Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

14 mai 2008

chapitre 8 : le Vertige Verdurin

Les Verdurin ! Avant tout, demander la Mère, dans cette famille (même si le personnage n'a pas d'enfant). Le mari, quoique fermement dessiné, n'est qu'un faux-bourdon. Mais elle, la Verdurin, alors, pardon !

MADAME Verdurin, donc. Signe particulier : a  un large  front où l'on peut voir ... ses vertèbres !

Bien sûr, je plaisante, là. En fait, tout génie soit-il, Marcel Proust n'en reste pas moins humain. Et donc fait des erreurs. Tous les écrivains connaissent ainsi de sympathiques embardées. Souvenez-vous d'Eugène Sue : "elle avait les mains froides comme celles d'un serpent...."

Madame Verdurin, soit. Mais d'abord, vous dire que je ne crois pas que, malgré le véritable jeu de massacre auquel se livre Proust avec elle, il la déteste à ce point. Ce n'est pas son ennemie personnelle...

Et pourtant, c'est elle qui "fout la merde", systématiquement, dans les couples de la Recherche. Ca commence avec Swann et Odette, ça continue avec Saint-Loup et Rachel Quand-du-Seigneur, ça passe  à un cheveu pour le Narrateur et Albertine, ça tombe illico sur Charlus à la remorque de Morel. Jouant l'entremetteuse, mentant, excluant à tour de bras, montrant la porte de son salon... Madame Verdurin ne supporte pas le bonheur des autres, enfin, celui qui ne passe pas par elle. (elle n'est pas la seule, j'ai des noms !) Et comme Morel, Albertine, Rachel, Odette sont des êtres qui ne valent pas leurs amants, ce sont des proies faciles pour céder au Vertige Verdurin.

Car il y a un vertige Verdurin. Celui de croire qu'autour de la "Patronne", se réunissent les meilleurs, les plus grands esprits du temps. Et que c'est le salon le plus chic du moment... Ah ! L'absurde illusion ! Mais obligatoire, hein, pour perdurer parmi les "habitués" du "petit cercle", qui, d'après Madame Verdurin (pourtant rongée par le snobisme) se suffisent à eux-mêmes. 

Mais si vous vous permettez l'ombre d'un tressaillement devant la vulgarité étalée là, les manies absurdes du petit cercle, les surnoms grotesques, l'auto-suffisance, si vous ne supportez pas le sadisme - l'humiliation du timide Saniette, si vous n'êtes pas assez servile pour adopter le Credo du lieu, à savoir la supériorité des Verdurin sur l 'ensemble de l'univers alentour, bref, si le coin de votre oeil ne peut retenir le mépris que vous inspire l'insondable connerie de Madame Verdurin, alors, gare à vous...Ennuyeux, comme les inaccessibles étoiles que sont les Altesses, vous voilà ennuyeux. (Certains blogs ou forums fonctionnent aussi un peu comme ça... ) 

Personnellement, j'ai bien connu quelques Madame Verdurin. Persuadées être les meilleures en tout. Ne vous tolérant que si vous participez au dogme ambiant. Un seul doute, une seule réserve ? Allez, zou, ostracisé. Je me suis souvent retrouvée dehors, et elles, "dedans"... Comme le pauvre Swann.

Et pourtant, je le redis. Le Narrateur ne déteste pas tant que cela Madame Verdurin. D'abord parce qu'il puise chez elle une magnifique collection de grotesques. Les Docteur Cottard, Elstir/Monet (jeune), Bergotte/Anatole France (vieux), les érudits poussiéreux, les savants obscurs et les cousines pauvres. Mazette, quel vivier pour exhiber tous les ratages et les ridicules du monde...

Ensuite, parce qu'il s'amuse. Férocement. Qui n'a pas vu Madame Verdurin, enflammée, jouer les va-t-en guerre pendant 14-18, promettant le peloton d'exécution à tous les "planqués",  ne peut savourer, comme elle,  ses croissants au beurre dont elle repousse d'une pichenette les miettes,  pour mieux lire son quotidien ultra-nationaliste, adossée à ses oreillers blancs. Croissants que seul un jeune boulanger sait fabriquer dans tout Paris, ce qui lui vaut, sur l' intervention de la bonne dame, d'être exempté du combat, par passe-droit...

