08 mai 2008
J'ai fait un rêve (chapitre 6, peut-être)
C'est tout moi. Je m'embarque pour un petit tour à louvoyer près des côtes, avec une petite barque, une yole, une planche à voile à peine améliorée, et je me retrouve à cingler vers la pleine mer et les hauts-fonds, vent derrière, poussée terrib", force combien ? Je ne sais même pas compter jusque là c'est dire. Tout pour faire naufrage...
La nuit dernière, j'ai fait un rêve. Et devinez ? C'était le Narrateur de la Recherche qui était venu s'asseoir au pied de mon lit, familièrement, comme la maîtresse de Proust lui rend visite dans sa chambre-cloître.
Non content de vampiriser mon blog, voilà Marcel qui envahit mes nuits ! Ou, plus précisément, son Narrateur.
Comment savais-je que c'était lui, et non pas Marcel ? Il avait l'exacte apparence des deux plus célèbres des (rares) photos de Proust connues. Celles où, de ses paupières tombantes, de son regard bistre, Marcel fixe, comme un python cherchant à hypnotiser sa future proie, le photographe.
avec le costume et la pose de celle-ci :
Evidemment, avoir ceci posé au bout de son lit, cela surprend... Mais j'ai su instantanément que c'était le Narrateur, et non Marcel : parce qu'il m'a adressé la parole.
Or, il me semblait évident que Marcel Proust ne pouvait pas, ne pouvait plus me parler. Ni me regarder, d'ailleurs, moi ou quiconque, et ce depuis belle lurette : 1922 exactement. Donc, c'était son Narrateur qui, introduit nuitamment, venait me faire la causette. Rassurante logique léthale, qui me permit de tenir une petite conversation. Ou plutôt de subir une sorte d'engueulade, que je transcris tant bien que mal ici :
"C'était bien beau de faire la différence entre le créateur et sa créature, comme dans mon billet d'hier. Ce n'était pas non plus bien malin de deviner que, de tous les personnages de la Recherche, le Narrateur était le plus proche, le double le plus ressemblant de l'auteur. Mais le Narrateur, et ça j'avais omis de le dire, était chargé de deux missions principales : Il RACONTAIT, d'une part, et il VOYAIT, d'autre part... Et ça, n'est-ce pas, on oublie trop souvent de le dire..."
Bon, si vous voulez savoir à quoi ressemble la voix du Narrateur de la Recherche, eh bien, au risque d'agacer certains qui n'aiment pas ce monsieur, je dois dire que le timbre et le phrasé de Frédéric Mitterrand lui doivent beaucoup. Avec en plus, un peu du "mouillé", de l'afflux de salive dans la bouche, d'un Claude-Jean Philippe ou d'un Hector Olback... Il faut dire que, pour ma part, ces trois voix-là me plaisent bien. Le Narrateur a en plus un souffle un peu court, une tendance à tomber sur les fins de phrase, comme le présentateur de la Dernière Séance à la télé, après la Ronde des Baisers... Vous voyez ?
Je me suis réveillée en sueur, avec une sorte d'obligation morale à remplir. Oui, le Narrateur de la Recherche est un bavard impénitent, un Prince de l'introspection, un Coupeur de cheveux en quatre. Et oui, il est de la catégorie des Voyeurs, des voyeurs complets veux-je dire : il photographie les instants comme un Doisneau, il contemple les autres comme un entomologiste observe, comme Jean-Henri Fabre quoi, qui étudiait l'insecte non épinglé sur une planche, mais vivant dans son milieu, et enfin il MATE comme un pervers pépère. A trois reprises, dans la Recherche, le Narrateur va être témoin de scènes secrètes, perverses, sexuelles, qui vont changer son opinion sur le monde. A chaque fois, c'est planqué, comme un voyeur penché vers le trou de la serrure d'une porte fermée, qu'il va regarder, sans d'ailleurs forcément comprendre tout de suite ce qu'il a sous les yeux... Ah ! Freud serait là, il te vous pondrait tout de suite une note en bas de page, au chapitre "la scène primitive dans l'imaginaire masculin". En tout cas, les "scènes primitives" du Narrateur ont une importance capitale, dans la Recherche. Puisque c'est par elles que le Sexe arrive...
