nous délections des premières noix de Saint-Jacques de la saison, (je les prépare dans du beurre revenu et un mélange de persil, ail et échalote hachées, c'est un régal), lui a eu droit à ... du boudin. Non, mais !
Mais comme j'ai quand même la trouille que ça continue et dégènère, j'ai mis le grand frère dans le coup. IL a dix ans de plus que Clopinou, il est sur le seuil d'une vie professionnelle fort intéressante (informaticien dans les jeux vidéo), et possède à la fois du prestige et du poids près de son jeune frère. IL a bien voulu m'aider, je me suis éclipsée en les laissant tous les deux. A mon retour, son grand frère m'a glissé que nous devrions être tranquilles, jusque vers décembre ou janvier... Quand même, n'ai-je pas assez de cheveux blancs comme cela, pour m'inquiéter encore des conséquences d'une possible exclusion définitive, au motif d'enfance qui se prolonge ?
Et pourtant, Clopinou grandit, pas par tous les bouts (de boudin), certes, mais incontestablement. Sa voix est devenue celle d'un adulte, et, ô miracle de la génétique, ressemble comme deux gouttes d'eau (de boudin...) à celle de son frère aîné. Or, si Clopinou ressemble bien fort à son Clopin de père, le grand"demi" frère, lui, est radicalement différent. Il est le portrait de sa mère, et comme elle, a une silouhette un peu trapue, des formidables cheveux noirs implantés drus, des yeux sombres, une figure arrondie aux traits plutôt doux, des jambes un peu arquées. Rien de commun avec le côté Clopin : silouhettes maigres aux jambes plutôt petites, petits visages ramassés, yeux clairs, cheveux de paille...Rien de commun avec moi non plus, d'ailleurs, mais enfin je suis sidérée : car la voix de Clopin et celle de ses deux fils possèdent le même timbre, exactement. Celle de Clopin est plus claire, celle de Clopinou et de son frère plus sourde. Mais désormais, lorsqu'ils parlent ensemble, et encore plus au téléphone, il est presque impossible de savoir qui détient la parole !
Vivement en tout cas qu'il grandisse de partout, ce Clopinou pour qu'on puisse, dans quelques temps d'ici, rire de bon coeur de ses enfantillages...
En attendant, ce week-end, il nettoie les dégâts causés et repassera, j'y veillerai, le linge du doritoir qu'il a si soigneusement, comment dire ? Boudiné...
Clopine (faites des enfants qu'y disaient, repeuplez la France...)
12 octobre 2009
"Résiste, prouve que tu existes..." (ahaha)
"Il faut que tu ailles à Paris", m'a seriné un ami pas plus tard qu'hier. "C'est si facile d'aller à Paris, et tu peux faire des choses là-bas, il faut que tu y ailles je t'assure " (Ah bon ? Des choses ? Quelles choses ? Je suis à la fois trop timide et trop insoluble pour n'importe quelle activité de groupe, et aller toute seule au spectacle, repartir dans la nuit, rouler deux heures trente pour rentrer, je n'y pense même pas..)
Un autre ami, le même jour : "Tu devrais héberger un groupe d'écriture un week-end. Tu t'arranges avec un animateur d'atelier d'écriture, tu lances des inscriptions, tu organises, et le tour est joué"; (Ah oui ? Et je participe peut-être, moi qui suis, voir plus haut, comme le caillou qui fait mal dans le soulier de n'importe quel groupe ? Moi qui, non seulement ne "se connaît pas soi-même", plus de quarante ans pour avoir quelques lueurs sur la manière dont je fonctionne c'est dirons-nous un sorte de contre-exploit non? , mais encore connais si peu les autres que je peux les blesser sans même l'avoir voulu ? Recevoir des inconnus, et autour d'une activité si intime que l'écriture, vraiment, vraiment ?)
Une autre amie, un peu plus tard : "Allez, va, respire"...
Je ne fais que ça. Si je devais comptabiliser les soupirs qui me sont passés par les narines, et les rassembler sur une journée, j'en arriverai sûrement à un record genre battement d'ailes de colibri, et les ailes de mon nez ressembleraient aux joues des batraciens ou à celles de Dizzie Gillespie soufflant dans sa trompette.
Du coup, je me mouche, et passe à autre chose.
