16 mai 2008
chapitre 8 (ou 9 ?) : La Malice de Marcel
Je prends la parole, une fois n'est pas coutume, pour faire plaisir à Clopine, qui semble penser que je suis un personnage à part entière de la Recherche.
Moi, le petit Pan de Mur Jaune.
Je suis un (tout) petit bout du célèbre tableau de Vermeer : la Vue de DelftC'est un honneur, notez, d'être ainsi choisi. Tant qu'à faire qu'à parler de l'art, dans la Recherche, Clopine aurait pu choisir la petite phrase de Vinteuil, ou le portrait de Miss Sacripant, ou... Elle n'avait que l'embarras du choix. Les oeuvres d'art sont innombrables dans la Recherche.
Mais en fait, elle a raison, je trouve, même si je suis juge et partie. Parce que je suis sans doute l'un des personnages les plus mystérieux de la Recherche. Celui qui a fait parler le plus parler de lui. Et les interprétations de mon cas sont toutes différentes, comme chaque musicien classique interprète à sa manière les oeuvres du répertoire.
Et puis j'ai un traitement particulier, ça c'est sûr ! D'habitude, en parlant des oeuvres d'art, le Narrateur brouille les cartes (ne me dites pas que cela vous étonne, hein. Pas après 8 chapitres de la Recherche Racontée !). Cela ne le gêne pas le moins du monde d'établir des comparaisons saugrenues. Un marbre de Michel-Ange, servant à décrire une gelée de boeuf aux carottes. Marcel était un tel virtuose de la métaphore qui'l pouvait se permettre l'équivalent, en littérature, du traitement de la guitare par Jimmy Hendrix, sur scène. Jouer avec les dents, imiter une mitraillette, casser l'objet... En fait, tout était bon pour illustrer son propos : à savoir qu'il n'existe pas de matière première plus noble qu'une autre, pour créer de l'art. Que tout est bon, (même le cochon !)
Et c'est là que j'arrive, eh oui ! D'abord, le Narrateur, contrairement à son habitude, va se retenir : ce ne sera pas lui, mais Bergotte qui aura affaire à moi. Bergotte : un des doubles du Narrateur. Un des multiples masques de Proust.. L'emblème de l'écrivain comblé. UN illustre aîné du jeune Narrateur... Eh bien, c'est par Bergotte que j'entrerai dans la Recherche.
Ensuite, le Narrateur respectera une (relative) sobriété à mon égard. Pas de description prolongée, point de métaphore éclairante, point d'éclaircissements sur ma signification. Un récit, presque sobre, de notre rencontre, à Bergotte et à moi. On ne saura même pas de quel type de jaune je suis fait.
Je suis donc discret, ce qui ne m'empêche pas d'être parfaitement redoutable. Pensez donc : Tel la Méduse, je foudroie celui qui me contemple... OUi, oui, littéralement parlant.
IL suffit que Bergotte me voit une seule fois, et paf ! Ce grand écrivain, reconnu par ses contemporains, couvert de gloire, et attention, hein, ayant écrit une "Oeuvre", digne de ce nom, sans bâcler, quoi, m'aperçoit, et zou : il estime en un éclair que sa vie, son oeuvre, c'est de la crotte, du pipi de chat ! Tout ça à cause de moi ! Cette soudaine évidence, au terme d'une existence chargée d'honneurs, lui est fatale, vous dis-je : Couic ! Il meurt ! ( à cause de moi, donc, et aussi, parce que Marcel ne peut pas s'en empêcher, à cause de bien prosaïques pommes de terres sautées)
Et pourtant, Bergotte écrivait PRESQUE comme Marcel Proust, c'est dire... Oui, vous avez bien lu. Dans la Recherche, par facétie, Proust se parodie lui-même, s'auto-pastiche : dans un passage attribué à Bergotte (Anatole france, nous dit-on) ; dans un autre, soi-disant extrait du Jounal des Goncourt. Bien entendu, c'est un clin d'oeil, pour mieux marquer les différences . N'empêche, il devait pourtant apprécier un peu le style de France. !
Mais il est vrai que Marcel, lui, survivra à notre rencontre.
