28 mai 2007
un souvenir de lecture, à cause de Pierre Assouline
J’avais 16 ans, et j’étais insupportable : cela se conçoit, mais il fallait agir, sinon ma pauvre mère risquait d’être tentée par l’infanticide. D’autant que les vacances scolaires approchaient. Aucun loup-garou étudiant l’almanach et comprenant que la pleine lune allait arriver n’a jamais été plus nerveux que nous. Ca allait chauffer, forcément, toute la journée l’une en face de l’autre, Ouuuuuhhhhhhhhhh……
Bref, une sage décision fut prise. J’allais commencer juillet chez Lisette, l’amie de ma mère qui habitait en région parisienne, possédait un beau pavillon en meulière et avait plus de sous que nous. Ma mère oublia soigneusement de me demander mon avis, me poussa dans le train avec, comme viatique, un plan du métro. Puis elle repartit, momentanément soulagée, cueillir ses petits pois.
Les journées chez Lisette étaient calmes et lumineuses, remplies de confiture de framboise et de souvenirs d’enfance : j’apprenais, de la bouche souriante de l’amie de ma mère, que cette dernière avait été une jeune fille heureuse. Je n’y avais jamais pensé.
Dès le second jour, Lisette m’expliqua que je devais profiter de mon séjour chez elle pour visiter Paris. Je quitterai le pavillon tous les jours, quatre tickets de métro et un horaire des musées en poche. Le soir, je lui raconterai ma journée. Je n’en revenais pas d’une telle simplicité dans la liberté !
Consciencieusement, j’ai arpenté jour après jour un Paris immense et inconnu, dirigeant mes pas vers le Musée de l’Homme,
la Cité
de
la Découverte
, le musée d’Orsay,
la Tour Eiffel
,
la Sainte-Chapelle
ou le Louvre. Le midi, je mangeais un sandwich, assise sur un banc. J’étais absolument seule, au milieu d’une multitude jamais imaginée, et j’étais fiérote de surmonter toutes les embûches : trouver son itinéraire, descendre à la bonne station, acheter son billet d’entrée, suivre le guide, repérer un jardin public, ne pas perdre son porte-monnaie et rentrer à l’heure dite. Jamais jeune fille, lâchée seule dans Paris, ne fut plus sage que moi.
Lisette souriait en me voyant arriver, chaque soir, et rassurait ma mère au téléphone. J’étais, d’après elle, absolument charmante, discrète, ponctuelle et réservée. Ma mère, l’incrédule, la faisait répéter.
Le neuvième et avant-dernier jour, je m’autorisai un petit écart. J’étais sur l’île de
la Cité
, j’aurais dû m’engouffrer dans le métro mais il faisait chaud, les quais m’attiraient avec la fraîcheur de
la Seine.
: je me mis à les suivre, sans trop savoir où j’allais, le cœur un peu battant d’une telle incertitude.
Je tombais sur les bouquinistes, dont j’ignorais l’existence. Ils me parurent, d’un coup d’un seul, plus séduisants que tous les musées et édifices visités jusque là : les étals plein de livres me faisaient de l’œil et une joyeuse foule se pressait devant. Les touristes se faisaient prendre en photo, un poulbot peint à la main, avec Notre-Dame en toile de fond. Et on pouvait toucher les livres….
Je plongeais ma main dans les bacs avec avidité : que lisait-on, à Paris ? Un marchand m’aida, me conseillant un petit livre à couverture blanche, d’après lui, c’était quelque chose de très bien. Cela avait un titre bizarre : « le rivage des Syrtes », et c’était d’un certain Julien Gracq, un « surréaliste », m’apprit le bouquiniste.
J’emportai ma prise sur un banc, et me mis à lire. J’oubliai l’heure…ce qui me valut, le soir, un regard pour une fois méfiant de la part de Lisette, qui avait du mal à croire que ma ponctualité cédât devant une lecture. Je ne tentais pas de m’expliquer : j’étais quelque part, perdue aux confins d’une guerre immobile, fréquentant des palais vaguement vénitiens et usant une jeunesse comme la peau d’un coude est usée par la pierre ponce : dans l’infinie tristesse du quotidien.
Le lendemain, je refusais de regagner Paris. Je voulais finir mon livre, paisiblement, dans le jardin du pavillon en meulière, assise sur une chaise, près des framboisiers. Lisette me regarda avec étonnement, mais, sagement, elle me laissa faire. Cependant, dans son rapport journalier à ma mère, elle reconnut que mon comportement était parfois troublant. Ma mère, se sentant enfin comprise, abonda.
Le jour suivant, mes vacances parisiennes étaient finies. J’ai oublié, chez Lisette, le porte-clefs en forme de Tour Eiffel que j’avais acheté pour mon frère Dominique, les cartes postales représentant les chefs d’œuvre du Louvre et le livret racontant la vie de Marie-Antoinette à la conciergerie. En fait, j’ai oublié chez elle le sac entier de bibelots et de souvenirs ramenés de chaque musée visité.
Mais j’avais l’essentiel, sur le dessus de ma valise : le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, qui, depuis, ne m’a jamais quittée. …
Clopine, bon, d’accord, ce message n’était pas forcément destiné à ce blog. Mais je dois bien le mettre quelque part, alors…
Commentaires
La lecture ?
C'est amusant, Clopine, tu as l'art de me replonger dans mon passé (je ne dirais pas mon enfance, car je suis d'un âge canonique, donc dépassé).
C'était un temps (déraisonnable, on avait mis les morts à table, on faisait des châteaux de sable, on prenait les loups pour des chiens...) où lire était le pire des scandales, le gaspillage du temps, le truc de feignant ! Alors quand on a eu des parents prolos quelque peu éclairés, la voie a été royale par manque de concurrence. Mais je ne renierai jamais mes origines comme ont pu le faire certains éléments de ma fratrie en déclarant qu'avec la position sociale acquise, ils ne pouvaient plus fréquenter leur famille. Loin de moi de croire au couleuvres de l'enfant de Neuilly (champion toute catégorie de la construction des logements sociaux dans une commune) qui a su entuber si démagogiqement mes frères prolos. Mais, on ne prête qu'aux riches, on a trop tendance à l'oublier, et lui en était bien impreigné ! D'ailleurs, c'est bien ce que signifie sa petite balade sur le yacht d'un de ceux qui nous gouvernent réellement !!
Le progrès ne vaut que s'il est partagé, disait la SNCF. La mécanisation, résultat des progrès scientifiques, devrait en toute logique humaine, conduire au partage du travail. Combien se font spolier de ce progrès qui leur appartient pour des miettes illusoires ?
La lecture n'est plus tabou. Qu'à cela ne tienne, l'édition et les têtes de gondole sont chasses-gardées, et la fiente du libéralisme envahit nos supermarchés. La lecture qui était perdre son temps est bien souvent devenu réellement perdre son temps. Quel beau tour de passe-passe !



