Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

25 avril 2008

Paul Edel est un homme heureux

Il me semble… Ah, ce que c’est difficile à exprimer, ce que je voudrais expliquer. Bon, j’y vais quand même, mes éventuels lecteurs vont devoir faire un effort mais je compte sur eux (ils me déçoivent rarement ! )

Rien de plus commun que le paysage comme métaphore du regard posé sur lui. Un écrivain décrit un paysage : c’est de lui qu’il parle. Cela va parfois très loin : les lignes bleues d’une grève marine, saillantes comme les veines de la main qui écrit… Souvent aussi, c’est l’impression du moment, instantanée, dont l’expression est cherchée, à travers telle description. Fixer l’instant comme on prend une photo.

Il en est de célébrissimes, qui frôlent le procédé, dans la littérature. Julien Sorel libérant ses sentiments ambitieux en grimpant les lacets d’une montagne… Et s’arrêtant sur une plate-forme aussi haute et dominatrice que le gonflement de son cœur. Au cinéma, c’est littéral, et constant, n’est-ce pas. Les trois couchers de soleil sur lesquels se découpe la silhouette de Scarlett O’Hara sont très métaphoriquement, et très précisément le portrait des sentiments qu’éprouve l’héroïne à trois moments différents de sa vie (l’espoir, la sensualité, la peur mêlée de colère)

Mais les descriptions de paysage qui  me touchent le plus sont celles où l’auteur ne cherche pas forcément à « illustrer » à « correspondre avec » un état physique, mental, une impression présente ou des sentiments tumultueux, mais où il dessine une « aspiration ». Un état mental où il n’est pas encore, mais qu’il voudrait atteindre. La  correspondance secrète entre le paysage décrit et le regard posé là touche alors à la communion, parce qu’il n’est plus question de représentation, ni d’impression, ni même de sentiments, mais d’un « état » ; je crois d’ailleurs, bien qu’étant particulièrement bouchée sur la question, que les mystiques ressentent des choses de cet ordre –et les sadhus indiens, n’est-ce pas.

Il me semble que les descriptions que Paul Edel nous livre, sur son blog (cliquez sur le lien en bas à droite) sont de cet ordre-là. Comme il s’agit d’un blog, et donc d’un endroit futile, Monsieur Edel va vite, droit au but, et commet fautes de frappe et maladresses qu’il s’interdirait sûrement ailleurs . (un exemple : ce « je descends l’étroit escalier et son chèvrefeuille » qui ne vise pourtant pas à la cocasserie, mais résulte d’une précipitation à écrire, sous l’urgence du message. Cet escalier est décidément trop long à descendre, sûrement).

Mais néanmoins le but est atteint. Derrière ce paysage mi d’eau, mi sec, cette « zone de carénage » si paisible qu’on entend une cigarette grésiller, derrière toute cette humidité, c’est bien d’un point d’équilibre dont Paul Edel nous parle, et comment s’empêcher d’ y voir une aspiration secrète de  l’homme qui décrit tout cela ? Cette « balance » imperceptible de tout, cette « soirée suspendue », cet « équilibre parfait entre le jour et la nuit » - n’est-ce pas les deux plateaux de la balance de sa propre vie qu’il traque sur l’estran argenté, et ne poursuit-il pas (vainement ou non, ça c’est son affaire, pas la nôtre) ce point apaisé où tout, autour de lui, s’équilibrerait pour devenir « étale, calme, à peine tremblant » ?

Il ne reste qu’à lui souhaiter de trouver ce point d’équilibre. Déjà, il a la chance de pouvoir, en descendant quelques marches, contempler autour de lui ce qu’il recherche en lui, n’est-ce pas. Le monde sensible l’enveloppant de beauté, comme une promesse d’accomplissement de ses désirs secrets et confus ! Et comme en plus, il a les mots pour le dire, je proclame donc hautement (et ça le surprendrait peut-être) que Paul Edel est un homme heureux…

Clopine (il y a un autre commensal, sur le blog d'Assouline, qui utilise ainsi son monde sensible à lui  , dans le même but. Les habitués de PA et de Clopineries auront déjà compris que je veux parler d'Opitz, qui s'incarne dans d'épuisantes promenades romaines, pédestres et exposées, comme un bombardement, aux rencontres furtives de 100 visages entrevus. Que cherche Opitz, à rôder telle la louve romaine de Fellini, cette Anna Magnani vêtue de satin  noir, dans les couleurs romaines ? Que cherche-t-il à épuiser, dirai-je ? Un jour, si j'en ai le courage, je le lui demanderais. Mais bon. faut avoir le courage, n'est-ce pas, et je me trouve déjà bien outrecuidante)

Posté par ClopineT à 11:01 - Petites histoires de blogs - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

Si je peux me permettre

Je peux tout me permettre, et vous pouvez tout vous permettre. Vous avez le dernier mot.

