18 avril 2008
L'ALBUM PHOTO
Ah, Linaigrette et Pascaline, heureusement que vous êtes là ! Eh bien, rien que vous, donc ! Approchez-vous un peu , arrêtez vos occupations, asseyez-vous près de Tata Clopine qui se balance sur son rocking chair, et ouvrez vos oreilles à l'histoire du jour : celle de la Lettre à Picata, d'Amar Kelloul.
Rien que pour vous, je vais poursuivre, éclaircir, dater et expliquer. Ce ne sera pas bien difficile : il suffit d'ouvrir l'album qui est justement là, sur la table, à côté de moi. Un gros album rouge, à couverture de cuir s'il vous plaît, rehaussée d'un fil doré, aux pages blanches, épaisses comme du canson. Bourré de photos (pas seulement celles d'Amar, des dizaines d'autres aussi) et légendé manuscritement : l'album de vacances d'été de 1974. Un été partagé par deux potes, qui sont devenus par la suite mes copains...
Non. Ca ne va pas, parce que vous n'allez pas tout comprendre. Il faut vous dire que ces deux garçons-là... Je sais ! Si je les appelle "Jules et Jim", comprendrez-vous mieux qui ils sont pour moi ?
Je précise tout de suite qu'en 1974, Jules et Jim sont partis seuls. Je n'existais tout bonnement pas encore : il s'en fallait d'une bonne dizaine d'années avant qu'ils n'entendent parler de bibi... Etudiants encore tous les deux : JULES apprenait la photographie dans la meilleure école professionnelle du pays. JIM cumulait le conservatoire (il devenait musicologue, mais passait officiellement le prix de composition) et la fac, où, en maîtrise, il philosophait à loisir. Les photos de l'album sont signées Jules, mais aussi Jim, qui s'y essayait... C'est aussi Jim qui a écrit les textes, et c'est sans doute lui qui a dactylographié La lettre d'Amar, pendant que Jules, qui n'est pas maladroit de ses mains, a inséré les pages qui sont dorénavant reliées avec le reste de l'album.
Je donne la parole à Jim, qui commence ainsi la première page :
"Nous ne partirons pas en vacances avant d'avoir photographié la mairie d'Evry, le supermarché de Villeneuve la Garenne, et cette école maternelle à Garges-les-Gonesse. Putains de nuages qui viennent foutre la merde. Moi, je ne fais rien de bien précis en fait, je ne sais pas faire de clichés avec une Horseman, c'est encore trop compliqué pour moi. D'ailleurs, il faut le C.A.P. pour exercer. Cinq mille balles par cliché, c'est pas trop. Mon pote a posé son télémètre, ou plutôt non, sa cellule, derrière l'objectif et constate le passage stupide d'un nuage d'orage. Quatre jours pour dix huit photos ! Et nous voyons passer les ménagères de banlieue qui ne sont pas parties en vacances et qui font leurs courses au Suma. Les maisons par ici sont individuelles, petites, avec des jardins. C'est la petite banlieue sympa et mesquine. Nous allons en terminer là pour aujourd'hui."
S'en suivent quelques pages de textes et de photos noir et blanc, furieusement "datées" (68 n'est pas loin) et toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Mais ne nous attardons pas, ni ne nous attendrissons Clopine, hein, tu dois expliquer, dater, et éclaircir la rencontre d'AMAR...
Nous retrouvons Jules et Jim quelque temps plus tard, pour un fin d'après-midi à Saint Justin. Voilà ce que Jim nous raconte :
"Une mouche se promène sur mon pied et en parcourt les chemins les plus secrets, pour je ne sais quelle raison profonde, et en tout cas avec une obstination remarquable. Mon pied lui-même est posé sur un vieux matelas qui a dû, vu sa taille, servir pour un lit de gosse. Le carrelage n'est pas droit et l'éclairage est indirect, le soleil donnant sur le côté fermé de la maison. La plupart des volets sont clos, sauf celui de la salle et celui de notre chambre donnant sur l'auvent. Le livre est refermé, je ne peux pas lire constamment. Au village, des gens ont cru que j'étais un curé en voyant ce livre dépasser de ma poche. Ce n'est pourtant qu'un de ces romans cruels qui font dire de leurs auteurs qu'ils ont jeté un regard lucide sur notre société. Ma vague d'excitation musicale est passée et les accordéons se reposent en paix sous la table. le violon est dans sa boîte. je crois que JULES, dont j'ai entendu les pas actifs tout à l'heure, pense déjà au feu. Il aime les brochettes, c'est tout à son honneur..."
