01 juin 2006
Réponse à une question d'Emmanuelle, avec hésitation certes mais le plus sincèrement possible
Emmanuelle, vous me demandez d’intervenir dans le débat que vous avez, sur un autre site (voir le dernier commentaire, je ne sais pas mettre des liens dans un texte) avec Queenkelly.
Votre demande m’embarrasse un peu, et pourtant je vais essayer d’y répondre, mais je voudrais être particulièrement rigoureuse dans l’expression de ma pensée, aussi, je crains d’être un peu longue… Tant pis, n’est-ce pas ?
Alors, peut-être dois-je commencer par vous dire qu’il y a 3 semaines, j’avais rédigé un commentaire (non envoyé) sur le site de Queenkelly, à la suite de son message où elle racontait ses vicissitudes, dans sa maison de campagne du Calvados, message intitulé « Ma chaumière en Normandie » : la douche ne marchait pas, les portes se bloquaient, enfin, ce genre de choses. C’était un billet « léger », destiné à faire sourire tous ceux qui ont partagé ce genre d’incidents. Mais pourtant il m’avait fait réagir dès le début. Queenkelly commençait effectivement par dire que sa maison était une « tanière », où elle cherchait la solitude, et ajoutait qu’elle n’avait ni télé ni téléphone, ni compagnie autre que « les agriculteurs du cru »…et qu’elle y venait en week-end et pendant les congés scolaires.
Evidemment, j’ai réagi : comment Queenkelly pouvait-elle prétendre que sa chaumière était isolée et qu’elle y cherchait la solitude ? En plein cœur du Calvados, elle rigolait ou quoi ? De quelle « solitude » parlait-elle ? J’ai hélas mieux compris dès la seconde phrase : la « solitude », c’était n’avoir ni télé et pour seule compagnie « les agriculteurs du cru ». Cela me faisait bondir : Queenkelly ne voyait-elle pas qu’il était presque insultant de juxtaposer ces deux éléments ? Ne pouvait-elle une seconde imaginer qu’un « agriculteur du cru » pouvait lui aussi être une « compagnie » valable ? Et que la présence de ces agriculteurs, ne lui en déplaise, empêchaient sa maison d’être isolée ?
Queenkelly était visiblement parfaitement inconsciente des dégâts que cause, dans le monde des champs, les Parisiens (et les anglais ! Encore que certains de ces derniers vivent souvent là toute l’année, et participent à la vie locale…) qui achètent à prix d’or des chaumières, pour y venir « les week-ends » : la pression immobilière est telle, que du coup, les enfants des dits « agriculteurs » ne peuvent se loger dans l’habitat traditionnel, trop cher pour eux. Les Sam’suffit poussent donc comme des champignons, et les paysages ruraux sont « mités ». Dans mon pays de Bray, par exemple, c’est une vraie catastrophe…
Les intérêts de l’ancien monde rural sont radicalement opposés à ceux des propriétaires comme Queenkelly. J’avais très envie de lui dire qu’un paysan, de nos jours, ça fait un boucan du diable, entre les tracteurs, les débroussailleuses, les moissonneuses-batteuses, et ça pue aussi, entre le lisier à épandre et les boues des stations d’épuration servant d’engrais. J’avais envie d’expliquer à Queenkelly que ce qu’ elle, et ceux qui lui ressemblent, recherchent « à la campagne », c’est le rêve perdu d’une « nature » qui était issue d’une ancienne société, disparue au 19è siècle, dont ils ne sont ni les héritiers ni les producteurs, qui ne leur appartient pas … Chercher la solitude, le silence, le cuicui des petits oiseaux, à la campagne, c’est n’avoir rien compris des enjeux cruciaux du monde agricole d’aujourd’hui. Certes, le mot est fort mais il résume le sentiment que j’avais en lisant le message de QueenKelly, son projet relève du rôle joué par le parasite, du gui étouffant l’arbre dont il se nourrit !
