Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

02 mai 2008

La Recherche racontée : chapitre 2 "PROUST, C'EST CHIANT"


PROUST, C'EST CHIANT

"les phrases sont trop longues : arrivé à la fin, on ne se souvient plus du début"
"on ne comprend rien à ce qu'il dit"
"déjà, Balzac, bon, alors Proust"
"et puis il ne se passe rien"

En fait, il se passe avec Proust ce qui s'est longtemps passé avec la peinture contemporaine : un aveu d'impuissance à s'y retrouver, mêlée d'une sorte de respect fondé sur le prestige de l'auteur . Proust prendrait donc place à côté de l'opéra, de la pratique du piano, du jeu d'échecs, des films d'Ingmar Bergmann et des parties de golf. Il appartiendrait au patrimoine culturel de la haute bourgeoisie, et il faudrait un outillage spécial, fourni avec la layette des classes favorisées, pour pouvoir le comprendre...

Et pourtant, pour ce qui est des phrases longues et tortillées, et des références obsolètes, tenez, ce passage :

"C'était quatre des plus hardis cormorans éclos dans l'écume qui couronne les flots incessamment renouvelés de la génération présente ; aimables garçons dont l'existence est problématique, à qui l'on ne connaît ni rentes ni domaines, et qui vivent bien. Ces spirituels condottieri de l'Industrie moderne, devenue la plus cruelle des guerres, laissent les inquiétudes à leurs créanciers, gardent les plaisirs pour eux et n'ont de souci que de leur costume. D'ailleurs braves à fumer, comme Jean Bart, leurs cigares sur une tonne de poudre, peut-être pour ne pas faillir à leur rôle ; plus moqueurs que les petits journaux, moqueurs à se moquer d'eux-mêmes ; perspicaces et incrédules, fureteurs d'affaires, avides et prodigues, envieux d'autrui mais contents d'eux-mêmes ; profonds politiques par saillies, analysant tout, devinant tout, ils n'avaient pas encore pu se faire jour dans le monde où ils voulaient se produire. " Balzac, César Birotteau

- "Oui," va-t-on me répondre en bâillant, "mais justement, les descriptions dans Balzac, je les sautais toujours..." (Moi aussi, d'ailleurs, petite fille, je pratiquais la lecture "à la marelle")

Ok, donc, d'accord, mais si je vous parle d'un autre auteur connu, Jules Verne, alors là votre oeil va s'allumer : Verne est un des rares géants du 19è siècle à avoir pu procurer un plaisir direct, "simple", à, par exemple, un petit garçon né entre 1945 et 1955. (Zola, fournisseur de rédactions, étant un cas à part). Verne, à la bonne heure ! Et pourtant, écoutez ça :

"Des oxyrhinques, sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par les courants. D’autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si elles méritaient ce nom d’aigles qui leur fut donné par les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins, longs de huit pieds et doués d’une extrême finesse d’odorat, apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu’à treize décimètres. se montraient dans leur vêtement d’argent et d’azur entouré de bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires, poissons consacrés à Vénus, et dont l’oeil est enchâssé dans un sourcil d’or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées, habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix mètres, animaux de grande marche, heurtaient d’une queue puissante la vitre des panneaux. montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes : ils ressemblent aux squales dont ils n’égalent pas la force, et se rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube, du Pô, du Rhin, de la Loire, de l’Oder, et se nourrissent de harengs, de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu’ils appartiennent à la classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais, séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. " Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers

Il me semble que, question long, tortillé, référencé à souhait et demandant un effort de lecture, cela vaut bien :

" S'il était assez simple d'aller du côté de Méséglise, c'était une autre affaire d'aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et l'on voulait être sûr du temps qu'il ferait. Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours, quand Françoise, désespérée qu'il ne tombât pas une goutte d'eau pour les "pauvres récoltes" et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel, s'écriait en gémissant : "Ne dirait-on pas qu'on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en se montrant là-haut leurs museaux ? Ah ! Ils pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs ! Et puis quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à tomber à petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c'était sur la mer" ; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner : "Demain, s'il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes"." Proust, Du côté de chez Swann (au fait, ça y est, si vous êtes parvenu jusqu'ici, vous AVEZ LU DU PROUST; sisisi, je vous assure....)


