06 mai 2008
chapitre 4 : Chauffe Marcel, mais avec digressions...
Bien entendu, je ne vais pas m'interdire la moindre digression, en parlant de Marcel Proust : n'était-il pas lui-même un champion du rajout, de la note en bas de page et de la "petite précision", développée finalement sur plusieurs pages ?
Je n'ai jamais vu "en vrai" le manuscrit de la Recherche. Mais je sais que les ajouts de Marcel étaient si nombreux, qu'il fallait coller, dans la marge, des languettes de papier pliées en accordéon : les plus longues obèles de l'histoire littéraire ! Son aide, Céleste Albaret, les appelaient des "paperoles", et certaines d'entre elles dépassaient le mètre de longueur...
C'est un des cadavres qu'internet laisse derrière lui : les manuscrits. Oh certes, il est hors de question de renoncer à la vitesse de la dactylographie, à la propreté du travail, à la simplicité du repentir et à l'immense ouverture que permet le web... Et puis, les manuscrits n'ont souvent pas grand'chose à nous apprendre, en tout cas je ne suis pas acharnée à traquer le premier jet, sous l'encre épaisse dont se servaient les géants du 19è siècle. Mais il faut bien reconnaître que, dans certains cas, l'émotion surgit aussi du manuscrit... quand il y a "conjonction" entre le travail de l'écrivain et l'objet-manuscrit, entre le fond et la forme.
Ainsi, je suis toujours "remuée" quand je pense au manuscrit d'"on the road", écrit sur un rouleau, oui, comme un rouleau de papier toilette mais en plus large, et qu'il fallait dérouler, comme la route 66 se déroulait sous les roues de Dean Moriarty. Tenez :
(image du manuscrit d'on the road, trouvée sur google)
Les paperoles de Marcel me font la même impression : une adéquation entre la forme et le contenu - la recherche étant si évidemment une histoire de paperoles !
Personnellement, si j'étais un poète japonais, et si je m'intéressais aux haïkus, j'écrirais sur des feuilles de papier "origamesques" : je veux dire que par pliage, j'enfermerais mes haikus dans des fleurs de lotus, des cocottes, des salières, des hirondelles et des petits bateaux... J'enverrais tout ça à l'éditeur, dans un grand carton bien protégé, chaque haïku-origami enveloppé dans du papier de soie. Je suis sûre qu'au moins, pour une fois, le préposé à l'ouverture des plis et à la rédaction des lettres-types de refus d'éditer (pour cause d'incompatibilité de ligne éditoriale) ne soupirerait pas en tournant les "pages" de mon manuscrit ! Et si l'éditeur était finaud, il reproduirait les poèmes à l'identique, tant le tout formerait un joli cadeau, à offrir à une personne raffinée, un soir de Noël.
Ne croyez d'ailleurs pas que je suis partie ici à mille lieues de la Recherche. Il y a un passage très "origami" dans le petit épsisode des fleurs en papier japonaises, qu'on place dans un bol et qui se déplient dans l'eau. Et en fait, tous les personnages de la Recherche se déplient, se ramifient. Rien de plus éloigné de la nature, de moins "organique", que le Recherche : et pourtant, du début à la fin, chaque personnage court le long du récit, comme le rhizome d'une plante court dans la terre, faisant ressortit ici une tige, là-bas une gerbe, fleurissant là, s'enfonçant ensuite.
Et ce déploiement constitue la richesse des personnages proustiens. Parce que, sinon, mes aïeux ! Quelle galerie ! Proust n'hésite pas une seule seconde à charger ses mules... Comme il est excellent caricaturiste, qu'il est d'un humour narquois infernal et qu'il n'a certes pas les yeux ni les oreilles dans sa poche, on est très souvent obligé d'éclater de rire, en lisant la Recherche du Temps Perdu. Même si les personnes ici décrites nous sont étrangères, puisqu'étant "de la haute", pour la majorité d'entre elles. (si jamais quelqu'un "de la haute" fréquente les clopineries, qu'il sache cependant qu'il est ici le parfait bienvenu, n'est-ce pas !)
Ici, je dois tout de suite préciser quelque chose, avant d'opérer une sorte de "catalogue" des principaux caractères de la Recherche. Je ne vais pas vous bourrer le mou : oui, le monde de Proust est celui d'un privilégié. IL ne rencontre que des gens riches, ou leurs serviteurs. Il n'a pas plus la notion du travail salarié, ou de la vraie pauvreté, que je n'ai de propension à danser sur une scène avec des plumes d'autruche dans le derrière... Lui-même faisant partie de la haute-bourgeoise, ses aspirations vont au "grand monde" de son époque, et spécialement aux aristocrates.
Parfois, je me demande quel monde Marcel fréquenterait de nos jours... Le show biz ? Le monde bling-bling de la politique ? Stéph' de Monac ou la Baronne Rotschild ? Serait-il l'ami du Prince Michel de Roumanie, comme le Narrateur est l'ami de l'aristocratique (mais de gauche...) Robert de Saint-Loup ?
En tout cas, il en tirerait des portraits acérés, savoureux, et infaillibles. Et n'allez surtout pas croire les propos de Proust étriqués, au motif que son monde social l'est.
