Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

04 mai 2008

Le Retour de Marcel (chapitre trois) : L'ARME FATALE !


"la métaphore seule peut donner une sorte d'éternité au style" Marcel Proust

Entre autres difficultés qui attendent le lecteur de la Recherche, et qui vont le faire trébucher comme un cavalier sur un sol glissant sent sa monture perdre pied, se reprendre, avancer prudemment ou boiter bas, les deux pires sont l'inconnu du dessein, et l'ampleur du projet.

L'inconnu se dévoile dès les premières pages, et trouble énormément le lecteur, qui se demande où diable on veut l'emmener. Bon, il ne faut pas être bien malin pour s'apercevoir qu'on n'est pas, ici, dans un récit classique. Pas d'intrigue, pas d'histoire, rien qui se "noue" et que le récit devrait dénouer. ... Nous ne sommes pas non plus, malgré les apparences, dans l'autobiographie. Oh, certes, la recherche commence par une scène d'enfance, puis le narrateur va parler de ses amis, de ses amours, de ses occupations. Et il nous laissera à l'aube de la vieillesse, à la porte d'une soirée mondaine où tous les êtres qui auront croisé sa vie seront méconnaissables, à cause de leurs cheveux blancs. Donc, on pourrait se raccrocher à la linéarité temporelle de la Recherche ? Ben non. Le narrateur ne cesse de s'effacer derrière tel ou tel personnage (le lecteur voit la vie à travers les yeux de Tante Léonie, par exemple, ou bien on plonge trente ans en avant et on vit une histoire d'amour de Charles Swann, etc). Cela donne un texte presque "brisé", comme une ligne droite se brise en une courbe de température, et, malgré le "je" sans cesse employé, rien ici qui rappelle le "pacte autobiographique". D'autant que tous les personnages sont inventés, comme Balzac inventait les siens: en prenant des éléments à l'un, à l'autre, et en secouant le tout comme un barman secoue son shaker.

En fait, le "je" dont il est question dans la Recherche se rapproche plus du "je" d'Emily Brontë que celui de Jean-Jacques Rousseau. Vous savez, ce personnage; Lockwood (assez content de lui) dans Les Hauts de Hurlevent, par qui débute et se clôt le récit, et qui laisse la parole à la fidèle servante, Mrs Dean, pour raconter le drame des amours de Catherine Earnshaw. En tout cas, il est plus facile, à mon sens, d'aborder la Recherche en plaçant ce foutu "je" de ce côté-là qu'en croyant que Marcel va uniquement nous parler de lui !

Parce que l'autre difficulté de la Recherche est l'ambition démesurée de ce livre. Non seulement Proust entend bâtir une cathédrale, mais encore il veut qu'elle soit vertigineuse. Chaque personnage que vous allez rencontrer au début de la recherche, chaque nom croisé,dont vous n'entendrez plus parler pendant des pages et des pages, ressurgira pourtant, prendra place à côté des autres dans le motif, servira au dessein secret de Proust (eh oui, il y a dans la Recherche, à mon sens, un secret... Mais je ne vous le dévoilerai que plus tard, il vous faudra m'accompagner si vous voulez le connaître !). Et la Recherche fourmille de personnages. Des grands, des petits... Des caractères qui pourraient devenir des archétypes : comme Molière invente Harpagon, Proust invente une Verdurin, un Charlus. Mais aussi des personnages secondaires, qu'on voit à peine : tiens, un tennisman traverse le terrain, et on le retrouve 800 pages plus loin...

Tout cela est bien fatigant pour le lecteur. Il avance dans la Recherche à tâtons, cherchant à se raccrocher à ceci, à cela. L'impression d'errer dans un labyrinthe, ou plutôt dans un de ces "palais des glaces" des fêtes foraines : on se cogne, en croyant trouver la sortie. Perso, j'avais horreur du Palais des Glaces, et je ne comprenais pas l'obstination de ma mère à m'y enfourner.

Oui, mais c'est là que Marcel Proust dégaine son arme fatale : la METAPHORE.

