19 avril 2008
Les deux A d'Amar...
Je reviens, encore et toujours, mais vous m'excuserez, il y a dans cette histoire comme un noeud de ma propre vie, qu'il convient que je dénoue. Je suis plus à l'aise à la corde lisse ! - Je reviens, donc, à ce personnage d'Amar, et à cette rencontre avec Jules et JIm.
Je répète : nous sommes en 1974, dans les Landes (au fait, Saint Justin n'est pas dans le Gers, mais dans les Landes !) et le journalier arabe parle, pour la première fois depuis trente ans, avec ces deux jeunes gens de passage, étudiants tous les deux.
Rencontre improbable ? Pas tant que ça. IL y a en effet comme une correspondance secrète entre Jim (surtout), et Amar. Sans doute est-ce ce lien qui a favorisé la rencontre.
Il est probable que ces deux-là se soient "reniflés", sous l'oeil bienveillant, énergique et doux à la fois, de l'objectif de Jules. Ce qui a permis au vieil autodidacte de se montrer, de se raconter, d'aller jusqu'à livrer ce qui devait faire l'orgueil de sa solitude : ses cahiers d'écolier...
IL y a en effet deux "A" dans "Amar". Anarchie, et Autodidacte. Ces deux mots-là vont d'ailleurs souvent de pair chez les anars. Surtout chez certains d'entre eux, que j'appelle les anarchistes absolus, avec tendance à la souffrance. Amar en était un, sans aucun doute.
Ce sont des êtres voués à la solitude. Comme dit Ferré, l'anar est souvent "fils de rien, ou de si peu". Pour les Amars, l'enfance est dès l'abord douloureuse. L'enfant acquiert très vite deux certitudes : d'abord, qu'il est différent, ensuite, qu'il vit "en-dessous". C'est souvent un être extrêmement brillant intellectuellement, avec une grande capacité à l'abstraction, le tout plongé dans un milieu limité, culturellement parlant. L'affectif n'y brille guère non plus, ou bien est bridé par l'inhibition. L'enfant grandit, inadapté donc à une école du plus grand nombre, mais son goût pour l'effort de compréhension, la force de son intelligence, le poussent à acquérir le savoir - parce qu'il sent bien que c'est la clé pour échapper à sa condition, mais aussi par goût. IL devient ainsi un autodidacte, ce qui renforce encore son orgueilleuse conscience de soi.
Le drame des Amars, c'est qu'ils n'échappent pas à leur milieu , en quelque sorte partis de trop bas, avec trop de handicaps sociaux, et qu'ils en ont douloureusement conscience. ILs se retranchent alors dans une solitude orgueilleuse, et se mettent à s'interdire tous les plaisirs entachés pour eux par la compromission... Le Riche (et comme ils vivent souvent en marge, leurs propres ressources sont souvent dérisoires, tout le monde est donc plus riche qu'eux), l'Intellectuel reconnu, tout ce qui peut s'apparenter à du succès, éveillent parfois une véritable haine chez eux. Mais aussi les plaisirs simples de tous les jours...
Invitez un Amar à déjeuner, par exemple. Le monde entier est au-dehors, vous êtes avec des amis choisis, vous apportez à votre table un bon mets, longuement cuisiné, vous savez que des exclamations de plaisir devraient accueillir le plat... C'est le moment qu'un Amar choisira, précisément, pour rappeler quelques cuisantes vérités sur l'état du Monde, sur les catastrophes vers lesquelles il coure, ce Monde, voire pour insinuer des propos désobligeants sur le montant de vos ressources, et les compromissions auxquelles vous avez dû consentir pour les obtenir. Le tout sans envie, ou jalousie, non. Mais par pureté, en quelque sorte, parce que lui vit dans l'ascèse depuis si longtemps, l'ascèse intellectuelle d'abord, l'ascèse sociale ensuite.
Vous en êtes désolée, certes, mais ne pouvez vous empêcher d'être désolée aussi pour votre bon poulet rôti, parce que les propos d'Amar en ont fait figer la sauce... Et pourtant, il a raison, n'est-ce pas, ces démonstrations sont aussi implacables que la dure loi de la pression sociale, qui nous courbe tous. Sauf lui, qui préférera toujours crever de faim plutôt que manger un pain sorti de mains pour lui compromises. N'empêche que, du même coup, la fête est gâchée. Mais un Amar peut-il même savoir que la vie est une fête ?
Amar, le dernier des hommes socialement parlant, était si prodigieusement intelligent qu'issu d'un monde sans école, fermé, extrêmement pauvre et codifié, il avait cependant su apprendre seul une bonne part de culture, accéder à une maîtrise certaine de l'écrit, réfléchir suffisamment pour rejeter les dogmes de sa société, adopter une doctrine politique à l'intransigeance particulière et à la pureté idéologique certaine - l'anarchie.
