Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

19 novembre 2007

comment j'ai loupé l'homme de ma vie (ça se trouve) part 3 : omelette et pieds dans le plat

Jean-Marie ne plaisantait pas, sa voix était sèche, et il avait pris  une grande inspiration, comme quelqu'un qui avait pas mal de choses à sortir. J'allais donc souffrir un bon moment. IL était droit et raide comme la justice, les bras toujours croisés. Je ne pouvais littéralement supporter son regard : j'ai donc baissé la tête vers le bout de mes pompes, pendant presque toute la durée du savon.

"- Tu viens me dire que tu m'aimes, sauf que tu me tournes le dos, que tu annonces ça au châssis de la fenêtre. Ca va pas la tête ? Tu joues à quoi ? Bon dieu, je ne connais pas bien les filles, hein, je ne suis pas expert, mais là ça dépasse tout. De toute manière tu dépasses tout. Quand on aime quelqu'un, on essaie d'abord de le séduire avant de lui balancer des trucs comme ça, et  toi tu me tournes le dos !! Tu voudrais que je te croies une seule seconde ? Que je ne m'imagine pas que c'est un truc sorti d'une tête malade ? Si tu m'aimes, tu devrais ne pas me quitter des yeux, bordel de merde ! Tu me prends pour qui ? Tu sais ce que ça veut dire au moins les mots que tu emploies ? "

Bon, ben c'était fait, au moins. J'étais morte.

Jean-Marie, furax,  semblait à deux doigts de me foutre un coup de pied au cul et de me fiche dehors... Le grésillement, dans la cuisine, devenait plus fort, et quelque chose, à l'intérieur de ma poitrine, venait de se casser en mille morceaux. Mais Jean-Marie continuait :

"Alors, tu vois, ça va faire quoi ?  trois mois, hein, trois mois  qu'on se connaît. Tu m'as vu avec Clotilde. Tu sais que pour moi c'est lent ce qui peut se passer avec une fille, qu'il faut... je ne sais pas moi, qu'on se plaise... On n'est pas au fast-food, merde !  T'as essayé  de me séduire ? Même pas en rêve t'as essayé... Tu m'as fait croire... Ah merde ! Tiens ce soir là au restau,  T'avais passé déjà ta soirée à te planquer derrière les épaules de Clotilde, à la mettre en avant, à te la jouer souris grise. Viens pas me dire que tu pensais déjà à moi, tu me prendrais pour un con.. Et puis après, quand on a commencé à causer ensemble. T'estimes peut-être que tu me faisais la cour ? Tu faisais tout ce que tu pouvais pour que j'oublie même que tu aies un corps. D'ailleurs, vu ta manière de te fringuer, faut déjà le savoir, que tu as un corps, n'est-ce pas ? Vu la façon dont tu le planques...  Rappelle-moi : t'as bien trois pulls et deux jeans, et c'est tout, c'est bien ça ? Quand je viens te chercher la nuit, tu sais combien de temps tu mets pour être prête ? Deux minutes et dix secondes ! Tu bas mon pote Pierrot !  T'es la speedy gonzales de l'habillage ! C'est bien simple : si t'étais Cendrillon, tu sortirais en citrouille... Et moi, bonne poire, je me dis - bon d'accord, faut accepter les fantaisies de la nature,  prends le bon qu'on te donne. Tu crois que c'est facile pour un mec  d'accepter  l'amitié, je dis bien l'amitié, chez quelqu'un qu'est a priori une fille,  tu crois qu'on les élève comme ça les mecs, qu'on leur laisse de la place pour de l'asexué , tu crois que  c'était simple ? Moi mes potes c'est des mecs normalement, et  en tant que fille t'es nulle pour moi, non avenue, tu comprends ou non ce que je te dis et  tu peux me regarder dans les yeux, j'ai pas honte, moi, je ne vais pas pleurnicher dans les deux secondes..."

Je relevais la tête de la poubelle à pédale où j'étais mentalement planquée, pour lui obéir et le regarder dans les yeux,  et bien entendu j'avais les yeux aussi rouges que ceux d'un lapin blanc pris dans les phares, et bien entendu il n'y avait pas un mot qui sortait de la bouche rouge de Jean-Marie qui ne soit l'exacte vérité. Je le savais, que ce type-là était un type bien, qui cherchait chez les gens, obstinément, quelque chose qui me passait au-dessus de la tête, qui me passerait toujours au-dessus de la tête. Ce type-là vivait dans des pièces éclairées, il passait de l'une à l'autre, tandis que j'étais à perpète dans la rue, la rue sombre et noire, à regarder les intérieurs  illuminés, à m'imaginer chez l'un, chez l'autre, mais toujours sur mon gentil petit trottoir sombre..

