14 avril 2008
Génération Dupée
Ce qu’il faut comprendre, c’est que les agriculteurs actuellement en activité sont tous sortis des lycées agricoles des années 60 : là, on leur expliquait que pour être des citoyens du même rang que les autres, sortir de l’indignité qui a si longtemps collé aux paysans, comme la boue collait à leurs bottes et se répandait dans leurs cours de ferme, il fallait s’adapter. Ils sont tous imprégnés de cette injonction. Et donc victimes d’un immense marché de dupes. 250 hectares
S’adapter, ça voulait dire moderniser leur outillage, changer le rythme de leur travail, rationaliser les exploitations et souscrire au cahier des charges de leurs fournisseurs. La désertification des campagnes, déjà bien engagée depuis le 18è siècle, s’est donc accélérée. Il n’est pas rare de voir aujourd’hui
Certes, entre 1911, où la part de l’alimentation dans un budget d’une famille ouvrière française était de 66 %, et aujourd’hui, où le taux doit avoisiner les 30 % environ, un « progrès » est notable. Mais, outre que nous savons désormais que la notion de bonheur est notablement différente de la notion d’avancée économique, ce progrès n’est réservé qu’à une petite portion de l’humanité. La politique agricole des pays développés n’a pas empêché la moitié du monde de crever de faim. Et les émeutes des ventres vides, aujourd’hui, devraient nous être doublement douloureuses : dans notre fraternité humaine, d’abord, et dans l’échec ainsi révélé de la planification et l’industrialisation de notre agriculture, ensuite.
Nos budgets familiaux ont gagné 30 à 40 % de disponibilité (à nous les écrans !)… et la vie paysanne a disparu. Disparue, oui. Oh, bien sûr, il n’est qu’à regarder un film comme « jeux interdits » pour se remémorer de quoi elle était faite : d’un patriarcat assez insupportable, d’une crasse ahurissante, de superstitieuses ignorances, de dureté et de pain noir. Mais aussi d’un tissu social solide et chaleureux, d’un contact fécond avec la nature, d’une proximité immédiate entre le vouloir, le faire et l’obtenu : et la beauté surgissait de tout cela, en surplus dirait-on, si magnifiquement chantée par un Giono…
On en est aujourd’hui à la négation même de l’appartenance à la terre ; il est des exploitants agricoles qui ne sont plus résidents de leurs champs. Un agriculteur de la Beauce 300 kilomètres
Ils ont cependant tous marché dans la combine, tous nos agriculteurs, qui forment aujourd’hui encore 60%, soit le plus gros bataillon des maires des 36 000 communes de France. Trop contents d’accéder à l’hygiène du formica et aux délices de la télécommande. Comment leur en vouloir ? Leurs professeurs, leurs guides, étaient si intimement persuadés d’avoir raison. Exploitant agricole, au lieu de paysan : la case était pré-remplie, sur les formulaires de la PAC la PAC
Pour la vie sociale, il restait de toute manière la chasse, et la messe du dimanche. Et on pouvait toujours se croiser, chacun derrière son chariot, au supermarché du coin, avec la satisfaction de ressembler enfin au français moyen. Même si, bêtes et champs obligent, les périodes de congé étaient de toute manière limitées à quelques jours par an : après tout, les japonais n’en ont guère plus, alors. Et puis, le ski en février, le Maroc trois semaines en août et les plages du bout du monde pour les anniversaires, ce serait pour les enfants, qui feraient de l’informatique, eux : pas si bêtes.
On saurait quand même s’échapper de temps en temps, histoire d’aller à Eurodisney.
Oui, mais voilà. Les nappes phréatiques, reçues potables des générations des bouseux crasseux de l’ancien temps, étaient désormais bourrées ras la gueule de nitrates, et on allait les refiler ainsi, irrécupérables, aux enfants et aux petits-enfants. Les vaches, qui n’avaient plus de nom et battaient tous les records de productivité, en devenaient folles. L’agriculteur ne mangeait pas le porc qu’il produisait : c’était trop de la merde. L’indépendance du paysan, lent et têtu comme le pas de ses bêtes de somme, avait cédé la place à un assisté qui ne disait pas son nom, mais dont la vie était précaire : sans subventions, plus d’exploitations. Les mêmes contribuables qui tressaillaient devant les sommes « gâchées » pour les érémistes ne bronchaient pas, devant le prix de la PAC. Pourtant
Comme il n’y aurait plus d’odeurs de fumier, on pourrait ainsi vivre avec un bout de haie rescapé, trois thuyas et une pelouse roundupisée, comme dans un lotissement quoi.
N’empêche que, sourdement, la honte, et la colère d’avoir ainsi été pris pour des cons, d’avoir cédé quelque chose dont on ignorait la valeur, pour le contenu d’une assiette de lentilles, s’emparaient de tous ces Esaü. Que les meilleurs d’entre eux, les plus finauds, les dégourdis, soient partis depuis longtemps, ils l’acceptaient volontiers, le disaient d’eux-mêmes. Mais ils avaient tant espérés être « comme les autres », propres sur eux, enfin débarrassés de l’indignité des champs. Et voilà : le soufflé de l’espoir retombait ; las, une fois de plus la honte de faire ce qu’ils faisaient à leur terre, mi-consentants mi-ignorants, d’être ce qu’ils étaient, des dupes, les submergeait.
Exactement ce à quoi ils croyaient échapper en apprenant au lycée agricole comment on calcule des ratios d’entreprise. Une fois de plus, damnés d’une terre par eux-mêmes condamnée.
