Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

13 mai 2008

chapitre 8 : l'amour physique est sans issue

Charlus. Incontournable, massif : une Présence, comme on dit de certains acteurs ou personnes publiques qui, sitôt apparues, remplissent l’espace. (Amy Winehouse en est une, par exemple). On ne peut passer à côté de  Charlus, dans

la Recherche

du Temps Perdu, car Proust va l’utiliser sans arrêt pour son jeu de massacre favori : le faux-semblant. Et cela va commencer par son nom, le Baron de Charlus.

Les lecteurs de la recherche connaissent bien les longs développements sur « les noms de lieux », ou bien « les noms de personnes », et savent que le Narrateur avance  son intérêt pour l’étymologie, la généalogie des noms de

la Noblesse

, comme explication de sa fascination pour  le faubourg Saint-Germain. S’il cherche à fréquenter les Guermantes, les plus riches, nobles et mondains aristos de son temps,  ce n’est pas –loin de lui cette idée ! , par snobisme plat comme celui d’un Legrandin, voyons. Mais c’est à cause de la couleur particulière du nom « Guermantes », rassemblant en lui-même les chansons anciennes de son enfance, les vitraux de l’église de Combray et toute l’Histoire de France… Bon, on n’est pas obligés de croire tout à fait aux commodes prétextes du Narrateur, n’est-ce pas…

Personnellement, le mot Orange me nourrit ainsi

-         de la saveur sucrée et rafraîchissante d’un fruit , qui pèse lourd dans le sac à dos des pique-niques, l’été, et dont la peau épaisse protège, comme la bosse du chameau, le remède aux soifs ardentes des vacances.

-         d’une chanson que ma mère me chantait « Le Prince d’Orange »,  où le beau Prince  jette en refrain, comme un défi « Que maudite soit la guerre ! » avant de mourir de trois grands coups de lance, un à l’apuel, un à la mamelle et un autre au côté, qu’un anglais (le sal’bâtard !) lui a donnés

-         et d’une ville gallo-romaine douce comme le murmure d’une fontaine, ocre comme un théâtre antique, ronde et étagée comme un amphithéâtre, que je n’ai jamais encore eu la chance de voir, autrement qu’en illustration sur un livre scolaire.

Eh bien, ce n’est pas pour ça que je vais me jeter à corps perdu dans la fréquentation de Guillaume-Alexandre de Nassau, dernier du nom, n’est-ce pas – surtout que la jet set et moi, ça fait quand même deux !

Le Narrateur, si…Bon, passons, et accordons-lui le bénéfice du doute. Surtout qu’il va commettre tant d’impairs et de bévues, s’agiter si désespérément, méconnaître tant d’usages du monde, qu’on en aura souri avec lui, avant qu’il obtienne satisfaction et qu’il soit aussi à l’aise avec ses aristocratiques amis, qu’un précieux poisson exotique dans un aquarium de restaurant chinois.

Charlus va ainsi se dresser devant le Narrateur, comme un concentré de gaffes possibles, bévues et quiproquos. D’abord, celui-ci ne va pas comprendre qu’il s’agit d’un Guermantes, peut-être le plus noble, le plus enragé, le plus ultra de tous. Ensuite, il ne va strictement rien  piger au comportement de cet ami de Swann (ce dernier lui donnait « à garder » Odette, signe de confiance absolu pour un jaloux maladif),. Charlus multiplie en effet les volte-face vis-à-vis du  Narrateur, lui offre de sompteux cadeaux pour  juste après, l’accabler d’injures et de reproches, tient des discours extravagants. Pour ceux de mes lecteurs qui fréquentent le blog de Pierre Assouline, «

la République

des Livres », la comparaison qui vient à l’esprit est de rapprocher le comportement délirant d’un Charlus aux messages d’une Mauvaise Langue. Même brillance apparente du propos, même verve, même humour : Charlus assénant au Narrateur, qui vient de confondre un fauteuil style Henri II  avec un fauteuil  Voltaire, qu’ »un jour, il confondra les genoux de

la Princesse

de Parme avec un lavabo, et dieu seul sait ce qu’il fera dedans », par exemple…

Charlus se targue d’être « la clé » qui ouvre le faubourg Saint-Germain, et il est exact qu’au début de la recherche, il a une position prépondérante. De plus, comme d’autres Guermantes, il est plus cultivé que la moyenne des gens. Et enfin, décrit comme un « homme à femmes », il possède un style qui peut être fascinant. Un  personnage, un peu comme Karl Lagerfeld, avec lequel il partage l’allure guindée et le vocabulaire précieux.