J' ouvre Pascal Quignard, acheté sur une prescription assoulinienne, avec un peu de réserve cependant : Pierre Assouline éveille toujours ma convoitise, mais parfois c'est un échec complet. "Les veilleurs" est le dernier en date. Dès le premier chapitre, le héros tue trois ou quatre personnes, puis s'endort dessus. Sauf que moi aussi, lectrice invisible, je suis venue compléter le tas de corps sur la chaussée... Et que depuis, je ronfle tant que je n'ai pu trouver la force de tourner la page suivante...20 euros de foutus, oui.
Et puis, Quignard ! Un monument. Je n'ai lu de lui que le "sexe et l'effroi", et j'ai dû lire très lentement, très attentivement. Pas seulement parce que Quignard bourre ses textes de références latines ou grecques qui font l'effet, désormais, d'aliens littéraires, brrrrr. Ce n'est pas non plus ses sujets, sortes de réflexions personnelles sur le devenir humain, la façon d'appréhender le sexe, le temps, la mort : ça m'intéresse aussi, alors ce n'est pas forcément un obstacle. Non, c'est la pensée proprement Quignardienne qui ne se laisse pas facilement réduire, parce qu'elle est extrêmement subtile et en même temps volubile, parce qu'il y a là des formules raccourcies qui, paradoxalement, ouvrent sur des abîmes... J'ai eu bien du mal à entrevoir le propos du 'sexe et de l'effroi"'. Je m'approchais donc de la "barque silencieuse" avec appréhension.
J'ai tout oublié de ces réserves, dès la première page. Cette barque silencieuse est certes remplie à ras bord des préoccupations très très intellectuelles de Quignard, mais il y a une telle élégance dans l'écriture, une telle cohésion entre les idées présentées et la fluidité de la langue qui les dit, mes aïeux, ô misère de moi c'est de la beauté pure !!! On ne peut laisser le livre, il faut le terminer, de suite ! Quignard, de plus, recourt à l'anecdote (euh, souvent très érudite l'anecdote, hein, mais anecdote quand même) : pour une lectrice comme moi, c'est de bon présage, comme la rampe qui aide à monter l'escalier. La subtilité de sa pensée est toute concentrée dans les quelques phrases qui, à la fin des histoires, les parent de la valeur de parabole. Méditation sur la mort et la présence (ou l'absence !) au monde, la barque silencieuse glisse, et entraîne la lectrice dans son sillage. Je me suis penchée vers ce fleuve-là goulûment, en fait. Et avec, tenez-vous bien, envie d'y revenir...
Il faut dire aussi que la pensée de Quignard rejoint quelques unes de mes préoccupations, même si je m'étonne, d'une part, que Quignard ne fasse pas plus état de NIetzsche que cela. D'autre part, c'est une sorte d'anti-Onfray : là où le vulgarisateur normand aplatit volontairement certaines pensées philosophiques, pour mieux les présenter à tous ceux qui ne peuvent, par choix ou insuffisance, les aborder seuls ou dans l'institution, Quignard, lui, donne à voir ses propres pensées, sans tenter de les faire partager à toute force et au contraire en les aiguisant jusqu'à l'ellipse. Là où Onfray tasse la terre, Quignard ne danse même pas dessus, il flotte quelques centimètres plus haut. Et pourtant, et pourtant, je retrouve les mêmes thèmes chez l'un et l'autre, l'épicurisme, l'athéisme, la place centrale du corps. Quignard exprime tout cela (c'est-à-dire une sorte d'épicurisme point du tout baigné de rayonnement solaire estival, mais dessiné nettement dans l'épure de l'hiver et du froid de la mort au bout) avec une élégance extrême, et une sorte d'ombre en sort, comme une vapeur. ONfray, lui, trait la vache ! Je veux dire qu'il paraît bien épais à côté, même si, in fine, les deux penseurs s'occupent des mêmes choses...
Je me demande ce qu'une conversation entre les deux pourrait bien donner.
J'ai fini le livre à l'aube, et telle que vous me voyez, avant de prendre le train pour Paris, de me lancer dans des activités péri-littéraires ou de commencer à jouer de la trompette, (dans l'absurde espoir d'ainsi m'aider à vivre), je n'ai qu'une hâte : rouvrir les pages du livre, au hasard.
Vivement ce soir.
Clopine



