Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

08 février 2008

Judas, le jazz et moi

Au début, je n'y comprenais rien, au jazz, et pourtant, j'assistais aux concerts. Il faut dire qu'à  Rouen, une rermarquable association faisait venir, dès la fin des années 70, les grands noms du moment. Rouen Jazz Action était animée par un passionné, fondu total, nourri par l'éducation nationale et les mathématiques qu'il professait, mais passant  le plus clair de son temps à organiser les concerts. On pouvait le croiser, les affiches sous son bras gauche et le pot de colle dans les mains, dans les rues matinales du centre ville. Je ne me souviens pas l'avoir vu autrement que marchant le dos courbé, un peu à la manière du tellurique Miles Davis, démon noir, embouchant sa trompette en regardant le sol...

Comme tant d'autres choses, le goût m'est venu petit à petit, pendant que mon oreille, familiarisée, commençait à pouvoir "situer" ce qu'elle entendait, se repérer (bien modestement mais suffisamment pour trouver plaisir à ce que j'entendais) entre les différents courants et styles, goûter le son de tel instrumentiste (ah ! La trompette de Chet Baker, aussi suave que sa voix !) et accéder à l'infinie liberté des compositeurs de génie (que celui qui n'a jamais entendu Thelonius Monk jouer "round about midnight" au piano  se mette instantanément à genoux, à pleurer et regretter son ignorance).

Mais il est très difficile d'écouter du jazz à la radio, par exemple, quand on habite à la campagne. Oh, bien sûr, Jean-Christophe Averty, qui en vaut deux, passait boogies-woogies et 78 tours de collection sur France Culture, mais bon, ce n'était pas ce que je cherchais. Et  ailleurs...

France MU, allez-vous me dire ? Ouais, bof, bof. Faites le test : allumez, à plusieurs moments de la journée, votre poste de radio sur radio france musique. Trois fois sur quatre, vous entendez... des voix qui bavardent là autour. Et le jazz n'y a pas grand'place.

Sauf que, et c'est là où je voulais en venir, j'ai depuis quelques jours une divine surprise. Figurez-vous qu'en ouvrant ma radio sur France Musique, j'ai entendu une voix un peu rauque parler. J'ai écouté en baîllant par avance, mais là c'était différent. On aurait dit le journal intime d'un vieux  jazzman des années trente, tout entier empli de quotidien - un pull chaud pour l'hiver, une babiole achetée à la chérie, la dureté des temps et la vie on the road - et dit par son auteur. Mais ça décollait sans arrêt, jusqu'à des réflexions philosophiques "intenses", dirais-je, et c'était entrecoupé de programmes de jazz  qui, pour ne pas appartenir  à ma période préférée, étaient néanmoins tout emplis de musique noire.

J'étais ainsi servie de deux côtés à la fois : musicalement, j'entendais incontestablement du jazz, et du meilleur. Et littérairement, les mots qui m'arrivaient illustraient si parfaitement la vie des musiciens, étaient si justes et si pertinents, qu'ils me scotchaient littéralement.

Hier au soir, "mon" vieux jazzman parlait de fatuité, de sentiment-de-soi et de Judas. Il ne fallait jamais, d'après lui, descendre au-dessous de ce qu'on estimait valoir, dévaluer l'opinion des autres sur vous. Qu'importait les accusations de "pétage plus haut que son cul", le persiflage sur votre vanité  ou l'étiquette d'arrogance qu'on vous collait. L'essentiel était de ne pas déchoir de son propre sentiment-de-soi, quitte à crever la dalle mais au moins, être à la hauteur de ses propres ambitions. La voix du vieux concluait que si on haïssait tant Judas, c'était certes parce qu'il avait trahi jésus, mais aussi, mais surtout,  parce qu'il avait, en se passant ensuite la corde au cou, trahi Judas lui-même...

Et là-dessus la musique attaquait.

Ah, j'adorais ça.

C'était pourtant, à la réflexion, un propos typiquement masculin. En tout cas, c'est à ma féminité que j'attribue le manque absolue de cette ambition dont parlait le jazzman, dans le poste. Il me semble que, chez les filles, on apprend tout simplement pas ça, à l'école : nous ne pouvons trahir Judas, parce que ce n'est pas à l'aune de son collier de chanvre que nous nous mesurons. Mais aux simples regards des autres, et ceux-ci ne vous assignent pas une place, à peine une valeur, et (dans mon cas au moins) pas le moindre sentiment-de-soi, qu'il m'a fallu construire ailleurs que dans la bienheureuse fatuité revendiquée par mon jazzman méconnu... 

Autrement dit, j'ai plutôt une tendance (nette) à me sous-évaluer. C'est sans doute pourquoi je ne jouerai jamais de jazz !

Ah oui, renseignement pris, l'émission formidable se passe tous les jours de 18 à 19 h, sur France Musique. Le "journal" du cornettiste Joseph King Oliver, dit "oeil de craie", est évidemment apocryphe.

Et ça ne m'étonne pas que cette émission m'enchante. Elle s'appelle "le jazz est un roman", et est réalisée par Alain Gerber. A vos cazszettes, comme disait Jean-Christophe...

Clopine

Posté par ClopineT à 11:51 - Ah mon dieu que la vie est quotidienne - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

Gerber.

Alain Gerber est un fin connaisseur, un fin raconteur, un fin écriveur.

Il m'a parfois fait lire sous sa plume des choses que je croyais seul avoir vécues en secret et qu'il avait l'air et l'heur de connaître presque mieux que moi. Il a un style inimitable tant verbal qu'écrit, et la musique de son langage serait impossible sans le jazz. Il parle comme d'autres jouent, et on entendrait presque les balais du batteur derrière les lettres que l'imprimeur a tracées sur ses livres.

