Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

19 mars 2008

Plus que quelques heures, et on sort du Bureau...

Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se souvenir que j’étais jeune – et donc égocentrique. De plus, bien qu’ayant déjà roulé ma bosse, c’était ma première place sérieuse, officielle, estampillée « administration » et ouvrant droit à la qualité de fonctionnaire (si c’en est une). Enfin, c’était mon premier jour, et le seul élément dont je disposais était une fiche de poste qui me nommait "responsable du pool de secrétariat ». Trois personnes, je le rappelle.

C’est pourquoi j’ai réagi ainsi, dans le couloir des chiottes où ce qui me semblait une foule de gens (nous n’étions pourtant qu’une dizaine) entourait le corps massif dont s’était échappée, un instant plus tôt, la plainte bouleversante d’une toute petite fille. La chose la plus urgente à faire, me semblait-il à l’époque, était de parler seule à seule, toutes affaires cessantes, avec Blandine, afin de la persuader que j’étais incapable de lui faire du mal, d’une part, et d’autre part d’entendre de sa bouche que je n’étais pas responsable de son acte.

C’était complètement inutile, puisqu’ absolument évident. Et cela prouvait qu’au lieu de penser à Blandine, à ce qu’elle pouvait éprouver, je ne pensais surtout qu’à ma petite conscience personnelle…

Ce qui est cependant la règle commune en pareille circonstance, je n’allais pas tarder à m’en apercevoir. Tout est déjà arrivé, tout est déjà codé dans les bureaux  : un peu plus tard, rôdée, compétente et dotée du cynisme qui se retrouve chez tous les gens réussissant leurs carrières, je me serais prudemment réfugiée derrière les protocoles sociaux, si pratiques. J’aurais renvoyé Blandine chez elle accompagnée d’une collègue, avec l’assurance qu’un médecin allait passer la voir, puis je me serais propulsée dans les bureaux des ressources humaines afin d’avoir l’Opinion Autorisée de Qui-de-Droit. J’aurais expliqué mon « désarroi » à prendre un poste dans ces conditions, bref, j’aurais habilement profité de l’incident pour éveiller l’intérêt et la compassion à mon sujet, et démontrer ma capacité à gérer les crises.

C’est ainsi qu’on apprend à devenir inhumaine, dans les ressources qui portent si mal leur nom….

Mais là, mes réactions furent totalement désordonnées, oscillant entre l’ahurissement, la docilité et un sursaut de fierté mal placée : certes, j’entendais l’avis d’Anne, la cadre du service et supérieure directe de Blandine, qui « ne voulait pas que cela sorte du service », « connaissait bien Blandine », « pensait que la meilleure chose à faire était que chacun rentre dans son bureau et qu’on laisse Blandine reprendre ses esprits », et s’offrait à « lui tenir compagnie un petit moment ». Mais cela me semblait nier mon rôle de « responsable », et puis ainsi je ne pourrais entendre Blandine me blanchir de sa propre voix. Par en dessous, il y avait aussi, certainement, l’envie de montrer à Anne que je n’étais PAS sous ses ordres.. Bref, arguant de ma lettre de mission, j’exigeais d’être seule avec Blandine. Le pendule oscilla une seconde ou deux, et puis… J’obtins satisfaction. Ce que c’est, quand même, que l’autorité hiérarchique !

Le couloir se vida, à regret bien sûr.

IL est une chose sûre, dans les bureaux : le goût de la catastrophe y est prononcé. Plus on est bas dans la hiérarchie, plus on aime les dysfonctionnements, pannes diverses, difficultés matérielles, impossibilités impérieuses… Certaines secrétaires éprouvent une véritable volupté à venir vous dire que, désolées, elles ne  vont pas pouvoir envoyer le publipostage urgent qui doit partir aujourd’hui même, parce que l’imprimante est en panne ou que le stock de papier est épuisé et la collègue chargée de le réassortir en arrêt maladie, par exemple…

Ce qu’elles vous vous signifient ainsi, sans jamais le dire ouvertement, c’est que vous n’avez pas nommé de remplaçante pour accomplir cette tâche et se substituer à la défaillante pour commander le papier, car vous ne vous êtes jamais suffisamment intéressée à cet aspect de la question pour savoir qui préparait les commandes, ce qui prouve que vous croyez sans doute que le papier arrive le 25 décembre en traîneau à rennes. Ou bien que vous avez accepté un contrat de maintenance de photocopieuse qui ne prévoit pas de dépannage en urgence, etc., etc. Bref, c’est votre incompétence qui est en cause…

Et n’allez surtout pas croire que l’une d’entre elles aurait pu vous glisser un mot. Elles sont exécutantes, hein, pas payées pour organiser le travail, trop cons pour ça : c’est vous, la chef…

C’est de bonne guerre.

La jouissance est encore meilleure quand « le chef au-dessus de vous a justement téléphoné pour avoir du renfort alors qu’est-ce qu’on fait » ?

Mais l’extase, c’est quand le délai est impératif (par exemple prévenir les administrés que c’est leur dernier espoir d’ envoyer à temps les pièces réclamées déjà trois fois, sinon ils ne pourront inscrire leur enfant à la cantine, ce qui laisse augurer une entrée de contribuables furieux et déchaînés dans les locaux, si la lettre leur arrive hors délai. Là, même si ce sont elles qui vont devoir essuyer les bourrasques et affronter les mécontents, la perspective de vivre une défaillance notoire du système les remplit d’une joie mauvaise, qu’on ne peut leur reprocher, tant elle fait partie de l’humaine nature !

(à suivre, petits canailloux)

Clopine

Posté par ClopineT à 10:33 - Petites histoires de ma Grande Soeur - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

Le respect des méandres des voies hiérarchiques et le maniement de la langue de bois : les deux mamelles de la grimpette sociale.

Posté par Clarinesse, 19 mars 2008 à 23:06

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