Mon traitement, dans la Recherche, sera singulier jusqu'au bout. J'apparais seul, un peu détaché du reste. Je viens, je tue, et on n'entend plus parler de moi...
En plus, je suis tout petit. Et jaune (mais cela, vous le savez déjà). Extrait d'un tableau de mon Papa, Vermeer, la "Vue de Delft", qui n'est lui-même pas bien grand : 98 x 117,5 cm. Je suis de la taille d'un timbre-poste, quoi.
Vous allez me dire que ce qui fait le génie de Vermeer, ce sont justement ses touches minuscules de couleur ? Que sinon, sa virtuosité, sa technique, l'auraient rendu certes un Grand Peintre de son temps, mais ne lui aurait pas permis d'accéder à l 'immortalité qui est la sienne ? Vous aurez raison.
Les bons bourgeois flamands de 1660 aimaient, chez Vermeer, la "reproduction du réel". Ils aimaient ça parce qu'ils trouvaient que c'était bien peint, voilà tout. Ce qui veut dire que c'était inscrit dans les Codes acceptés par tous, de "peinture ressemblante". Ne parle-t-on pas encore, aujourd'hui, de l'art "photographique" d'un Vermeer ? Dans la vue de Delft, n'admire-t-on pas la précision (tout le tableau est à l'exacte échelle de la réalité), le "rendu" saisissant du ciel dans le reflet de l'eau, le pittoresque des personnages du pemier plan, qui donnent les proportions, et du coup, animent le tableau ?
Oui, oui. Mais le génie est ailleurs. Dans la minuscule tache blanche dans l'oeil de la jeune fille à la perle, qui fait que le tableau décolle... Sans cette tache, oh, le tableau est joli. La pose gracieuse, comme saisie au vol. Les vêtements reproduits exactements... Mais c'est l'infime touche, du bout du pinceau, qui fait que ce n'est plus une jeune fille, mais LA jeune fille que Vermeer nous donne à voir. Le "beau" tableau devient universel. On quitte le réalisme (enfin, celui de l'époque) pour la grâce de l'universel humain. Pour l'art, quoi.
Bon, d'accord pour la Jeune Fille - mais pour moi, petit pan de mur jaune ? Pourquoi ai-je un tel pouvoir cataleptique sur ce pauvre Bergotte? Le syndrôme de Stendhal ?
Ou bien est-ce, là encore, une Malice de Marcel ?
au fait, si Clopine était sympa, elle copie-collerait une ou deux reproductions, histoire de me faciliter le travail, au point où on en est..
Ah, merci, elle est gentille au fond. Bon, je reprends. Ca ne vous semble pas bizarre, à vous, que toute l'oeuvre de Bergotte/Anatole France ne vaille pas même un bout de tableau, un timbre-poste de couleur jaune ?
Et si c'était ce dérisoire même qui était le propos de Marcel ? Ca lui ressemblerait déjà plus, n'est-ce pas ?
S'il nous disait sans nous le dire que l'erreur dramatique de Bergotte, c'est d'avoir allié la joliesse à la précision, certes, mais en respectant le bon goût de son époque ? C'est d'avoir utilisé une virtuosité équivalent à celle de Vermeer, chacun dans son domaine, certes, mais en ne mettant pas, lui, la petite touche de blanc (ou de jaune !!) , le bout de pinceau trempé dans le matériau même, la matière brute qui permet de racheter, de transcender la sécheresse de la technique ? D'avoir sacrifié l'art à la gloire de la virtuosité ?
" Ah ! " s'écrie Bergotte, agonisant sous le poids de cette terrible découverte. "J'aurai donc, moi qui ai connu tous les succès, qui avais tous les outils en main, qui m'en suis servi toute ma vie, j'aurais donc, malgeé tout, raté ma vie ! Ma phrase est bien trop sèche, j'ai bien trop respecté les conventions de mon temps, je n'ai rien bousculé, rien risqué : il s'agissait en fait d'écrire, comme Vermeer a peint ce Petit Bout de Mur Jaune. la vie à pleine pâte, sans se regarder peindre, mais en mettant tout au service, même pas de l'oeuvre mais de l'art ! JE N'AI DONC RIEN COMPRIS ! "
Un peu, mon neveu.