Et voilà que je venais l'emmerder avec mes déclarations, alors déjà qu'il avait fait un rude effort, une exception pour l'espèce d'ovni que j'étais. Je m'étais comportée comme une ogresse de carton-pâte, alors que je n'étais qu'une piteuse Gelsomina. Et encore, sans trompette, hein... Piteuse, oui. C'était bien ce mot-là.

Jean-Marie se radoucissait un peu : "tu comprends bien que je ne peux littéralement rien faire pour toi, Clopine. Déjà que  c'est pas facile de ne pas être un salaud avec les filles, alors qu'elles te le demandent presque, ma parole ! Ca m'est déjà arrivé qu'une fille, que je ne recherchais pas, se fourre à poil dans mon lit et m'attende. C'était au moins plus clair que ce tu viens de me faire, plus franc, quoi. Plus honnête.  Et bien, tu sais, ce n'était pas une bonne surprise. Je ne fonctionne pas comme ça, moi. Et je croyais que tu le savais, que l'amour, c'est bien autre chose pour moi. Tu le sais, pourtant, bordel, que j'aime une femme "

(il ne précisa pas "une vraie, elle ", se retenant au bord des lèvres, et, vingt-cinq après, je lui suis encore reconnaissante de cette retenue)

"..et que l'amour, c'est comme une omelette : faut casser des tas d'oeufs, ça fait des ravages..."

J'osai l'interrompre : "euh, dis-je en reniflant, d'ailleurs, à propos d'omelette, là, dans la cuisine...."

-"Merde" ! Gueula Jean-Marie, qui revint avec une poële noircie et un nuage de fumée graillonneuse autour de lui. Heureusement que j'étais  enterrée six pieds sous terre, sinon j'aurais culpabilisé. Mais j'étais déjà à mon maximum, là...

-" Bon, reprit-il beaucoup plus doucement, alors on va faire quoi ?" (et je savais bien qu'il ne parlait pas que de l'omelette)

Si je prononçais un seul mot j'allais sangloter jusqu'à la fin de mes jours. Faire exploser le taux d'humidité de l'air. Battre les statistiques bretonnes.... Ma gorge était douloureuse, à force de contenir la boule de sanglots qui cherchait à monter à la surface... C'est sûr que niveau séduction, debout comme ça à me dandiner désespérement sur mes pompes, le nez et les yeux rouges, les lèvres tellement serrés pour empêcher les larmes (mais les reniflements, eux, étaient bien là) que mes dents rentraient dedans, je devais atteindre un score carrément négatif. Vers les - 350 000 points, au flipper...

La poêle à la main, Jean-Marie continuait à m'expliquer "la femme que j'aime, tu sais, elle ne veut pas de moi, elle veut que j'aie un boulot, je ne sais pas moi, que je sois inspecteur à la CAF ou une connerie comme ça, c'est te dire si c'est impossible nous deux. Ben pourtant je l'aime, je ne sais pas si tu sais ce que ça veut dire. Je peux passer des heures près d'elle, à rien dire, à rien faire, à la voir tourner les pages de Paris match. Un jour, sur une plage, j'ai passé trois heures à regarder son genou. Rien que son genou, tu comprends ça ?"

C'était sûr que non, évidemment. L'hônneteté m'obligeait à reconnaître (et c'est hélas toujours vrai aujourd'hui), qu'un genou, même celui de l'être tendrement aimé, ne pouvait retenir mon attention plus d'un quart d'heure maxi. Et encore, à condition qu'il se passe des choses avec, hein...

Les sanglots commençaient à déborder...

Jean-Marie posa la poêle doucement sur la table, et se tut en me regardant. Si en plus, il avait pitié, là, je n'existerais définitivement plus. Y'aurait une lumière verte, un tsswwwiiiing, et ce serait comme si mon corps n'avait jamais été là..

Mais il me posait une question "Bon, Clopine, allez, dis-moi, qu'est-ce que tu peux m'apporter dans le genre fille ? Et évite la bouffe, hein. Personne ne sait faire la cuisine comme ma mère, n'essaie pas de t'aligner...Allez, trouve quelque chose qui me plaise.."

IL souriait, ce qui me rassénéra un peu. Je cherchais désespérément quelque chose que je savais faire, mais ne pus rien trouver de plus féminin qu'un "je sais lire", que je prononçais à voix basse.

