10 mai 2008
chapitre 7. Swann, ou la première leçon.
Charles Swann : un gars qui a de bons côtés, certainement....
Non, si je commence comme ça, "ça ne va pas le faire" ! Stop. Je vais parler sérieusement.
Et d'abord le titre, "du côté de chez Swann". le Narrateur nous explique que son enfance comprenait deux côtés : celui de "chez Swann", entendez la promenade à pied qui conduisait l'enfant et ses parents du côté de Tansonville, propriété de Charles Swann, et le côté de Méséglise ou "de Guermantes", promenade plus longue, plus déroutante, moins quotidienne et où ne se risque que par grand beau temps. L'enfant ne conçoit le monde que divisé en deux, de manière irréductible; et c'est évidemment une métaphore. Faut choisir, camarade. Soit tu te places du côté de chez Swann, c'est à dire du côté bourgeois de la chose, quotidien, pétri de bonnes choses et de valeurs sûres. , soit tu te risques du côté des aristocratiques Guermantes, mondains, cultivés, cyniques et intellos. Le Bourgeois provincial, ou le Bobo Jet Set...
Le Narrateur n'a pas plutôt fini de nous expliquer cela qu'il va s'employer à dynamiter ce bel ordre des choses. Et utiliser son camarade Swann, pour ce faire... Parce que, les "valeurs morales de la bourgeoisie", hein... N'est-ce pas la fillette de Swann qui va faire un geste obscène au Narrateur, en agitant un tuyau d'arrosage ? (bon, allez, essayez donc, la prochaine fois que vous arrosez vos laitues, de trouver ce que ce geste obscène pourrait bien être... Oui, n'est-ce pas. Vous en concluez comme moi que c'est plus facile si c'est un petit garçon qui mannekenpisse ainsi ? Nous y reviendrons, à ces bizarres "décalages", dans la Recherche)
Certes, Charles Swann apparaît avec un panier de fruits à la main,le soir, à la fraîche, rendant visite aux parents du petit narrateur "entre voisins". Mais pourquoi n'est-il pas accompagné de son épouse, mmmmmhhhhh ? N'est-il vraiment qu'un bon bourgeois provincial, re-mmmmmhhhhhhh ?
Et pourquoi, d'un coup, le temps bascule-t-il dans la Recherche, et commence-t-on à s'intéresser à "un amour de Swann", vécu vingt ou trente ans avant la naissance du Narrateur ? re - re- mmmmmmhhhhh ?
Et enfin, à quoi ressemble-t-il, ce Charles Swann ?
Eh bien, et là vous allez commencer à comprendre, il ressemble... à tout ce que le Narrateur voudrait être. Il est grand, beau, distingué, membre du Jockey Club, richissime... Mais aussi intelligent, cultivé, amateur très éclairé d'art, "artiste" dans l'âme. Tout pour plaire, je vous dis. Beau comme Arnaud Klarsfield, cultivé et fin comme d'Ormesson, riche à millions comme (euh, merdum, je me rends compte que je ne connais pas les noms des sacs d'or actuels ; reportez-vous donc à Voici pour avoir la liste des fortunes françaises, et tapez dedans. Merci.). Reçu dans la meilleure société, la crème de crème de l'élite. Ce serait une fille, Charles Swann pourrait être, je dis n'importe quoi là, assez belle pour être top model, assez cultivée pour sortir des trucs intelligents quand on lui cause, assez artiste pour chanter dans le micro, assez séduisante pour faire craquer tous les hommes connus de son temps, assez mondaine pour être reçue n'importe où, à l'Elysée tiens pourquoi pas. Et il faudrait qu'elle soit assez fine pour ne pas se faire remarquer, cultiver une discrétion de bon aloi. Bien sûr, ça n'existe pas une nénette pareille...Ou bien y'a un truc marketing là derrière... Bref.
Swann est donc un modèle pour le petit Narrateur ? Bien sûr, absolument. Mais c'est évidemment une erreur parfaite, une illusion dramatique... Devenir un Swann ? Tu parles, Charles, ai-je envie d'oser dire.
