12 mai 2008
Marcel attendra (pas sûre que je ne l'efface pas demain matin, celui-là, à cause de la honte)
LES ARBRES DE MA VIE : un, le cerisier.
"- Bon sang", dit l'homme, " Quel désastre ! Peu de fleurs et des feuilles gelées : il n'y aura pas de cerises, cette année".
Elle n'entendit qu'un mot : cerise. Et immédiatement, elle eut dans la bouche la précision du petit fruit. Il faut faire un effort pour attaquer sa peau, d'un coup de dent. Et la chair jaillit tout de suite. La cerise est un fruit d'effraction, comme une banque braquée.
"Sauf", poursuit- il, "ce cerisier, là. Celui du gamin. Jamais comme les autres celui-là. Regarde : comment a-t-il fait ? Ce sera le seul à donner, cette année."
Elle regarde, voit le cerisier en fleurs. Il a été planté l'année de la naissance de l'enfant, du garçon. De son garçon. Ses fleurs blanches sont presque roses, poussées d'un coup sur les branches contournées. Il paraît, elle l'a vu à la télé, que les japonais vouent un culte à la fleur de cerisier. Ils ont absolument raison.
Chez elle aussi, on plantait des arbres quand les enfant naissaient. Ses frères et soeurs ont tous eu, ainsi, un arbre-jumeau, dans le verger familial. Des cerisiers, chacun. Sauf elle : un poirier capricieux, qui donnait quand ça lui chantait. Elle a raconté tant de fois l'anecdote, en riant. Est-ce pour compenser, que l'homme a planté un cerisier, à la naissance du petit ?
Ce cerisier-là sera le seul à donner, cette année.
Elle se souvient.
Les années de bataille, les années dures, les années grises comme l'acier, froides, qui lui ont tranché le coeur. Il fallait se lever, mettre l'armure, aller au combat. Une fois, deux fois, dix fois. A la fin, elle ne savait même plus pourquoi elle se battait. Sûrement pas pour elle : pas bien sûre d'en valoir le coup. Pour l'enfant, oui. Est-ce qu'on comprend ces choses-là ? Pour l'enfant, disait-elle. (Mais en tout cas, ne pas se regarder dans la glace.)
Venir là, avec l'enfant porté, sur les bras. Il n'avait pas de place. Elle non plus. Un lit, ce n'est pas une place. C'est juste un endroit chaud. Ca ne donne pas de droits. Elle était bien trop fière pour quémander. Mais se battre, oui, elle croyait savoir le faire, jusque dans la défaite, toujours envisagée. Maladroite. Obstinée. Guerrière.
Sauf que l'homme, avec cette désarmante sincérité des hommes, la giflait en plein coeur. Elle savait depuis toujours qu'il était plus fragile qu'elle. Sauf qu'il avait cette force, qu'elle n'avait pas : il savait planter les arbres.
CE CERISIER LA. Elle se souvenait de la Grande Bataille. L'homme rentrait, c'était l'automne qui givrait les feuilles, il disait : "le cerisier, tu sais ? Le cerisier du petit... Eh bien, il va mal...
- IL n'est pas le seul", sifflait-elle.
-"Ecoute, écoute, je pense qu'il ne va pas passer l'hiver. Ca ne m'étonnerait pas qu'il crève au printemps. "
Elle allait à la fenêtre, regardait l'arbre, se retournait vers l'homme, l'accusait : "Et que vas-tu faire, pour qu'il ne crève pas ? Rien, n'est-ce pas. L'arbre que tu as planté quand ce fils-là t'est né. " . Les yeux bleu clair de l'homme viraient à l'acier. IL ne répondait pas, sortait. "S'il meurt", jurait-elle," si cet arbre meurt, entends-tu ? S'il meurt, je te quitte".
L'arbre avait survécu.
IL fallait ranger les souvenirs. IL fallait s'imprégner de printemps. Sortir, poser la main sur le tronc, lever la tête vers les fleurs blanches, presque roses. Il fallait absolument croire à cette promesse : que cette année encore, elle pourrait manger les cerises de l'arbre de son fils
Commentaires
Voui ben non, je ne suis pas d'accord ! Laissez-le il est très beau.
Pareil que Loïs! Qu'est-ce que la "honte" viendrait faire là? Le cerisier a survécu, ce billet doit survivre aussi!

