10 avril 2008
La cruauté d'Eric Chevillard
En ce moment, je vis avec Eric Chevillard. Je m'endors avec lui, l'ai toujours à portée de main, le prête, voire le donne à mes amies et lui rend régulièrement visite.
Rien de trouble là-dedans, juste une réelle admiration et un goût pour quelqu'un qui me surprend toujours. Une affinité élective de plus. Bon, il est mon contemporain, et alors ?
Et alors, justement, c'est là que cela fait un peu mal. Parce qu'Eric Chevillard, dont je croyais la lucidité réservée à son usage personnel, que je pensais dans l'empathie des amoureux des mots, Eric Chevillard se révèle cruel... Et, derrière le sourire esquissé, voici la morsure.
Le coup de dents ne s'adresse pas à moi, of course, (qui suis-je ?!) mais à ce pauvre Alexandre Jardin, pourtant honnête artisan des mots. Aujourd'hui, sur le blog de Chevillard , en trois pastiches et autant de paragraphes, voici Jardin proprement assassiné... Je ne peux imaginer une seule seconde Chevillard mû par la jalousie. C'est donc qu'il doit souffrir, réellement, du "style" de Jardin, et qu'il se soulage en mordant...
Or, j'en sors mordillée à mon tour.
Franchement, quand je lis une phrase du style : "Oh ! c’est comme si toutes les lettres patiemment assemblées qui forment notre littérature soudain se délitaient et que toute cette encre démontée déferlait sur nos jours, saccageant nos fragiles beautés, achevant le tremblant espoir, ulcérant les cœurs nobles, ruinant la possibilité même de l’amour, et nos jours désormais ne seront plus que plaintes amères et cris discordants !", même si cette tartine pastiche un autre que moi, en rajoutant dans la mayonnaise, je m'en prends une giclée au passage.
Je ris, jaune.
D'autant que Chevillard est injuste. Certes, le style post-Desprogiens, dirons-nous, mélange savant de potachisme et d'envolée sincère, peut agacer. Mais il vient contrebalancer des années de sècheresse aussi travaillée que sublime. D'ostracisme de l'adjectif qualificatif. De bannissement de la relative subordonnée... Il n'est que le ressac d'un flux bien submergeant, certes, mais à l'exigence aride !
Chevillard est donc cruel, et d'une cruauté d'autant plus efficace que lui-même se situe à mille lieues de ces récifs où mouille la phrase ornée : il ne peut en aucun cas en sentir l'écume. On ne peut, c'est vrai, lui reprocher de se répandre, lui qui concise ses phrases comme autant de miniatures perses.
Ceci, par exemple, si admirable dans le minuscule :
"Une coccinelle se pose sur le doigt de ma compagne qui la chasse gentiment avec son petit pinceau – tu sais pourtant bien que tu n’as pas le droit au vernis à ongles, tu es tombée dedans quand tu étais petite."
et qui m'enchante...
(en plus, mais là c'est vraiment une opinion personnelle, je n'ai certes pas besoin, en ce moment, qu'on me secoue la paillasse et qu'on me démontre que je suis boursouflée. Je m'anéantis très bien toute seule. J'aurais plutôt besoin d'une parole caressante, et si Chevillard continue de se moquer, des larmes encore plus dégoûtantes que le reste pourraient bien me monter aux yeux.)
Clopine
Commentaires
"Le gros célibataire" s'en prend davantage dans les dents qu'Alexandre Jardin chez Chevillard, et vous ne prenez pourtant pas sa défense ?
La cruauté c'est s'il avait arraché les ailes de la coccinelle posée sur le de sa compagne :o))
Eric est sadique
Cruauté d'Eric Chevillard, oui, encore bien vu, Clopine! Dans "Oreille rouge", je la trouve également manifeste, cette cruauté: pas de Jardin explicite dans sa ligne de mire, mais derrière son personnage d'infortuné écrivain héroïque, que de récits de voyages et d'évocations exotiques raillés sans pitié aucune! (je suis persuadé que le Clézio, entre autres, le Clézio d'"Onitsha", est visé).
Et dans "Démolir Nisard", cette hargne gratuite et implacable, certes jouée, certes à lire à l'envers, n'est-elle pas à prendre au sérieux sinon dans son objet, en tout cas dans son mouvement? Chevillard m'apparaît souvent comme un enfant qui détruit ses jouets (et pourquoi pas ceux des autres, au passage) avec une grace et une inventivité extraordinaires; un enfant génial assurément, mais qui comme tout enfant (mâle) aime le jeu cruel.
