Clopineries

J'en suis encore à m'demander après tant et tant d'années à quoi ça sert de vivre et tout à quoi ça sert en bref d'êt'né F. Béranger

16 avril 2007

Carson for ever (une divagation littéraire)

Je me rends compte, en relisant la biographie de Josyane Savigneau sur Carson Mac Cullers, que mes deux plus grandes admirations littéraires et féminines de la deuxième moitié du vingtième ont un sacré point commun : elles  partagent ensemble le goût de la Bibine

Elles sont suivies de près par Françoise Sagan, moins admirée cependant qu'une  Carson incandescente ou qu'une Marguerite Duras vouée à l'écrit comme ces recluses du moyen-âge se vouaient  à leur dieu,  ces Sachettes hugoliennes et mystiques. Mais il faut reconnaître que Sagan était  passablement imbibée elle aussi ! 

Et ce rapport à l'alcool, pour elles trois, ne relève pas de l'ouvrage de dames, hein. Elles ne boivent  pas comme des fillettes grisées, "hihihi oh j'ai la tête qui tourne mais que m'arrive-t-il ?",  ni en faisant leurs sucrées et en dissertant sur la robe de tel cru ou le goût fruité de tel cépage... Mais solidement, méthodiquement, alcooliquement. Au diable le flacon ou le goût amer de tout cela. Ce qui est cherché avant tout, c'est l'ivresse, et jusqu'au bout, n'est-ce pas, boire d'un trait et  point final.

Des gosiers en acier, et ceci est d'autant plus éclatant que ces gosiers sont renfermés dans des corps fragiles, abîmés, carrément infirmes ou bien gracieux jusqu'à la faiblesse.

Y'a-t-il quelque part une étude sur ce phénomène ? Un rapport de cause à effet ? Les prestigieuses aïeules, de Sévigné à Germaine (de Staël) en passant par Jane Austen, étaient-elles aussi portées sur le bouchon, ou bien est-ce une spécificité moderne ?

Lire une biographie de Carson Mac Cullers est toujours, pour moi, une épreuve et une ressource. Celle de Savigneau est honnête, mais son but n'est pas tant de raconter la lamentable vie de Mac Cullers que de rectifier la vision déformée, vipérine et accablante qu'en a donnée  Virginia Spencer Carr (je l'ai lue il y a une bonne quinzaine d'années, elle m'avait fait froid dans le dos tant elle était haineuse). Carson mac Cullers aura eu le chic pour s'attirer les pires interprétations de sa personnalité, quand on ne lui déniait pas, tout simplement, la maternité de ses oeuvres pour les attribuer à son époux !

Ces procès incessants qui lui ont été faits sont aussi surprenants, pour moi, que le déni de Claude Miller à propos de son fim  "l'effrontée". Je me souviens avoir vu ce film à la télévision, à la suite d'une critique très élogieuse parue dans télérama, deux "t" et un sourire spécial pour Charlotte Gainsbourg. Mais je me souviens de mon étonnement, une fois le film vu. J'avais été rechercher le journal, avait relu soigneusement la critique : pas une allusion à Carson Mac Cullers, alors que l'"Effrontée" est tout simplement une transposition  du roman Franckie Addams. . J'ai bien entendu envoyé une lettre indignée à télérama : comment pouvait-on occulter l'évidence ? Tout était là, simplement décalé : Charlotte était de façon hallucinante Franckie, le mariage du frère s'était mué en concert classique (ce que n'aurait pas renié la musicienne qu'était Carson) le petit Henry était devenu une petite fille androgyne mais tout autant vouée à la mort, la noire Bérénice dans sa cuisine avait les traits de Bernadette Lafont mais c'était bien elle, aucun doute là-dessus... Il paraît qu'à la suite de cette protestation, qui a évidemment été relayée par tous les spectateurs de l'"effrontée" ayant également lu "Franckie Addams", Claude Miller a reconnu l'influence Mac Cullerisienne, mais du bout des lèvres seulement.... Encore aujourd'hui, on chipote là autour :  maintenant dans les critiques du film l'Effrontée", à chaque rediffusion, Télérama cite Carson Mac Cullers , certes, mais sans établir le lien indéniable de filiation directe... La biographie que je lis en ce moment me dit qu'il est arrivé la même chose entre Truman Capote et Mac Cullers, et que Carson a carrément accusé Capote de plagiat... Qu'aurait-elle dit du film de Miller ? Sans doute aurait-elle pleuré devant le jeu de Charlotte Gainsbourg, si intensément "Franckie". mais ça se trouve, elle aurait "tiqué" comme je tique. 

