03 mars 2008
l'architecte et la prison
Je me souviens d'un mien amant, un gars gentil comme tout.
Il jouait de la musique, et chantait, comme d'autres préparent des repas, composent des bouquets de fleurs ou même corrigent des copies ! Je veux dire avec un sens tout simple du don, du partage, de l'amitié tel, que tous souriaient autour de lui. On entonnait l'Orage, de Brassens, avec au moins une belle énergie, si on ne pouvait en dire autre chose. Pendant les vacances (nous sommes partis ensemble deux ou trois fois), on atterrissait près de Saint Jean du Gard : on aurait dit le Sud, et toujours en été... Sinon, on se voyait à Rouen.
Mon amant était plutôt petit, râblé, brun, avec une moustache "gauloise", et des pattes en guise de mains, qui grattaient la guitare.... Il avait surtout (ah, je me serais damnée pour être ainsi) des pattes d'oies en éventail au bord des yeux, qui lui faisaient rire le regard.
On s'aimait bien, lui et moi. Il me trouvait légère, aimait à me faire danser. Je m'appliquais ,pour ma part, à ne pas penser qu'il avait une amie "officielle", une belle-fille, et que je n'étais visiblement qu'une étape sur l'autoroute de sa vie. Ainsi, cela fonctionnait bien.
Mais le démon de la perversité -et aussi une certaine inquiétude ontologique, me poussaient sans arrêt à le provoquer, à le déstabiliser. Je ne voulais pas qu'il s'"enconforte" (je me demande encore de quel droit !). Je l'interrogeais sur ses convictions, ses pratiques, ses croyances... Il était patient et doux : je ne l'en félicitais guère, , et m'irritais et de sa douceur, et de sa patience.
Cela "craqua", entre nous, à cause d'une question sournoise ; et, des années après, je ne regrette pas de l'avoir posée, cette question. Sournoise, certes, mais intéressante...
Mon amant était architecte, et un soir, il était rentré de Paris près de moi tellement crevé qu'il avait roulé la vitre grande ouverte (en janvier, c'est assez éprouvant, par chez nous). Il m'expliquait donc les "charrettes" qui sont caractéristiques de son métier, et semblent tout aussi inévitables que les cyclones sous les tropiques. Je me rendais compte à quel point ce métier était important pour lui, et donc ...
Je lui demandais brusquement jusqu'où il était prêt à aller. Accepterait-il, par exemple, de construire une prison ?
La réponse arriva aussi brutalement que la question, et sans aucune ambigüité : oui, il accepterait de construire une prison. Il en fallait, c'était un fait social. L'architecte n'est rien, sans la société à laquelle il appartient. Son métier ne doit pas souffrir de quelconques préjugés moraux. La seule moralité à laquelle il doit impérativement s'astreindre, c'est d'exercer ce métier correctement, le plus correctement possible, dans les règles de l'art, voilà tout. Et d'honorer les commandes, qu'elles viennent de l'Etat, ou de particuliers.
L'architecte, et la prison... J'en voulais à mon amant de sa réponse directe. Il me semblait qu'il niait ainsi la part d'ombre que chacun d'entre nous porte. Je pris donc prétexte de son assurance pour enclencher une jolie petite engueulade, qui cachait la forêt de mon éloignement. Avait-il pensé aux souffrances des enfermés ? Construisait-on une prison, comme un hôpital, ou une école ? Son "oui" franc et massif ne cachait-il pas une sécheresse de conscience, etc., etc.
Nous nous sommes séparés, cependant, bons amis. Mais je frissonne toujours un peu, quand je repense à mon amant architecte, et à sa prison. Comme l'impression que, plutôt que d'avoir à la construire, j'étais destinée à y entrer un jour... Jolie petite torture : coucher dans la prison construite par son amant.