Je ne mythifie certes pas les sociétés agricoles, d’antan et d’aujourd’hui. La société paysanne d’autrefois était rude, âpre, patriarcale et étouffante, codifiée, psychorigide quoi ! Mais ce monde-là produisait DE LA BEAUTE
Les paysans d’aujourd’hui sont les enfants, les petits-enfants, de ces sociétés si rudes, qui produisaient sans le vouloir, sans le savoir presque, cette beauté que recherchent les Queenkelly. Ils en sont peut-être, enfin plus que les Queenkelly, les « propriétaires », les héritiers. Mais eux, prennent de plein fouet la désintégration de leur monde. Un agriculteur, aujourd’hui, connaît sur le bout des doigts la PAC
Queenkelly pourrait me rétorquer qu’ en achetant des chaumières, en les aménageant, elle fait au moins « marcher le commerce » ; dans son message, Queenkelly se réjouit que l’artisan salvateur qui va lui remplacer sa douche vienne « même le dimanche », on sent qu’elle en est émerveillée, ah c’est chouette la campagne, quand même…
Mais moi je ressens toujours comme une insulte cette proposition qui est faite, comme seule réponse au naufrage de leur monde, aux paysans : on les rémunèrerait pour « entretenir le paysage » dont viendraient jouir des Queenkelly..
Comprenez-vous, Emmanuelle, pourquoi j’ai préféré ne pas envoyer ce commentaire à Queenkelly ? Comment ne verrait-elle pas, dans ces réflexions, ce plaidoyer (que j’abrège évidemment, la question est multiple, foisonnante, d’une complexité infernale, bref profondément politique !) une remise en cause personnelle, une attaque virulente du mode de vie qu’elle représente ? (alors qu’elle n’est rien et n’est pas responsable individuellement, ce sont des mouvements sociaux à l’échelle mondiale, comme des craquements des plaques tectoniques, qu’il convient d’appréhender !) Et il ne s’agit là que de sa maison de campagne ! Comment parler avec elle du reste, de tout le reste, de ce monde qui nous interroge de toutes parts, qui est en permanence à feu et à sang, sans la blesser ?
Queenkelly est si « légère » : entre deux dettes chez un bijoutier de la place Vendôme, entre deux parties de tennis à Roland Garros, entre deux week-ends dans sa chaumière normande, entre deux explications sur son « découvert » mensuel par celui qui, visiblement, la fait vivre dans l’aisance, entre deux directives à sa femme de ménage, elle brode son blog et écrit des romans.
La légèreté, il ne faut pas la mépriser, elle est souvent la « politesse du désespoir », la réponse individuelle, élégante, au pitoyable état du monde. Mais je suis d’accord avec vous, Emmanuelle : c’est quand même mieux si cette légèreté n’est pas simplement une insouciance égoïste, mais qu’en – dessous, un embryon de réflexion politique (oui, vous avez entièrement raison, c’est le terme) se fait jour, ou qu’au moins des doutes s’expriment, ce qui n’est visiblement pas le cas de notre Queenkelly. Mais c’est son chemin à elle ! Je ne la référence plus, car nos univers sont trop différents, sur tous les plans. Mais je ne dis pas que le sien manque absolument d’agréments !
Bien sûr, on pourrait déformer nos propos, à vous et à moi, Emmanuelle, nous taxer d’envie ou de sectarisme…Pour ma part, je laisserai dire ! Je pense en effet que notre pauvre monde est ce qu’il est : les Queenkelly en font partie, « de plein droit » ; loin de moi l’idée de vouloir la blesser, ou l’importuner.
Après tout, son projet, comme le mien, comme celui de tous nos « semblables », n’est-il pas, au fond, le même ? Ne sommes-nous pas tous des loups, assis sur nos derrières et hurlant à la lune, pour décrocher quelques miettes de la beauté du monde ?
Clopine,
(au fait, la mère de famille, fonctionnaire, compagne d’écolo, lectrice et apprentie écrivaine que je suis emploie une femme de ménage, quatre heures par semaine. Elle s’appelle Madame Sanchez, et quand je la félicite et la remercie des résultats qu’elle obtient –le carrelage rutile sous ses doigts comme jamais sous les miens- elle me sourit, cligne de l’œil et me rétorque « Chacune son truc ! »