Cela dit, s'il n'était que dans le pur jeu, le ludique détaché et inoffensif, pourrait-on l'admirer encore longtemps, ne dirait-on pas bientôt: "voilà un jongleur fort adroit"? Tout écrivain, du moins quand il écrit, est un peu cruel, non? (sinon, il serait bénévole à plein temps dans une cause humanitaire). Il faut bien que cette cruauté transparaisse à un moment ou à un autre.
Bref, je me répète, chère Clopine: je trouve cette entrée dans l'oeuvre de Chevillard très pertinente (il serait d'ailleurs intéressant de savoir ce que l'intéressé (hi hi hi) pense de vos réflexions... Donc: Monsieur Chevillard, je vous le demande officiellement, vous qui lisez en douce les Clopineries depuis des mois: expliquez vous sur Alexandre Jardin, laissez un commentaire ici! cruel ou pas, tant pis.)
Ce n'est pas la première fois que Chevillard démolit Jardin. Sa démonstration est implacable :
http://www.eric-chevillard.net/textes/_alexandrejardin.htm
Ouh là là, comme vous y allez, mon cher Marco ! "sadique" me semble un peu fort (sinon, j'adhère à vos propos tel le scotch au glaçon, comme d'hab')
Et puis, aucune chance que Chevillard vienne mouiller dans mes parages. Vous savez bien que les grands de ce monde (littéraire quoi) ne traînent pas chez les qui-n'en-veulent. Cela me fait toujours penser à ce sympathique personnage des Bronzés, joué par Louis Rego, et à son accablement quand il rencontre des anciens collègues de sa vie antérieure, de quand il était assureur... :<))
très très bonne journée à vous, Marco, sur votre blog je n'en parle jamais, mais comment vont vos amours éditrices ? Envoyez-vous toujours vos écrits à ces Hydres de Lerne "les grandes maisons d'édition parisiennes ?"
Tout le mal que je nous souhaite, à vous et moi, c'est de nous retrouver un jour des deux côtés d'une table. Vous assis, prêt à parapher un tome de votre pile de livres devant vous, et moi de l'autre côté, vous tendant le coeur un peu battant votre ouvrage (publié chez Gallimard, of course) , et sollicitant une dédicace pour "Clopine Trouillefou, oui, avec deux "L" ". Nous échangerions forcément un sourire, n'est-ce pas ?
bien à vous, bonne journée d'écriture
Clopine (qui doit s'y mettre aussi !)
Loïs, shoking !
Nom de dlà, Loïs, vous voilà d'une férocité sans pareille ! Arrachiez-vous, petite, les ailes des papillons ?
Clo
Anne-Lise, certes, mais...
Bonjour Anne-Lise, certes, vous avez raison, mais autant démolir Nisard est une oeuvre à la fois salutaire et réjouissante, autant accabler Jardin (outre le fait que je pourrais mériter pour des raisons à peu près semblables une telle correction) me laisse dans le malaise.
Nisard est mort depuis belle lurette, et Jardin, strict contemporain, ne m'a jamais paru mériter un tel accablement. Alors que d'autres (suivez mon regard), si, tellement si...
Merci de votre intérêt en tout cas
Clopine
Clopine
Je n'ai peut-être pas lu toute votre prose mais je la préfère à celle de Jardin, pourquoi vous sentir proche ?
Ma cruauté se borne fortuitement à la mutilation de l'orthographe :o)
Merci mille fois, Loïs, mais je pensais surtout à mes nombreux, hideux et tenaces défauts !
Vous êtes quelqu'un de généreux...
(un jour, il faudra que je fasse le point. Je vous ai déjà qualifiée de "maline", "fine", "sadique" et maintenant "généreuse" !!!)
:>))
Clo
Clopine
Projetez mon enfant, projetez, les blogs permettent également cela :o)
Chère Clopine,
vous l'avez bien compris, malgré mes efforts pour paraître désabusé, je reste furieusement optimiste, et je vous dis donc: bien sûr que nous aurons l'occasion de nous signer nos livres respectifs, de chaque côté de la table! Ce n'est qu'une question de temps... euh bon, de mon côté, comptez pas mal de temps (disons une décennie), car je dois dire que mes "amours éditoriales" sont de plus en plus platoniques... quant à Gallimard et ses amis, non, j'ai beau rester très jeune dans ma tête, j'ai fini quand même par comprendre que l'ascension de Paris par la face Nord à mains nues, sans guide, ni équipement ni oxygène, ce n'est pas très raisonnable... Il n'empêche, dans dix ans vous dis-je, nous en reparlerons au Salon du Livre :)
Merci à vous!