Et enfin, enfin, parce que Madame Verdurin, supérieure en cela à toutes les aristocrates princesses qui la méprisent, fait jouer la première, dans son salon, du Vinteuil (Debussy, pour aller vite). Une petite phrase qui fera pleurer Swann, car elle est comme l'hymne national de son amour pour Odette. Madame Verdurin soutient aussi Elstir. Fait venir les ballets russes. Va écouter Wagner à Bayreuth. Est Dreyfusarde, à fond les manettes. Quand elle loue une vieille demeure, la Raspelière, au bord de la mer, elle lui rend toute sa beauté, que les propriétaires, nobliaux de province, avaient défigurée. Et si elle martyrise un Saniette, elle lui fait, en douce,une rente viagère, pour atténuer sa pauvreté...

Bien entendu, vous reconnaissez là un des mécanismes particuliers de la Recherche, que Proust utilise systématiquement pour bousculer vos certitudes. La figure de Madame Verdurin sera encore utilisée autrement. Antithèse exacte d'une Guermantes, vous pensez que ces deux mondes-là, différents par essence, ne se reconnaîtront jamais ? Vous vous fourrez évidemment le doigt dans l'oeil. Ce que vous preniez, sur la foi du Narrateur, our de la vulgarité incarnée, du bling-bling frotté d'art comme on frotte le gigot d'ail, point trop fort pour ne pas faire pénétrer, va se retrouver Première Dame de France, ou équivalent. Au bout de quelques deux mille pages, certes, mais c'est encore meilleur. Bien fait, pan sur le bec, pour ceux qui croyaient encore à la pérennité d'un ordre social quelconque. Comme tous les personnages attirés par la Mondanité, les Swann mais aussi les Legrandin ou les Verdurin, vous ferez  partie , si vous êtes un Conservateur, des pires dupes de la Recherche, à côté des Amoureux ou des Sensuels.

A côté des Amis, aussi. Si j'avais le temps, je vous raconterais  comment Proust écrabouille l'illusion portée par Robert de Saint Loup, jeune Guermantes sincèrement attaché au Narrateur. l'Amitié fait elle aussi partie du fondamental malentendu, qui régit les espoirs, les sentiments et les rapports humains...

Mais, pour finir, si l'on me faisait procéder au Casting de Madame Verdurin, je serais assez embarrassée. C'est qu'il y faut une actrice ayant vécu, et  longtemps, avec les épaules larges et suffisamment d'expressivité pour jouer un personnage si facilement ému, par exemple par la musique de Wagner, que, pour ne pas avoir à changer tout le temps de mimique, elle reste ad vitam aeternam sur l'expression faciale : "éperdue d'admiration". Deneuve, qui aurait l'âge, est bien trop froide pour jouer cela. Huppert, éclaircie en Blonde, ne peut être que Madame de Guermantes, voyons. Ah, ça y est, j'ai trouvé. Rosy Varte. Son interprétation parfaite de l'insupportable Maggy, à la télé, la désigne d'office, parmi les comédiennes françaises de sa génération (et seule une française peut jouer Verdurin, je suis formelle là-dessus).

Enfin, vous dire que je vais faire une pause parmi tous ces personnages qui se pressent devant nous. Parce que je voudrais vous parler d'un héros petit, certes, mais essentiel. J'ai nommé "le Petit Pan de Mur Jaune"... Et comme ici, c'est moi qui décide...

Clopine

Posté par ClopineT à 17:13 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

Est-ce que j'ose, moi qui suis si peu dans le coup? Fanny Ardant pour Madame Verdurin?

Posté par Lavande, 14 mai 2008 à 22:56

Ah, Lavande, j'y avais pensé aussi !

Quand on voit Ardant dans "Ridicule", on se dit qu'effectivement, elle pourrait parfaitement incarner un des personnages de la Recherche. Un poil trop belle et trop classe pour Madame Verdurin, d'après moi quand même. Pour tout vous dire, j'avais pensé à elle pour la Duchesse de Guermantes. Mais la blondeur "germanique", mais les yeux bleus de celle-ci cadrent mal avec le physique l'actrice. Par contre, le "phrasé" est parfait. Un Luchini aussi y aurait sa place. Legrandin ? Le Duc de Guermantes ? Jupien ?

J'avais même pensé, j'ose à peine le dire tant cela semble incongru mais si vous y réfléchissez, cela pourrait faire des merveilles, à Darroussin en Swann.

Bon, on s'amuse comme on peut, chère Lavande, mais une chose m'intrigue : pourquoi dire que "vous n'êtes pas dans le coup" ? Vous croyez qu'on commet un casse, ici, et vous avez peur d'une éventuelle interpellation ? :>)) ! Ah, le seul crime que je me reconnaisse, c'est celui, évidemment, de lèse-majesté. Mais l'avantage de l'obscurité, c'est qu'on peut à son aise s'y mouvoir, non ?

très très bonne journée à vous

Clopine

Posté par Clopine, 15 mai 2008 à 08:45

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