Il faut bien comprendre que la Recherche fait partie de ces équations fractales, (comme la côte de Bretagne, la Vague d'Hokusaï ou le chou romanesco) dont la forme générale reprend la forme de chaque élément qui la compose.

(Ou, si vous préférez le dictionnaire : Définition 1 :
(Mathématiques) Objet géométrique défini par un ensemble de propriétés précises, dont celle d'être autosimilaire, c'est-à-dire que le tout est semblable à l'une de ses parties.

Définition 2 :
(En langage courant) Désigne une forme dont l'aspect ne change pas quelque soit l'échelle à laquelle on observe celle-ci. Les fractales sont fréquemment utilisés pour construire des images de synthèse.)

Eh bien, la forme fractale de la Recherche est la métaphore. C'est une gigantesque métaphore, composée de centaines de petites métaphores... Tout à fait un chou romanesco, comme ceci :

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Et la seule chose que le lecteur doit faire est de s'abandonner à la métaphore proustienne. Je dis bien s'abandonner, comme dans un wagonnet de montagnes russes ou une salle de concert classique. Ne pas chercher à savoir pourquoi tous ces musiciens en frac sont réunis là, ni ce que le compositeur a exactement dans la tronche... Mais goûter ce qu'on vous sert. Renverser un peu la tête et tirer la langue...

La métaphore proustienne envahit le lecteur comme certains vins font exploser les saveurs dans votre palais. Quand vous avez compris ça, vous êtes prêt pour la lecture au long cours de la Recherche du Temps Perdu. Vous n'ahanez plus comme le long d'une côte raide, exposée au soleil. Vous ne froncez plus votre ride du lion, comme mon gamin le fait quand il cherche la solution d'un problème... Non, vous lisez en vous enchantant des trouvailles de Marcel. Ne lisez pas les phrases en butant sur le sens : admirez les métaphores de la Route...

Parce que Marcel est LE virtuose. Chapeau bas... C'est peu de dire qu'il sait manier la métaphore. Il a même dynamité le passage, après lui. Comment écrire par images, après Marcel Proust ? Je vais vous en donner un exemple : sans doute le plus célèbre, mais un des plus éclairants.

Il s'agit de décrire le bruit d'une sonnette de porte de jardin. Cette sonnette prévient le Narrateur qu'un voisin de ses parents vient leur rendre visite, le soir, à la fraîche, dans un de ces jardins provinciaux où on se réunit autour d'une table ronde, d'une orangeade, sous une tonnelle et les pieds dans du gravier blanc : a priori, que du paisible. Oui, mais pour l'enfant dans sa chambre, c'est un drame : sa mère ne viendra pas l'embrasser, parce que le voisin, un certain Charles Swann, est là. Du coup, la soirée paisible s'obscurcit, et l'angoisse monte dans la gorge de l'enfant.

Vous, moi, n'importe qui, aurions donc décrit le bruit de la sonnette comme quelque chose de désagréable, n'est-ce pas ? "Le criaillement de la sonnette du jardin me déchirait le coeur". "La sonnette de la porte, avec son tintement de verre brisé, annonçait mon abandon et ma solitude"... Oui, bien sûr. Mais pas Marcel, ben tiens ! Lui va utiliser un registre métonymique. Il va décrire le son de la sonnette, à l'aide de la forme de celle-ci. L'objet est ainsi appréhendé par des adjectifs en colonne au-dessus et au-dessous de lui ! IL parlera du "tintement ovale et doré" de la sonnette, et évidemment c'est génial, parce que vous y êtes bien plus que dans une métaphore platement psychologique.

Et n'allez pas croire que Marcel ne fait que dans le concis, le précis, le droit au but. IL y a, au centre de la Recherche, une métaphore qui dure bien deux ou trois pages ! Nous sommes ici dans la virtuosité du violoniste qui étire son archet sur les cordes, en tenant, tenant, tenant l'accord, presqu'indéfiniment dirait-on (comme chez Wagner). L'image en question est celle de la fleur en pot, qu'on met sur le rebord d'une fenêtre pour la faire féconder par un éventuel bourdon. Métaphore de la rencontre entre Charlus et Jupien (nous y reviendrons). Ou bien encore Proust va renverser les images habituelles. Pour parler de la mer et des marins, croyez-vous qu'il va aller chercher Neptune et son trident ou l'oeil bleu de l'être humain se posant sur les vagues ? Non, il va nous parler d'un paysan qui laboure son champ... Et ça va marcher, en plus : l'image sera parfaite de netteté et de justesse.

