29 avril 2008
La Recherche racontée : chapitre un
Allez, je me lance. Je vais bien entendu faire tout ce qu'il ne faut pas, suivant les règles non écrites de l'univers bloguesque : prendre mon blog pour un cahier de brouillon... Mais ai-je vraiment, comme ambition, de me retrouver parmi le top 100 de Wikio (vaudrait mieux pas, parce que sinon je souffrirais !) ? Ne suis-je pas, finalement, libre comme l'air ? Et une petite voix ne susurre-t-elle pas à mon oreille que ma nouvelle tentative pourrait bien, sinon être utile, du moins intéresser tel ou tel , au moins une ou deux personnes ? Donc, fi des doutes et des circonvolutions. Comme disait ma grand'mère, arrêtons de tortiller du cul pour chier droit, et présentons :
LE TEMPS PERDU EXPLIQUE AUX POTES, POTAUX, POTARDS ET POTIRONS
Bien sûr, je pourrais appeler cela aussi : "la Recherche racontée aux copains" ou encore, comme Clopin l'a suggéré hier au soir : "Marcel Proust pour les nuls" ; mais d'abord, mes potes sont tout sauf nuls. Et ensuite, j'ai bien l'intention de parler autant de moi que de Marcel Proust, là-dedans - et pour tout dire, cela m'arrange. Tant d'ouvrages savants, de recherches historiques et scientifiques, de cours universitaires ou d'exégèses, de thèses de linguistes, de grammairiens, de critiques littéraires, tant d'encre a coulé sur Marcel, que ma si insignifiante contribution ne peut qu'être résolument placée sous le triple signe de l'amateurisme, de la partialité et de la bonne humeur.
Mais d'abord, voir de quoi il retourne...
Comment j'ai lu Proust à 17 ans.
scène un : les années Giscard, un lycée de province, une cour de récréation, 10 h 10 du matin.
J'ai 16 ans, et je suis amoureuse de mon prof de français. Mais alors, raide dingue, et absolument sans espoir, comme de juste. Je le suis à la trace, dans les couloirs, jusqu'à la porte de la salle des profs, je connais l'emplacement de sa bagnole sur le parking... Je le piste. Heureusement que je ne suis guère remarquable, parce que sinon, il me remarquerait. Mais là, invisible et de peu d'importance, je peux me glisser derrière lui, dans la cour de récréation, tout près, sans trop de risques.
Mon prof écoute d'un air distrait une autre grande personne, un autre prof. Ils sont debout tous les deux près de la porte d'entrée... Mais en réalité il contemple, la tête un peu penchée et les mains dans le dos, une élève de ma classe, la si jolie Mademoiselle X, aux cheveux relevés, à la peau blanche, aux joues rondes et à la bouche bien rouge, toute occupée à jouer à se pousser, s'attraper, s'esquiver, avec trois autres camarades.
"Albertine Bontemps", dit-il soudain, interrompant son collègue. "Tout à fait Albertine, ne trouvez-vous pas ? "
Le collègue est un peu surpris, puis suit la direction du regard, regarde un instant le groupe joueur et acquiesce finalement : "Oui, oui, des jeunes filles en fleur, certainement".
Jusque là, je n'ai absolument rien compris, sauf que la jalousie, comme une flamme sèche, est passée sur moi, m'a envahie de sa haine et m'a ensuite rejetée, comme un volcan rejette une scorie : je ne suis plus qu'un tas de cendres. Je donnerais précisément tout au monde, et même un peu plus, mais hélas, le diable ne se montre guère intéressé par mon âme, pour être Albertine Bontemps, Jeune Fille en Fleur (ou, à la rigueur, Mademoiselle X). Je m'approche encore un peu plus, tend l'oreille "- à ce propos,", continue mon prof "je viens d'acquérir l'édition de la Pléiade, trois volumes, toute la Recherche du Temps Perdu. C'est un peu cher, mais c'est un tel chef-d'oeuvre "... et les deux profs, calmement, regagnent l'intérieur du bâtiment.