-"tu sais lire" ? reprit Jean-Marie. "Oui, lui expliquai-je, avec ma mère nous faisions souvent des concours de lecture, et je gagnais toujours". J'étais la fille qui lisait le plus vite au monde. Au cinéma, je riais avant tout le monde quand il y avait des sous-titres...

Jean-Marie n'avait plus l'air du tout en colère. Il me souriait même franchement, pendant que je débitais mes conneries de lecture...

"Eh bien", me proposa-t-il, "puisque tu sais lire et que tu m'aimes, voudrais-tu lire un livre pour moi ? A voix haute ?"

Clopine (finalement c'est plus long à écrire que ce que j'aurais cru. bon la suite à plus tard. Sondage express à Cactus, mon cher et quasi-unique lecteur : t'aurais répondu quoi, toi, à la proposition de Jean-Marie ?)

A tout de suite, je m'y remets dès que j'ai un moment.

Posté par ClopineT à 11:17 - petites histoires désolantes - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

Cactus.

En matière de Cactus, tu es la meilleure en effet. Est-ce que je ne lis pas, moi aussi? Je tutoie, pour la peine, et je ne reviendrai pas en arrière.

C'est ta spécialité de séduire avec des épines, et le gars n'a rien compris. Ou pas voulu comprendre pour la bonne raison qu'il aimait désespérément ailleurs. A mon avis, il a trop bien compris, et dès le début, et là le bât me blesse.

Je ne sais s'il y aura revirmeent ou coup de théâtre, mais à ce point de l'histoire je la verrais volontiers s'interrompre, pour ton plus grand bien.

Le gars, il tient de beaux discours, la main sur le coeur et tout le tintoin de sa bonne conscience à lui. Sauf que, puisqu'il se vante de savoir que copain-copain avec une fille à vos âges là est très illusoire et que le malentendu est évident, il n'était pas obligé de faire monter la température par promenades nocturnes répétées.

Il savait parfaitement ce qui en découlerait, puisqu'il te le dit. C'est donc un salaud. Un salaud souffrant, mais un salaud. Il avait tout vu, et il en profitait pour son petit pouvoir de mâle séduisant, et pour se venger sur la faible de la souffrance que lui imposait la forte.

La suite de l'histoire va peut-être me contredire s'il y a une suite, mais j'en suis à ce stade là, à la fin de cet épisode.

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Deux autres remarques.

1°) J'admire ton courage de nous raconter cela, si tant est que l'histoire est vraie, et je lis toujours les histoires en les considérant vraies, sinon à quoi bon? Je serais bien incapable d'en écrire autant, j'en suis incapable, j'ai assez dit dans les ricochets que je ne pouvais pas dépasser le stade de l'enfance. Au delà ma vie devient inracontable.

2°) Cactus n'est pas le seul à te lire. Je réitère. Et moi non plus d'ailleurs. Je vais finir par me fâcher si tu continues à le croire seul au monde, pire que fâché : vexé comme un pou qui a rencontré Marie-Rose.

Bien le bonjour et le bonsoir, ma chère amie madame Marie de Beaubec.

Posté par andrem, 19 novembre 2007 à 14:06

S'il n'en reste q'une....

Ni Cactus, ni andrem ne sont les seuls à vous lire depuis.........la première heure, enfin, pas tout à fait ! J'oblige mon cactus à moi ( rapport aux épines ! ) à prendre l'ADSL en Languedoc Roussillon et pourquoi, croyez-vous ? pour consulter Météo-france - les pages jaunes de l'annuaire - l'insee - Doctissimo - la Française des jeux - TGV page d'accueil ? Oui, bien sûr, mais pas seulement. M'enfin, Madame de Beaubec, doutez-vous à ce point de vos lecteurs ? Les petits, les sans grades ! Bref, j'ai vu de la lumière, je suis entrée, pardon !

Posté par gina, 19 novembre 2007 à 15:36

t'aurais répondu quoi, Cactus , à la proposition de Jean-Marie ?

-"Eh bien", me proposa-t-il, "puisque tu sais lire et que tu m'aimes, voudrais-tu lire un livre pour moi ? A voix haute ?"-

je me lance :
(tout dépend de la voix de cet'homme , en fait , là !)
peut-être :

oui , maintenant que votre plume-âge est aussi beau que votre rame-âge et puisque j'aime me lire en vos yeux de vieux plus sot etc etc etc !

voix sans issue là ?

Posté par Cactus doute, 19 novembre 2007 à 20:57

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