Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

01 février 2008

Les Vaches Haletantes

Ils étaient tous là. Tous, je vous dis. Les jeunes du lycée agricole de Mesnières   ont dû s'asseoir entre les rangs, à même le sol, pour laisser la place aux couples de fermiers, plus âgés. Le principal n'avait qu'un strapontin...  Ceux de l'enseignement privé catholique, MFR et autres, se sont tâtés, mais comme leurs profs ne disaient rien, ils sont restés dans leurs fauteuils... Le premier rang était plein comme un oeuf. Le Président de la Chambre d'Agriculture, le Directeur du CAUE, les types du SMAD et le Vice Président (vert)  du Conseil Régional. Les rares agriculteurs bio du coin et ceux, plus nombreux et pas bio,  qui étaient venus parce que... parce que.... Monsieur et Madame Artistes Locaux , ceux qui ont réalisé la si belle table d'orientation de la Butte de Saint Samson (dommage que les boules célestes de granit aient été dévissées et embarquées par de petits malins). Le Directeur du lycée général se faisait petit, pourtantil était plutôt grand, adossé contre le mur (plus de place, je vous dis !!!)  Il y avait là des Maires du coin. Des socialistes gérant la commune de Gaillefontaine ou celle de Breteuil, et des agriculteurs en retraite, Lepénistes par honte d'être ce qu'ils sont, adjoints au Maires,  à  Bellecombre  ou à la Chapelle au Pot... le Secrétaire de  l'Union des Chasseurs et celui de l'association des commerçants de Forges les Eaux. La journaliste de la Dépêche, qui n'a pas lâché son bloc de la soirée et, attentive à l'extrême, regardait la salle comme si elle n'en croyait pas ses yeux, ni ses oreilles...

Tous, je vous dis. C'est simple : la salle du Normandy de Neufchâtel en Bray n'avait pas vu ça depuis... au moins ! Tous ceux-là, qui font que le  pays ressemble à ce qu'il est. Qui disposent si joliment les vaches dans les prés, pour qu'on puisse les voir,  quand on passe sur l'autoroute. Qui parsèment les haies des si jolies fleurs d'aubépines, pour que des Queen Kelly s'extasient en s'y baladant. Qui font fonctionner ce qui ne se voit pas : les circuits d'eau et d'assainissement, la gestion des déchets et les dossiers de permis de construire, l'entretien  des haies et la plantation d'arbres de haut jet. Tous ceux qui font que ce pays-là vit encore de l'agriculture, à qui la terre appartient, et qui étaient assis si sagement n'est-ce pas, car  ce sont des prudents  ces gens-là, et qui regardaient le film de notre pote à nous, avec tant de respect, de silence et d'attention. Une salle majoritairement silencieuse,dirons-nous mais qui n'en perdait pas un brin d'herbe...

Car le film "paradis en herbe"  était " non seulement une merveille, mais il leur parlait d'eux, enfin, non pas d'eux, mais d'autres qui leur ressemblent comme une goutte d'eau ressemble à une autre goutte d'eau. Celle sur l'écran sourdait de l'Allier, rivière généreuse. Dans la salle, on s'est récrié, après le film. Il n'y a pas qu'en Allier que la nature est une pure merveille. Le pays de Bray, aussi, connaît des haies, des cours d'eau, des plateaux crayeux; On y voit aussi des hérons cendrés, avec corbeaux et corneilles... le film montrait une diversité de la faune, exemplaire. Les brayons épais secouaient la tête, têtus. Dans la salle, ça ruminait.

L'Homme rayonnait, lui. Tout ce qu'il aimait, tout ce qu'il était, ce choix de vivre là, dans ce pays-ci. Cet ami cinéaste, dont chaque image parlait le même langage que les photos de l'Homme. Cette salle pleine, cette salle plaine, où le grain était semé, et qu'on sentait prête à lever. Ce regain d'énergie. Je comprenais parfaitement l'exaltation de mon compagnon. Tout, ce soir-là, lui ressemblait tant. Et la beauté en plus, évidemment...