Et ce personnage romanesque à l'extrême quoique bien réel, ce Fernand Pouillon qui m'a toujours fascinée, y a-t-il pensé lui aussi, quand cela lui est arrivé - et a-t-il cherché à savoir, devant les murs épais et pourtant bruyants de sa geôle, le nom du confrère qui l'avait construite ? Ou a-t-il, pour passer le temps pendant les nuits sordides de l'emprisonnement, divagué à son tour sur l'art et la manière de constuire sa propre cage ?
J'y repense régulièrement...
Clopine
Commentaires
poisson soluble
pas beaucoup de domaines ou de pratiques de l'art qui soient indemnes de cette question - c'est bien de se la remettre dans les pattes de temps en temps - intervenir en prison, pour un auteur, même problématique
Vous écrivez comme je respire....
à ce titre, j'en conclus que vous ne serez jamais seule où que vous soyez. Comme un musicien fait chanter les notes, vous faites chanter les mots. Bon courage.
humilité
Votre amant avait raison.
Accepter la socièté telle qu'elle est, même si on estime qu'elle pourrait être mieux, c'est simplement respecter les autres ; tous les autres, qui valent autant que soi.
Un jour, à Lyon, Barbie fut jugé pour ses actes pendant la guerre. Il est de l'honneur de Vergès d'avoir pleinement assuré sa défense ; il est de l'honneur d'un architecte d'avoir construit la prison où il fut condamné.
Ce qui est méprisable, ce sont les gens qui dégustant des côtelettes, jugent odieux les tueurs d'agneaux.
bonne question, rude question...
Pilou !
Oui, bien sûr, je pourrais suivre votre raisonnement. Mais n'oublions cependant pas que l'honneur des architectes est lui-même bafoué, par les conditions carcérales en vigueur; Celui qui construit une cellule pour quatre individus, sachant pertinemment qu'on y fourrera au moins huit malheureux, et qui décide de faire l'impasse sur ce savoir-là, n'est pas pour moi un exemple à suivre; Sinon, sur le fond du fond, bien sûr, d'autant qu'il en faut, des prisons (imaginez que Chirac y soit condamné, tiens, par exemple, je dis ça je dis rien, hein !)
:>))
Clo
encore que...
Encore que, F. , je vois une nette différence dans les réflexions de celui qui va, par exemple, animer un atelier écriture auprès de prisonniers, et celui qui calcule la profondeur du saut-de-loup pour que les éventuels candidats à l'évasion ne puisse faire l'impasse sur la question : soit sauter, et me casser les deux jambes, soit subir... Quant aux passionnantes questions de la hauteur des fenêtres à respecter, pour que le prisonnier ne voit pas au-dehors, de la distance entre les barreaux, pour que le prisonnier ne puisse y passer les deux bras à la fois, et de la solidité des matériaux, pour qu'une tête rebondissante sur un mur ne l'entame pas (le mur), je ne vous imagine pas vous les poser...
cordialement,
Clopine
Et une prison d'elevage?
"Ce qui est méprisable, ce sont les gens qui dégustant des côtelettes, jugent odieux les tueurs d'agneaux."
Tiens, Clopine, on n'en sort pas.
Moi je méprise et déteste les tueurs mais ne mange pas de côtelettes ni autres petits vivants sensibles, qu'ils furent avant la côtelette..
Si par contrat on avait obligé les constructeurs des cages à lapin (qui ont permis, certes, de faire disparaître les bidonvilles) à y vivre, serait-on obligé 40 ans après de les détruire ?
Facile
Tous ces commentaires m'irritent un peu, d'autant plus un peu qu'ils sont ce qui me traverse aussi l'esprit.
J'aime bien comme Clopine vient un peu nous chatouiller là où nous avons mal. Visiblement elle connaît les points sensibles, et nous sommes tous à sauter comme des cabris sur les évidences et les lieux communs.
Moi le premier.
