02 août 2007
J'achète une carriole.
Voilà comment ça s'est passé.
C'était en février dernier, j'étais seule avec les animaux, c'était sinistre. Quand je rentrais le soir du boulot, j'avais le coeur serré et les pieds humides dans les sabots en caoutchouc verdâtre. Ce n'était pas Dagobert (bon, plus la peine de le présenter celui-là, d'accord ?) qui allait me réconforter. IL traînait un mauvais rhume, restait comme un con sous la pluie, au beau milieu du pré, au lieu de se planquer dans l'étable. D'habitude, l'eau lui frise le poil en petits roudoudous assez gais. Là, c'était juste un âne trempé.
Et seul.
Les autres années, Nanette était vivante dans le pré, n'est-ce pas, avec les moutons, bien sûr.
Les moutons, c'est très con, mais ça se serre les uns contre les autres, et puis c'est obstinément là, si vous voyez ce que je veux dire. Question métaphysique, d'accord, c'est limité, mais si vous mettez un mouton en face d'une touffe d'herbe, ça devient limpide : vivre c'est brouter, point barre. Difficile de trouver plus solide conviction. Une telle simplicité réconforte.
Mais cet hiver, point de moutons dans le pré, ni d'ânesse, juste une Clopine qui rentrait à la nuit et se dépêchait de mettre le foin dans la mangeoire, le visage fermé et le moral dégoulinant. Alors Dagobert arrivait à pas lent, comme à regret, la tête bien basse et le souffle court. Un vieil âne poussif, en pleine dépression nerveuse.
Au tout début du printemps, ça a été pire encore. A la première tentative pour l'atteler, l'âne a soufflé bas, a plié les genoux et s'est couché entre les brancards. L'homme et moi on s'est entre-regardés. On n'était pas fiers.
Ca a commencé à aller mieux au mois d'avril qui, faut-il vous le rappeler, a été miraculeux cette année. Quenotte de la Brande, la nouvelle ânesse, est arrivée en direct du Berry . D'autre part, un contingent de bleus, jeunes moutons fringants, a été lâché dans le grand pré, et s'est mis immédiatement à la tâche, sans barguigner. broute broute broute. Dagobert relevait la tête, et sentait le vent...
On en a parlé un peu, une fois, deux fois, trois fois. ON le sait depuis des années : la carriole est trop lourde pour lui. C'est une voiture anglaise du début du siècle, très Charles Bovary, un médecin l'a sans doute utilisée pour aller dans les fermes brayonnes, distribuer la quinine et signer les actes de décès. Mais elle nécessite un cheval, et Dagobert a beau être costaud, il ne pèse que 500 kilos environ...
Quand les décisions sont prises, vous pouvez compter sur l'homme pour les appliquer. feuille de route, budget, plans de bataille et approche scientifique. Fin juillet c'était fait, nous l'avions, notre nouvelle carriole. Un peu chère pour nous, certes (2000 euros), mais, sans rire, un bijou. Et puis légère, n'est-ce pas, des roues d'un mètre trente seulement, et équilibrée faut voir comme : la quintessence de la carriole à âne, quoi.
Dagobert va être content : j'achète une carriole...
Seul bémol : le propriétaire précédent, un habitué des concours d'élégance équine, l'a bichonnée au point de la rendre luxueuse. Bois verni, fers rutilants, capote doublée, oui Madame, je répète : capote doublée, brancards légers comme de la plume, c'est presque trop beau pour nous trois, je veux dire l'homme, l'âne et moi. J'ai donc dû mettre mon veto : la carriole (l'ancien propriétaire la baptisait "calèche") est un demi-tonneau bien conçu pour trimbaler des enfants. Je ne veux donc aucune remarque si une trace de glace au chocolat aboutit malencontreusement sur le doublage calicoté de la capote. Et pas un mot si une chaussure légèrement boueuse (faut tout prévoir cet été) laisse son empreinte sur le plancher verni. Je ne vais pas dans les concours moi, je trotte dans le bocage brayon, nuance !
A cette seule condition, j'ai craqué pour la merveille, qui arrive aujourd'hui...
Dagobert, mon grand, tu vas pouvoir frimer devant la Quenotte, c'est moi qui te le dis...
les photos suivent !
Clopine

