13 mars 2008
TROP DE CHOSES A RACONTER
Je me suis embarquée sur une simple anecdote, et me voici voguant vers les récifs, les hauts-fonds, la grande mer... Excusez-moi d'avance (ou bien ne lisez pas) mais je me retrouve avec trop de choses à raconter, trop de commentaires à faire, d'explications à donner. J'ai hésité, et puis l'envie est trop forte. J'ai mis mon chapeau de capitaine, fait lever l'ancre, baissé le grand foc et le petit cacatois, et... vogue la galère !
Comme je suis sur un blog, je vais respecter le minimum syndical. Un petit peu chaque jour, ou tous les deux jours. ON verra bien où ça nous mènera, hisse et ho !
allez, on y va, on y va...
J’ai toujours associé le rapport au travail à l’image de la balance : comme les nutritionnistes qui nous expliquent notre « indice de masse corporelle », nous possédons chacun, chacune, de manière très individualisée, bien qu’entièrement soumise à la pression sociale et aux nécessités alimentaires, un « indice de masse laborieuse »…
Je me le représente comme une petite aiguille qui oscille entre la part de nous-mêmes que nous sommes prêts à mettre dans la balance, et notre salaire de l’autre côté, et qui tient compte de multiples facteurs. Ce n’est pas un rapport unilatéral : nos propres talents, notre capacité, ou non, à jouer correctement le jeu social, notre déontologie et notre égoïsme entrent en ligne de compte, comme les mécanismes d’exploitation, la pénibilité des tâches, le degré de technicité requis, etc. Sans compter, n’est-ce pas, les ambiances pourries. Quand l’aiguille se déporte trop longtemps dans le rouge, tant pis pour la peur du chômage, l’angoisse de la fin de mois et les remontrances du banquier. A l’impossible, nul n’est tenu…
Pour ma part, j’ai longtemps travaillé dans de multiples lieux, tous publics, et qui pourraient se résumer à cette appellation : « les bureaux », et suis une sorte d’experte en cette matière balancée entre l’outrage et le soupir : l’administration.
Ah ! L’administration ! C’ est l’ennemi public numéro 1, aussi catastrophique qu’un cyclone, chargée de tous les péchés du monde, Hydre de Lerne, éléphantesque et lourdingue, à réformer de toute urgence depuis cinquante ans au moins, mais surtout à abattre, responsable de tout le malheur de notre société. Bon, personne ne souligne jamais que, dans les pays où l’administration est inexistante, ou bien gangrenée par les pots-de-vin, ou encore soumise à l’arbitraire de la dictature (au lieu d’appliquer des lois), la famine, la guerre, le fanatisme, la maladie et la mort règnent en maîtres absolus. Personne ne réfléchit jamais, quand un scandale éclate, qu’il met aussi en lumière l’efficacité globale des dispositifs : à savoir que l’argent récolté va, à 99 %, là où il doit aller. Que l’on soit d’accord ou non, suivant nos convictions, sur la destination de l’argent public, le fait est néanmoins là : les rouages fonctionnent, quand l'administration est efficace. Les professeurs sont payés, les routes entretenues, les hôpitaux (encore) ouverts, les naissances déclarées, les droits acquis et exercés… grâce à notre administration. Quand les concours de recrutement (ridicules et dépassés) cèdent la place au clientélisme le plus outré, quand les paies des fonctionnaires (ces privilégiés qui devraient avoir honte) doivent être complétées par des bakchichs, quand l’organisation d’un pays croit pouvoir faire l’impasse sur les circuits administratifs, le chaos n’est jamais loin. Mais qui connaît, en France, le principe de la séparation de l’ordonnateur et du comptable, par exemple, principe qui n’ »a l’air de rien » mais qui est le garant de la bonne gestion de l’argent public ? Ceux qui crient haro sur le baudet trouvent tout naturel de foncer à la Mairie
(Je suis assez contente du paragraphe ci-dessus. Les lecteurs attentifs auront apprécié ma mesure consensuelle, et mon effort constructif : défendre en une vingtaine de lignes les fonctionnaires et l’administration, sans jamais évoquer la notion de « service public », c’est un exploit qui prouve mon adaptation à l’ère sarkozienne… :>))
Pour l’anecdote du jour, j’étais encore loin d’avoir apprécié tous les tenants et aboutissants de la vie de Bureau. Je me contentais d’avoir une frousse immense, d’être encombrée de moi-même pire que le jour du baccalauréat, d’avoir un goût amer dans ma bouche : ma jeunesse, pensais-je, était finie. J’allais passer le reste de mes jours dans ce Bureau, ne rencontrerais plus que des vieux et des vieilles, serais moi aussi desséchée et finirais ma vie à attendre l’heure de la sortie. Mon seul et unique rêve serait de participer à « questions pour un champion », et même là, ma qualité de fonctionnaire ne me faciliterait pas le passage ! Bref, je ne me sentais pas très bien.
