07 mai 2008
chapitre 5 : Je est un autre... narré par le menu.
Le Narrateur : à son sujet, une chose est sûre. C'est qu'énormément de gens savent que, longtemps, il s'est couché de bonne heure.
Bien, mais une fois ceci acquis, il faudrait se soucier aussi de ce qui lui est arrivé APRES ...
C'est lui qui tient en effet les rênes, dans la Recherche, même si ce n'est pas VRAIMENT de lui qu'il est question. En ce sens, le reproche fait à la Recherche "finalement, ce n'est que le récit d'un type qui se regarde le nombril, qui se retourne vers son passé pour comprendre son présent et basta, c'est le seul sujet du livre, rien de neuf, rien d'intéressant là dedans" n'est pas pertinent, c'est le moins que l'on puisse dire. C'est même ne rien comprendre au livre, en fait.
Oh certes, le "je" - Descartes aurait dit "ego", et notre narrateur est un fameux égocentrique - est présent tout le temps : enfant, jeune homme, amoureux, adulte, puis aux portes de la maturité, où nous allons le laisser refermer la Recherche. Et nous savons beaucoup de choses sur la famille que Proust lui attribue : des parents, une grand'mère, des grands tantes, une vieille servante, sur ses amours (contrariées) sur ses amis et ses relations. Sur ses ambitions secrètes aussi, et sur ses goûts...Nous savons à quelle heure, enfant, il mangeait, et que le repas était retardé d'une heure le samedi ; et que sa grand'tante Léonie prenait de la pepsine et mangeait des madeleines. Et que son père tapotait le baromètre, soucieux, quand le temps était à l'orage.
Mais pourtant, la recherche n'est pas une autobiographie. Ainsi, dans la réalité, Proust a un frère, alors qu'ici le Narrateur est fils unique. Ensuite, tout ce qui pourrait situer trop précisément la famille est gommé, estompé : un obstacle de plus à l'identification.
Mais la plus grand difficulté ne réside pas dans l'impossibilité, pour le lecteur de s'identifier ; à mon sens, ceci, au fur et à mesure qu'on se laisse porter par le rythme des phrases et les multiples métaphores, s'estompe rapidement, et l'on prend la bonne position de lecture, même si elle nous est inhabituelle.
La difficulté réside dans la distance qui nous sépare du livre, distance temporelle, sociale, qui s'agrandit de jour en jour (pardine), et qui rend difficile d'appréhender d'où le Narrateur nous parle. Il faut faire un grand écart, remonter le temps, penser à ce qu'étaient les préjugés du 19è siècle, pour comprendre que de là il est, le Narrateur ne peut nous parler directement ni de son homosexualité, ni de son judaïsme, ni de son snobisme. Par contre, il peut nous raconter, sur le mode plaisant, comment il "joue" avec une jeune fille pauvre, la faisant le caresser et le toucher jusqu'à ce qu'elle trouve une pièce de monnaie dans sa poche. Ou nous décrire longuement ses chances de trouver une maîtresse, de coucher avec une femme, de payer une fermière ou de fréquenter un bordel de luxe. Ceci, qui aurait tendance à révulser l'homme moderne, fait (presque) partie de l'ordre naturel des choses, dans le monde du jeune homme riche que fut Proust . Ses contacts avec les autres classes étaient tous marqués du sceau de la vénalité, et la femme était soit sainte, soit prostituée. IL en est heureusement autrement aujourd'hui. Enfin je l'espère...
Mais de là à parler, en usant du "je", de sujets ausi tabous pour la société où Proust vivait, que l'homosexualité ou le sadisme... Il y a un pas que même le Narrateur ne franchit pas directement : il préfère s'abriter derrière d'autres figures.
Il préfère évidemment nous donner une image aimable de lui-même, suivant les critères de son temps : fils plus qu'aimant, ami fidèle, séduisant le milieu qu'il veut séduire, amant généreux. Et, bien entendu, terriblement cultivé.
Quant à l'homosexualité, le judaïsme, le snobisme, les amours charnels et les opinions sur la vie ou l'art, eh bien, ce seront les autres personnages de la Recherche qui vont être chargés d'en parler, en lieu et place du Narrateur.
En ce sens, l'image la plus pertinente que je puisse trouver, pour qualifier l'auteur de Recherche et vous expliquer en quoi il n'est PAS le Narrateur, est celle de la marionnette en latex du générique des Guignols de CanalPlus. Pas la simple marionnette de PPDA, hein. Mais celle du générique : une masse informe à qui pousse un visage, puis un autre, puis encore un autre,et le tout se met à tourner sur lui-même, de plus en plus vite. Marcel est un peu comme cela, vis-à-vis de tous les autres personnages de la Recherche.
Je vous explique, allez, tenez bon, le Narrateur est de loin la figure la plus complexe du livre : je suis bien obligée de m'attarder un peu !
Vous vous souvenez que je vous avais parlé des héros de la Recherche comme du produit du mélange de plusieurs personnes réelles, secouées comme dans un shaker comme Marcel ?
Il n'y a rien là que de banal. Tous les écrivains font ça : pour construire un personnage, ils prennent un trait ici, un autre là, ils habillent leurs marionnettes avec les habits de l'un, ils lui donnent les manières de l'autre, un vocabulaire entendu ici, une particularité vue là.