Je sais maintenant de quoi il s'agit. Marcel Proust. Le prof en a parlé, trois semaines plus tôt. Un Génie de la langue française, a-t-il expliqué , malheureusement peu accessible car de lecture difficile... Qu'importe, je suis toute contente. Un pas de plus vers lui.
Cadeau d'Anniversaire
scène deux : une soirée familiale, un pavillon phénix, Giscard à la télé, 19 h 30, ma mère qui met la table.
" - Au fait", dit ma mère qui place les couteaux, pendant que je remue les verres, "il faut que tu me dises ce que tu veux pour ton cadeau d'anniversaire". Elle se tait une seconde, semble prendre son élan, et poursuit d'une traite " et tu peux demander quelque chose de plus cher que l'année dernière, hein. Cette année, vas-y ! Ca comptera pour les deux ans, quoi".
Je sais que ma mère ne s'est pas vraiment remise de ma demande de l'an passé. J'avais souhaité un parapluie - et ma mère avait insisté en vain pour que je complète mes désirs, mais rien à faire : ce trop simple parapluie était exactement, ni plus ni moins, ce que je voulais. Et je comprenais maintenant que mon parapluie l'avait mortifiée. Elle n'était pas bien sûre que ce soit le cadeau adéquat, pour les 16 ans de sa fille cadette.
- "Eh bien si tu peux, cette année, " dis-je, (je lui réponds d'un air un peu embarrassé. C'est l'époque où les disputes avec ma mère sont bi-quotidiennes, et toujours plus violentes.. Nous ne savons presque plus nous parler "normalement"), "j'aimerais bien les trois tomes de la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, dans l'édition de la Pléiade".
J'ajoute, sur le ton le plus dégagé, raisonnable et adulte que je peux : - " Je crois que c'est un peu cher, mais c'est un tel chef d'oeuvre"
Ah ! Le regard de ma mère sur moi ! Ce regard effaré, distant, toujours un peu coupable et surtout rond, dur, lisse et bleu comme celui d'une chatte siamoise débordée par sa portée ! Encore une fois, mon souhait la choque ; je le sens bien, la Recherche du Temps perdu ne convient pas... me voici princesse Aurore, demandant sa peau d'âne à son Père le Roi. Ma mère soupire. Mais m'a-t-elle déjà refusé quelque chose ?
INTERNET
scène trois : aujourd'hui, devant un ordinateur, les trois tomes posés à portée de main, 10 h 02, et un message de Véronique Aubouy dans ma boîte e-mail.
Internet a tout changé, et il a rendu mon univers poreux. Je m'explique. Grâce à internet, des rencontres improbables se produisent, des aventures se dessinent sans arrêt.
Les plus curieuses sont celles qui font s'entrechoquer, comme des glaçons dans de l'alcool, d'une part ce qui relève chez moi d'une innocente, discrète, curieuse mais néanmoins furieuse manie : mon goût par la littérature, et d'autre part le reste de ma vie. C'est-à-dire cette longère brayonne dans laquelle je vis, cette vie sociale largement dominée par la figure de "Clopin", pour ne pas dire le prénom de mon compagnon (par exemple, je promène le chien, un inconnu passe à vélo, et me lance soudain : "Ah, bonjour ! Il me semblait bien que j'avais reconnu le chien de Clopin" *soupir* Je dois donc me résoudre à l'évidence : je suis bien moins connue que son chien :>)) ), et nos copains anciens ou récents, qui, comme nous, cherchent tous à plus ou moins "vivre autrement" : une foule sentimentale, à soif d'idéal...
Et qui donc me regardent un peu comme ma mère m'a regardée autrefois, quand je leur parle de Marcel Proust. Par amitié , et parce que Véronique Aubouy est la fille la plus convaincante que j'ai jamais rencontrée, certains d'entre eux ont même lu Proust devant une caméra... N'empêche que je sais bien ce qu'ils pensent, allez, et ce qu'ils ont dans la tête.