C'est trop d'la balle, quoi.

Alors, pourquoi ne pas essayer ? Vous attrapez la recherche, vous prenez un passage en vous aidant de la table (à la Pléiade, c'est facile, c'est tout répertorié) et vous lisez en cherchant simplement les métaphores. Vous aurez la même sensation que devant une mosaïque : regarder chaque petit morceau, admirer comment c'est peint, puis reculer d'un pas et voir le dessin qui s'en dégage. Et vous ne lirez plus jamais la Recherche comme avant, c'est moi qui vous le dis.

Ainsi plus assuré sur votre monture, cueillant toutes les fleurs du chemin sans trop vous soucier de votre itinéraire, vous allez rencontrer, l'un après l'autre, les multiples personnages de la Recherche. Je vous propose de parler de certains d'entre eux. Parce que le secret de Proust se tapit là, dans les paroles de ces drôles de gens, dans leurs actes aussi, dans ce qu'ils font... Même si, au départ, on se dit "Mais enfin, les personnages de Proust, j'en ai rien à battre, moi. Qu'est-ce que j'ai de commun avec ces oiseaux-là ? "

Oui, vous avez raison, ce sont de drôles d'oiseaux. Mais justement, Proust les a mis dans une cage dorée, pour que nous puissions approcher commodément et les contempler - et si je peux vous servir de guide...

Posté par ClopineT à 09:27 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

Ah! tout à fait d'accord avec toi (oui, aujourd'hui c'est moi qui tutoie, sans raison, boum, comme ça), les Palais des Glaces où on se tape la tête, quelle horreur!
Non, sérieusement: merci pour cette visite au pays des images proustiennes, visite joliment encadrée par le cavalier-lecteur...
Du coup, je n'ose pas en placer une seule, d'image, et je m'en vais vite retrouver "Le Temps retrouvé".

Posté par Marco, 04 mai 2008 à 16:18

Marcel ?

Oui c'est une belle défense de l'ami Marcel, mais quand même, le train de ses métaphores roule sur les rails de mon indifférence.
Tiens, je préfère de cent coudées l'ami Honoré, ça c'est profond !

Posté par Jean, 05 mai 2008 à 14:42

Et ce n'est pas fini...

Marco, il va falloir que tu prennes patience avant de sauter sur le temps retrouvé, j'ai encore quelques trucs à balancer sur Marcel, ça va chauffer Marcel, ça va chauffer...

:>))

Clopine, (en fait, je souris toute seule en tapant la Recherche racontée - au moins, cela fait danser mon clavier azerty. Et quand je pense que Marcel n'avait même pas une humble olivetti !)

bien à toi,pas trop le temps d'aller et venir sur les blogs en ce moment (toujours chauffe Marcel) et puis des soucis persos, mais je te suis toujours du regard, sache-le !)

Posté par clopine, 05 mai 2008 à 20:32

jean Calbrix, la vie dure rail, certes

mais vous savez, il y a de très fortes similitudes entre Honoré et Marcel - ne serait-ce que leur fascination pour l'aristocratie. Ce n'est pas parce qu'on ne la partage pas (je crois que la télé et la médiatisation de personnalités comme Stéph de Monac ou la baronne Rotschild ont plus fait de mal à l'image de l'aristo que Fouquier Tinville, qui lui n'est finalement arrivé qu'à couper des têtes et parer les images, justement, de l'auréole des martyrs ) qu'il faut s'en gausser, non ?

Merci de vos visites, Jean, j'essaie de rendre la pareille mais tempus fugit, le salaud, à toute vitesse

Bien à vous

Clo

Posté par clopine, 05 mai 2008 à 20:36

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