Parce qu'en plus, en niant la transposition, Claude Miller nous prive d'un débat qui, à mon sens, est intéressant : peut-on VRAIMENT adapter Carson Mac Cullers dans un contexte français, ou européen, alors que le propos de l'"écrivaine est si profondément, si ontonlogiquement, "américain" ?

Sa Franckie ne cherche qu'une chose : à s'intégrer dans une communauté, car elle a treize ans et ne fait plus partie, cet été-là, de "rien du tout". Ecoutez ce qu'en dit René Lalou : "Cette souffrance (être séparé du monde qui oppose -à Franckie- un bloc hostile), causée par un isolement qui n'a rien de commun avec la liberté, Carson Mac Cullers l'a exprimée ici avec un force particulièrement poignante. Il est hors de doute qu'elle dénonce ici une anxiété qu'éprouvent beaucoup d'Américains et dont ils n'ont point à rougir, car pareille inquitétude peut être la première étape d'un salut spirituel. Mais nous-mêmes, héritiers d'une Europe où des siècles de division accumulèrent les désastres et les ruines, aurions-nous l'arrogance de contempler en pharisiens les âmes troublées qu'évoque la romancière d'outre-Atlantique ?"

En tout cas, Carson exprime bien, ici, le ressort du communautarisme américain, et de la détresse qu'il  peut causer. Je pense qu'elle m'a fait toucher du doigt cette détresse, si difficilement abordable, appréhendable,  pour nous autres, cartésiens et individualistes européens.

J'aimerais bien que les électeurs de Sarkozy, séduits par l'envie de briser les carcans de notre idéologie européenne pour adopter encore  un peu plus l'american way of life assorti de son rêve communautariste , se penchent un peu plus sur la détresse que ce rêve communautaire provoque chez les âmes sensibles, décrites par Carson Mac Cullers. Peut-être se jetteraient-ils avec un peu moins d'enthousiasme dans les petits bras nerveux de Nicolas ?

Enfin, je signale que, pour moi, c'est donc là la limite du film de Miller, qui est passé complètement à côté de ce thème de carson : Franckie/Charlotte doit s'intégrer dans quelque chose, le mariage de son frère ou un concert classique. Or, l'effrontée ne fait que vouer une admiration, comme un amourachement, à la petite musicienne classique. ON est bien loin du drame si profondément américain que vit Franckie Addams.

Curieusement, je pense que celui qui serait le plus qualifié pour écrire le script du scénario d'une adaptation cinématographique de "Member of the Wedding" (titre original de Franckie Addams) serait sans doute Philippe Djian. Ce dernier n'a en effet de cesse d'américaniser la France de ses romans, pensez à 37°2 le matin...

Bon j'arrête là ce trop long message, mais il faut dire que cela fait 15 jours que je n'avais pas mis les mains sur ce blog, alors je me rattrape et je divague à qui mieux mieux !

Demain, je vous parle du blog de Michel Onfray, en 400 mots maximum, promis, juré.

Clopine (au fait, j'ai bien évidemment échoué à écrire un roman en 15 jours. Par contre, je suis dorénavant à la tête d'une superbe nouvelle encore un peu inachevée de 20 pages à tout casser (mais lesquelles !  Malgré la déception, la mère et l'enfant se portent bien ! :> ))

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Posté par ClopineT à 11:47 - Petites histoires d'une lectrice de Télérama - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

dix vagues !

c'est ou plutôt ce sont beaucoup : à l'âme alarme ;
l'attention monte et tout le beau monde d'attendre demain car il fait si chaud et Hugues étant trop vieux on attend votre billet de frais !
sinon le net , c'est devenu de la contre-confiture : après la contre-culture c'est plus dur , non ?
le miel c'est bon aussi pour la santé et je ne vous parle même pas du beurre et de ses petits (trop) lus par la police !
amitiés !

Posté par Olivier Ponce, 17 avril 2007 à 11:07

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