Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

05 février 2008

évidence hospitalière

Consultations ophtalmologiques.

Une grande pièce plongée dans une semi-obscurité,  une dizaine de  patients patients (minimum deux heures d'attente pour franchir la porte, et trois mois d'attente pour le rendez-vous),  une nuée de blouses blanches, des postes d'examen un peu partout, et ces charmants tableaux de lettres, qui donnent toujours un côté poétique à la médecine de l'oeil,  projetés directement sur les murs, en diapos lumineuses. 

La blouse blanche qui m'est dévolue contient une toute jeune femme charmante, mais diablement sérieuse, et nous sommes dans un petit coin retiré, bien à l'aise. Ce doit être sa jeunesse qui lui fait raffermir la voix, pendant qu'elle me demande de bien appuyer mon menton dans l'appareil ou de regarder en haut, puis en bas... Mais la voilà qui se trouble, et "va demander  un conseil" , m'informe-t-elle avant de me laisser là, l'oeil dégoulinant...

Visiblement, (si j'ose dire en pareille circonstance) pas à n'importe qui. La grande blouse blanche qui s'avance doit appartenir à un ponte, car notre coin tranquille devient la destination de silhouettes discrètes qui éprouvent le besoin urgent et soudain de s'y promener.

Autour du poste d'examen, nous sommes donc trois désormais, et comme d'habitude à l'hôpital,  le ponte ne s'adresse pas à moi, mais à la jeune interne, pour poser des questions auxquelles je pourrais parfaitement répondre, vu que je suis ici pour mes yeux, pas pour mes cordes vocales, et placée précisément sous son nez, n'est-ce pas. Mais c'est pourtant la jeune femme qui dira mon âge, ma profession, et répétera ce que je viens de lui dire. Manière de lui apprendre le métier ?

Le ponte a une manière de parler vite, à mi-voix, qui s'accorde bien avec l'obscurité et les silhouettes furtives dans nos dos. J'ai l'impression de ne pas être vraiment là,  tant je ne suis que l'objet de l'examen et de la conversation entre mes blouses.  Mais cette "elle" que j'entends flotter, c'est pourtant moi, et je me force à tendre l'oreille, pour tenter de comprendre de quoi il s'agit, parce que, précisément, ce dont il s'agit, ce sont MES yeux, quand même.

J'en ai soudain assez, qu'on parle de moi en ma présence, comme si je n'étais qu'un sac. Je pose une question à haute voix. J'ai l'impression d'avoir fait sursauter tout le monde, là-dedans...

Le ponte abandonne du coup la médiation de la jeune interne, et s'occupe de moi directement. L'interrogatoire est précis, à la limite du brutal, rapide, et c'est comme si j'entendais son cerveau cliqueter, et les engrenages se mettre en place. Je me rends compte que j'ai une absolue confiance dans cet homme. Je serais bien incapable de dire pourquoi. Cette autorité acceptée et affirmée ? La certitude que cet homme-là  prendra les décisions nécessaires, et avec le minimum de trémolos et de doutes ? Toujours est-il que, pendant le long examen minutieux qu'il me fait subir, sans aucun autre lien entre lui et moi que cette machine qui m'éblouit et le son de sa voix, sans que je distingue ni ses traits, ni ses mains, la conviction grandit que, s'il y a quelque chose à faire pour mes pauvres yeux, ce type-là le fera, et sans barguigner, n'est-ce pas; je lui pardonne du coup sa relative brutalité; nous sommes si nombreux dans la salle, et le temps lui est si évidemment compté !

Le verdict va tomber, et d'abord, avec des mots techniques, dans l'oreille de la jeune interne, qui tressaille un peu, on sent qu'elle voudrait prendre des notes, que cela va trop vite pour elle. Puis la grande blouse se retourne vers moi. J'ai les yeux encore pleins de produit, je dégouline,  et il est écrit que, décidément, je ne  distinguerai pas ses traits.

"Eh bien, Madame, nous allons faire ceci, et puis cela. Mais il va vous falloir de la patience, car nous allons procéder par tests, n'est-ce pas. En réalité, vous êtes un cas. Vous avez ce que nous appelons une pathologie déviante"

Ouh là là comme il y va. Une pathologie déviante ? Quelque chose comme.. une perversion, ou un truc un peu dingue, comme ça ?

"C'est à dire", m'explique patiemment  la grande blouse blanche,  dans une tentative pour me rassurer, "que vous êtes déviante par rapport à la norme, évidemment".

Je pense que j'avais compris. Ce type-là est en train de me dire que je ne suis pas comme tout le monde. Avais-je vraiment besoin de lui pour le savoir ? Pour dire la vérité, je ne suis pas étonnée du tout. Il me semble que je l'ai toujours su. Pourquoi mes yeux, seuls de tout le reste, n'en feraient-ils pas qu'à leur tête, hein ?

Il est content pour moi que je le prenne comme ça, et du coup, me regarde autrement, va jusqu'à s'intéresser à ce que je suis, quitte sa voix brusquée, s'attarde un peu...  Jusqu'à la jeune fille, qui se met à sourire, franchement. C'est moi qui me lèverai et mettrai fin à la consultation. Tant de patients l'attendent...

En fait, je suis assez contente de moi. Bon, mes pauvres yeux sont ce qu'ils sont, c'est entendu. Mais j'ai réussi à bousculer un peu les codes de l'évidence hospitalière. J'ai existé en tant qu'individu, et ce n'est pas une mince affaire, à l'hôpital.   

Un individu déviant, peut-être, mais présent, nom de Zeus. Et relativement irréductible, par toutatis.

Clopine

Posté par ClopineT à 10:25 - Listes, explications, regrets et plates excuses - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

Pour partager des expériences ophtalmo, Clopine, allez jeter un coup d'oeil (c'est le cas de le dire!) sur le blog suivant, à la date du 2 février:
http://www.dometlydie.com/charbinat/ D'ailleurs je pense que d'autres posts vous intéresseront car les thèmes traités sont souvent proches des vôtres et vous vous découvrirez des affinités avec le rédacteur (qui est mon frère pour tout vous dire, et à qui je trouve pas mal de talent bloguistique!)

Posté par Lavande, 05 février 2008 à 15:16

déviante?mon oeil!

Posté par annaorlova, 05 février 2008 à 21:19

L'arrogance de certaines blouses blanches, beaucoup l'ont rencontrée et il est fort probable que bien des procès intentés au corps médical à la suite d'erreurs de diagnostic ou autres (parfois scandaleusement abusifs, puisqu'on attaque ceux-là mêmes qui essaient de sauver des vies) ne le furent qu'en raison de l'humiliation d'avoir été considéré "comme un sac", traité sans l'aumône d'un regard ou d'une explication. Si ça vous dit, le thème est développé dans un article intitulé "Barbarie bienveillante", ici :
http://l-oeil-du-vent.over-blog.com/article-15489479.html PS : j'espère que cette pub éhontée me sera pardonnée, malgré l'article acerbe sur les commentaires lu sur ce site.

Posté par Clarinesse, 20 février 2008 à 23:01

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