Amar, donc, pouvait parler avec un Alain, zut excusez-moi un Jim, l'étudiant en philo et en musique, parce qu'il devait renifler autour de ce dernier un parfum de solitude et d'intelligence. Il n'avait pas tort, d'une certaine manière, mais les mots de Jim, ceux que j'ai recopiés ici (en italiques dans le message d'hier) montrent aussi qu'il se trompait.
En effet, à la différence d'Amar, Jim (comme un peu moi aussi, et comme ONfray, qui a quelque chose d'un Amar, mais qui va au-delà, ouf) est surtout un hédoniste.
Quand je relis les mots de Jim sur Amar : "contrairement à lui, je passerai ma vie à fuir la peine et la souffrance", mots écrits à 20 ans et dont je peux témoigner qu'il les a appliqués à la lettre, je suis contente de les recopier. Mais mon coeur se serre. Parce que 35 ans après, JIm est désormais atteint d'une maladie incurable, qui le frappe dans ce qu'il avait de meilleur chez lui (comme l'image est ce qu'il y a de meilleur chez Jules) : les mots - mais ceci témoigne juste de l'épouvantable injustice qui frappe l'humanité, et chacun d'entre nous, et qui s' appelle la destinée .
Clopine
Commentaires
Chair Amar...
Bonjour
Je suis de ceux qui sont allés lire Amar sur ILV; et je dois l'avouer, j'en suis repartie, sans émotion particulière; oui, un texte précieux et attachant, bien écrit, une époque, un destin en filigrane, une belle gueule ravinée et racée. Par contre, je suis depuis à la trace tes allers et retours sur ce texte qui fait partie de ta vie et que tu brandis avec une superbe rage ; et là, vlan, à ton dernier retour, les Amars et les Jim prennent vie. Ils sont là, je les sens. Je vais retourner sur ILV retrouver Amar. Avec cette nouvelle chair que tu lui a donnée, son texte devrait résonner autrement...
MamzelleLuna, pensez à une chose ...
Je crois qu'Amar aurait été très fier d'avoir une lectrice telle que vous - et je suis à mon tour touchée de votre intérêt pour lui, pour eux devrais-je dire.
Je crois que je peux à présent tourner la page, parce que j'ai exprimé ce que je voulais, ou à peu près, et recommencer à clopiner paisiblement. Et merci si vous m'accompagnez dans mes clopinantes promenades !
Clopine
Il y a d'autres Amar
Peu de points communs entre mes personnages, sans doute ni autodidactes ni anars, et Amar, si ce n’est qu’il s’agit de petites gens, de gens oubliés par tous.
A l’instar de Clopine qui donne comme une seconde vie à Amar, j’ai réveillé les souvenirs que voici.
J’habitais au bord du Rhône à Bourg St Andéol, et j’allais au lycée de l’autre côté, à Pierrelatte. Je prenais donc le pont tous les jours scolaires.
(C’est à peu près là qu’a été tourné le film “y aura-t-il de la neige à Noël ?” Je n’ai jamais trouvé - ni cherché - l’emplacement exact, mais le film montre bien cette plaine sans charme.)
Juste de l’autre côté du pont s’étaient installés Roméo et Juliette - ainsi les appelait-on à Bourg. Ils avaient récupéré je ne sais comment un car qu’ils habitaient, et petit à petit ils l’avaient décoré, ainsi qu’un petit carré de terrain autour, par toutes les merdouilles les plus kitsch possible qu’ils trouvaient dans la décharge à ordures.
A l’époque, les années soixante, les poubelles étaient déversées dans la remorque d’un tracteur qui allait vider son contenu un peu plus loin, hors la ville, dans une zone même pas enclose : c’est parce que dans les années soixante, il n’y avait ni pollution ni terrorisme. On jetait tout sans discernement, et même les piles usagées ne polluaient pas plus la nappe phréatique qu’une bonne pluie d’eau propre.
Roméo et Juliette pouvaient donc sans crainte fouiller les tas d’immondices. Je ne me rappelle plus précisément quelles bricoles ils exhibaient dans leur territoire : poupées, nains de jardin, fleurs en plastique, ce genre de choses ?
J’ignore tout d’eux : de quoi ils vivaient, qui était propriétaire du terrain, car ils le squattaient, forcément. Ils semblaient ne pas travailler. Ils étaient souvent chez eux.
Quel âge ? Difficile à dire, tout adulte étant forcément d’âge mûr pour moi qui n’avais pas quinze ans. Sans doute n’étaient-ce pas des jeunes. Je leur attribue la quarantaine.
Ma soeur et moi revenions parfois à pied du lycée, rares étaient ceux qui se tapaient ces quatre kilomètres. Nous passions donc devant le vieux bahut et tout l’arsenal. J’étais un peu intimidée par Roméo et Juliette, mais on ne peut pas dire que j’avais peur.
Le couple ne devait pas avoir beaucoup de distractions. Ils nous saluaient, prêts à papoter si nous le désirions.