La toute première question est "qu'est-ce que tu fous avec Marcel Proust" ? Suivie de la seconde, tout aussi effarée "Tu as VRAIMENT lu la recherche sept fois - en entier ?", sous-entendu "t'es sûre que ça va bien, Clopine ? " Et enfin, celle qui n'est pas vraiment dite mais qui est pensée si fort que je l'entends tout autour de moi "POURQUOI ? Qu'est-ce qui peut y avoir de commun entre toi, ton univers, Beaubec, les ânes et les moutons, et ce... enfin, ce Marcel Proust. C'est du snobisme intellectuel ou quoi ? Tu cherches à briller ? Tu t'y crois ? "
Alors je parle, je me lance... Les potes me posent des questions, et puis tous finissent par me raconter quelque chose d'eux et de Marcel. Pourquoi ils ne l'ont pas lu, ou n'ont pas voulu le lire. Comment, quand, où ils ont essayé, pourquoi ils ont abandonné. Les potesses s'expriment souvent avec le plus de franchise, et avouent tout de go "j'ai essayé, mais il m'est tombé des mains." "oh, moi, tu sais, Marcel Proust, je n'y comprends strictement rien..." Les potaux y mettent parfois plus de rancoeur "non, franchement, son univers, là, à ton Marcel, ben moi il me débecte. J'en ai strictement rien à foutre, de ton petit snobinard"...Les potards entonnent du Bobby Lapointe "Marcel me harcèle" ou dérivent vers des souvenirs de maillots de corps à trous-trous. Certains d'entre eux font même un geste obscène, genre la branlette, pour exprimer ce qu'ils pensent de la littérature en général, et de Marcel Proust en particulier...
Les potirons, dans le jardin potager, en rougiraient presque pour moi.
Alors l'envie a monté, d'enfin raconter, en prenant mon temps, à l'aide d'exemples et de souvenirs, du mieux que je peux, pourquoi, à mon avis, tout le monde peut faire son miel de la recherche du Temps Perdu. Pourquoi il est absolument indispensable, sinon de le lire (c'est vrai que c'est dificile) du moins de savoir un peu, en gros, "de quoi ça cause". Marcel Proust, comme la peinture de Picasso ou l'art byzantin, n'est pas aussi accessible qu'un roman de Galvada - on peut le déplorer, le regretter, ou au contraire s'en réjouir, n'empêche que c'est comme ça. Il y faut de la patience, de la curiosité, et de la ténacité. Il faut, sans se renier pour autant, adopter une posture modeste. Bref, posséder quelques vertus... Et si je peux aider qui que ce soit, comme ça, tout simplement, presque par inadvertance, à rencontrer ce livre remarquable, je m'en voudrais de ne pas le faire.
Vous savez, je ne me vois pas autrement, dans cette tentative qu'un simple bedeau - je suis à la porte d'une cathédrale, la porte est lourde à pousser, un étranger arrive, je l'aide. Je sais, moi, quelles splendeurs attendent celui qui ose pousser la porte. Je connais la hauteur des voûtes, la splendeur des vitraux, la largeur des dalles, le labyrinthe des nombres d'or qui ont orienté l'emplacement du chevet. Je sais que, même si on ne croit pas en dieu ni en diable, et qu'on est parfaitement hermétique à la mystique, on peut ressentir le tressaillement de la beauté, devant une rosace bleue... Et ce n'est pas un hasard si Marcel comparait la Recherche, très précisément, à une cathédrale gothique. Il avait, en son jeune temps, parcouru toutes les grandes cathédrales du Nord de la France. Il avait lu et relu tous les ouvrages consacrés à cette architecture, et traduit Ruskin (un connaisseur de la chose). Il s'était perdu dans la contemplation des figures grotesques, sculptées autour des portes, et avait suivi passionnément le jeu des lumières à travers les vitraux. S'il osait, orgueilleusement, comparer son ouvrage à ces édifices, le mesurer à cette aune-là, c'est qu'il avait quelques raisons... N'empêche que n'importe qui, je dis bien n'importe qui, peut entrer dans une cathédrale. Alors, pourquoi pas, surtout avec l'aide d'un bedeau sympa, comme moi quoi, pourquoi pas ..... vous ?