Le Narrateur n'est reparti de ma chambre à coucher qu'après avoir eu l'assurance que j'allais raconter tout cela. IL trouvait mon portrait d'hier bien trop lisse, bien trop vertueux, voire un peu gnangnan. Or, les instructions de Marcel, son maître, avaient été formelles. La Recherche du Temps Perdu devait être le premier livre à appeler un chat, une chatte. Le premier livre où l'irruption de la sexualité allait permettre de nommer ce qui, jusque là n'était que suggéré. Parfois fortement, comme dans Balzac où de drôles de couples s'agitent devant nous, comme Vautrin protégeant Rubempré. Mais jamais DIT. Or, c'est le Narrateur qui va parler des habitants de Sodome et Gomohrre, PRECISEMENT. Comme c'est lui qui, malgré des déclarations fleurant bon l'antisémitisme (le portrait de son camarade Bloch, la scène du manteau de vigogne dans le restaurant où le Narrateur déclare qu'il n'est pas très content d'être face à la porte "réservée aux hébreux", le reniflement de son grand'père quand il sentait "du juif dans l'air" et se mettait à chanter "Halte- là, halte-là, halte-là ") , agitera enfin les tenants et les aboutissants de la question juive, jusques et y compris le grand basculement : l'affaire Dreyfus.
Certes, il ne sera pas tout seul dans l'affaire, mais puissamment aidé par les autres personnages de la Recherche, qui auront, chacun d'entre eux et tour à tour, comme à confesse, à se démêler de ces questions-là. Et d'abord le second par ordre d'apparition, encore un frère de Marcel celui-là, mais un "frère aîné" à la façon banlieue fin vingtième siècle : j'ai nommé Charles Swann. Oui, oui, celui du Côté de chez Dave...
Et me voici maintenant bien embêtée. J'ai prévu de tirer le portrait des grands protagonistes, et de quelques petits, de la Recherche. Swann, bien sûr, les Guermantes et Robert de Saint-Loup, les Verdurin avec leur petit clan, le Gros Charlus et son Morel, Legrandin, Bloch, Albertine et Odette, Vinteuil, Elstir et Bergotte, ou encore Madame de Villeparisis et Norpois, son inénarrable amant, avant de reprendre le fil de mon récit et d'enfin révéler le Secret de la Recherche...
Mais mon blog est bien petit pour contenir tout ce monde-là, et puis, j'ai un peu peur de lasser. Je ne suis pas sure de pouvoir continuer à capter l'intérêt des lecteurs (merveilleux), des visiteurs (bienvenus) de ce blog, parce que, outre ma maladresse, le format du blog n'est pas adapté à une écriture suivie, et non éphémère. Et puis tout le temps que je passe à parler de Marcel, je ne le consacre pas à décrire benoîtement mon quotidien, n'est-ce pas. Or, celui-ci vaut largement le coup. Par exemple, nous attendons avec impatience la délivrance de Quenotte de la Brande, notre Grande Noire du Berry. Et je défie quiconque de trouver quelque chose de plus beau qu'un ânon s'ébattant dans un pré normand, clouté de boutons d'or et floconné de pissenlits..
IL faudrait que j'écrive ailleurs, que je garde pour moi mes feuilles, que je livre le tout d'un bloc, comme on donne un gros cadeau surprise. Mais il m'est plus facile de venir ici, chaque jour, et de me servir de cet endroit comme d'un cahier de brouillon...
Bon, je vais devoir prendre une décision. J'y réfléchirai ce soir, vers Yport, avec la mer en face, les prés verts et gras derrière, un plateau de fruits de mer devant moi et le muscadet frais, sec et lavé comme une pierre d'estran entre deux marées, dans mon verre bleuté...