Pourtant, comme j’ai commencé à le raconter hier, ça partait plutôt bien, question environnement. Un étage entier pour un seul service, 7 personnes (8 avec moi) se partageant une dizaine de bureaux, une moquette épaisse et des meubles cossus. Une ambiance feutrée et personne qui ne court, ne crie, ne gesticule ou s’agite dans un coin ; ça sentait son « bureau d’études », et la sueur qui coulait ici provenait des méninges, non des muscles…
Le Chef de service me fit faire le tour de "la boîte", pendant que je me demandais à quoi j’allais bien pouvoir servir là-dedans, tant les tâches à effectuer semblaient simples. Bien entendu, ma vraie mission ne m’était pas dite. Un peu plus tard dans ma carrière, j’aurais sans doute deviné, dès les premiers instants, de quoi il retournait. Parce qu’un chef recrutant quelqu’un comme moi pour « gérer le pool secrétariat », qui ne se composait que de trois personnes, avouait par là même une incapacité, soit à asseoir son autorité, soit à organiser son travail, soit à résoudre les conflits. Mais j’étais jeune, et je crus simplement que ce chef, ubaniste et ingénieur conseil, ne devait pas être très sûr de ses capacités rédactionnelles et de son orthographe. Il était plutôt petit, nerveux, maigre et breton. Colérique, cela se sentait, sec et surtout solitaire. Comme tous les chefs !
(à suivre)
Commentaires
Eh bien, chère Clopine, nos débuts professionnels se ressemblent assez. Même impression d'être prisonnier, même désir de fuir ! J'ai commencé ma carrière comme auditeur adjoint à la Cour des Comptes dans mon petit pays. Le directeur du personnel qui m'a accueilli m'a dit que, vu mon âge, j'étais sûr de finir directeur. Dès ce instant, ma seule obsession était de décamper. Comme quoi les incitants sont souvent émoussés, ou à double tranchant.
Un parcours en dents de scie enseigne des tas de choses, n'est-ce pas ?
En pauvre Dauphinoise peu portée sur les termes marins, j'avais bêtement lu : j'ai baissé le grand froc...du coup j'étais très perplexe quant au petit caca-toi, qui faisait limite caca nerveux (on ne sait jamais avec les écrivains...)
Bon j'arrête mes âneries (encore un terme bien injuste pour nos amis les bêtes).
J'attends la suite avec impatience.
Et puis vous savez quoi: j'ai acheté "La maison du lac" et je me le passe en boucle avec délectation! Je vais peut-être arriver à me persuader que je suis le sosie, que dis-je, le clone de Katherine Hepburn!
Magnifique couplet sur les vertus de l'administration. Justesse et justice à la fois.
Dents de requins marteaux aussi...
OUi, Furgole, mais dans ma désormais "longue" carrière, j'ai constaté qu'on se trompait considérablement sur ses collègues - le travail est le dernier endroit pour rencontrer les gens, parce qu'ils y viennent masqués, que, quelque soit le parcours, aussi accidenté soit-il, il permet au moins de... relativiser !
bien à vous
Clopine
Ah, Lavande, c'est vrai que ce film "la maison du Lac", qui semble vieillot (les années 70..), est cependant intemporel : les rapports familiaux, bouleversants ici parce que "légers", non appuyés, nous ne sommes ni dans le drame absolu ni dans la démonstration, mais dans l'ordinaire du quotidien, ne changent certes pas d'une génération à l'autre. Hepburn, qui n'a pas le rôle principal, dévolu au couple Fonda père et fille, est pourtant ici absolument bouleversante, et d'une beauté intemporelle, pour le coup.
Je suis bien contente qu'il vous plaise, et c'est ainsi que je vous imagine. Mais ça se trouve, pas le moindre lac près de chez vous ??
Clopine
Clarinesse
Oui, je connais ce monde-là "de l'intérieur", et les tartes à la crème qui lui sont envoyées visent généralement à côté du but - mais qui s'en soucie ?
De toute manière, un bon principe pour commencer un "doute constructif", à la manière de Descartes, c'est de se mettre mentalement en position d'arrêt dès qu'on vous désigne un bouc émissaire.
Si une société entière tend le doigt vers une catégorie socio-professionnelle , soupçonnée du pire, si la plaisanterie cède la place à ce qui commence à ressembler à des mesures discriminatoires, vous pouvez être sûre qu'il y a là anguille sous la roche du racisme.