Oui, allez-vous me répondre, mais au moins, chez les autres, il y a de l'action ! On parcourt le monde en ballon, on descend dans les entrailles de la terre, on porte son courrier au Tsar en galopant avec des Tartares. Ou bien on s'imagine partant à la conquête de Paris, déchiré entre l'avarice et l'amour de sa fille unique, fricotant avec un ancien bagnard, fondant du vermeil pour d'ingrates filles ou agonisant dans un grenier, mais bref, il y a de quoi s'IDENTIFIER...


C'est vrai : il vous est impossible de vous identifier à qui que ce soit, dans la Recherche. Oh, il y a bien un "narrateur", qui dit "je". Mais il ne parle jamais directement de lui- même, mais de ses sentiments, et encore, situés dans le temps. Ainsi, on saura tout sur la manière qu'il avait d'aller se coucher quand il avait huit ans, mais rien de "concret", ni dates précises, ni péripéties, ni début-milieu-fin d'une quelconque "histoire". Son portrait se dessine en "creux", et il passe son temps à décrire "les autres" : ses parents, ses voisins, ses amis, ses relations, et même, de la page 188 à la page 382 du côté de chez Swann, il disparaît complètement pour laisser la place à un personnage et à une action situés trente ans avant sa propre naissance ! De quoi effectivement être rebuté, n'est-ce pas ?

Du coup, on a envie de laisser tomber le livre. Qu'importent la tante Léonie, Charles Swann, la duchesse de Guermantes ou le baron de Charlus ? Se mettre, non dans la peau, mais dans la tête d'un narrateur qui passe son temps à décrire minutieusement, les uns après les autres, les états d'âme de ses personnages, qui n'apparaît que de loin en loin, simple témoin, très rarement au centre d'une anecdote et qui peut même disparaître complètement du récit, cela semble impossible. Pourquoi suivre les opinions et les descriptions d'un "je" que vous ne pouvez pas être, bien entendu, à moins d'avoir vous-même vécu une enfance protégée, d'être un garçon chétif et fragile, richissime, hypersensible et maladivement attaché à sa mère, d'avoir été un adolescent rêveur et mordu par le snobisme, d'être un homosexuel au temps où ceci équivalait à une maladie presque mortelle, d'être juif pendant l'affaire Dreyfus et de passer votre temps étendu dans une chambre à écrire, écrire, écrire...

Et pourtant, c'est BIEN CE QUI SE PASSE. Petit à petit, quand vous entrez dans la recherche, vous cessez de penser par vous-même, de trouver dans l'univers qui vous est présenté là des "correspondances" avec vos sentiments à vous, avec vos aspirations à vous. C'est la magie de la Recherche : si vous vous abandonnez aux mots que vous lisez, vous allez entrer dans le théâtre magique, vous regarderez à travers la lanterne magique que l'écrivain va faire tourner devant vous. Ce sera d'abord un petit théâtre, puis cela va s'élargir, prendre de l'importance et de la profondeur. Les couleurs seront de plus en plus précises, les dessins de plus en plus fouillés. Rien qu'en vous laissant aller, qu'en suivant - sans s'irriter, sans chercher à devancer l'histoire ou à revenir en arrière, sans faire plus de pronostics sur le dénouement - les mots de Marcel Proust, il va vous arriver une chose étonnante : vous allez quitter votre propre strate spatio-socio-temporelle pour entrer dans celle du Narrateur. Et faire ainsi plus de découvertes sur lui, et sur vous-même, que vous ne le croiriez possible...

Et vous allez en plus être émerveillé. Parce que la manière dont Proust se sert des mots pour vous faire partager son expérience d'être humain relève de la virtuosité la plus pure, la plus exquise. Imaginez un peintre qui a pour projet un tableau aussi singulier dans le motif que précis dans le moindre détail. Gigantesque par la taille, et pourtant totalement minutieux. Dont le plus petit trait de pinceau se retrouvera répété, souligné, utilisé de 10 façons, réapparaissant ici, puis là, le même et pourtant un autre... Et ce peintre, pour exécuter ce tableau prodigieux, possède une palette complète, des couleurs incroyables, précieuses et inaltérables à la fois, des matériaux les plus divers, la boue de l'ironie et de la charge côtoyant l'or et le lapis lazzuli les plus précieux, qu'il utilise comme on presse un simple tube de gouache.