PS: "sadique", c'était juste pour aller avec "Eric" (sinon, je pensais à "Chevillard est crevard", mais c'est encore plus nul _ ah! l'art des titres...)
non, moi vous me faites rigoler !
Je trouve que Chevillard et crevard, c'est vachard...
mais rigolo.
Sinon, avez-vous écouté Répliques ce matin ? (vous pouvez l'écouter encore, en cliquant sur france cul). Quelque part, là aussi c'est comique. Enfin, Finkelkraut est tellement imbu de lui-même, et à côté de la plaque, qu'il en est presque comique. S'il n'était si définitivement à côté de la plaqu, bien sûr !
à vous lire chez vous ?
Clo
curieux chevillard........
Chère Clopine.
votre défense de Chevillard est généreuse. je n'ai pas compris son livre sur Nisard. car,au fond, il ne traite pas le sujet Nisard, le critique Nisard qui trouvait que tout est toujours mieux "avant",est,au fond courageux, personnel, écrit bien et a le droit de ne pas aimer les Romantiques qui constituent pour moi les plus beaux livres de chevet..(j'adore chatterton de Vigny, cinq mars, et lamartine) nisard n'en tientque pour Virgile, Horace, ciceron.
C'est sojn droit. je n'aime aps beaucoiup cett-e manère actuelle de se moquer de Niasard, de Sainte Beuve.ils ont été pasionnés, critiques, aussi amoureux que nous de la litérature. j'aurais aimé avoir écrit certains articles de sainte beuve.
Et son millier de pages de son "port royal" qui est scintillant d'intelligence sur le jansenisme, murement fulgurant en littérature avec pascal et racine..
mais aujour'hui, il faut faire le malin en trois lignes?
être remarqué comme dupe de rien? pas digne d'un vrai écrivain!.
digne d'un article de Launet tres amusant dans libé. chamboule -tout marrant et foire aux vanités... on peut toujours régler son compte à Hugo ou le clézio , à paul Valéry et à Malraux en deux lignes qui feront rire le parterre et ceux qui ne lisent que Coehlo..pas tres glorieux ce coté éternellement ricaneur... voilà la limite du nisard-Chevillard..
je vous embrasse
.
mais Chevillard, j'aimerais un jour qu'il aime, complètement quelque chose, quelqu'un, et qu'il me le dise.... ses phrases sont toujours des manières de fermer la discussion. l'ironie chez lui devient, sur le long terme, fermeture, misanthropie, bunker.
il ne faut quand même pas exagérer l'importance que donne la couverture éditions de minuit.elle permet de faire le malin.. pas de de faire le dégouté sur tout le reste.. voilà ce que je ressens.
mais j'aime vos interventions.il y a toujours une adresse à l'autre incroyablement généreuse et libre.une absolue rareté.
Ah! chère Clopine, si vous me parlez en mal de Finkielkraut, nous allons peut être trouver enfin un terrain de mésentente :) Car cet homme a quand même pensé, dit et écrit des choses qui sont loin d'être négligeables sur l'ex-Yougoslavie, l'antisémitisme, la culture... mais c'est vrai que c'était il y a pas mal d'années. Depuis, mon Finki a vieilli et s'est raidi: lui qui a une vraie finesse d'analyses (je vous assure) et qui part de constats souvent justes, il saute désormais sur tout sujet à pieds joints, jouant le plus mauvais jeu des medias, balançant ses sentences sur le rap, la BD, ou internet...à côté de la plaque, oui, hélas... Mais du coup il ne me fait jamais rire, je suis même de plus en plus triste en l'écoutant...
Concernant l'acharnement (thérapeutique?) de Chevillard sur Jardin (merci Anne Lise pour le lien, la démonstration est en effet féroce... et imparable), je crois qu'il s'attaque avant tout au "personnage" médiatique, l'Alexandre Jardin qui fait devant les caméras son numéro d'écrivain frais, amoureux et non conventionnel... je suis sûr que Chevillard ne jugerait pas son style aussi durement si Jardin était un homme "discret"; le pas très original qui se proclame hyper-original est toujours difficile à supporter...