J'exagère, allez-vous me dire ? Et pourtant : entre les départs en retraite non remplacés, les besoins non satisfaits (hôpitaux, ou encore hier les inspecteurs de permis de conduire..), le bradage des compétences (vers le privé, les "décentralisations"), le grignotage des acquis sociaux, la baisse des rémunérations (via les attaques contre les trente cinq heures et les non revalorisation des émoluments par rapport au coût de la vie) le mépris des fondements même des réglementations (l'égalité de tous les citoyens devant le service public, des notions désuètes comme la gratuité de l'enseignement), le dénigrement des compétences (vous en connaissez beaucoup, vous, des catégories sociopro dont le Ministre, en charge du secteur, dit pis que pendre et accuse les agents de malversations ? Vous imaginez un ministre de l'agriculture déclarant que les agriculteurs sont des parasites payés par la PAC et incapables de se mettre au boulot, qu'ils sont trop nombreux et qu'il est urgent de s'en débarrasser ? C'est ce qu'entendent pourtant tous les jours les salariés de l'éducation nationale... Un ministre de l'intérieur qui oserait dire ça des flics serait balayé !), il y a de quoi éveiller la méfiance du citoyen. A désigner ainsi un coupable, on fabrique vite fait des Dreyfus !
Clopine
Merci pour votre style... Merci aussi pour la défense du fonctionnaire, je suis heureuse d'entendre ce vibrant plaidoyer pour la séparation de l'église et de l'état, pardon de l'ordonnateur et du comptable (pensez-donc, quelqu'un qui connait suffisamment pour pouvoir apprécier!). Mais alors, côté voile, désolée, il y a tout à reprendre. Non, on ne baisse pas ses voiles, à tout prendre on les affale, mais alors, pourquoi le faire au moment du départ, puisqu'on ne va plus pouvoir avancer....
Faudrait-il y voir quelque part un (hum hum)lapsus, mon cher Sigmund?
Darkpioupiou va bondir !
C'est tellement beau et juste, ton couplet sur le service public garant de nos démocraties qu'on dirait du Philippe Val des grands jours !
(Ceci n'est pas du second degré, je suis en général souvent d'accord avec les éditoriaux de Philippe Val !)
PLOUF !
Merci de votre intérêt, chère Paule, et vous avez précisément mis le doigt dessus : je n'y connais que pouic en voile, marine, je confons roulis et tangage et m'affale dans la moindre fortune carrée...Et j'ai dû mettre cinq fois en tout les pieds sur un pont ! Mais, le vertige des mots ! La beauté de ce vocabulaire ! L'envie de taper des mots comme "cacatois", "mât de misaine", des dizaines d'autres ainsi, tous plus beaux les uns que les autres, et de m'"ancrer" les doigts est la plus forte. Alors je dis n'importe quoi, juste pour le plaisir... Promis, je vous demanderais conseil la prochaine fois, d'accord ?
Clopine, la barre à babord toute, moussaillon, et hissez le pavillon noir !
aaaah quel panard....
Totalement d'accord pour séparer l'Eglise et l'Etat. Mais alors ne faut-il pas aussi séparer la franc-maçonnerie et l'Etat ? Je vous rappelle notamment les propos d'Alain Bauer (ancien Grand Maître du Grand Orient de France), le 18 février 2008, sur "ce soir ou jamais" l'émission d'Alain Taddei "la franc-maçonnerie c'est en quelque sorte l'Eglise de la République".
Eglise d'autant plus redoutable qu'elle est quasi-totalement secrète.
Mourir en bonne santé, c'est essentiel
A l'heure où notre système de santé suscite l'admiration de la planète (même nos voisins anglais traversent la Manche sans hésiter pour être accueillis à temps (c'est à dire avant de mourir) dans un hôpital de Rouen ou de Caen, à l'heure où la solidité de notre système de répartition fait trépigner de colère les tenants de la retraite par capitalisation, à l'heure où, quand il y a des pics de froid, aucune région de la douce France, ne se trouve privée, à l'image de la Californie, d'électricité pendant 48 heures, ce billet est salutaire, pertinent et abrasif.
Fait pour valoir ce que de droit.
Copyright.
Décidément, cet article sur les vertus de l'administration ne me sort pas de la tête. M'autoriseriez-vous à en citer des fragments choisis -non qu'il reste des bas morceaux négligeables, car tout y est bon, comme... etc (pardon)- sur mon petit blov, afin d'accompagner des propos qui dorment depuis longtemps au fond de vieux cahiers, mais se trouvent soudain réveillés par cet écho fort alerte.
Emerveilleusement vôtre.
Clarinesse, la réponse est bien entendu "oui", avec gratitude - il y aurait bien d'autres choses à dire sur le sujet, non ?
à vous lire
Clo