Cette palette, c'est la langue française, ces couleurs, c'est la métaphore, et son pinceau, c'est le style.

Allez, avouez : cela vous tente, non ? N'avez-vous pas envie d'essayer de passer le cap de la difficulté (réelle) de lecture, pour comprendre la toile qui est là, devant vous, à votre portée ? je peux vous fournir, pour vous aider, quelques clés. Et d'abord, comme dans une émission d'Alain Jaubert sur les tableaux du Louvre, vous parler toiles, pinceaux, palettes... je veux dire vous parler du style de Proust, et de son arme favorite : la métaphore.


Et j'espère bien que vous ne trouverez pas ça trop chiant !

allez, on continue avec la métaphore chez Proust, puis on passera aux différents personnages, et enfin au vrai propos du livre. Aux vrais propos,devrais-je dire, car il y en a plusieurs... Mais pour l'instant, parlons métaphore, phrase, vocabulaire et .... concordance des Temps.

Posté par ClopineT à 22:57 - La Recherche Racontée à mes potes - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

clap! clap! clap!
Surtout que généralement les proustiens ne parlent qu'aux proustiens...
Merci pour cette convaincante démonstration (car oui, même un prof de lettres trentenaire doit être convaincu: figurez-vous que je commence à peine "Le Temps retrouvé"... hou! le honteux!)
J'aime bien vos extraits Balzac-Verne-Proust; et je confirme: chaque fois que je lis du Balzac, je suis un peu plus surpris par la vigueur rythmique de ses phrases (pas toutes, hein, mais beaucoup, vraiment) et les libertés de son style (jugé si souvent "pesant"). Alors oui oui oui: les métaphores filées et les métaphiles forées chez Proust, parlez nous en!

Posté par Marco, 03 mai 2008 à 23:22

finalement plonger dans la recherche en lisant à n'importe quel endroit par fragments en zappantQUOI?

Posté par S.D.F., 04 mai 2008 à 07:24

zapper, mais oui!

A mon avis, SDF, c'est la seule solution.
J'ai toujours pratiqué Proust ainsi: je démarre sérieusement, par la page 1. Ou 50, ou 100 suivant mon dernier souvenir d'avoir ouvert tel ou tel tome. Emerveillement garanti pendant 25 pages, puis 30 autres, encore 30. Et là, je décroche. Je veux dire que mon esprit s'embrume, que le manque de références temporelles, d'avancée chronologique du récit, d'"action", de suivi d'une intrigue etc... finit par venir à bout de ma lecture active. L'émerveillement est toujours là, mais se transforme en une sorte de torpeur éveillée, onirique, addictive!
C'est là que je commence le zapping, ô SDF,zapping qui pour être mon modus legendi secondaire est finalement une manière tout à fait acceptable d'aborder la lecture de Proust. Et pas du tout une insulte à l'auteur, puisqu'on le lit ainsi comme il a écrit: cycliquement et non linéairement; en randomisant, comme lui-même a traité souvenirs, pensées, sensations, sentiments; en se laissant aller au fil de cette immense et fantastique digression symphonique qu'est l'ensemble de son oeuvre.

Posté par M agali, 04 mai 2008 à 08:49

magali, vous êtes dans le vrai !

Perso, parce que je suis fondamentalement une romantique, je "butine" dans la Recherche. De toute manière, ouvrir un livre, hein, c'est dangereux, quelque soit la page ouverte...

merci de votre message si généreux et quelle lectrice vous faites ! J'en suis encore plus touchée.

Clo

Posté par clopine, 05 mai 2008 à 20:38

Magali est une sorcière !

Bah oui, Clopine. Magali est une sorcière !

Posté par Jean, 07 mai 2008 à 22:43

Pour Jean :

comme les autres, quoi...

bonne journée à vous

Clopine

Posté par clopine, 08 mai 2008 à 08:26

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