Si exaspérant cependant que le Narrateur, dans une crise de rage impuissante, lui piétinera son chapeau haut-de forme. Nous voilà bien loin de la courtoisie policée des salons mondains, n’est-ce pas ?

C’est que Charlus est une clé, effectivement, pour notre Narrateur, mais pas celle qu’il croit. C’est grâce à Charlus, et à une des plus belles métaphores de la littérature française, que l’homosexualité va entrer (au beau milieu du texte) dans

la Recherche

– et comme d’habitude pour tout ce qui est directement sexuel :  par le voyeurisme, la planque, l’effraction. Aussitôt les yeux du Narrateur dessillés, les contours de Charlus vont enfin prendre leurs vraies dimensions.

Et je répète que faire jouer Charlus par un acteur mince, comme Delon (Delon ! Mais quelle connerie !)  au motif que Proust a pioché des éléments de son héros dans le maigre et réel Montesquiou, est une absurdité. Le seul acteur qui me vient à l’esprit, pour jouer Charlus, est Jean-Claude Dreyfus, dont la  corpulence s’allie à un amour du cochon tout à fait pertinent.

Car à mon sens, si Swann est là pour prouver au Narrateur qu’il n’y a pas d’amour heureux, Charlus, lui, est chargé de le persuader que la sensualité est aussi une impasse. L’amour physique est sans issue, martèle le personnage : par exemple dans sa relation si souvent sordide avec un jeune gigolo, Morel le violoniste ambitieux, dans ses magouillages et tripotages avec un Jupien (qui a lui, quelque chose du maquereau et de l’espion), dans sa lente descente aux enfers…L’abandon de sa situation mondaine, la déchéance de sa vieillesse, sa solitude obèse : on retrouvera Charlus couvert de chaînes et de crachats, se faisant fouetter dans des bordels par des jeunes voyous ne faisant même plus semblant de rentrer dans le jeu de leur client.

Marcel Proust avait-il été tenté, comme il était tenté de prendre un Charles Swann pour modèle, par la figure tragique de Charlus, l’inverti vieillissant et moqué, le gros sensuel dépassant sans arrêt les limites de la chair, dans la recherche stérile de la jouissance physique ? Toujours est-il qu’il réussit à rendre ce personnage, pour le coup, encore plus que tous les autres,  tour à tour superbe et misérable, assez attachant pour qu’on le prenne en pitié. Que serait un Charlus aujourd’hui, où il pourrait vivre sa sexualité autrement que dans l’irréalité d’un tabou social ?

C’est une des forces de

la Recherche.

Proust

n’était certes pas un révolutionnaire, il n’a jamais pu s’affranchir des préjugés et des limites de sa classe sociale. Mais son regard aigu, empathique, précis et raffiné sur ses personnages les détache si nettement, les « porte en avant » avec leurs mondes entiers, pleins et denses comme la terre même, avec une telle intensité, que, sans un seul cours de morale,  de révolte, sans imprécations, le Lecteur est amené à rejeter ce monde-là. Celui où les Charlus se font cracher dessus. Aussi fou soit-il, il vaut cent fois ses persécuteurs. Comme Proust lui-même, bien sûr. Et comme

la Recherche

vaut cent fois mieux que ce que tout ce qu’on peut en dire, même et surtout son humble servante :

Clopine Trouillefou

Posté par ClopineT à 12:59 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [0] - Permalien [#]

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