17 novembre 2007
comment j'ai loupé l'homme de ma vie (part 2) : choisir son camp, camarade
Clotilde se désenticha de jean-Marie aussi vite que la durée du trajet Paris-Bordeaux, où elle partit vendanger. Le nouvel arrivé dans sa vie s'appelait Samuel, avait un regard andalou et maniait le sécateur avec célérité : j'appris le tout sur une carte postale où une croix m'indiquait l'endroit où je pouvais les rejoindre, si je voulais. Mais je préférai rester à Rouen.
Bien sûr, ma décision pouvait avoir un petit goût d'arrière-pensée, style "désormais la voie est donc libre". Mais c'aurait été mal me connaître. Si j'avais réussi à m'avouer, (à moi seule, hein, pas un mot à quiconque !) que Jean-Marie était (vraisemblablemnt) l'homme de ma vie, j'en concluais sinistrement que cette vie serait aussi fertile que le désert de Gobi, Clotlde sur les rangs ou non. Tant l'idée d'une quelconque relation entre lui et moi semblait aussi réelle qu'un conte de fées. En tout cas, je ne lui adressais pas la parole.
Je n'en parcourais pas moins, soigneusement, les quelques lieux, surtout des troquets, où j'étais susceptible de le croiser. Et si, seule, je n'osais pénétrer dans le Balto, je pouvais à mon tour, cachée dans une encoignure de porte, fixer solitairement la fenêtre éclairée du deuxième étage . J'attrapais des rhumes, debout le soir dans le froid mais, exactement comme le silence, après Mozart, est encore du Mozart, mes éternuements, éructations et reniflements étaient encore le signe de mon amour pour Jean-Marie...
Qui n'en avait cure, me reconnaissait à peine, me saluait d'un petit signe de tête quand par hasard il m'avait dans son champ de vision, (l'air de quelqu'un qui se dit "ah oui, cette fille, comment s'appelle-t-elle déjà ? ) avait l'air en plein forme, et remplissait toujours aussi mystérieusement ses journées d'activités diverses.
Cela aurait pu durer longtemps, si un soir, où mon nez était à la fois levé vers sa fenêtre éclairée et enfoui dans un kleenex, je n'avais entendu sa voix juste derrière mon oreille : "Tiens ? Qu'est-ce que tu fais là, euh... Clopine, c'est ça ? Tu viens prendre un pot au Balto ? "
Jean-Marie rentrait tard chez lui, avait laissé allumé, et me voyant plantée dans mon encoignure de porte, supposait (à juste titre partiel) , que je n'osais entrer seule au troquet. Je le laissais évidemment croire ce qu'il voulut, et le suivis; Assis devant sa bière, Jean-Marie regardait distraitement la nuit noire, derrière les grandes vitres. Le moins qu'on puisse dire était qu'il n'affichait pas une curiosité débordante pour ma personne. Je lui fis remarquer qu'il avait l'air de pas mal s'emmerder. Il me dit qu'on en était tous plus ou moins là. Je lui proposai alors de lui raconter quelques anecdotes, car j'étais très forte en anecdotes. Cela le réveilla ;"Des anecdotes ?" L'idée le faisait sourire. je lui racontais donc, successivement, celle du concierge et du proviseur, de ma mère, de la boîte à cirage et du rôti de porc, celle du curé et des enfants de choeur... Il riait de bon coeur, et du coup, me posa deux ou trois questions, et alla jusqu'à évoquer Clotilde, qui, d'après lui, "serait toujours du mauvais côté du trottoir". Je n'osai lui poser de questions directes, mais le fait est que la soirée fut très gaie, et qu'il me proposa de me rendre visite dès le lendemain, à propos d'un livre dont nous avions parlé.
le plus remarquable fut qu'il tint promesse, qu'il entra dans ma mauvaise petite piaule (qui débordait effectivement, elle, de livres) et dans ma vie, et que, pendant une période de trois semaines environ, nous avons traîné pas mal ensemble. Nous nous promenions en bavardant longuement, jouions à de drôles de jeux intellos (mettre en perspective telle actualité du jour avec telle période historique), évoquions la révolution d'octobre, Trotsky, Cuba et la guerre du Vietnam, Khomeiny et Daniel Cohn-Bendit. Les Fractions Armées Rouges et l 'Action Directe... IL finit par me demander si j'aimais me promener en ville, la nuit, et si j'acceptais éventuellement de l'accompagner. C'était génial, d'autant que j'adorais effectivement cela.
Deux ou trois nuits durant, il sonna ainsi à ma porte vers les trois heures du mat'. S'ensuivirent des balades formidables, avec effractions de porte de cathédrale (qui nous permirent de voir se lever le soleil sur la Seine, du haut d'une des tours latérales, au-dessus de la rosace qui se colorait peu à peu d'or presque liquide), croissants donnés gratoche par les boulangers au travail, place du Vieux-Marché, et dégustés en frissonnant assis sur les ruines de l'ancien cloître, expéditions dans les sinistres zones portuaires. Je rentrais sur le coup de huit heures, me plongeais dans mon lit et dormais d'une traite. Je n'avais toujours aucune idée des buts poursuivis par Jean-Marie, mais je savais juste (et cela me suffisait), que mon instinct ne m'avait pas trompée : je vivais plus fort, près de lui.