Et donc eux, qui restaient dans leur Marly-Beaumont "ethniquement préservé" (pour parler comme Alain Finkelkraut), votaient en masses pour le Front National. Exprimant ainsi quelque chose de leur inconsciente rancune : se revendiquant d' opinions, à défaut d’une identité paysanne aujourd’hui disparue, haineuses à l’extrême.
D’autant que les babas avaient cédé la place à de respectables agriculteurs biologiques, qui vendaient leurs produits comme des petits pains, certes, mais chers. Et à qui la nation entière souriait.
En soupirant, l’exploitant agricole attrapait son fusil pour aller à la chasse. Il y tenait mordicus, à sa chasse, et pour cause : ça, au moins, c’était un héritage qu’il n’avait pas bradé. Et le premier écolo qui se mettrait sur son chemin, risquait fort de comprendre à qui il avait affaire : un dupe, oui, mais droit dans ses bottes.
Clopine
Commentaires
Bravo Clopine
Analyse remarquable, claire, bien documentée, très sensée et parfaitement lucide. J'arrête car je manque d'adjectifs !
La dernière évolution dans le monde rural, c'est le retour à la terre d'agriculteurs fortement diplômés. Une étude extrêmement intéressante, lue je ne sais plus où, s'intéressait à la qualification notamment des agriculteurs bios : il me semble que plus de 80 % avaient un diplôme d'un niveau égal ou supérieur au bac... et 20 - 30 (?) au moins égal à la licence... D'où une nouvelle approche de certains secteurs considérés pourtant comme sinistrés du monde agricole : redémarrage de l'agriculture de montagne ou des petites exploitations en polyculture avec une activité touristique en complément... Ces nouveaux agriculteurs ont une réflexion approfondie sur l'environnement et souhaitent la mise en place de nouveaux réseaux de distribution, avec établissement de liens entre consommateurs et producteurs. Là aussi l'écart est saisissant avec les "entrepreneurs" beaucerons ! Il est utile aussi de préciser que ce sont ces "géants" céréaliers qui jouent avec les subventions européennes et forment le gros des bataillons de la FNSEA et des apporteurs de fonds non négligeables pour l'UMP... Que de contrastes dans ce monde agricole !
Précieux avis, La Feuille Charbinoise !
Si j'allais au bout de mon envie, c'est presque un personnage de film qu'il faudrait créer pour incarner cette génération de dupes. Mais le monde agricole est contrasté, vous avez raison de le dire. Pourtant, voyez-vous, la lectrice éperdue de Giono que je suis ne peut s'empêcher d'y voir le seul espoir du monde. Pas vous ?
Clo
Le film existe déjà...
...et tu l'as vu dans le cadre du festival du cinéma rural de Gournay . Je m'étais même payé le directeur du lycée de Merval qui avait fort mal pris mon intervention pourtant judicieuse !
Lien vers ce film de François Dupeyron : "C'est quoi la vie?" http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=26272.html
Planète sans visa
à lire dans le Monde
http://abonnes.lemonde.fr/archives/article/2008/04/12/le-retour-des-ventres-creux-par-eric-le-boucher_1033942_0.html
PUIS sur "planète sans visa" l'analyse que fait Fabrice Nicolino de l'article d'Eric Le Boucher
http://fabrice-nicolino.com/index.php
(à la date du 13 avril)
Edifiant!!!
PS: Fabrice Nicolino est l'auteur de "la faim, la bagnole, le blé et nous"
Merci Bernard
M'est avis que vous avez lu "Paysans dans la lutte des classes" de Bernard Lambert, un livre prémonitoire...
vache de subventions
Histoire de compléter le dossier, j'ai lu ça ce matin et je vous le livre tel quel : "La vache européenne moyenne reçoit une subvention de 2 dollars par jour (le seuil de pauvreté de la banque mondiale). Plus de la moitié des habitants du monde en développement vivent avec moins. Mieux vaut apparement être une vache en Europe qu’un pauvre dans un pays en développement..."
Le lien pour l'article complet :
http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6421
Pour les mystérieux cadeaux, je le jure, ce n'est pas moi, je n'ai pas eu le temps hier !
La reine d’Angleterre, le prince Charles et un certain nombre de ducs, comtes, barons et marquis font partie des plus gros bénéficiaires des subventions versées par Bruxelles à la Grande-Bretagne au titre de la politique agricole commune (PAC).
Interesting, isn't it?
merci des infos !
Qui seront sûrement lues avec l'attention qu'il se doit...
JD : non, pas moi personnellement
(mais ça se trouve, dans mon entourage proche, très proche, oui !)
bien à vous
Clopine
Des chiffres
Noté dans "l'âge de faire" n° 18 de mars 2008, page 12
"Les aides à l'agriculture sont restées axées très fortement sur la production (87 %), favorisant l'agriculture intensive et les grandes exploitations. Ainsi, 40 % des aides sont captées par 1 % des exploitants les plus riches (...). La proportion des fermes de 10 à 50 hectares est passée de 47 à 31 % entre 1979 et 2000. Entre 2000 et 2005, 160 000 exploitations ont mis la clé sous la porte, soit une toutes les 22 minutes !"
Toutes ces informations et plein d'autres dans une revue écologique que l'on trouve en ligne trois mois après publication du numéro.
www.lagedefaire.org
Et que la reine d'Angleterre aura du mal à démentir, isn't, comme dit ma belle-soeur...