à demain
Clopine
Commentaires
C'est à dire que je prends goût à ces explications de texte feuilletonnesques voyez-vous, vous faites ça fort bien, et j'aime l'humour dont vous les saupoudrez. La voix de Frédéric Mitterrand, je suis tout à fait d'accord :o)
Pour la Sainte qui m'abreuve.
Merci.
la vie quotidienne c'est aussi la vie nocturne...
Recherche rapide
bonsoir,
"J'adore vos chroniques sur Marcel Proust, elles donnent envie d'un arrêt maladie pour le lire."
"une page par jour,en cas d'arrêt longue maladie,une page au hasard trois fois par jour en cas de bonne santé".
"Je ne crois pas que les arrêts maladie pour cause de proustination soient acceptés par les sécus", etc ...je n'aurais pas osé parler de ma lecture de la Recherche si ces commentaires n'avaient pas eu un caractère médical.
J'ai lu la Recherche il y a plus de trente ans, à l'hopital, en cinq jours de lecture quasi-ininterrompue. J'ai été plus vite que la musique, lisant le tome IV avant le tome III, ma pauvre mère et son libraire n'arrivant pas à répondre à la demande du fiston. Je pense que peu de gens l'ont lue de la sorte, je me souviens d'une impression étrange, c'est de MP essayant de finir avant de mourir. Je me souviens qu'à la fin, les portes s'ouvraient avant que celles d'avant soient fermées, une ambiance de course à l'abîme... évidemment, la petite musique, le raffinement, tout ça m'est passé bien au-dessus de la tête.
Alors, comme le hasard fait bien les choses, j'ai mal aux pieds ; le toubib m'a dit de rester au calme, peut-être vais-je m'y remettre, en clopinant....
Voie de recherche !
Clopin-Clopant...séduite depuis des lustres par Proust...que je renifle toujours...j'ajoute ce fragment de Parménide..." Il n'y a pas à redouter que jamais on te prouve que ce qui n'est pas est. Et toi, éloigne ton esprit de cette voie de recherche.
Il nous reste un seul chemin à parcourir : l'être est. Et il y a une foule de signes que l'être est incréé,impérissable, car seul il est complet, immobile et éternel. On ne peut pas dire qu'il a été ou qu'il sera, puisqu'il est à la fois tout entier dans l'instant présent, un, continu."
En butinant aussi, pourquoi pas ?
Mais quand même, cher Jean- Ollivier, votre santé avant tout, n'est-ce pas !
Clo
La Madeleine
Votre réponse me renvoie à une église parisienne qui porte votre nom - avec de fort belles colonnes grecques, certes, mais cependant une couleur un peu grise -je crois que je ne vous suis pas sur la citation de Parménide, là. Bien trop peu épicurienne pour la proustienne que je suis !
Mais néanmoins, merci de votre intérêt pour les clopineries,qui parfois sont des roulades un peu acrobatiques, j'en conviens...
très bonne journée à vous
Clo
à la bonne heure...
Merci de vos bons voeux, Clopine, pendant un certain temps je vais me coucher de bonne heure ....
Jean-O
vous souhaiter de vous " coucher de bonheur", aussi (plaisir réservé aux joueurs de poker ?)
Clo
Celle-là je n'aurais pas osé la faire ... mais pourquoi restreindre cette heureuse formule aux joueurs de poker ? Bon, je m'égare ....
Clopine, une question subsidiaire qui n'a pas grand-chose à voir : avez-vous des catleyas dans votre jardin ? et à quoi cela ressemble-t-il ?
Enfin, une dernière pour la route : il y avait un restaurant chinois à Paris dans le XIII ème, boulevard de l'Hopital je crois, qui s'appelait :
"du côté de Seu-Tchouan".
Jean-Ollivier, toujours à Paris, rue du CYGNE (swan), près de la rue St Denis, une boutique de bijoux (dont je garde le souvenir sous forme d'un très beau collier) s'appelait: "loin de chez Swann".
Bon, Clopine et l'ânon alors?