Bien sûr, la raison pouvait dire que le succès était dû à la conjonction exceptionnellement favorable. Le "discours officiel", rompant avec 50 ans d'agriculture intensive, de pollution aux pesticides et de brutalité envers la nature, sautait sur l'aubaine : des associations se battaient, A.R.B.R.E., Association de plantes et fruits brayons, ABD,  eux pouvaient s'engouffrer dedans, changer doucement de discours sans perdre trop la face (la Chambre d'Agriculture fut néanmois quelque peu bousculée, hier au soir). Et puis, en ces temps de catastrophe, quand désormais la terre doit porter un thermomètre dans le cul, histoire de surveiller sa température enfiévrée,  un film dont chaque image porte l'espoir ? A deux mois des élections ?? Trop contents...

Mais au-delà de la raison,je regardais les potes de l'association et j'étais émue par eux, et fière d'être, toute dilettante que je suis, assise à leurs côtés. Tous ces anonymes qui, comme l'Homme, répètent, inlassablement, année après année, des évidences que, soudainement, tout le monde voit, proposent, avec une bonne volonté intarissable, débats et solutions, à ceux-là même qui doivent encore "grandir dans leur tête" -comme a dit, à un moment, Philippe Henry, le si talentueux réalisateur du film, et qui démontrent qu'on peut être fier d'être un homme des champs, qu'on peut ne pas rougir de n'avoir pas de Roleix et de top model dans  son lit, et qu'on peut avoir envie de prendre dans ses bras ce monde qui nous est donné, et qui peut nous faire vivre.

Le débat fut passionnant et passionné, très technique ("oui, mais en Allier, ce sont des vaches à viande, elles peuvent manger les foins tardifs à hautes herbes, ici, les vaches laitières ont besoin d'herbes jeunes, oui, il faut sauver les éleveurs, - même s'ils donnent du maïs à leurs vaches ? Allons allons messieurs, pas de polémiques, nous sommes tous là pour notre bocage, ne l'oublions pas"), et je vous jure que si les vaches, dont on parlait sans cesse n'est-ce pas, si les vaches, dis-je, avaient été dans la salle avec nous, elles auraient, comme moi, été haletantes !

Clopine, il faudrait que le film de Philippe Henry  puisse être vu partout, et avec débat à l'appui n'est-ce pas. Sans rire. Il est d'une beauté poignante, d'une pertinence absolue, et d'une nécessité impérieuse.

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Posté par ClopineT à 11:02 - Chroniques potagères et brayonnes - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

AH ! La vache! j'applaudis des 4 sabots!

Posté par annaorlova, 01 février 2008 à 22:54

belle chronique

sur les vaches voir aussi la chronique poétique de jean-claude pirotte dans lire numéro de février

Posté par annaorlova, 02 février 2008 à 21:42

L'occasion nous sera-t-elle donnée de voir ce film?

Posté par pousse manette, 03 février 2008 à 09:18

Ah, merci Anna, j'aime beaucoup PIrotte, une addiction, quoi...Lire, je n'ai jamais lu : occasion de m'y mettre ?

Pousse Manette : difficile à organiser, mais si j'ai des infos de Philippe (il revient à Beaubec au printemps) je communiquerai ici -même, promis. En fait, il sillonne (le mot est exact) le monde agricole avec son film, la soirée est assez chère (forfait Philippe + déplacement, dans les 5000 euros je crois - ça les vaut ! Et ouvre droit à subvention. A savoir aussi que nos 360 spectateurs, sollicités pour participer librement, ont bien volontiers lâché leurs sous. Le trésorier de l'assoc pourra établir le bilan financier. Mais je crois que, pour un passage traditionnel en salles, autant attendre de Nicolas Sarkozy la stature d'un homme d'Etat. On peut attendre longtemps, quoi; tout ceci ne fait pas partie des circuits traditionnels; Il est vrai que ce n'est en rien une démarche commerciale !

Clo Bon dimanche

Posté par Clopine, 03 février 2008 à 09:38

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