D'abord, il est la cause innocente, mais la cause quand même, d'un drame absolu pour le petit garçon : quand Swan vient, le petit ne peut pas voir sa mère avant de s'endormir. Pour l'enfant hypersensible et nerveux, c'est un drame, n'est-ce pas, qui le conduira à toutes sortes de débordements.
Ensuite, la vie de Swann est aussi compartimentée qu'un wagon sncf, modèle ci-dessous :
Oui, il est le "bon voisin" de Combray ; mais il est aussi un mondain de premier rang, chose qu'ignorent (au début) les parents du Narrateur. Certes, c'est un homme à conquêtes faciles, un "homme à femmes". Et pourtant, il va complètement rater sa vie sentimentale, au point de perdre des années pour, et de finir par épouser, une femme qui ne lui plaît même pas. Et qui, ancienne cocotte, ne pourra fréquenter ni la vieille bourgeoisie combraysienne, ni les cercles aristocratiques où Swann avait su s'introduire, bien que juif. Et enfin, et surtout, cet amateur d'art, si doué, si artiste, ne cultivera aucun de ses dons, les laissant en friche...
Oui, mais il aura des amis d'exception, me direz-vous ? Beaux amis, en vérité ! Le Duc et la Duchesse de Guermantes ne lui consacreront même pas dix minutes, le soir où il vient leur annoncer qu'il est atteint d'une maladie incurable et qu'il va mourir. Il est vrai que cela risquerait de les mettre en retard pour une soirée mondaine. Comble de l'ironie : après que Swann, avec son expérience du Faubourg Saint Germain, a compris qu'il ne fallait pas s'interposer entre le Duc de Guermantes et les plaisirs de la soirée, ce dernier trouvera quand même le temps de faire changer sa femme de souliers. Pour éviter une faute de goût, là, il a tout son temps. Mais pour se consacrer à une nouvelle atroce, ben non. Je trouve que dans le registre de l'amitié, on pourrait éventuellement faire mieux, non ?
Bon, mais il lui reste sa fille, cette Gilberte Swann tendrement aimée, par laquelle le souvenir de son père pourrait perdurer...Proust, impitoyablement, va écraser cet espoir-là aussi : Gilberte ne portera même plus le nom de son père !
Charles Swann est un naufrage complet.
N'allez pas vous récrier. Tous les personnages de la Recherche vont ainsi apparaître devant nous, éclairés d'une certaine façon, renvoyant le Narrateur à telle appréciation, à telles conclusions ; tous se révéleront autres, différents de ce que l'on savait sur eux, Janus se découvrant peu à peu... Un vrai jeu d'ombres chinoises, une caverne de Platon où ce qu'on prend pour la vérité n'est que le reflet d'ombres sur un mur. Comme les personnages que la lanterne magique du Narrateur projette sur les murs de sa chambre d'enfant, et qui se déforment au gré de leurs supports... Illusions, volte-faces, grand jeu de massacre : Proust se sert de tous ses personnages, et surtout des principaux d'entre eux, les utilise, les dissèque, puis les abandonne à leur triste sort. Swann, un des multiples alter ego du Narrateur, n'en est que le premier, et peut-être le plus saisissant exemple , voilà tout. Mais il prononce les mêmes paroles que tous les autres (et ils sont un sacré nombre ! Autant que chez Harry Potter !) : à savoir qu'on ne peut avoir confiance en rien. Que
"Rien n'est jamais acquis à l'homme
Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur
Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux "
comme le dit Aragon.
Et aussi qu'il faut se méfier de la géométrie. Des chemins parallèles, ou des lignes de fuite, qui ne se rejoignent pas, nous dit-on. Des côtés si irréductiblement divorcés qu'on ne peut aller, dans la même journée, du côté de Guermantes au côté de chez Swann...
