19 novembre 2007
allez, je finis ma première et véridique, quoique littératurée, anecdote amoureuse
Je ne pouvais pas dire "non", alors j'ai dit oui. On a commencé par se confectionner des sandwichs au fromage, pour remplacer l'omelette. j'ai essayé de sécher mes larmes, j'ai pénétré dans la chambre de jean-Marie sur ses talons. Nous étions placés ainsi : moi, assise sur un coussin bas, qui me forçait à redresser le buste. Lui, étendu sur son lit, la tête dans son bras replié, avec ce sourire de loup qui m'avait toujours donné envie de lui. Il m'indiqua la page, je devais reprendre à la marque.
Je n'étais pas fière de moi, et au début, cela s'entendit vraiment. Je devais lire ce type de phrase :
""Les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé sont en même temps réelles, en ce qu’elles traduisent le développement inégal et conflictuel du système, les intérêts relativement contradictoires des classes ou des subdivisions de classes qui reconnaissent le système, et définissent leur propre participation dans son pouvoir."
Mais l'émotion me sumergeait encore, en même temps que le fromage pâteux, que j'avais un peu de mal à déglutir. Cela donnait donc une sorte de bouillie, comme :
"les sausses fluttes chpectac' ulaires - snif - des formes rivaaaalles du pouh voire..."
Et Jean-Marie éclata de rire. je crois qu'on se souvint au même moment, lui et moi, que nous n'avions pas quarante-deux ans à nous deux. Je lui fis une grimace, lui aussi, et je repris en affermissant ma voix :
" De même que le développement de l’économie la plus avancée est l’affrontement de certaines priorités contre d’autres, la gestion totalitaire de l’économie par une bureaucratie d’État, et la condition des pays qui se sont trouvés placés dans la sphère de la colonisation ou de la semi-colonisation, sont définies par des particularités considérables dans les modalités de la production et du pouvoir."
Mais à peine la seconde phrase finie, Jean-Marie s'était déjà rapproché, avait déjà, du dos de son index, remonté la manche de mon pull et caressé mon avant-bras. Sa bouche avait déjà trouvé mon cou, et comme j'arrêtais ma lecture et j'abaissais mon livre, il me dit "non, continue à lire", tout en commençant à me, à se, à nous déshabiller...
...
J'ai lu, j'ai lu, bon sang de bonsoir, j'ai lu tout le foutu bouquin, des phrases comme :
"Ces diverses oppositions peuvent se donner, dans le spectacle, selon les critères tout différents, comme des formes de sociétés absolument distinctes. Mais selon leur réalité effective de secteurs particuliers, la vérité de leur particularité réside dans le système universel qui les contient : dans le mouvement unique qui a fait de la planète son champ, le capitalisme."
Je vous jure que j'ai mis mon point d'honneur à bien articuler, à ne pas quitter la page des yeux, sauf quand cela devenait absolument inévitable, et à reprendre toujours là où je m'étais arrêtée.
Et j'ai tout lu, ça, pas question de faire grâce d'une seule ligne, et la quatrième de couverture, et le nom de l'imprimeur, et le nombre d'exemplaires et le numéro d'impression et la date du dépôt légal. Et ça n'arrêtait pas.... Ah là là. Au petit matin, dieu me damne, je lisais encore, dans les grands bras de Jean-Marie, le coussin roulé dans un coin, le lit défait de partout, la tête sur le parquet et les jambes croisées (par moments...), appuyées au mur...
Le lendemain, j'ai retrouvé avec un certain plaisir la fraîcheur de la rue, en sortant de chez lui, où, nous le savions tous les deux, je ne remettrai jamais les pieds. Il a ouvert sa fenêtre au-dessus de ma tête, m'a hélée "tu oublies ton bien, Clopine !" m'a-t-il lancé, pendant que "la société du spectacle", de Guy Debord, tombait vers moi...
Depuis, j'ai lu, certes, seule ou accompagnée... J'ai lu Marx, et Engels, Montaigne et Michel Onfray. Je peux vous raconter le Mharabatha et vous citer le Président Mao. Vous expliquer l'hédonisme et vous parler de Wittgenstein...
Mais je ne pourrais vous citer, de manière sensée veux-je dire, et sans le livre en main, une seule phrase de Guy Debord, ni expliciter une seule de ses pensées. Je crois bien, le diable me patafiole, que je n'ai pas compris un traître mot de tous ceux que j'ai si soigneusement articulés, à voix si haute, cette nuit-là...
J'ai beau cherché, à la fin de ce récit, je ne trouve pas de morale à cette première "anecdote amoureuse". Sinon peut-être celle-ci : c'est qu'en loupant, ça se trouve, l'homme de sa vie, on devient parfois un petit peu plus, (ce tout petit plus du plaisir partagé), la femme de la sienne.
Clopine Trouillefou, et tenez-vous bien, ô vous mes fidèles lecteurs (dont Cactus, mais pas que), je crois bien que je vais être plus scandaleuse encore la prochaine fois....
Commentaires
Persiste.
Voilà. J'avais peur que l'histoire se finisse ainsi. La plus acrobatique et improbable positon du Kamasoutra est trop facile par rapport à ta performance. Celle du monsieur est beaucoup moins brillante.
Je ne rajouterai pas de qualificatif le concernant, j'ai déjà dit ce que j'en pensais et ce dernier épisode ne fait que confirmer mon idée. Tu es libre d'en garder un bon ou un amer souvenir, tu te gardes cette liberté, la fraîcheur de ton histoire permet tous les regards possibles chez tes lecteurs, épineux ou pinailleurs, Cactus joueur ou funambule aveugle.
Le seul scandale vient du monsieur non de toi. Je souhaite très fort que tu en gardes un souvenir souriant, ce sera la meilleure résistance à l'imbus et à l'abus qu'il fut.
Un secret pour finir : Guy Debord m'agace beaucoup, et je lui préfère de loin les autres que tu cites, même Onfray. L'incompréhension n'est pas seulement due aux circonstances.
au milieu d'Andrem
roucoule une belle rivière alors ?
Sissi !!