C'est dans ce climat paisible et langoureux qu'AMAR apparaît, et voici une première photo qui illustre ces moments-là, de cet été là (AMAR est assis le plus à gauche, et ne cherchez pas JIM, il n'est pas là ; quant à JULES, je ne vous dirais pas lequel est-ce, sinon il va encore me tourbillonner le tout ça se trouve) :
JULES et JIM ont donc rencontré AMAR ce soir-là. Et voici comment était AMAR, ouvrier agricole à SAINT JUSTIN :
Et voici sa maudite maison, que tous ceux qui liront "L'étrange demoiselle Picata" vont bien entendu reconnaître tout de suite :
Une autre, pour bien prouver qu'AMAR ne bourrait pas le mou au Docteur Cassaigne :
et que son toit menaçait vraiment de s'écrouler, les camions l'envahissaient vraiment de leur bruit, et qu'il n'y avait effectivement ni électricité, ni le moindre confort
Et voici Amar, l'auteur et l'amoureux de Mademoiselle Picata :
Qui n'a jamais assouvi sa passion.
Je vais laisser encore la parole à JIM, qui, de son écriture nerveuse et allongée, raconte ainsi leur rencontre,et ses impressions après son départ, ce soir-là :
" Amar est maintenant reparti : je lui serai différent sur un point essentiel, en ce que je ne cesserai pas de fuir la peine et la souffrance (...). Pourquoi Amar s'est-il entêté dans toutes ces mésaventures qui lui font maintenant l'impression d'avoir vécu une vie absurde ? Il s'est sculpté une vie douloureuse, oeuvre d'art qui impressionne facilement nos jeunes âmes idéalistes mais qui me semble une gloire bien vaine. Nous écoutons ses lettres-poèmes que nous sommes les premiers à entendre, plusieurs années après qu'elles furent écrites, de même que nous sommes ses premiers interlocuteurs depuis trente ans. Les premiers avec qui échanger des idées sur le communisme, la sexualité, le maoïsme, l'objection de conscience. Et je crois que je me suis senti envahi par toute cette vie parfaite et parfaitement insoutenable. Son sourire pour nous parler de son espoir de passer le reste de son âge dans les Corbières, où le paysage ressemble beaucoup à se Kabylie natale, son sourire lorsqu'il lit dans ses textes quelque jeu de mots naïf et subtil, son sourire lorsqu'il se reconnaît le droit sans être Hugo de raconter ses obstinations, la nuit, à la lueur des bougies, son sourire lorsqu'il nous parle de sa sensibilité à la silhouette d'une jeune fille aperçue de loin, tous ses sourires-là me font un peu peur, comme font peur les ambitions trop folles.
Lorsqu'il fut rentré chez lui, nous avons pu penser qu'il s'était comporté comme un anarchiste toute sa vie, assumant les idées les plus avancées et les plus scandaleuses, et en même temps, donnant de lui une image de générosité et de vertu, comme si l'animosité raciste était justifiée, comme si son origine était une souillure originelle. Si nous étions restés un peu plus longtemps près de lui, il aurait feuilleté une à une ces pages de ses écrits, de sa vie, il aurait commenté un à un les objets empoussiérés de sa masure, montrant par des démonstrations les différentes habitudes de sa vie, les objets qu'il s'est fabriqué, et qui constituent le seul confort qu'il se soit accordé. Sans doute pensait-il le mériter. "
Voilà, jeunes filles, en gros, ce que je peux vous dire d'AMAR KELLOUL, ouvrier agricole à Saint Justin dans le Gers, aujourd'hui disparu et qui a écrit cette lettre-poème à Mademoiselle Picata. J'ai "retapé" le texte d'AMAR, sans changer un mot ou une phrase, mais simplement en accordant quelques verbes avec leur sujet, en corrigeant quelques fautes d'ortographe ou de syntaxe, et en supprimant quelques redites. Rien de plus que le travail normal d'un correcteur de n'importe quel maison d'édition, sur un texte de Proust ou de n'importe qui.
