Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

13 décembre 2007

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la métaphore, sans jamais oser le demander

J'ai reçu un mail d' un correspondant (qui se reconnaîtra),  qui me demande des précisions sur l'usage de la  métaphore en général, et de la mienne en particulier.

Alors là....

Je tiens tout d'abord à souligner que ce correspondant ne me connaît ni d'Eve ni d'Adam. IL ignore donc ma date de naissance, ne cherche pas à fêter mon anniversaire, et n'a donc pas pour but de m'offrir  un cadeau.  Et pourtant, c'est tout comme.

J'adore ça. 

Ce n'est pas la peine de hausser les épaules. Je sais parfaitement que la métaphore est morte et enterrée, depuis le 18 novembre 1922, exactement. On l'a entendue soupirer "Marcel m'a tuer", et puis, plouf, plus rien.

Oh, son fantôme traîne bien encore un peu, mais il n'est plus  qu'une ombre .... Et  encore. Dans les années  60 et après , sous les coups de boutoir du nouveau roman, du structuralisme, de Marguerite Duras et d'Annie Ernaux, ce n'était plus qu'un pâle reflet anorexique qui traînait dans les couloirs de la littérature... Mais rien à voir avec "avant",  au temps de Marcel Proust. Car entre la métaphore et Marcel, c'était une vraie histoire d'amour. IL l'empoignait, en faisait littéralement ce qu'il voulait. Elle se pâmait telle une danseuse de tango, pliait,  se cambrait, pirouettait. Jouissait, en un mot,  par tous les bouts : sacré Marcel.

Comment voulez-vous passer après ?

Pourtant, quiconque veut écrire doit connaître les secrets et les ressorts de la métaphore. Sinon, à mon sens, autant peindre avec un bandeau sur les yeux ou diriger un orchestre avec des boules quiès aux oreilles. Ca peut toujours se concevoir, notez. Mais on ne m'ôtera pas l'idée que, même si  vous utilisez un scalpel pour couper le plus épais des mille-feuilles, même si vous êtes au plus près de l'émotion avec un sujet, un verbe et un complément, vous devez possédez le goût et le savoir-faire métaphorique, quitte à le dédaigner, à le laisser superbement choir. Vous ne pouvez écrire que si vous prenez, d'abord,  plaisir à lire. Et supprimez la métaphore, vous supprimez 99 % de la littérature. De l'oeil unique de Polyphème au Plat à Barbe de l'Homme de la Manche, de la pomme du Jardin d'Eden à la Madeleine de Tante Léonie, l'écriture est métaphore, ou n'est pas...

Ce qui pourrait vous effrayer, mais non, voyons. Il en est de la métaphore comme d'une équation au second degré : elle possède des joies intimes, de la musicalité dans sa résolution, de la jouissance en un mot. Surtout que la liberté est de mise ! Vous pouvez surjouer de la métaphore (métaphorer une métaphore déjà existante, ben tiens, on va pas s'en priver, le meilleur fromage au monde s'appelle bien le "double crème" !), vous ne risquez rien : souvenez-vous que Marcel est déjà passé par là. Vous avez les pleins pouvoirs...

Allons, jouons un peu, voulez-vous, pour illustrer mon propos, et répondre à l'interrogation. 

Vous voulez raconter votre rencontre avec une personne à la voix forte, qui vous a fait sursauter dans le couloir du métro (par exemple). Comme vous aimez les mots, vous avez lu pas mal d'ouvrages. Les expressions "voix de stentor", ou "voix martiale", vous trottent dans la tête, et vous vous demandez "mais qu'écrirait Clopine ?" (ahhh, quel délicieux petit frisson de plaisir dans l'échine, à ces mots... Freddydi, vous êtes décidément un amour !)

Eh bien je tournerai autour de cette expression "voix martiale", un peu comme un chat autour d'un bol de lait chaud. J'attendrai que ça refroidisse un peu, j'irai voir à droite à gauche... "Martiale" : cela fait référence au Dieu Mars, à la Guerre.... Quels étaient les attributs du Dieu Mars ? La lance, le bouclier, le casque... On voit rutiler l'acier, se cuivrer les parures...

Je peux aussi me laisser aller à divaguer sur le mois de mars, n'est-ce pas. Le vent qui saute, affolé, les giboulés, l'imprévisible souffle des nuages... On sent que ça vient, que mars a beau sursauter, il ne pourra bientôt rien contre l'afflux de sève..

La voix, je pourrai faire un jeu de mots, bien sûr, et suivre la mienne. Mais il me faudrait surtout écouter, écouter les mots de cette voix. Sont-ils articulés, ou bien, sous le coup de la colère guerrière, s'apparentent-ils aux cris ?

Est-ce que je souhaite que le lecteur sursaute, comme un être assailli par un Dieu guerrier, imprévisible comme un vent froid, incompréhensible comme un arrêt du destin ?

Ma voix martiale, si je ne veux pas employer cette expression bateau, je peux donc, à minimum de frais et d'effort, la métaphorer d'adjectifs guerriers. Je peux parler ainsi :

"... Et, dans le couloir sombre au bout duquel attendait, haletante, la sombre bête qui avait le pouvoir de m'emporter vers l'ombre lumineuse et verdoyante de la femme espérée, il me fallut, comme un guerrier payant un tribut au vainqueur, me heurter d'abord  à la voix cuivrée, métallique, criarde et étouffée de Charlie, qui m'empoignait de ses imprécations "

ce qui, vous l'avouerez,  a définitivement une autre gueule que de parler de la "voix martiale de votre pote Charlot résonnant dans le couloir de la ligne 13"...

Bon demain, un nouvel exercice, si vous le voulez bien. La métaphore chez  Nothomb (ou comment mettre le lecteur dans sa poche en se fichant gentiment du monde).

Pour ce soir, vous me réécrirez la dernière déclaration de Nicolas Sarkozy, uniquement en métaphores proustiennes....

Allez, zou.

:>))

Clopine, (aurais-je abusé de pastis, et de mélanges ?)

Posté par ClopineT à 17:48 - Listes, explications, regrets et plates excuses - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

Forons la métaphile

Ah! oui alors, la métaphore est un oiseau ailé planant sur la feuille blanche, vaste plaine enneigée que noircit le stylo, arbre funébre agité par la main du dieu maître du verbe, et parfois parfois l'oiseau noir après un bel envol s'effondre lamentablement, trop lourd ou trop commun; le lecteur, chasseur impitoyable, l'a abattue, et il referme le livre, sinistre sarcophage de mots grouillants.
Ben voilà: 8 métaphores enchaînées, et c'est nul. Que faire?? :)
(non, sérieusement, Clopine: bel article!)

Posté par Marco, 14 décembre 2007 à 16:56

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