Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

26 avril 2007

Quenotte de la Brande (de Rossine)

Mon cher Dagobert,

Mission accomplie ! Nous avons trouvé, enfin nous le croyons, ta fiancée. Elle vient de la même région que toi, le Berry.... Ah non, hein ! ne commence pas à faire ton Bébert, casquette en biais et clope au bec,  et dire que tu ne veux pas d'une plouc ! ce n'est pas parce que tu as un quart poitevin qu'il faut la ramener, mon pelucheux. Et puis, je vais te l'avouer : après trois jours passés à courir tout le Boischaut, à rencontrer les éleveurs et à prendre l'apéritif sur le coin propre des nappes cirées des tables de cuisine, nous en avions, ton maître et moi, un peu plein les pattes, d'autant que personne ne vient nous faire les sabots...

Bon, revenons à elle. Je te mettrai son portrait en album photo, pour t'aider à patienter jusqu'à  son arrivée. Mais sache d'ores et déjà qu'elle est jeune, (trois ans), belle (des proportions exquises, le dessous du ventre et des cuisses d'un blanc crémeux, un lainage moelleux et gras au toucher, digne de la peau d'une princesse déguisée), les yeux égyptiens et de la  finesse dans les attaches, de l' élégance dans les sabots, bref, une fleur de terroir.

Quenotte de la Brande, s'il te plaît. Quand nous l'avons vue au mileu du petit troupeau, nous avons tout de suite su que c'était elle. Pas aussi grande que nous l'aurions pensé, juste un mètre trente-trois, mais suffisamment costaude pour faire honneur à vos noces ! Et puis elle nous a regardés bien en face, franchement, en brave bête,  de ses yeux en sens interdit, bordés de khôl et agrandis de blanc au pourtour... Et elle s'est laissée caresser, palper, déjà différente de ses 6 soeurs, tantes et mère, déjà plus près de nous que d'elles autres, déjà partie, quoi, pour son destin, qui sera aussi le tien, mon grand Dagobert !

Et pas trop chère en plus. Son propriétaire ne veut plus de l'élevage d'ânes. Dans le coin, ce n'est plus comme quand nous sommes venus te chercher, dans les années quatre-vingt dix, où "les papiers" n'étaient pas forcément obligatoires, ni les bêtes "pucées", entendez enregistrées et dûment identifiables grâce à une puce injectée sous la peau. Engouement du public aidant, presse à la foire de Lignières : la profession, en accédant aux reconnaissances nationales et aux inscriptions généalogiques dans les haras nationaux, a rationnalisé l'élevage, un peu trop nous a-t-on dit, en nous parlant d'une toute-puissante "Commission" bien difficile à suivre dans le chox de ses critères au moment de confirmer les bêtes. Un peu comme si Madame de Fontenay modifiait le règlement des miss France, d'une année l'autre,  sans qu'on sache trop pourquoi  : on comprend la rancoeur de certains, et le mécontentement de tous...  Parmi la vingtaine d'éleveurs du coin, se connaissant  les uns les autres et parfois se détestant cordialement, certains  se rebutent désormais , malgré  la hausse des prix (il faut compter 2000 euros pour une bête confirmée "Grand Noir du Berry"). Quenotte de la Brande a fait les frais d'une robe trop marron, pas assez noire, et de la lassitude du fermier : on nous la cède à moitié prix.

Mais tu nous connais, mon grand Dagobert ; nous ne sommes pas des puristes de la race, loin s'en faut,  et nous sommes sûrs d'avoir bien choisi. Quenotte est presque aussi grande que toi, câline et douce, nous comptons sur elle pour te faire oublier ce triste hiver, ton rhume persistant qui t'handicape désormais, ta solitude navrante et ces jours noirs où je n'arrivais à te consacrer que cinq minutes, te donnant juste à manger alors que tu étais pitoyable, le poil mouillé et  souillé, traînant les sabots et ta pauvre âme d'âne en peine...

Ne pleure plus : elle arrive !  Ne va pas nous la traumatiser, ou nous la blesser, hein ? Pas de blague, Dagobert : tu auras d'abord droit à la muselière, le temps de faire connaissance sans la mordre au sang ou la blesser... Mais quand elle sera prête, à la manière des ânesses bien sûr, elle sera tienne, nous te le promettons.

De ce voyage en Berry, si tu veux tout savoir, il me reste des sentiments bigarrés. Nous avons traversé, par de petites routes, une France marquetée de colza (et je comprends mieux, désormais, les sentiments mitigés d'Annie sur ces splendeurs jaunes et primaires que sont les champs : il y en a trop, tout simplement !), avec de grasses faisanes qui sortaient des cultures, des oiseaux qui s'envolaient de partout. Nous avons admiré l'effilé des éoliennes dans la Beauce hélas dévouée à l'agriculture extensive.  Et nous sommes enfin arrivés  dans le calme et le silence d'un Berry préservé dans la paix de ses champs et de ses haies si nombreuses. Le Berry que nous avons recontré est authentiquement agricole,  certes, et  il posséde, sur les talus de ses sous-bois, des asphodèles et des orchidées, avec en arrière-plan du genêt fleuri,  garants de sa biodiversité et la qualité de sa vie rurale. Mais il est aussi presqu'arrêté, immobile quoi, sous ses splendides glycines, où bien peu de jeunes s'attardent.

En tout cas, il y avait là, entre Touchay et Sancoins, Lignières et La Châtre, de quoi nous faire prendre en pitité notre pauvre pays de Bray, au retour , si la consternation et la colère n'avaient pas été les plus fortes. J'ai en effet appris que j'habitais une "exception française" : la seule région de France à avoir placé en second rang un Le Pen sinistre... Ceci explique-t-il cela ? En Berry, dans la centaine de villages visités, nous n'avons remarqué aucun graffiti sur les affiches électorales. Sur la place de Beaubec, les inscriptions hideuses pullulent...

Bon, je conçois que ce n'est pas ton problème. Tu n'en as rien à fiche, et te contente de vouloir savoir quand "elle" arrive... Patience, mon bel âne, elle marche vers toi, cette Quenotte de la Brande, de son petit pas sûr et pressé d'ânesse consciente de son devoir !

Clopine Trouillefou, qui a fait un beau voyage.

Posté par ClopineT à 17:26 - Petites histoires d'Animaux - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

Ha ben mon vieux Dagobert, si tu savais la chance que tu as, qu'on t'amène une fiancée sur un plateau, hop, tranquillou...

Pasque, chez les humains, tu vois, c'est, comment dire, légèrement plus compliqué...

Posté par Djac Baweur, 26 avril 2007 à 18:43

En vrac

Clopine, clopine, vous êtes passée dans mon pays d'adoption, le Berry. Ma bulle d'oxygène, grâce à laquelle la vie parisienne est tellement agréable, puisque justement on peut s'en échapper.
Le pays des chèvres - les fromages y sont fameux - et des ânes. A Lignière il y a une foire, réputée, en été je crois.
Et les Grands Noirs du Berry sont tellement magnifiques. Quenotte est-elle une grande noire du berry ?

Et oui, j'ai découvert, avec accablement et effarement, que le hameau où nous allons nous réfugier, a offert, sur 36, 5 voix au FN.
Et cela n'a, évidemment, rien à voir avec les Grands Noirs du Berry.

Posté par pas avant 7h, 27 avril 2007 à 22:40

Vivement Dimanche

Peut-être même bien qu'elle arrivera Dimanche soir si Jean Yvounet et moi-même sommes en forme !

Posté par Dark Pioupiou, 28 avril 2007 à 00:36

Poster un commentaire