Merci, Pual, et vous savez...
Chevillard devrait effectivement avouer un amour quelconque... Par contre je ne comprends pas votre phrase "il ne faut quand même pas exagérer l'importance que donne la couverture éditions de minuit". Vous voulez dire que c'est une édition prestigieuse, qui auréole de suite son auteur ?
Pour moi, la seule édition "de prestige", pour laquelle j'ai un sérieux faible et 7 ouvrages à la maison, c'est la Pléiade. Tout dans ce luxe est précieux, enrichissant : un vrai plaisir. Mais je crois qu'il faut être devenu une vraie célébrité défunte pour y accéder : je ne le souhaite donc pas à Eric Chevillard !
Bonne journée à vous
Clopine
Un motif de plus pour détester Finkelkraut
OH non Marco pas vous !
C'est effectivement un désaccord... fondamental !
Un motif de plus de détester Finkie : voilà qu'il nous sépare. M'étonne pas de lui, tiens.
Clopine
Eh bien, Clopine, quelle radicalité! Et vous faites beaucoup d'honneur à Finki en pensant qu'il peut nous "séparer"... "Désaccord fondamental"? euh... désaccords ponctuels sur ses déclarations tant que vous voulez (et encore! comme je vous le disais, nous risquons d'être encore bien souvent d'accord, étant donnée l'évolution intellectuelle de Finkielkraut qui me dérange de plus en plus), mais "désaccord fondamental"?! A moins que vous considériez que la personne même de Finkielkraut incarne à lui tout seul le camp du Mal (ce qui supposerait, du reste, que vous avez lu l'oeuvre entière de F. avant de le condamner)? Moi j'ai plutôt tendance à me réjouir de dialoguer avec quelqu'un dont les lectures ne recoupent pas toujours les miennes... Et vous savez bien, Clopine, que si j'étais un grand contempteur de F. et un grand admirateur d'Onfray sous le soleil, nos dialogues seraient très vite limités.
Bonne journée à vous!
Ah...
...chère Clopine, moi aussi je vais me "fâcher" un peu au sujet de notre Finkie. Moi j'aime bien, Marco a raison. C'est vrai que je n'ai pas suivi tout ce que Finkie a dit, mais en gros il a un diagnostic assez juste de notre temps. Mais je ne pense que ce sujet-là va être la cause de notre rupture (je plaisante un peu).
Bonne journée à tout le monde.
Montagnard.
Mais pour savoir ce que Chevillard aime, il suffit de lire ses livres. Ou de se rendre sur son site, par exemple ici :
http://www.eric-chevillard.net/lectures.html
Où l'on verra qu'il aime Schmidt, Beckett, Michaux, Laforgue, Ramon Gomez de la Serna, Eric Meunié (un contemporain, que je ne connais pas),Sarraute, etc. Et il aime les orangs-outans, et il le dit haut et fort !
Quant à Jardin, franchement, il suffit de lire ce qu'il en cite, tout est faux, artificiel, ça ne peut que blesser toute personne sensible aux délicatesses de la langue, non?
Nisard, Chevillard s'en explique dans des entretiens, lisibles aussi depuis son site, est un personnage prétexte, une marionnette. Le vrai Nisard, guère reluisant sans doute, ne l'intéresse sûrement pas beaucoup.
Anne-Lise, vous vous couchez tard : 3 heures 09, est-ce une heure raisonnable ?
:>))
Je suis bien persuadée que le Nisard de Chevillard n'est pas "réel" (ou alors il s'appelle Eric Chevillard), d'autant plus que son éloignement lui permet d'être commodémenté exécré. Quant à Jardin, ne connaissant pas son côté "cour", je veux tout à fait bien admettre aussi qu'il mérité d'aussi amples volées de bois vert... Mais néamnoins, c'est juste un auteur qui vit de sa plume : n'y aurait-il pas d'autres motifs, et de plus sérieux, d'éxécration ? (c'est juste une question, hein)
Chevillard s'amuse, comme un enfant qui détruit ses jouets. Bien entendu, j'ai toujours aimé cela. Mais après, dans le cimetière des poupées, quand vous voyez ici la tête, là les jambes, j'ai toujours un petit serrement au coeur : même "innocents", ces jeux-là sont terriblement démantibulateurs, non ?
Clopine, pas encore démantibulée mais...



