05 décembre 2007
Aneries
Toujours sous le coup du film "le promeneur du Champ de Mars", je me souviens des deux ânes qu'on voit Mitterrand nourrir, dans la séquence promotionnelle "je suis un paysan français". Me voici donc un point commun avec le défunt. Les ânes ont-ils survécu ?
Les miens, en tout cas, me saluent de braiements un peu poussifs, le matin. IL faut dire que la nuit (car mon "matin" est désormais nocturne) est noire, mouillée, bruyante. Pas envie de m'attarder. Eux sont au pré, toute la journée, les sabots boueux.
Les ânes ont parcouru le même chemin que l'homme. Nés en Afrique, buvant peu, résistants au sec, à la chaleur, aux cailloux des chemins, ils se sont répandus comme lui, l'ont suivi jusqu'aux nords bourbeux. Les voici dans la glaise, et sous l'eau : pauvres ânes...
Tout le monde n'éprouve pas la même compassion pour "les bourriques". La semaine dernière, deux clients marocains venus retenir des moutons pour l'aïd ont expliqué à l'homme la bonne manière de faire : une étable ? Fi donc ! Pourquoi pas un palais ! Non, l'âne est né pour se contenter de (très) peu et obéir à la baguette. Un bourricot, on tape dessus, voilà tout... J'ai du mal à ne pas tressaillir, quand j'entends s'exprimer de telles convictions. Parce que l'âne sert les pauvres, parce qu'il est associé à la terre, parce qu'il est robuste, docile et patient, à lui les mauvais traitements, la dérision, le mépris. Certes, un provocateur comme JC a pu le placer dans la crèche, (et en exclure le chien, ou le chat), et entrer dans Jérusalem, sous la gloire des palmes abaissées, assis sur "une ânesse suitée". Quoi de plus normal, après tout : les qualités de l'âne ne ressemblent-elles pas, point à point, aux vertus que l'on demande aux chrétiens ? Sauf que ceux-ci, en échange, reçoivent une promesse de vie éternelle. L'âne, lui, ne deviendra qu'une carcasse abandonnée. (Il faudrait militer pour que l'âne entre au paradis : mais que fait Luce Lapin? :>))
Mais malgré ma compassion, ce n'est pas moi, mais l'homme qui porte quotidiennement le soin aux bêtes. Pourtant, Quenotte, l'ânesse qui attend un petit pour ce printemps, ne lui en est pas reconnaissante, et se montre farouche avec lui, alors qu'elle accepte mes caresses... Mais comment lui en vouloir de cette peur instinctive, si, depuis des siècles de cohabitation, l'homme n'est synonyme que de dureté et de mépris ? IL nous faudra de la patience pour établir avec elle le pacte de confiance que nous signons avec nos bêtes.
J'ai hâte, encore plus que les autres années, de passer les mois noirs, d'arriver aux verts tendres des mois de mai, de juin. Le petit de Quenotte sera là. Qu'au moins celui-là connaisse une main ouverte et caressante, des voix humaines amicales et bienveillantes, et qu'il ignore à tout jamais le poing levé et l'injure sous le coup...
Clopine Trouillefou
Commentaires
Dictée
Jolie expression, les mois noirs. Elle s'emmêle un peu dans la bouche et nous fait ressentir dans son parler vent froidure et pluie comme en renaissance.
Cette expression vient de très loin dans ma mémoire, une dictée que j'avais subie comme tant d'autres quelque part dans mes primaires années. Un texte décrivant le temps tristounet d'un automne pluvieux et frais dans le pays du Perche. Je ne connaissais même pas ce non, le Perche, drôle de nom au genre inversé.
Mais à la différence des milliers d'autres dictées que j'ai subies, je me souviens de celle-ci, et de sa dernière phrase où surgit l'expression: "octobre dans le pays du Perche pour moi fait partie des mois noirs".
Je ne sais pas l'auteur, ni rien d'autre, mais cette phrase reste, peut-être un peu approximative. A cause d'elle, j'ai parcouru et aimé le Perche, qui pourtant est le contraire des pays que je suis supposé aimer, et j'y ai des amis, à cause d'elle je garde en moi les mois noirs embrouilleurs de langue et bégaiement d'hiver.
Confidence
… pour confidence, je crois bien que l'âne est mon animal favori. Les qualités spirituelles que l'on retrouve seulement chez certains chevaux sont toujours chez l'âne marquées du sceau de l'humilité. Plus proche de l'homme, plus humain en vérité que beaucoup d'humains… Saviez-vous que le lait d'ânesse est celui qui se substitue le mieux au lait maternel humain?
Tout petit déjà, en Corse, je vouais aux ânes une immense vénération (ce qui n'empêchait pas le gosse que j'étais de les monter à cru dès que j'en avais l'occasion, en leur piquant même parfois le cul avec des bogues de châtaigne pour les faire galoper!). Et le 16 août (juste après Sainte-Marie!) était pour moi le matin le plus important de l'été, Saint-Roch, le jour où chaque année vers onze heures, sous un invariable soleil de plomb, tout le village se mettait en procession pour monter jusqu'au hameau de Rocca faire bénir les animaux. Ce jour-là j'étais autorisé à y monter à dos d'âne. J'avais un âne pour moi tout seul. Un âne que l'on (un adulte ou un autre qui en avait la propriété) avait bien voulu me confier. Un âne que je pouvais enfin guider, au vu et au su de tout le monde, comme je l'entendais. Avec qui je faisais corps. Et mon cœur d'enfant s'emplissait alors d'une joie presque trop grande… Je peux vous dire que prenais le temps de savourer chaque pas sur cet escarpé chemin de terre, de pierre et de poussière qui reliait notre village à son hameau haut-perché avec sa petite chapelle! À l'aller comme au retour. Je revois encore l'encensoir du prêtre se balancer de gauche et de droite, d'avant en arrière, lançant ses éclats de lumière au milieu de cette curieuse assemblée d'animaux et d'humains… Je faisais en sorte que "mon" âne soit le mieux placé possible, sous le faisceau des paroles et des gestes, pour être sûr de bénéficier de la bénédiction, c'était mon devoir sacré, je marmonnais même une petite prière pour lui, que je généralisais ensuite à la grande famille des ânes, pour finir bien évidemment par l'étendre à tous les autres animaux… Mais mon animal favori reste l'âne.