Evidemment, le tout dans la chasteté, et l'absence de la moindre étincelle amoureuse, les plus totales. J'avais bien compris que Jean-Marie me traitait comme il traitait son pote Pierrot : comme un camarade, quoi. C'était déjà inespéré.
Un après-midi,Jean-Marie vint me demander un service. C'était un drôle de service. Il s'agissait de savoir si je pouvais, éventuellement, lui servir d'alibi. IL avait fait un casse (je devais me rassurer tout de suite, hein, il n'était pas un truand, il avait juste piqué des trucs chez un connard de prof de fac, qu'il connaissait par ailleurs). Si jamais ça tournait mal pour lui, accepterais-je de témoigner qu'il avait passé la nuit avec moi ?
Je dus avoir la bouche si largement béante, et les yeux si ronds, qu'il en rit franchement, de son grand rire bref et sonore. Allons, les flics n'allaient pas débarquer tout de suite, là, maintenant. C'était une précaution, "au cas où".
Certes, j'avais été brièvement militante à la fédération anarchiste, et, sans être une "active" au sens sricte du terme, j'avais ce qu'on appelle une "conscience politique". Mais là, tout se bousculait dans ma tête. Et, tout en disant "oui " à Jean-Marie, -oui, s'il le fallait je jurerais devant un juge qu'il était mon amant, et que nous avions passé telle nuit ensemble, je ne pouvais m'empêcher de me poser des questions.
C'est que je connaissais un peu le prof de philo que Jean- Marie et ses potes avaient été cambrioler. Je n'arrivais pas bien à comprendre pourquoi c'était plus moral de le dévaliser, lui, qui était plutôt sympa, ouvertement de gauche, avait une maison qui accueillait indistinctement amis, relations, élèves et tout un tas de gens, et n'était pas du genre, ni à lâcher des chiens, ni à alerter les filcs, plutôt qu'un gros connard de patron de droite. Mais c'était justement son statut de "prof de fac de gauche", qui le désignait comme cible à Jean-Marie. C'était cela qui semblait l'énerver le plus. Qu'on puisse être "de gauche" et posséder une chaîne hi-fi, un gros téléviseur, une enveloppe avec de l'argent liquide dans un tiroir de bureau, et trois toiles de petits-maîtres de l'école rouennaises, assez cotés. D'ailleurs, c'est bien simple : il ne les possédait plus...
Une fois Jean-Marie parti, je constatais que mon coeur avait bien du mal à reprendre un rythme normal. Certes, si j'étais honnête avec moi-même, toute l'histoire du cambriolage, même avec les piètres explications idéologiques de Jean-Marie, me déplaisait souverainement. Je savais parfaitement que la maison de Monsieur N. était plus facile à cambrioler que n'importe quelle autre. Je n'arrivais pas à "sortir de là".
Mais d'un autre côté, et là mon coeur se mettait à chanter,Jean-Maire, par le service même qu'il m'avait demandé, semblait signifier qu'il était tout à fait vraisemblable que nous soyons amants. Alléluia ! Ce qui me semblait impossible lui paraissait si plausible qu'il considérait que des gendarmes, des témoins, des avocats, un tribunal dans son entier pourrait y croire sans l'ombre d'un doute. Voilà qui changeait tout...
J'étais dans un tel état d'exaltation que j'eus du mal à attendre le lendemain soir, pour me précipiter chez lui. Mais nous avions rendez-vous, et j'étais désoramis autorisée à entrer chez lui, où il m'invitait à dîner pour bien "tout mettre au point" Après tout, j'avais choisi mon camp, et j'avais donc les privilèges des camarades. Je ne savais pas encore comment, mais j'étais bien décidée à en profiter...
Il m'ouvrit gaiement la porte, il portait un tablier de cuisine jaune, et, me désignant la pièce qui faisait office de salon, salle à manger, bibliothèque et bureau tout à la fois, me proposa de m'installer, pendant qu'il finissait de nous préparer une Omelette. J'attendis patiemment qu'il revienne dans la pièce, et lui déclarai que j'avais "quelque chose à lui dire". Puis, ne supportant pas son regard, je m'approchai de la fenêtre d'angle, celle-là même que j'avais si longtemps contemplé du dehors. Et sans oser me retourner, j'annonçai à Jean-Marie que j'étais amoureuse de lui, d'une traite, sans reprendre mon souffle.
Ca y est, c'était dit, et à part le petit grésillement de la poêle dans le cagibi qui servait de cuisine, le silence régna pendant quelques secondes, dans la pièce.
Et puis j'entendis la voix de Jean-Marie, derrière moi, et il n'y avait aucun doute : il était dans une colère épouvantable. "Tu te fous de moi ?" me jeta-t-il d'une voix si dure qu'il devait avoir serré les dents. Je me retournai. IL était effectivement très en colère, et, serrant les bras sur sa poitrine, il répéta : "Tu te fous de moi, ou quoi ?"
(suite et fin au prochain numéro)
Commentaires
quelqu'un qui ne vous loupe pas !
c'est là , à propos :
http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/11/15/moins-de-livres-plus-dordinateurs/
je te le copie-colle ici , donc ! ( voir vers la fin du commentaire de dimanche 13 H et 14H05 )
amitiés cactées .
je vous en prie, chère clopinette, utilisez mon quatrain appolinairderien...
ceuillez, cueillez...
vous avez un joli blog.
a une prochaine sur les blogs