Je ne quitte jamais sans un serrement de coeur la haute silhouette de Swann. Je l'aime bien, moi ce grand type, avec ses maladresses, qui fourre gauchement ses mains dans un corsage plein de catleyas pour exprimer timidement son désir sexuel. Cet amoureux qui se torturera de jalousie. Ce type que personne ne connaîtra jamais vraiment complètement, puisque, de la fenêtre de ses différents compartiments, il ne laissera jamais voir tout à fait le même profil. Ce "grand frère" du Narrateur, pris comme modèle et dont l'exemple, finalement, sera à ne surtout pas suivre... Je l'imagine avec un sourire lent, un peu fatigué. Il revient de Venise, des cadeaux plein les bras : reproduction de tableaux, photographies... Il aime l'art, passionnément. Il fera acheter des tableaux impressionnistes aux Guermantes (ceux-ci s'empresseront de fiche au grenier ces horreurs, quitte à les ressortir plus tard, Swann mort et Monet triomphant, en s'appropriant le mérite de leurs acquisitions); il éduquera sa maîtresse Odette de Crécy, la Cocotte... Il sera bon, on le méprisera, des Verdurin lui cracheront dessus (de nos jours, ce sont les trolls qui se permettent de cracher sur les internautes. Les modes changent, les crachats demeurent !). Eternel dilettante, il ne "fera jamais rien", finalement. Riche oisif, athée, même son judaïsme ne lui sera d'aucun secours - sinon de se faire exclure, au nom de son dreyfusisme, de quelques salons.
Mais j'aurais pu l'aimer, moi, ce dérisoire Charles Swann - je crois que j'aurais même pu acheter, s'il l'avait fallu, un plein panier de catleyas...Mais soyons sages, et croyons Marcel sur parole, à travers cette première démonstration. A savoir que les histoires d'amour finissent mal, en général.
Commentaires
Bel hommage de Charles!
Moi, c'est agaçant, mais j'ai toujours gardé en tête cette formule bête et méchante de Céline dans "Voyage au bout de la nuit", au sujet des personnages de Proust: ce sont, dixit l'infâme Bardamu, des "partouzards indécis en route vers quelque improbable Cythère". Grâce à vos présentations, je vais peut être pouvoir enfin oublier cette définition ô combien réductrice.
Merci pour ce blog, merci aussi pour la finesse de vos interventions non pontifiantes sur celui d'Assouline.
Et je suis ravie que Swann vous émeuve vous aussi: c'est l'avantage des passions littéraires et donc virtuelles de pouvoir être partagées sans rivalité …
Si un jour j'avais le courage de tenir un blog il s'intitulerait peut-être "le complexe de Swann" : c'est ainsi que j'ai baptisé ma manie de trouver des ressemblances entre les personnages représentés sur des tableaux et mes contemporains. J'ai plusieurs fois croisé des D. Strauss-Kahn (dont un adolescent italien chez Van Dyck), un Charles Pasqua bébé (c'était un enfant Jésus …)un Kevin Spacey (peint, le veinard, par Antonello de Messine) …
Merci aussi à Marco, car je ne connaissais pas la formule de Céline (c'est un auteur que je n'arrive pas à lire, chacun ses infirmités); c'est impressionnant de constater le poids des opinions négatives lorsqu'elles sont exprimées avec talent: on le savait pour Leibniz qui depuis Voltaire n'évoque plus que l'optimisme béat de "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes".
MCB, c'est un jeu palpitant
et parfois marqué par l'actualité. Le mois qui a suivi la mort de Pialat, je l'ai croisé dix fois dans la rue...
imaginer les internautes aussi, c'est bien...
Clo
Marco,on peut vivre sans Proust.
On peut vivre sans livres, aussi. Mais j'ai l'impression que pour des zigotos comme vous et moi, ce serait un peu difficile, non ?
Dès que j'ai fini "la recherche racontée", j'imprime le tout, je numérote les pages et j'envoie l'ovni chez un éditeur. Et je vous raconterai tout, Marco. Et ne me répondez pas que "j'ai du temps à perdre"... En fait, j'en ai à revendre.
Céline - la lecture de deux extraits par Arletty et Michel Simon m'a à tout jamais réconciliée avec cet auteur-là, même si l'individu, hein...
Clopine
Bon, j'avais laissé un commentaire mais apparemment ça n'avait pas marché. Je ne sais plus ce que j'y disais mais en gros continuez, j'adore ces chroniques autour de la Recherche, merci pour votre travail.
Réponse concise
Oui.