Un jour, elle m’a appelée, et là ma mémoire fait défaut : avait-elle besoin de mon aide ? De l’aide d’une personne qui sait lire ? Mais était-elle analphabète, et “de combien” si je puis m’exprimer ainsi : faisait-elle partie des gens capables de déchiffrer, mais sans donner du sens aux mots qu’ils ont prononcés ? Est-ce une coupure de journal qu’elle m’a montrée, ou un courrier qu’elle aurait reçu ?
C’est tout ce que je me rappelle, incapable de préciser si j’avais su répondre à sa demande. Ou peut-être voulait-elle simplement partager une information avec moi.
Certes, ils avaient peu de monde à qui parler, mais ils faisaient causer. Une copine m’a raconté comment ils sont allés s’acheter une bague à un franc au bazar, pour leur servir d’alliance quand ils se sont mariés.
Je les ai vus danser à un bal du quatorze juillet. Elle avait une jupe longue très bohème, cela ne se portait pas du tout à l’époque. Elle le draguait à mort dans sa danse, elle m’a laissé le souvenir de mouvements sensuels, d’une danse ondulante, tournoyante...
Bref, heureux de vivre ?
Ils faisaient parler d’eux, et c’est ainsi qu’une copine m’a annoncé un jour la mort de Juliette. “Morte d’une cirrhose” a-t-elle précisé sur on ton qui en disait long. Maladie honteuse, mort honteuse.
Un jour où j’allais rentrer chez moi, j’ai vu Roméo passer sur son vélo (un vieux vélo de récup’ comme tout le reste). J’ignore où il allait, à la décharge peut-être. Il s’est arrêté.
“Vous savez que ma femme est morte ?
- Oui.”
Je n’avais rien d’autre à lui dire. Si je rencontrais un tel Roméo aujourd’hui, nous échangerions les nouvelles, je me soucierais de lui par mauvais temps, et le décès de sa femme serait au minimum l’occasion de l’écouter parler davantage. Mais je ne savais pas poser les questions, je l’ai écouté parler de la solitude et combien c’est difficile.
Nous ne nous sommes jamais revus.
Plus tard, tout a disparu, le petit bout de terrain a sans doute complété la parcelle de l’agriculteur du coin.
Comme si Roméo et Juliette n’avaient jamais existé.
Des gens tellement sans histoire qu’on en ignore jusqu’à leur nom.
Voyez, Pascaline, le pouvoir des mots !
Vous dites ignorer jusqu'au nom de vos Roméo et Juliette - ils ont depuis longtemps disparus, et pourtant, regardez comment vos mots les ressuscitent ! Toute votre émotion de jeune fille, ce mélange de fascination pour l'anormal social, et de réserve, toute cette culpabilité aussi qui permet qu'à travers toutes ces années, l'anecdote remonte ainsi, que vous l'écriviez et qu'elle nous arrive droit au coeur - tout ceci transparaît dans votre récit, et je vous en remercie, parce que je porte leur image un peu, moi aussi, maintenant...
Merci donc
Clopine
Rendre le texte compréhensible
Le texte d'Amar n'est pas un texte littéraire. Il ne se veut pas même être un témoignage ; il se suffit d'être un défouloir.
C'est sa force brute, non apprêtée qui fait sa richesse. Mais il ne peut être accessible seul. La rencontre confiante avec Jules et Jim, la photo d'Amar, de sa bicoque, sont des préalables à la lecture.
Par contre j'apprécie de ne pas savoir si le docteur Chassagne avait bien une maison inoccupée nommée Picata.
Oui, Pilou, j'y ai pensé aussi.
Je crois bien que vous avez raison, Pilou. Si je voulais faire une chose littéraire (la dénomination de cette chose étant secondaire) avec le texte d'Amar, il devrait s'insérer dans un autre texte. J'ai même pensé à une sorte de récit de voyage en voix off, avec photos et textes de Jim de l'époque à l'appui, et en son centre, comme le noyau d'un fruit, le texte d'Amar.
J'y ai pensé, mais en fait je suis allée à la facilité, je l'avoue. J'ai fait un pas, puis deux, puis trois, et l, ça me suffit, je me suis arrêtée. Je ne sais si je suis assez motivée pour reprendre le tout, et puis je prends déjà bien trop ce blog et ILV pour un cahier de brouillon, il faudrait quand même que j'arrive à structurer un peu mon travail. C'est le danger du net, des blogs : l'éparpillement. Ca scintille dans la nuit, c'est plus plaisant que
la télé, ça permet d'écrire - quand même, hein ! et ça ouvre des fenêtres sur des intérieurs d'inconnus, dont certains sont bien plaisants, mais ça détourne, finalement, de la littérature. Faudra que j'en parle à Paul Edel, de ce danger, plus longuement (mais celui-ci est un écrivain désenchanté, alors).
Merci en tout cas de votre lucidité, Guy !
Clopine