Tous ses livres furent une joie. Je ne dirais pas que je suis fan, le mot n'est pas un bon mot. Je suis jumeau, et je n'ai qu'un seul regret, celui de n'être pas celui qui a écrit les livres qu'il a écrit.

Signé Theolone.

Posté par andrem, 08 février 2008 à 17:21

ah bien sûr !

Andrem, merci de votre attention, et rendez-vous à l'écoute tous les soirs à 18 h. Nous ne le regretterons pas.

Clo

Posté par clopine, 08 février 2008 à 19:01

Je vous conseille ce bon site où l'on peut visionner d'émouvants moments de blues: http://www.zone19.org/ J'y vais de temps en temps y faire une pause pour me sentir bien...

Posté par pousse manette, 08 février 2008 à 22:08

Note passionnante et fluide... comme un air de jazz? (bon ok, je ne vais pas faire croire que je m'y connais en jazz, donc: je me mets à genoux et je pleure)
J'aime beaucoup ces réflexions sur Judas (parce que je suis un mec?). Tu te sous-évalues, certainement, mais toujours avec énergie et fermeté: ça change tout!

Posté par Marco, 08 février 2008 à 23:54

de confiance

j'y vais de confiance, Pousse Manette, merci à vous ! Et très bon week-end jazzeux.

Clo

Posté par Clopine Trou, 09 février 2008 à 08:04

Oui oui, Marco, cette phrase de Gerber (vaut mieux prononcer gerbère, non ?) est magnifique : "On hait Judas parce qu'il a trahi le Christ, mais Judas a aussi trahi Judas". Ca, c'est épatant.

tu sais, des fois je me sous évalue, et des fois je suis gonflée comme une outre d'autosatisfaction (pas souvent, mais quand je regarde mon fiston, oui, or celui-ci se doit beaucoup plus à lui-même qu'à moi. Comme quoi !)

Bon wekk-end à toi

Clo

Posté par CLopine, 09 février 2008 à 08:07

comprend pas

bonjour, pourriez vous m'expliquer ce que signifie cela :

“les lacets de soulier l’allègent” : leur enlacement peut aussi agir tel un étouffe-chrétien, mais peut-être est-ce un genre qui plaît, chez les perruques enfarinées. On imaginerait plutôt que même Bouddha pesterait, contre pareille écriture. Pape ou papesse, les venge-élysées sont donc tout amour ??

B’jour, ouaibe-maistre !

merci de me répondre sur mon blog
http://www.cecyl.net/

Posté par cecyl, 09 février 2008 à 12:59

MOI NON PLUS

j'avais cité, sur le blog d'Assouline René Guy CADIOU parlant de Paul Fort, en demandant, façon DLA Papou (voir site sur France Culture) aux commentateurs du blog de deviner de qui il s'agissait. C'est tombé dans l'indifférence la plus générale (bah tant pis !) sauf un commentaire particulièrement abscons - j'ai rien pigé, alors j'ai pensé à mon très cher Cactus, le poète de l'obscur, mais non, parce que Cactus est foncièrement gentil, LUI, et voilà que Cecyl me demande de traduire : j'en suis incapable, mais sur le blog de Cecyl, je vois que Paul Fort est référé. Décidément, le monde est tout petit !!

Je ne sais pas si je suis claire, là, Cecyl, j'ai répondu aussi sur votre blog.

Clo

Posté par cLopine, 09 février 2008 à 13:13

comprends rien

Il y a soudain de l'agressivité dans l'air et du mépris aussi. Je ne sais d'où sortent ces vieux démons là, les perruques et les papesses.

C'est peut-être le mot Gerber mal prononcé? On dit bien Alain Gerbère, écrit Gerber. C'est peut-être une erreur d'aiguillage. De la poésie ferroviaire, en quelque sorte.

Posté par andrem, 09 février 2008 à 18:40

Oui, cher Andrem, plus Cyril qui vient me demander des comptes jusqu'ici sur un message que je n'ai pas écrit. Je lui répond complètement, ici même et, comme il me l'a demandé, sur son blog. Eh bien, rien, pas un accusé réception, pas un "merci de me répondre", pas une phrase... Je n'aime pas perdre mon temps avec des "donneurs-de-leçon", prêts à dégainer mal à propos, et qui n'ont même pas la courtoisie de souligner vos efforts vis-à-vis d'eux. Des sortes de malotrus, quoi.

Clopine, heureusement que les andrems existent, entre quelques autres ! snif.

Posté par Clopine, 09 février 2008 à 18:50

allons allons une femme qui aime le thé et le jazz ne saurait être complètement mauvaise

Posté par annaorlova, 09 février 2008 à 22:51

Mon antivirus signale le site d'andrem comme un site de pishing non mais quel est ce schmurtz ?
J'adore quelques jazz, pas tous.

Posté par Loïs de Murphy, 10 février 2008 à 00:20

masqué

Cher Loïs, c'est que j'avance masqué, comme tout con spirateur qui se respecte.

Mes noirs desseins sont plus noirs que dessins, et l'épouvante de celui qui les voit se mesure à au cri volé et envolé dans le silence des agneaux.

Hé hé hé, tumeur sardonique .

Posté par andrem, 11 février 2008 à 10:08

Pendant que tu meurs le Tsar dîne à l'huile cher Andrem, c'était une mauvaise blague de mon andouille d'antivirus :o)

Posté par Loïs de Murphy, 14 février 2008 à 00:05

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