Au-delà du témoignage, au-delà de l'anecdote de Jules et Jim, au-delà du document qui retrace les conditions de vie d'un vieil anarchiste arabe, pauvre et orgueilleux, solitaire plus qu'on ne peut dire et plein d'amertume et de compassion pour lui-même, , au-delà du bonhomme qui aura, sur cette terre, mené sa vie sans trop de complaisance, le texte d'AMAR m'a touchée par son sens de la construction, son rythme, son invention...
Je ne regrette pas une seconde de l'avoir mis en ligne. Il ne sera pas beaucoup lu, peu interrogé (sinon par vous, belles dames), pas trop compris et restera solitaire ? Bah, n'était-ce pas également le sort de son auteur, ici-bas ? Au moins, j'aurai moi aussi participé, 35 ans après, à la rencontre d'Amar... Encore un pas sur les routes déjà empruntées par mes Jules et Jim à moi, mes devanciers qui m' auront toujours, finalement, débroussaillé le chemin...
Clopine Trouillefou
Commentaires
Très beau, effectivement, Amar. On croirait un cousin d'Aimé Césaire, la célébrité et la reconnaissance en moins.
Oui, Lavande, je trouve aussi...
et cela rajoute encore à l'émotion que vous avez si justement soulignée, à la lecture de son texte.Quant on sait que le bonhomme était autodidact complètement, qu'il achetait et lisait néanmoins des journaux, dont "Le Monde", tous les jours, dans son désir d'appréhender et de comprendre le Monde, qu'il a été particulièrement pauvre toute sa vie, et qu'arabe, victime effectivement du racisme (même s'il en rajoute un peu sur l'opprobre encourue), il était en plus le dernier des derniers des hommes : un journalier agricole, ça vous donne sa mesure !
(j'espère par ailleurs n'avoir choqué personne avec mes histoirs de Jules et Jim - mais comment expliquer sinon la charge émotionnelle de toute cette histoire pour moi ?)
Enfin, cet homme-là, avec tous ses défauts, était néanmoins particulièrement sensible à la beauté. Son texte, avec ses maladresses, sa roublardise, ses emprunts un peu affectés, en témoigne, ainsi que le soin qu'Amar a pris à l'écrire, élaguant toute faute d'orthographe, soignant à l'extrême sa calligraphie (si vous pouviez voir la photo de la première page du cahier d'écolier de 100 pages où il a écrit Mademoiselle Picata : un vrai bonheur pour Hussard Noir de la République !) témoigne de cette soif de beauté, et aussi sa très véridique sensibilité à la nature.
Amar a eu la chance de vivre en pleine nature, à l'usine je crois que là, ça aurait été le coup de grâce pour lui. Au moins, le plus humble des paysans profite de la beauté des champs. Ce que n'a pas forcément le bourgeois le plus friqué et le plus citadin d'entre nous, eût-il, entre ses petits bras immodestes, la plus belle top modèle du monde. Parce que la beauté de la nature perdure, et que celle de la plus belle fille du monde, elle, se fane impitoyablement...M'enfin, direz-vous, avec un peu de pouvoir, on en jette une et on en retrouve dix... *soupir*
si vous saviez comme tout cela me transporte. Je suis contente de faire tout ça, vraiment, vraiment : prenez le comme un cadeau de
Votre
Clopine, et soyez remerciée, mille fois, de votre intérêt !
Je vous lis zaussi,
pas que Linaigrette et Pascaline ! Vous le savez, n'est-ce pas ! Oui, bien sûr vous le savez ; mais je ne me permettrai pas de vous appeler Tantine ! F'rait beau voir !