Alors je me prends la tête à deux main et je m'efforce de lutter contre la pesanteur de la facilité. Je m'efforce de donner à cet architecte. Je sais, en réalité, qu'il a raison. L'usage qu'on fera de ce qu'il construit ne lui appartient pas, quand bien même il saura parfaitement l'usage qui en sera fait.
La prison pourra enfermer des préventifs, des années durant, finalement relâchés faute de preuve. Faut-il le faire payer à l'architecte? MLa prison pouura enfermer Papon ou Claus Barbie, et nul n'y trouvera à redire, et Vergès a eu raison de défendre le monstre, mais l'est-il, monstre, ne le serions nous pas devenus aussi, si nous n'avions appris justement à nous prendre la tête pour résister à la pesanteur de la facilité?
Les normes, les règles, les impératifs, toutes ces choses que l'architecte DOIT respecter, y compris les barreaux le béton le vide, il fait avec, c'est son métier de faire avec. Et les barres d'immeubles faits à la va-vite n'ont justement pas eu d'architecte, c'était le temps où ils étaient inutiles comme disaient les ingénieurs satisfaits qui avaient pris leur place.
Les rares qui se sont risqués à construire des tours et des barres ont été peu écoutés, et ont toujours été sabotés, par les géniaux ingénieurs. Le Corbusier, Fernand Pouillon, Emile Aillaux, pour n'en citer que trois.
VinVin que certains connaissent peut-être saura vous dire que Pouillon fut un grand constructeur, bien que mauvais gestionnaire, et qu'il alla en prison, justement, pour une réalisation remarquable dans sa conception, mais olé olé pour son financement.
Du coup, on a oublié la conception.
C'est tout mélangé ce que je dis, mais à l'image des commentaires. Alors je reviens à la case départ sans même gagner des euros: l'honneur d'un métier est de bien le faire, et si pour cela il faut concevoir des prisons, rien ne s'y oppose. Quelle que soit la gestion et l'usage futur de la prison, il vaut mieux qu'elle soit bien conçue que mal, et ce sera à d'autres qu'il faudra demander des comptes.
N'altère l'ego !
Andrem, vous souffrez quand les autres ont les mêmes pensées que vous ? Allons donc ! Ne soyez donc pas misanthrope ainsi... (je vous donne raison, d'ailleurs : la honte des prisons ne pèse pas sur la personne de l'architecte. Mais pourrais-je en construire une (au-delà de la performance technique, dont je suis incapable ?) va savoir...
très très bonne journée à vous
Clo
Moi ce que je remarque, c'est que le personnage féminin de ton texte a tout fait semble-t-il pour que l'Autre soit en disgrâce à ses yeux et y est parvenue les doigts dans le nez puisque tel était son souhait pour consommer la rupture.
Loïs, tu es une fine mouche... ben ouais, rien de plus terrible que les gens irréprochables ! J'avoue ma mauvaise foi.
en fait, toute cette période-là, si je suis honnête, je cherchais en fait le compagnon qui allait donner un père à l' éventuel enfant à venir... Il est évident que les relations "égalitaires" d'amants tournés uniquement vers le plaisir (hors reproduction) ne pouvaient convenir à ce projet, que je ne m'avouais d'ailleurs pas clairement. Oh mes soeurs, vous voyez ce que je veux dire, n'est-ce pas ?
Clopine
Sa prison ?
Tu dis ; "Mais je frissonne toujours un peu quand je pense à mon amant architecte, et à sa prison."
Désolé, Clopine. C'est ta prison, et non pas la sienne !
Codicille
Je n'avais lu que le texte et pas les commentaires.
Je n'ai pas copié sur Loïs !
Jean, personne n'a mieux dit que vous : c'était ma prison, dont je dressais les murs devant lui...
Bravo pour vos textes chez Françoise, au fait ; là je ne vous en dirai pas plus, mais un jour, oui, sûrement (quand vous m'intimiderez moins) !!
Clopine
Pour répondre à ton interpellation,
Oui, nous voyons :o)
merci, Loïs...
Clopine