Bien sûr, la tragique erreur de Bergotte, le Narrateur, lui, ne la commettra pas. Seuls des yeux trop pressés, ou rebutés par la difficultés, ne verront que préciosité, joliesse, virtuosité, délicatesse dans la phrase proustienne. A raison, d'ailleurs : "y'en a". Mais ils ne verront pas la pâte humaine : or, "y'en a aussi".
y'en a surtout, n'est-ce pas. Proust ne reculera devant rien. Il parlera de tout, même de ce qui est absolument tabou à son époque. Il sait trop bien que, derrière les petits pans de murs jaunes, on peut trouver, au choix, des bordels, des cabinets d'aisance, voire des cimetières... Et, comme la couleur pour Vermeer, son matériau sera le Temps, au-dessus du style même. Il nous peindra un monde qui est dans le Temps. Il sait, lui, qu'il nous est encore plus compté que la couleur... Et ainsi, il fait accéder la Recherche au Domaine Absolu de l'Art : il a gagné.
Et le pauvre Bergotte a perdu. Je l'aimais bien, quand, chargé d'ans, il gravissait à petit pas l'escalier pour aller à l'exposition, sans se douter que c'était avec moi qu'il avait rendez-vous. Je l'aurais bien prolongé un peu. Mais le Narrateur ne peut pas s'embarrasser de scrupules. Il m'a engagé comme tueur à gages, parce qu'il élimine, l'un après l'autre, tous les faux-semblants qui s'accrochent à lui, comme le liseron s'accroche aux plantes en les étouffant...
Depuis ? Oh, j'ai regagné mes Flandres. Je crois (il faudrait vérifier), que je suis accroché au mur de la Galerie Royale de l'Etat hollandais. Bon, faites gaffe quand même en m'approchant, hein. N'oubliez pas que j'ai un mort sur la conscience.
Au plaisir de vous voir,
Le Petit Pan de mur Jaune
Nota Bene : ah oui, il y eu un visiteur, une fois, qui est venu me regarder, et qui avait TOUT A FAIT la tête et l'allure de Bergotte. Dans un casting, on n'aurait vu que lui. Jean d'Ormesson, je crois que c'est son nom... PS : le Narrateur n'est pas si vache que cela avec Bergotte. Il se demande si, après sa mort, celui-ci ne pourra quand même pas avoir un bout d'accès à l'immortalité. Ses livres sont en effet là, comme des anges, pour rappeler qu'il fut malgré tout écrivain, c'est -à-dire, pour le Narrateur, engagé dans la passerelle qui mène au "divin" : l'art. PPS : je m'en fous, mais je voudrais quand même souligner ce paradoxe. C'est que moi, petit pan de mur jaune, je suis le passage quasiment le plus COURT de toute la Recherche. Eh bien, dès qu'on parle de moi, ce sont les textes les plus LONGS qu'on écrit. Ahahah.Commentaires
Il me semblait bien que ce petit pan de mur jaune était excessivement dangereux (comment Jean d'Ormesson a-t-il survécu? _ ricanement bête du Marco). Heureusement qu'il n'est plus en France.
N'empêche que ce qu'il a à raconter est encore très bien dit _ très bien vu, pardon.
Survivre, dit-elle
Ben quoi, j'ai bien le droit aussi du Durasser un petit coup au beau milieu de la marcelisation. Nonmého.
D'Ormesson m'a toujours prodigieusement agacé. Et rien n'y fait, j'éprouve un plaisir délicieux à le lire, et je ferme le livre en grognant mais qu'est-ce qu'il m'agace. Oui, je grogne en mauvais français.
Je crois que là réside qu'il aie survécu au petit pan de mur jaune. Je ne l'avais pas vu, celui-là, le jour où j'ai failli me transformer en statue de pierre en découvrant le tableau; de même, il doit y en avoir ici et là, des pans de mur, chez d'Orm, et ce sont eux qui m'agacent, ce sont eux qui m'obligent à décoller en le lisant, au delà de l'élégance et de la finesse.