Après tout, il est vrai que son univers n'était ni très étendu, ni très folichon. Des vacances dans un bled profond de la Beauce, Combray-illiers (allez-y, vous m 'en direz des nouvelles). Quelques étés dans un grand hôtel, certes, mais à Cabourg avec....sa grand'mère. Waouh l'éclate, n'est-ce pas ? Des relations mondaines, une petite centaine de snobinards du Faubourg Saint-Germain, arrogants comme des bobos actuels qui habitent le Marais et affichent leurs préférences sexuelles comme on agite une carte de visite... Un voyage à Venise. Rien de bien palpitant. Pourtant, de si peu, Marcel a tiré la quintessence, le "jus". Avec une précision photographique dans le détail, et une profondeur psychologique que lui aurait envié un Sigmund Freud.
Et puis ses caractères sont aussi immortels que ceux de Molière. Après tout, nous n'avons guère, autour de nous, de "bourgeois gentilhommes", et pourtant, nous ne rejetons pas loin de nous l'oeuvre de Jean-Baptiste, n'est-ce pas ?
Les potes qui me disent : "le monde de Proust n'est pas le mien, je n'arrive pas à m'intéresser à cette bande de snobs, de Comtesses Lanlaire et de Ducs de mes deux", ont tort. Proust, c'est vrai, dépeint les moeurs de sa classe sociale, ou celle qu'il désirait intégrer (comme Balzac, entendez-vous, Jean Calbrix ? :>)). Parce qu'il n'avait que ça sous la main, et peu de temps devant lui : il est mort à 51 ans.
Et c'est pour n'importe quel apprenti-écrivain, ou titillé des mots s'il faut trouver un qualificatif plus modeste, ou "qui-n'en-veut" pour parler comme Wrath la wannabe, une pensée extrêmement consolante, je trouve : quels que soient votre origine, la modesticité de vos expériences humaines ou le rétrecissement de votre vie sociale, l'écriture peut vous permettre de faire éclore, comme on transforme une simple feuille de papier en fleur de lotus, comme Marcel faisait surgir tout Combray d'une tasse de thé, une fleur littéraire épanouie. Qu'elle sente bon ou non, qu'elle soit rare ou pas, en tout cas, même un tout petit univers comme celui de Marcel Proust peut devenir universel.
Ce que je m'en fais d'ailleurs vous prouver en vous décrivant quelques uns des personnages de la Recherche. Et pourquoi pas par ordre d'apparition ? Je vous serine depuis le début que les personnages sont "tenus", d'un bout à l'autre de la recherche... Donc, les premiers rencontrés seront très certainement les derniers partis !
Et, à tout seigneur tout honneur, le fameux "je" derrière lequel se cache évidemment Marcel, soit rigolard soit malheureux : le Narrateur...
Commentaires
Encore, encore!
Et bien, je suis drôlement contente d'avoir fait preuve d'autorité (!) et de vous avoir incitée à laisser tomber ML pour revenir à temps plein à Marcel!
Proust
J'adore vos chroniques sur Marcel Proust, elles donnent envie d'un arrêt maladie pour le lire.
Il va falloir que je relise sérieusement votre billet demain matin. Ca me permettra de parler de Proust. Ca m'évitera de le lire.
Haikus farcis ou digresses d'oie
Désolé pour le néologisme mais pour un calembour bon, je ne recule devant rien !
une page par jour,en cas d'arrêt longue maladie,une page au hasard trois fois par jour en cas de bonne santé
Si t'es gai, ris donc...
Tu la sors bonne et je l'avale, de grâce...
Pour qui votait-on à Valmondois
1954: Titre du canard enchaîné:
IL NOUS FALLAIT UN PRESIDENT:COTY L'EST DONC....
eh bien, dites donc...
Chère Désirée Boillot, compagne d'almanach, bienvenue ici, mais chuuutttt...Je ne crois pas que les arrêts maladie pour cause de proustination soient acceptés par les sécus, et nous vivons en Sarkozie : attention à la délation !
bien à vous
Clopine
Ca fait tilt...
Georges Flipo au nom évocateur, mi-appareil à bouton du café Balot, mi- peur nocturne, vous me donnez des idées, là !
bien à vous, votre nouveau blog est frais à souhait, je conseille à tous d'y aller faire un tour
Clopine
Dark pioupiou n'est pas sérieux
Dark, depuis le temps qu'on se connaît, m'as-tu déjà vue faire la fine bouche devant un calembour, honnêtement ? Moi qui suis persuadée que c'est un des quelques critères qui font la femme honnête : son appétit pour les jeux de mots laids et les saucisses de Morteau, enfin, voyons !
Clo
SDF
merci de votre passage : vous êtes ici chez vous !
Clo
Montaigne à cheval,
Je vous soupçonne fortement de ne pas avoir dépassé la lecture du titre du billet du jour.
Mais je n'arriverai jamais à vraiment vous en vouloir, même quand, chez Passou, vous sortez des arguments antinucléaires aussi éculés et passéistes qu'une réforme darcosienne de l'enseignement du primaire.
Un conseil pourtant : courez lire les brochures du réseau "Sortir du Nucléaire". Et pensez bien que les partisans du pro-nucléaire, ingénieurs sortis de Plytechnique et parfaitement formatés, sont contredits par moult autres chercheurs. Il est vrai étrangers...
Clo