Alors je vous offre deux observations. La première est que je ne suis pas un lecteur éventuel. Eventuel, éventuel, est-ce que j'ai une tête d'éventuel, Clopine, hein?

Il y a plus grave. Vous parlez d'Opitz, ce qui m'embrouille l'éventualité, puisque vous parliez de Paul Edel. Je ne connais aucun de ces deux blogues mais je pointe le mot que vous utilisez: "épuiser"; vous le rapportez aux couleurs romaines.

Mais le hasard et le choc des mots, la première lecture, vous savez, celle où l'oeil explore sans que le cerveau ne suive vraiment, errant d'image en image, avant de reconstituer la pensée écrite par un effort de recomposition, enfin tel est le schéma de lecture de mon cerveau lent, ont rapporté le mot épuiser au mot louve romaine, à Fellini, à Mamma Roma, à la prodigieuse Anna Magnani.

Et du coup, j'ai lu "épouser".

Qu'en dites-vous, de ce mot pour Opitz, qui épouserait toutes les femmes de Rome dans ses promenades, vous qui l'avez lu?

Posté par andrem, 25 avril 2008 à 14:08

sans titre

Le présent était trouble. J'en avais remué les eaux transparentes et les limons. la boue était remontée à la surface. Cela sentait la décomposition, ce mélange de mort et de vie.
Mon écriture devait trouver son chemin dans une langue qui n'était pas la mienne et qu'on m'avait apprise ou que j'avais mangée dans la chair des livres. Et pourtant c'est avec ces mots que j'écrivais, que je pensais, que je parlais. Ce que je voulais dire, écrire, c'était ce qu'elle ne disait pas, ce qui n'était pas écrit et cela avait la consistance d'un vertige. Je n'avais pas raconté ma vie, je m'étais collée à ces petits bouts d'histoires pour sentir ma langue naître, celle qui portait ma vérité. Il me fallait déchirer le langage pour retrouver la parole perdue, cela qui avait été.
Il arrivait que le passé s'efface, c'était alors une douleur insupportable, comme celle de chercher un visage aimé sur de vieilles photographies argentiques qui n'offraient qu'un fragment de l'être perdu...
C'était long d'aller de soi à soi, uniquement par les flèches des mots. J'écoutais cette diseuse de vie qui savait et qui ne savait pas...

Posté par christiane Parra, 25 avril 2008 à 16:30

opitz incertum...

incroyable ! les fautes de frappe étaient le sel de la terre sur les blogs, par exemple "Stupre und Drang", de je ne sais plus qui, et maintenant les erreurs de lecture : "épouser" pour "épuiser".

Et quand on pense que ce lecteur n'a semble-t-il pas lu la déclaration d'amour de Clopine à [la ville d']Opitz (ah, être aimée comme elle est aimée de vous, cette ville (je cite de mémoire, à peu près).

Tout ceci est si étrange : quoi qu'il en soit, je fais retraite de la Rdl, trop agitée et trop Godwinienne pour mon goût. Je viendrai ici, si je ne me perds pas en route, la géographie de ce blog étant un peu labyrinthique.

Je vous laisse avec Frédéric Pindard : "ô mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épouse le chant du paisible".

Lis tes ratures, disait-on quand j'étais jeune...

Posté par Jean-ollivier, 25 avril 2008 à 22:18

des mots doubles

Ils se croisent lentement les mots paisibles de ce blog et c'est bien intéressant. Ceux qui écrivent s'attardent et musardent, écoutant les mots et leur musique secrète, faisant éclore des doubles qui sont comme des mirages. Identité des métamorphoses du langage, offerte comme un présent sur les autels des dieux des mythes anciens. Clopine, votre blog inscrit quelque chose qui ne s'était dit nulle part ailleurs...
Amitiés.

Posté par christiane Parra, 26 avril 2008 à 09:07

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