Mais Proust va plus loin : il va mettre une partie de lui-même dans chacun de ses personnages, et va doser le pourcentage de la matière première "Marcel Proust" à côté des autres ingrédients. Pour vous faire comprendre : si Flaubert dit "Madame Bovary, c'est moi", Proust peut dire à son tour "Je suis TOUS les personnages de la Recherche du Temps Perdu".
Le Narrateur, ce "je" à qui Proust propose, à une certaine page, à ses lecteurs d'attribuer son propre prénom ("- on appela "Marcel", s'il plaît à mes lecteurs de donner au narrateur le prénom de l'auteur de ce livre", dit-il à peu près, je cite de mémoire), le Narrateur, donc, n'est que le plus proche de Proust, c'est tout.
C'est celui qui lui ressemble comme un frère, mais qui n'est pas lui... Et Proust utilisera tous les autres, à la manière de la marionnette de Canal plus, pour créer "en creux" la figure centrale de La Recherche = lui-même.
A part ça le Narrateur est le plus charmant garçon du monde. Perdant la tête à cause d'une branche d'aubépines, amoureux des jolies filles à en devenir benêt, un peu gauche, pas trop vif à la comprennette, asthmatique et parfaitement insomniaque. Signe des gémeaux ascendant verseau, à moins que ce ne soit le contraire. Branche des nerveux, sous- classe des hypersensibles, espèce des Chieurs de première catégorie. Précieux comme un petit-maître, et moqueur comme un oiseau. Sincère, oh, sincère comme un arracheur de dents. Blessé d'un rien, et généreux comme un potentat oriental...
Dans ses poches virtuelles ? Une madeleine un peu mangée, n'est-ce pas. Une clochette au tintement ovale et doré, vous le savez désormais. Le livre de François le Champi, avec des coupures dedans, pour cause de censure maternelle (!). Une bille d'agate. Un ticket pour une représentation de la Berma. Un carton d'invitation pour un souper chez la duchesse de Guermantes. Une partition de Debussy, pardon de Vinteuil. Un article du Figaro Littéraire. Un livre recouvert de brocart, et une facture de chez Fortuny. Une adresse de traiteur. La photographie de sa Grand'mère. La reproduction découpée d'une vue de Delft par Vermeer, réduite à un petit pan de mur jaune. Une maquette d'avion, et la déclaration de guerre 1914-1918. Le journal l''Aurore du 13 janvier 1898. Les mémoires de guerre de Clausewitcz, et, débordant sous le mouchoir impeccablement plié dans la poche de poitrine d'un habit de soirée, des paperoles, des paperoles, des paperoles...
Commentaires
C'est bon, tu as gagné, je vais relire la recherche.
Loïs, attends ! Juste encore un peu !
Attends, Loïs, attends, s'il te plaît, laisse-moi aller au bout, encore une petite minute...
J'arrive, même si c'est long je vais y aller, parce qu'il y a quelque chose que je voudrais absolument dire ici. Comme un secret chuchoté à ton oreille, et à ceux qui vont passer par ici. mais j'ai besoin d'un peu de temps...
Clopine ah là là
Je ne dis pas ça pour être gentil, mais ce billet est le premier qui m'ait donné une légère envie de lire Proust. En général, plus on m'en parle, plus je m'enfuis mentalement.
Pourquoi les "proustiens" se croient-ils obligés de faire des phrases encore plus longues que celles de leur idole, pour exprimer des idées encore moins intéressantes ?
Je vais ré-essayer cet été. Si je rentre vivant, je vous en parle.
"Ou nous décrire longuement ses chances de trouver une maîtresse, de coucher avec une femme, de payer une fermière ou de fréquenter un bordel de luxe. Ceci, qui aurait tendance à révulser l'homme moderne," euHH.. clopine.. trouver une maitresse, coucher avec une femme,fréquenter un bordel?je l'ai fait souvent et c'est absolument fabuleux..et au fond j'aurais tellement aimer payer une fermière...mais elle n'a pas voulu.. je dis ça sérieusement.
j'ai beaucoup aimé la déclaration de harold pinter qui a travaillé pendant un an sur une adaptation de "à la recherche".." et bien que son scénario n'ait jamais été tourné(Losey devait le faire..)..il a déclaré: avoir passsé une année à travailler sur la "recherche" a été un des meilleurs moments de ma vie.
par ailleurs clopine, enfant, je passais devant le grand hotel de Cabourg chaque dimanche aprés midi, tenu en laisse par mes parents... et je peux vous dire que dans les années 1947-1955 il y avait encore la couleur vert -bleu eau très doux ,tres pâle, ,de l'immense salle de restaurant avec ses arcades vitrées,la peinture s'écaillait un peu plus chaque année...mais tout était vide, plus de table ni chaise ni applique ni lustre.. rien..là où il il dinait avec sa mère et sa grand mère.
j'ai vu les jeunes filles en fleurs tellement j'ai relu le passage.....Je les vois ces joueuses de tennis..et cette jeune laitière aperçue du train me trouble bien davantage le raffinement sensuel ,une palpitation finement érotique absolue.
on sait aussi depuis quelques temps que l'anecdote des rats et des aiguilles à chapeaux ,rapporté par le biographe Painter (pas Harold Pinter!!) est faux. il en a peut-être été témoin,et même ça on n'en a aucune certitude.
quel souffle miss clo quel souffle...beaucoup mieux qu'un brouillon...ou une expiration d'asthmatique...et si proust avait fait des phrases si longues pour nous obliger nous aussi à reprendre notre souffle?

