Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

14 novembre 2007

Comment j'ai loupé l'homme de ma vie (ça se trouve)

Avant de le voir, j’en ai entendu parler environ 20 000 fois, au bas mot.

Il faut vous expliquer que je traînais pas mal avec Clotilde. Clotilde. Un mètre cinquante cinq d’énergie, de détermination, et un peu plus que légèrement givrée. Moi, j’étais juste un peu moins que légèrement givrée : elle me dominait, donc. Je l’avais rencontrée au café femmes, où elle assénait du haut de ses 20 balais qu’elle ne ferait jamais la pute : plutôt crever. Vu le nombre de foyers DASS dont elle s’était tirée, de familles d’accueil à qui elle avait fait un bras d’honneur, et de l’état légèrement délabré de sa famille d’origine (dont son père, qui l’avait violée à 8 ans), on pouvait lui faire confiance pour savoir de quoi elle parlait.

Ce qui me fascinait, c’était l’aplomb et l’assurance avec lesquels elle jouait de la séduction. On s’asseyait l’après-midi, à la terrasse du bar des Fleurs. Elle me disait, au bout d’un moment « tiens, tu as vu le mec, là-bas ? Dans moins d’ une demi heure, il est assis à notre table ». Et tout entrait en scène. Les mouvements de ses mains, couvertes de bijoux de pacotille. La lenteur de son regard aux paupières lourdes, qui semblait fixer un point éthéré, au dessus de la terrasse. Le croisement de ses jambes, sous la jupe en jean. J’aurais été parfaitement incapable d’en faire le dixième. Je ne voyais rien, en plus, ne comprenais pas comment, effectivement, le type choisi arrivait dans le quart d’heure qui suivait, ventre à terre. Tout ça devant un café, à trois heures de l’après-midi. Moi, pour draguer un mec, j’avais besoin de la nuit noire, et d’au moins deux grammes d’alcool dans le sang. Quant au maquillage, jupes courtes, bijoux et parfums, j’étais parfaitement incompétente, et j’en avais conscience…

Clotilde riait, en rajoutait pour m’épater. Elle osait tout. Je ne la suivais que de loin, envieuse, admirative, et en même temps inquiète pour elle. Du coup, quand elle était tombée amoureuse de ce « Jean-Marie », cela m’avait rassurée. Un sentiment que je pouvais enfin comprendre, des états d’âme langoureux, de la timidité (bon, le maximum de timidité que Clotilde pouvait atteindre), des scrupules et des atermoiements. J’étais en pays connu.

Mais cela avait entraîné un nombre certain de soirées au Balto, troquet sinistre qui n’avait d’autre avantage que de regarder l’immeuble d’angle où le dénommé Jean-Marie habitait, au 2è étage. Clotilde m’expliquait gravement qu’elle ne pouvait aller dormir sans voir, d’abord, la fenêtre s’éteindre. On passait des plombes à regarder cette foutue fenêtre éclairée, soir après soir, devant des bières, jusqu’à la fermeture. Parfois, Clotilde pleurait un bon coup : Jean-Marie voulait bien coucher avec elle, mais ne la laissait pas entrer dans sa vie, la maintenait fermement dehors. Je consolais Clotilde, mais n’arrivais pas à donner vraiment tort au type. Je crois que j’aurais fait pareil, à sa place. Voyons, Clotilde était à peu près aussi inoffensive, pour un garçon, qu’un loup pour un agneau. Elle avait une manière de retrousser un peu les lèvres, de laisser  briller des dents blanches et légèrement espacées, qui témoignait d’une belle vigueur dans la voracité…

Avec tout ça, je n’en savais pas beaucoup plus sur le dénommé Jean-Marie. Oh, les descriptions très minutieuses de Clotilde m’avaient familiarisée avec ses yeux verts « avec un peu de jaune dedans », son mètre quatre-vingt cinq, sa longue veste de cuir marron qui sentait bon, son rire si sonore que les gens paraît-il, s’en retournaient dans la rue et les poils qu’il avait sur les fesses. Je savais aussi qu’il y avait « plein de bouquins chez lui » (mais pour Clotilde, la notion de « plein de bouquins » pouvait s’appliquer à quinze romans de Guy des Cars se battant entre eux sur une étagère), qu’il aimait le jazz et avait une femme dans sa vie, qui ne voulait pas de lui. D’où son célibat approximatif, dirons-nous… Mais de quoi vivait-il ? Mystère. Un soir, Clotilde m’interrogea « Tu sais ce que ça veut dire, toi « situ… situatio… » ?