Je devine que les esprits d'ici vont me dédaigner d'oser de tels rapprochements, Marcel puis Jean, quelle décadence littéraire n'est-il pas? Ce n'est pas moi qui ai nota-bénézet sur Jean, hein. Et Clopine est dans le vrai d'invoquer le noble vieillard, trop surestimé de joliesse fatigante et très sous-estimé pour ce qu'il nous aura apporté d'éternel.
Voilà pourquoi il a survécu.
Quant à Marcel, il va bien falloir que je m'y mette. Dès que j'aurai lu tous les Essais de notre renaissant Michel. j'ai dit tous.
ah, Andrem, plus que Marcel, c'est Bergotte que devrait incarner D'Ormesson... Marcel est plus jeune, a l'oeil plus aiguisé, est encore plus mondain.
En fait, je vais vous faire une confidence que je réservais à la fin de la Recherche Racontée aux Copains - je crois que le rôle du Narrateur pourrait utilement être tenu par une femme - une jeune femme mat, genre Elsa Zilberstein,à qui on prêterait une voix plus androgyne que celle de l'actrice mais voyez-vous l'idée ? (qui n'aurait pas déplu à Marcel, je crois bien).
Ca se met en place doucement. Zilberstein pour le Narrateur, Deyfus pour Charlus, Darroussin pour Swann, D'Ormesson pour Bergotte, Rosy Varte ou Moreau pour la Verdurin...
Reste les jeunes filles. Et Madame de Guermantes. Et les quelques 250 autres personnages de la Recherche (pffftt)
Je vous remercie de votre intérêt; je crois que je vais oser envoyer cette pochade à l'abattoir, je veux dire chez un éditeur. Mais il me faudrait, avant, un avis autorisé,quand tout sera fini et regroupé, n'est-ce pas.
(en tout cas, je m'amuse vraiment beaucoup plus que je le pensais. Et me sens libre de raconter ce qui me passe par la tête !
prochain épisode de notre feuilleton : les jeunes filles en pleurs.
ahah
bonne soirée à vous, Andrem le Valeureux
Clopine
,
un dernier mot, Andrem : pourquoi "tous" les essais de Montaigne ? A mon sens, il y a un seul livre;certes Montaigne l'a dicté en marchant, et sans suivre forcément une construction rigoureuse... Mais c'est quand même un seul texte, non ?
Clo
essai
Aloreu.
Je me doutais bien que l'expression "tous les essais" avait quelque chose de bizarre. Je l'avais laissée pourtant, curieux de voir.
Et j'ai lu. La Clopine de lynx a décelé la trappe, et l'a soigneusement contournée en me renvoyant le compliment, à moi de clarifier mes emmêlements.
Il me faut préciser que, s'il n'y a qu'un livre, on peut observer:
qu'il y a généralement plusieurs tomes selon les éditions, sauf la dernière (2005) où tout tient dans un seul volume;
qu'il y a de nombreux sujets traités, disposant tous d'un titre et d'un numéro, dont je ne sais s'ils sont de Montaigne ou de sa Marie de (Beaubec) Gournay, ou d'un éditeur numéroteur, ou d'une autre origine;
que les essais sont plusieurs, puisque l'intitulé de Montaigne est pluriel.
Il serait présomptueux et fallacieux d'attribuer à chaque tome le titre d'essai au singulier, ni même à chaque sujet traité. J'imagine que chaque fois que Montaigne se mettait à dicter ou à écrire, debout, assis ou à cheval, et que "un certain temps" se passait dans la construction de phrases cohérentes, ratures comprises, et retours arrières sur les écritures de naguère, à chaque fois il s'agissait d'un essai. Alors, bien malin celui qui retrouvera ses petits, et pourra prétendre que ces deux membres de la même phrase font partie du même essai ou de deux essais différents écrits à quelques heures, jours mois, années d'écart.
Alors pour être sûr d'avoir tout lu, il faut vraiment TOUS les lire. Tous quoi? Ben les essais, voyons.
C'est pourtant pas compliqué. Si?