(à suivre, le chapitre un : "Marcel Proust, c'est chiant")
Commentaires
Alors Clopine vous avez fait une lecture pour Véronique Aubouy? Où, quand, comment? Peut-on la voir sur le Net?
Sinon votre salon mondain annexe de la RDL, hier, était fort sympathique: tellement plus feutré et amical que la foire d'empoigne originelle, pourtant époustouflante de connaissances, de réflexion et d'analyse mais parfois un peu lassante dans ses excès. ML est passionnant et gonflant, attachant et exaspérant, savant et stupide, ouvert et borné, bref tout et son contraire; mais il ne mérite en aucun cas que vous fassiez un ulcère à l'estomac à cause de lui!
...et, au fait, super votre post d'aujourd'hui. Promis, si je me décide, je vous tiens au courant.
Vivement le chapitre 1 !
Oui à Marcel Trouillefou et Clopine Proust!
Chère Clopine,
hier j'avais pensé laisser un commentaire sur votre histoire de livre étrangement intime qui me plaisait bien, mais bon, débarquant en plein milieu d'un colloque entre sommités de la République des Livres, où il était question de douloureuse et/ou venimeuse langue, j'ai laissé... passer mon tour.
Mais alors là!... tu parles d'un cahier de brouillon!... A mon goût un de vos tout meilleurs posts. Car voilà une saga diablement excitante, et au prologue magnifiquement écrit!... les années Giscard, ces cons de profs de lettres qui croient toujours voir des jeunes filles en fleur dans la cour de récré (:), la mère soumise aux cadeaux impossibles, les amis proustophobes... Et comme votre remarque est encore juste: les gens se dévoilent à la simple évocation de Proust... tenez, moi qui vous parle... euh non, une autre fois...
En tout cas, comme les camarades, j'attends vos visites de cathédrales perdues (et certainement pas chiantes) avec impatience!
VOUS CONNAISSEZ MON PERE?
Un jour d'été, je rencontre un brave cantonnier,on discute,il s'appelle Jean-Baptiste Proust...Comme Marcel?Il sourit:Je vois que vous connaissez mon père...
Pour vous
(Dans "Le Temps retrouvé", mon préféré.(page 2266, dans l'édition Quarto de Gallimard)
"...j'éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné le bruit de la cuiller sur l'assiette, l'inégalité des dalles, le goût de la madeleine, jusqu'à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l'être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait avec ce qu'elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu'elle avait d'extra-temporel, un être qui n'apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l'essence des choses, c'est-à-dire en dehors du temps. (...) j'avais un tel appétit de vivre maintenant que venait de renaître en moi, un véritable moment du passé. (...) cet ébranlement...avait permis à mon être d'obtenir, d'isoler, d'immobiliser - la durée d'un éclair - ce qu'il n'appréhende jamais : un peu de temps à l'état pur. L'être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j'avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l'assiette et..., cet être-là ne se nourrit que de l'essence des choses, en elle seulement il trouve sa subsistance, ses délices."
Juste un petit mot pour vous remercier du cadeau de cette fulgurance : "la métaphore seule peut donner une sorte d'éternité au style" que je ne suis pas près d'oublier. Merci aussi pour cette exploration de la Recherche que je suis fidèlement. Au temps lointain où je la lus, avec plaisir mais sans transport, je m'arrêtai aux deux premiers tomes, et ne trouvai depuis ni le temps ni l'envie d'y revenir. Si j'y parviens, ce sera grâce à vous, n'en doutez pas.