-         « Situationniste ? »

-         « Oui, c’est ça. Jean-Marie m’a dit ce midi qu’il était un voyou situationniste. Mais je ne sais pas ce que ça veut dire »

Je n’en savais guère plus. Je connaissais le nom de Guy Debord, mais n’avais pas lu «  la société du spectacle ». Je m’étais forgée une image des « situs », comme on les appelait dans les réunions d’extrême-gauche, comme de farfelus essayant de provoquer des « évènements », genre l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac.

La République

les faisait chier, sans doute en raréfiant les occasions…

Un soir, en route vers le Balto, Clotilde me poussa du coude : « il » était là, assis à deux pas de notre table habituelle ; Je le reconnus aussitôt : la veste de cuir, les yeux verts, les dents sous les lèvres rouges, les cheveux noirs, drus, bretons sans aucun doute… Clotilde commença à se pâmer, même avant d’avoir ouvert la porte. Je la laissai là, ne lui étant donc plus d’aucune utilité, et m’en retournai chez moi.

J’avais surtout trouvé qu’il avait l’air de s’emmerder passablement. Mais rêvais de lui, toute la nuit. Au matin, devant mon miroir, je pris douloureusement conscience que j’étais amoureuse du mec convoité par ma copine, et que je n’avais visiblement pas l’ombre d’une chance d’éveiller un quelconque intérêt chez ce garçon, qui, en plus, rêvait d’une autre pendant qu’il prenait Clotilde dans ses bras.

Je n’étais pas aussi abattue qu’on aurait pu le croire. C’était exactement le genre de plans qui me correspondaient. Le ver de terre amoureux d’une étoile : je commençais donc à me contorsionner, aussi gracieusement que le lombric déterré par la fourche. Que c’était bon, de s’avouer un amour sans espoir !

Clotilde vint « tout me raconter » le midi même, et me proposa de dîner avec eux. Je crois qu’elle comptait secrètement sur moi pour parler d’elle à Jean-Marie, en termes flatteurs. J’endossais donc complaisamment mon manteau de Cyrano de Bergerac, et souffrant délicieusement de l’humiliation, du renoncement et d’une attirance irrésistible, j’allais parler de ma copine au-dessus d’un couscous royal, auquel Jean-Marie fit joyeusement honneur, tout en jouant du genou, sous la table, avec une Clotilde énamourée…

J’étais décidément une amatrice, assistant par hasard à un congrès de professionnels de la séduction : Jean-Marie en connaissait visiblement un bout sur la question, et s’en amusait comme un petit fou, brillamment secondé par une Clotilde survoltée. C’aurait été dommage que personne ne profite du spectacle !

Je passais bien entendu la nuit suivante à pleurer. Comment vivre, alors que je n’existais pas plus pour Jean-Marie que la suivante Cléone pour Oreste, dans Andromaque…

Mais la situation allait bientôt changer…

Clopine,  à suivre

ps : au fait, le titre, c'est pour déconner, hein. L'homme de ma vie, je l'ai trouvé. Un peu plus tard, c'est tout...Quand je suis devenue grande. Là, c'est des histoires de quand j'étais petite, voyons.

Posté par ClopineT à 12:39 - petites histoires désolantes - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

bien avant l'époque " essence sans plomb "!

"Ce qui me fascinait, c’était ........l’aplomb et l’assurance.......... avec lesquels elle jouait de la séduction."
ceci tome sous le sens unique là encore :
tu ne manques pas d'à plomb , là !
non , non !
elle n'était pas encore inventée !!

je vote pour toi :
résidente de la république !!
ce serait moins sinistre voire sinistré !!!

Cactus féterré par tes fourches de mots , entre ombilic et lombric !!!!

TA SUITE !!!!!!!!!!!!!!!!!!

Posté par Cactus épineux, 14 novembre 2007 à 17:54

J'ai eu peur

parce que pour connaître les deux... hein ?

Posté par Dark Pioupiou, 14 novembre 2007 à 18:54

fichu "B"

ceci tomBe sous le sens unique là encore :-(
sinon aucun " nonsense "

Posté par Cactus corrigé, 15 novembre 2007 à 08:20

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